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10 avril 2026

LA GRANDE TRANSFORMATION

 

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Il est nécessaire de comprendre que la vraie solution aux problèmes qui affectent les grandes masses implique inévitablement des questions qui se règlent sur la scène internationale, et que les actions locales doivent viser à renforcer les chances de victoire de l’une des deux grandes stratégies politiques et économiques internationales en conflit.

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En 1944, Karl Polanyi écrivit son ouvrage intitulé ainsi – « La Grande Transformation » – qui exposait les lacunes de l’idée de la « main invisible du marché » et tentait en même temps une critique systémique du capitalisme, mais sans toutefois dépasser, en fin de compte, un certain keynésianisme social-démocrate.

Nous croyons que la véritable grande transformation est celle qui se trouve aujourd’hui aux portes du monde, au-delà du bellicisme assourdissant du néolibéralisme impérialiste décadent et des éclairs passagers d’une droite ostentatoire dont les véritables intentions antipopulaires deviendront de plus en plus évidentes et seront brutalement mises à nu tôt ou tard.

Mais pour remporter la mère de toutes les batailles, à savoir la bataille culturelle et idéologique, et pour ouvrir définitivement les portes à cette transformation naissante et lui permettre de se répandre dans tous les pays du monde, il faut aujourd’hui plus que la résistance sociale (par ailleurs essentielle) aux attaques réactionnaires et l’évocation des expériences révolutionnaires du siècle dernier.

À ce sujet, il convient de citer Jorge Beinstein qui a déclaré :

« Il convient de souligner la différence entre la situation actuelle et les conditions culturelles sur lesquelles s’est appuyé le cycle des révolutions amorcé par la Première Guerre mondiale. La crise actuelle s’inscrit dans un héritage unique, que l’on peut résumer par l’existence d’un vaste patrimoine démocratique et égalitaire, accumulé tout au long du XXe siècle grâce à de grandes luttes révolutionnaires d’émancipation… Il faut considérer le XXe siècle comme une immense école de lutte pour la liberté, où le meilleur de l’humanité a appris des leçons restées gravées dans la mémoire collective… Le XXe siècle équivaut à des dizaines de révolutions, comme la Révolution française, et bien plus encore si on l’envisage d’un point de vue qualitatif. » (Beinstein, 2009)

Où se trouvent aujourd’hui ces énergies révolutionnaires héritées, notamment parmi les peuples de l’« Occident » planétaire, et comment peuvent-elles être activées à un niveau qui dépasse la simple évocation, nécessaire mais insuffisante, du passé ?

Si le combat idéologique a un sens, c’est, comme toujours, de « mobiliser les masses » pour un monde nouveau, libéré de la pauvreté, de l’aliénation et de l’exploitation de l’homme par l’homme. Tout autre objectif ne serait que répétition du même schéma et ne mériterait aucune réflexion supplémentaire. Nous croyons qu’il faut avant tout être convaincu de la possibilité de ce monde nouveau. Nul ne peut convaincre quiconque de se mobiliser et de lutter pour cette cause s’il la considère comme un simple slogan ou une utopie inaccessible, même s’il faut la poursuivre d’un point de vue éthique et politique. Parallèlement, il est essentiel de reconnaître la réalité d’un monde nouveau qui émerge et d’être convaincu qu’il finira par triompher de l’ancien ordre, aujourd’hui en crise. C’est précisément ce qui a alimenté les luttes passées et conduit des millions de personnes à donner leur vie pour leurs idéaux.

La différence, c’est qu’aujourd’hui, cette lutte idéologique est beaucoup plus complexe en termes de développement théorique et de diffusion de masse.

Aujourd’hui, ce nouveau monde émergent existe, il est réel et, à y regarder de plus près, son existence est manifeste. Cependant, les formes de lutte pour sa construction et son expansion à l’échelle internationale (ou, comme on dirait aujourd’hui, mondiale) ne peuvent être appréhendées dans le même cadre épique que la contre-violence révolutionnaire des luttes passées, au risque de rompre le dialogue avec les masses et, surtout, avec les nouvelles générations. Pour ces masses (et à juste titre), de telles expériences apparaissent non reproductibles, inadaptées à la transformation profonde des conditions de vie auxquelles elles aspirent, comme un vestige du passé qui, s’il faut le respecter et ne pas l’oublier, ne peut servir de modèle (du moins pas littéralement) pour emprunter les voies qui doivent être suivies aujourd’hui à la conquête d’un monde nouveau effectivement possible.

Ce que nous allons dire pourrait susciter diverses critiques. Mais nous pensons que la plupart d’entre elles proviennent de l’immense difficulté d’adapter la pensée politique à notre époque et de pouvoir se détacher (sans oublier, tout en continuant de s’en inspirer) des expériences révolutionnaires extraordinaires d’un passé révolu (même si celui-ci continue et continuera de résonner dans l’esprit et le corps de ceux qui l’ont vécu, jusqu’à la fin de leurs jours).

Nous croyons fermement qu’aujourd’hui, le combat culturel ne peut se limiter à critiquer les injustices du système dans chaque pays et à proposer, à partir de là, un gouvernement alternatif fondé sur un projet révolutionnaire exclusivement national qui promet de résoudre les problèmes des masses avec les ressources humaines et matérielles de ce seul pays, à l’instar des modèles de libération nationale proposés au XXe siècle, en invoquant des alliances de classes qui n’existent plus en tant que telles ou des formes de développement national qui, si elles ont pu entrevoir une certaine réalité à ce moment historique, sont aujourd’hui manifestement irréalisables sans la volonté de leurs acteurs.

