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20 février 2026

DE LA SALO DE PASOLINI À L’ARGENTINE

par Nora Merlín

 

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Pier Paolo Pasolini avait compris que le nouveau fascisme viendrait d’une mutation anthropologique impulsée par la consommation et la destruction de l’altérité. En Argentine, la récente adoption en première lecture de la réforme du travail au Congrès n’est pas simplement un changement de règles techniques ; c’est le cadre juridique qui formalise la réduction du travailleur à sa vie nue, au simple fait biologique de vivre.

Pier Paolo Pasolini disait souvent que le fascisme n’est pas seulement un régime politique, mais une mutation anthropologique. Dans son œuvre posthume, Salò ou les 120 journées de Sodome, le réalisateur italien a filmé avec clairvoyance l’avenir d’une société où le corps humain est la dernière frontière du marché et du pouvoir.

Aujourd’hui, alors que l’Argentine traverse une expérimentation de cruauté planifiée, l’esthétique de Salò devient le miroir de notre réalité quotidienne. Dans le film de Pasolini, le pouvoir est exercé par quatre hommes (le Duc, l’Évêque, le Magistrat et le Président) qui dictent des lois arbitraires afin de dépouiller les jeunes de leur dignité. Le sadisme n’a pas de but productif, l’objectif est l’humiliation et la satisfaction dans la domination.

Toute ressemblance avec l’Argentine actuelle n’est pas fortuite. La montée en puissance d’un discours qui se réjouit de la misère d’autrui, qui qualifie les plus vulnérables de « parasites » et qui se réjouit du démantèlement de l’aide sociale et du bien commun, est la version XXIe siècle de ce cercle de pulsionnes pasoliniennes. Le fascisme moderne n’a besoin que d’un algorithme, d’une tronçonneuse et de la rupture des liens de solidarité élémentaires.

Tout comme dans le film, où les corps sont réduits à des objets de consommation, le discours officiel réduit aujourd’hui les personnes à des variables d’ajustement dans une logique de déshumanisation. Pasolini mettait en garde contre la manière dont le pouvoir s’approprie le langage. Aujourd’hui, des mots tels que « liberté », « modernisation » ou « réforme » sont utilisés pour dissimuler l’oppression des plus faibles.

Nous comprenons Salò comme la vie dans son sens le plus pur et biologique. Dans la Grèce antique, il existait deux mots pour désigner la vie : bios, qui désignait la vie qualifiée, la vie politique et citoyenne ; et zoe, la vie nue, le simple fait biologique d’être en vie, que nous partageons avec les animaux et les plantes. Pier Paolo Pasolini, dans son testament cinématographique Salò ou les 120 jours de Sodome, a capturé le moment exact où le pouvoir fasciste décide que le peuple n’a plus droit au bios. Il ne lui reste plus que le zoe.

Aujourd’hui, en Argentine, cette distinction se traduit par chair, faim et cris. La récente adoption en première lecture de la réforme du travail au Congrès n’est pas simplement un changement de règles techniques ; c’est le cadre juridique qui formalise la réduction du travailleur à son zoe. En observant les points clés approuvés – la création d’un « fonds de licenciement » qui remplace l’indemnité, l’allongement de la période d’essai et l’assouplissement des horaires de travail grâce à la « banque d’heures » –, il apparaît clairement que l’objectif est de dépouiller l’emploi de son caractère de bios (vie civile, avec des droits et une stabilité) pour le transformer en une ressource biologique et transactionnelle.

Dans le manoir de Saló, les jeunes perdaient leur nom pour devenir de simples numéros dans les cercles de la folie et du sang. Dans les termes de la nouvelle loi, le travailleur perd sa protection historique pour devenir un « collaborateur » ou un maillon interchangeable d’un engrenage qui ne garantit plus la sécurité du lendemain.

La montée du fascisme moderne, camouflée sous l’esthétique de la rébellion du marché, fonctionne selon une logique pasolinienne : pour dominer complètement une société, il faut d’abord la dépouiller de son caractère politique.

Lorsque les institutions sont démantelées, lorsque la contestation est réprimée et la culture étouffée, cela revient à anéantir le bios des Argentins. Le pouvoir actuel ne recherche pas des citoyens capables de débattre du destin de la nation, mais des corps qui se contentent de reproduire leur existence biologique.

À Salò, les jeunes sont réduits à leur zoe : des corps qui mangent, qui excrètent, qui souffrent et qui meurent. Il n’y a pas de nom, pas d’histoire, pas de projet. C’est la décision politique de réduire des millions de personnes à une vie nue. Tout comme les quatre libertins de Pasolini, la classe dirigeante actuelle prend plaisir à exhiber sans pudeur son pouvoir sur la misère d’autrui. La cruauté devient un spectacle, et la vulnérabilité de l’autre, une marchandise politique.

Pasolini a compris que le nouveau fascisme ne viendrait pas nécessairement avec des uniformes militaires, mais à travers une mutation anthropologique impulsée par la consommation et la destruction de l’altérité. En Argentine, cette mutation est en cours. On tente d’imposer une éthique où l’autre n’est pas un semblable, mais un obstacle ou une ressource.

L’arbitraire du pouvoir décide aujourd’hui qui tombe sous le seuil de l’existence et qui est autorisé à rester « humain ». La montée du fascisme n’est pas seulement un changement de gouvernement ; c’est la transformation de l’Argentine en un grand manoir de Salò où la vie politique s’éteint pour ne laisser que le battement muet de la zoe sous le manteau de l’indifférence.

Face à la réduction à la « vie nue », la tâche consiste à retrouver le bios. Il ne suffit pas de survivre ; le défi consiste à redonner à la vie un sens politique, collectif et solidaire. Contre la pornographie de la cruauté que propose le schéma actuel, la seule issue est la rencontre des corps sur la place, dans la rue et dans la parole, là où la zoe se transforme enfin en une vie qui vaut la peine d’être vécue.

Lorsque le pouvoir devient pornographique dans son mépris de la vie, la seule issue est le rétablissement de l’humain, du collectif et de la fraternité de ceux qui s’opposent à ce mode de pouvoir.

Quelques semaines après avoir terminé Salò, à l’aube du 2 novembre 1975, le corps de Pier Paolo Pasolini a été retrouvé dans un terrain vague sur la plage d’Ostie. Il avait été battu à mort et écrasé par sa propre voiture.

Le pouvoir ne supporte pas les miroirs qui reflètent sa propre obscénité ; mettre à nu la perversion du pouvoir se paie.

Nora Merlin* pour La tecl@ eñe

La tecl@ eñe. Buenos Aires, le 12 février 2026.

[Traduit de l’espagnol depuis El Correo de la Diáspora par : Estelle et Carlos Debiasi.

El Correo de la Diaspora. Paris, le 20 février 2026

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