Les acteurs du capital financier et numérique transnational, avec leur appel permanent à l’individualisme, ont porté atteinte à la notion de peuple. Le malaise général n’est pas seulement une conséquence du modèle néolibéral sur le plan économique, mais, combiné à d’autres facteurs tels que la fragmentation sociale et l’individualisme, il devient l’une de leurs techniques.
Lorsque l’individualisme, qui perdure dans le temps, constitue le terreau propice au modèle d’exploitation, d’accumulation et de pillage, l’intérêt pour l’action collective s’estompe. Le malaise provoqué par le déclin économique et l’angoisse ou le désespoir liés à la survie n’exalte pas inévitablement le comportement de celui qui en souffre, mais peut aussi l’avilir. Ainsi, il commence à percevoir son semblable comme un concurrent plutôt que comme un compagnon de lutte avec lequel trouver une issue commune. Il le voit comme la cause de son exclusion, et non comme un camarade avec lequel s’engager ensemble sur la voie de la réparation.
Le malaise réduit les limites de la tolérance. Et lorsqu’il se propage au sein d’un groupe de plus en plus large de membres d’une communauté, celle-ci se détruit. Chaque personne ou groupe donne la priorité à sa propre situation, et s’il constate que l’autre n’accorde pas la même priorité à « sa » situation, il l’intimide, l’attaque.
L’angoisse personnelle, le court-termisme, le repli sur soi face à l’action collective que génère ce type de malaise prémédité par le modèle finissent par constituer un outil plus propice à sa propre reproduction qu’à la recherche d’un dépassement collectif. C’est pourquoi, outre le fait qu’il s’agisse d’une de ses conséquences logiques du point de vue de la détérioration de la situation économique personnelle ou familiale, c’est une technique qui participe à l’élargissement du mouvement libertarien.
Cela va dans le sens du rôle joué par certaines confessions évangéliques dans le cycle de reproduction de l’individualisme. Le système « crée la notion de mal ou de souffrance » et, en même temps, la technique d’échappatoire, c’est-à-dire le recours au mysticisme, au salut messianique, sans s’interroger sur les causes structurellement politiques d’une telle situation.
Pour approfondir ces comportements, il serait très utile de se pencher sur des textes tels que « En la frontera, sujeto y capitalismo » ou « Capitalismo, crimen perfecto o emancipación », de Jorge Alemán [En El Correo ; « Dans la nuée : Réflexions sur le numérique (ISBN 978-2-330-03913-4) » de Byung-Chul Han ; « Aporofobia » d’Adela Cortina, ou « Diferencia y transversalidad en la religiosidad de los sectores populares », de Pablo Semán. . Ou encore de se rendre aux exposés de l’ancien sénateur chilien Guido Girardi ou d’Álvaro García Linera[Dans El Correo] lors du Congrès de philosophie de l’Université nationale de Lanús.
Avec cette tendance soutenue à la fragmentation sociale et leur appel permanent à l’individualisme, les acteurs du capital financier et numérique transnational ont porté atteinte au concept de « peuple ». Celui-ci n’est plus qu’un outil, transformé en masse amorphe, servant de terrain d’application à leurs techniques de domination par le biais des technologies numériques et des algorithmes, dans les divers aspects couverts par le big data à l’échelle mondiale. Le peuple devient ainsi, en soi, la nouvelle marchandise dont le capital financier entend tirer ses plus grands rendements économiques, en plus d’un contrôle de plus en plus sophistiqué de la subjectivité. La plus-value ne provient plus seulement de l’exploitation du travail salarié organisé, mais exploite également les préférences et les désirs les plus profonds de chacun des membres du peuple.
Une fois identifié le sujet collectif auquel il adresse sa proposition, il applique ses techniques de fragmentation en son sein. Celles-ci sont dirigées avec une précision chirurgicale vers la satisfaction apparente des désirs de chaque consommateur, préalablement codés par l’algorithme central.
Il sera impossible d’échapper à une telle manipulation idéologique et économique à partir de la somme des individus – qui, pris ainsi un par un, cessent d’être des sujets pour devenir de simples instruments du système dominant. L’alternative à cette dispersion des comportements individuels ou tribaux réside dans la reconstruction de la subjectivité collective appelée « Peuple ». Autrement dit, passer de la masse en tant que marchandise au Peuple, c’est-à-dire une masse dotée de conscience, d’organisation et de praxis.
L’histoire regorge d’exemples de désobéissance collective face aux abus de pouvoir et à la concentration des grandes chaînes de distribution, des médias ou des grands prestataires de services. L’énorme capital de ces monopoles ne provient que des paiements effectués par chacun des consommateurs. Il n’y a aucune possibilité de sortie individuelle réussie, si ce n’est la reconstruction de l’idée de Peuple en tant que sujet de mobilisation et de lutte.
Tant que l’administration de l’État n’aura pas été réorientée au profit des majorités les plus vulnérables, ce type de désobéissance constitue une voie possible pour transformer la réalité. Lorsque l’appareil d’État est occupé par les mêmes groupes de pouvoir qui contrôlent les marchés à leur guise, c’est-à-dire lorsqu’il renonce à son rôle d’interlocuteur de ces pouvoirs de fait au nom du Peuple et que celui-ci ne dispose pas de l’outil de l’État comme facteur d’équilibre, le Peuple se voit contraint de développer son processus d’accumulation sociale dans une certaine détresse.
Lorsque l’État gouverne au service des grandes entreprises, le peuple se rebelle contre le système. Mais lorsque le peuple retrouve sa représentation au sein de l’État, il en résulte une accumulation vertueuse de forces sociales, politiques et économiques en faveur des majorités populaires. Le défi consiste à forger une coalition invincible entre le peuple et l’État.
Carlos Raimundi* pour La Tecl@ Eñe
La Tecl@ Eñe. Buenos Aires, le 11 août 2026.
Traduit de l’espagnol depuis El Correo de la Diáspora par : Estelle et Carlos Debiasi
El Correo de la Diaspora. Paris, le 4 septembre 2026.