Le monde a considérablement changé, et ne pas prendre en compte ces changements qualitatifs constitue une erreur de stratégie politique, car cela revient à rester dans une position dogmatique contraire à ce qui devrait être une vision dialectique des processus historiques, vision qui guide véritablement les dirigeants politiques et ceux qui les suivent sur la voie de la réalisation de leurs aspirations (qui, en substance, rejoignent les idéaux des générations révolutionnaires du passé).

Les visions qui se limitent aux cadres nationaux et qui tentent de progresser de manière autonome dans un monde structuré comme un système international dynamique mais puissant, impossible à ignorer ou à négliger pour tout type de projet de développement, sont, comme nous l’avons déjà dit, vouées à l’échec. C’est ce que perçoit la majorité, et notamment les nouvelles générations, et la raison pour laquelle elles refusent de soutenir de telles propositions, même si cela les conduit souvent à une alternative désespérée et irrationnelle, préjudiciable à leurs propres intérêts.

La nouvelle proposition susceptible de susciter de nouvelles attentes et de nouveaux espoirs, et d’attirer ces masses sans renoncer aux objectifs révolutionnaires, implique de laisser derrière soi certaines formes d’expression et, surtout, un contenu idéologique et culturel qui, bien qu’il puisse apparaître comme un appel à la révolution sociale, conspire aujourd’hui en réalité contre toute tentative d’unifier et de mobiliser le peuple et de développer les partis et les mouvements qui veulent promouvoir de véritables changements en faveur des dépossédés et la possibilité effective d’un monde nouveau.

Aujourd’hui, bien que la tâche soit complexe, il est nécessaire de comprendre et de transmettre, culturellement et idéologiquement, que la solution réelle et définitive aux graves problèmes qui affligent les grandes masses, en particulier les pauvres et les marginalisés du monde entier, passe inexorablement par des questions qui se règlent sur la scène internationale et que les actions, nécessairement locales, du militantisme pour de grands changements sociaux, économiques et politiques, doivent viser principalement à renforcer les chances de triomphe de l’une des deux grandes stratégies politiques et économiques internationales qui s’affrontent aujourd’hui, et à lutter contre l’autre qui cherche la continuité ou le retour à l’ancien système impérialiste (qui, en effet, est l’ennemi de toujours).

Les demandes de revendications urgentes et immédiates sont, bien sûr, indéniables et doivent se poursuivre et s’intensifier. Mais la lutte, par exemple, pour le triomphe de la stratégie d’intégration de mouvements tels que les BRICS et l’initiative « la Ceinture et la Route », entre autres (ce qui implique de privilégier les relations économiques et politiques avec les pays qui composent ces initiatives, et bien entendu, également avec les pays qui conservent les structures socialistes du passé, lesquels partagent clairement les mêmes valeurs), est tout aussi impérative et doit être menée de front.

En effet, le développement de ces nouvelles constructions socio-économiques et politiques, à mesure qu’elles progressent, engendrera des transformations profondes dans les États-nations qui les adopteront, y compris la République populaire de Chine elle-même, en termes d’élévation du niveau de vie sans exclusion, de garantie d’une éducation, de soins de santé, d’alimentation et de logement de qualité pour tous, d’élimination radicale des inégalités et d’éradication de l’injustice sociale et de la corruption.

Nous savons que ce n’est pas encore le cas dans les pays auxquels nous faisons référence, mais de profonds processus internes de transformation en ce sens sont déjà perceptibles.

Dans le contexte latino-américain et caribéen, il convient d’accorder une attention particulière aux instruments d’intégration régionale tels que le Forum de São Paulo et la CELAC Social, et de faire connaitre leur importance ainsi que la nécessité de les renforcer.

Nous ne parlons pas de réformisme, mais de transformations profondes dans l’organisation politique et économique et dans la conscience sociale de ces peuples.

Ce n’est pas un hasard si la fureur barbare du capitalisme en crise s’acharne à détruire tout cela. Ce n’est pas non plus un hasard si, dans des pays comme l’Argentine, lorsque la droite néolibérale et pro-impérialiste intransigeante a pris le pouvoir, son premier acte a été de bloquer l’adhésion du pays aux BRICS.

La diffusion de ces idées devrait faire partie intégrante de l’activisme politique des secteurs progressistes et de la véritable gauche, et cela inclut le plaidoyer en faveur d’un soutien politique aux dirigeants et aux partis qui font de ces objectifs une priorité dans leurs programmes gouvernementaux.

C’est là que se produit la véritable et profonde transformation, au sens propre et définitif du terme.

Cet effort militant est aussi un grand hommage à tous ces martyrs de l’expérience révolutionnaire du passé, qui, après tout, ont combattu pour cette grande transformation, non pas dans un sens utopique, mais avec la conviction de sa réelle possibilité.

Mariano Ciafardini* pour La Tecl@ Eñe

La Tecl@ Eñe . Buenos Aires, le 3 avril 2026.

*Mariano Ciafardini. Docteur en Sciences Sociales de l’Université de Buenos Aires (UBA).

Traduit de l’espagnol depuis El Correo de la Diáspora par : Estelle et Carlos Debiasi.

El Correo de la Diaspora. Paris, le 10 avril 2026.

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