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15 mars 2026

Iran :
LA POESIE COMME PATRIE

par Bruno Carpinetti*

 

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Je me suis rendu en Iran pour la première fois en janvier et février 2023. J’y suis retourné en octobre 2025, quelques semaines après la guerre dite des « douze jours ». Ce fut mon dernier voyage. Ce qui s’est passé ensuite – le séisme géopolitique de février 2026 – je l’ai vécu de loin, en suivant l’actualité internationale minute par minute, les visages de mes amis iraniens me traversant l’esprit.

Complexe Amir Chakhmaq Yazd

Au cours de ces voyages, non seulement le contexte politique international a évolué, mais ma propre perspective a également changé. L’Iran a cessé d’être un territoire lointain faisant la une des journaux pour devenir une expérience intime, humaine et profondément transformatrice.

Je m’attendais à trouver un pays tendu, fermé et gris. J’ai trouvé exactement le contraire.

Le berceau de la civilisation

L’Iran n’est pas seulement un État contemporain : il est l’héritier d’une des plus anciennes civilisations de la planète. En parcourant les ruines de Persépolis, on comprend que le temps peut s’écouler à une autre échelle. Là, sous le soleil de Fars, la pierre parle encore le langage de l’Empire achéménide, celui qui, sous Cyrus le Grand et Darius Ier, régnait de l’Indus à la Méditerranée.

L’islamisation du pays, amorcée au VIIe siècle, n’a pas effacé son passé perse : elle l’a remodelé. L’Iran contemporain est une synthèse de son héritage impérial et de l’islam chiite qui structure sa vie politique et spirituelle. Cette dualité – Perse et islam – n’est pas une contradiction : elle s’inscrit dans la continuité de l’histoire.

Le pays réel et le pays imaginaire

L’Occident a construit une caricature tenace de l’Iran : fanatisme homogène, retard structurel, uniformité oppressive, pays figé dans une carte postale idéologique. Cette image fait bonne figure dans les médias, mais elle s’effondre dès qu’on pose le pied sur place.

J’ai découvert des autoroutes modernes traversant des chaînes de montagnes, des stations de métro impeccables à Téhéran, des trains ponctuels reliant des villes historiques, des parcs urbains bien entretenus et une infrastructure qui, sans exagération, surpasse celle de nombreux pays européens que l’on considère généralement comme « centraux » à bien des égards. J’ai vu des universités dotées de laboratoires bien équipés, des jeunes discutant de projets technologiques et des cafés remplis d’étudiants travaillant sur leurs ordinateurs portables jusque tard dans la nuit.

Mais ce qui m’a vraiment désarmé, ce n’était ni le béton ni l’acier. C’était la culture.

À Shiraz, au Mausolée d’Hafez [du poète Shams ad-Dîn Mohammad Hafez-e Chirazi], j’ai vu des familles entières lire de la poésie comme pour se référer à une boussole morale. Ce n’était ni une cérémonie officielle ni une attraction touristique : c’était une pratique intime et populaire. Les jeunes ouvraient le Divan au hasard pour « interroger » le poète sur un choix amoureux ou professionnel.

Vendeurs ambulants et chauffeurs de taxi récitent des poèmes de mémoire. Non pas comme une curiosité touristique, mais comme une pratique quotidienne. À Ispahan, un chauffeur s’est mis à réciter des vers alors que nous traversions un pont safavide au coucher du soleil. À Téhéran, un autre mêlait commentaires politiques et strophes classiques. La poésie n’est pas l’apanage des spécialistes : c’est une langue vivante.

Plus d’une fois, on m’a demandé de réciter un poème argentin. Jorge Luis Borges ou Martín Fierro de José Hernández revenaient sans cesse dans ces conversations impromptues, comme si la poésie était une forme de diplomatie parallèle, plus efficace que n’importe quel ministère des Affaires étrangères. Dans ces échanges, j’ai compris que pour beaucoup d’Iraniens, la culture n’est pas un simple divertissement : elle est une composante essentielle de leur identité.

Et toujours, immanquablement, l’hospitalité.

Une hospitalité qui n’est pas une politesse superficielle, mais une véritable ouverture. Des invitations spontanées à prendre le thé, des repas qui s’éternisent, des conversations profondes avec quelqu’un qui me connaissait depuis à peine vingt minutes mais qui me traitait déjà comme un vieil ami. Cette volonté d’accueillir les étrangers – même lorsqu’ils viennent de pays dont les gouvernements les sanctionnent ou les bombardent – en dit long sur la différence entre politique et humanité.

Le pays imaginé est monochrome. Le pays réel est complexe, instruit, fier de son patrimoine culturel et d’une chaleur humaine extraordinaire.

Entre la caricature et l’expérience, il y a un gouffre. J’ai parcouru ce gouffre.

La nuit à Varzaneh

Mais s’il me fallait choisir une scène qui résume mon expérience iranienne, je choisirais une nuit dans le désert de Varzaneh.

J’étais avec Hamid, un ingénieur mécanicien. Il travaille dans une usine de drones où il développe des systèmes de guidage. C’est un professionnel hautement qualifié, formé dans des universités publiques iraniennes. Musulman pratiquant. Et astronome amateur.

Cette nuit-là, nous avions installé notre campement loin de toute lumière artificielle. Le ciel était d’un bleu parfait. Hamid me montrait les constellations et m’expliquait leurs noms mythologiques, mêlant tradition persane, références islamiques et astronomie classique. Il parlait d’Orion, de Cassiopée, d’histoires que j’avais apprises dans un contexte gréco-romain, qu’il réinterprétait à travers sa propre perspective culturelle.

À un moment donné, alors que le feu s’éteignait lentement et que le désert retombait dans le silence, il m’a dit :

« Vous autres Occidentaux, vous ne nous comprenez pas. Je crois en nos préceptes religieux, je crois au paradis et à l’enfer, et en tout ce que le Coran nous enseigne. Mais ce que vous ne comprenez pas, c’est la dimension sociale de l’islam. Même si tout cela n’existait pas et n’était que superstitions, l’islam a déjà amélioré ma vie ».

Il ne l’a pas dit comme un slogan politique. Il l’a dit comme une conviction personnelle.

Hamid n’était pas un stéréotype. Ingénieur en systèmes de précision, il était passionné de science, d’astronomie, observait le Ramadan et trouvait dans sa foi un cadre moral et communautaire. Pour lui, l’islam n’était pas qu’une métaphysique : c’était un réseau social, une solidarité, une structure éthique, un sentiment d’appartenance.

Cette conversation m’a obligé à reconsidérer ma propre façon de penser. En Occident, nous avons tendance à réduire l’islam à un dogme ou à un conflit. Hamid m’a parlé de communauté.

La révolution et ses réalisations sociales

En Occident, la révolution islamique en Iran est presque exclusivement interprétée sous l’angle des restrictions politiques, du contrôle moral et de la confrontation internationale. Si l’on reconnaît l’existence de tensions réelles – qui alimentent le débat interne iranien –, il existe des dimensions moins abordées, pourtant fondamentales pour comprendre le tissu social du pays.

L’un des changements structurels les plus profonds a été l’élargissement massif de l’accès à l’éducation. La révolution a non seulement transformé le régime politique, mais a aussi considérablement augmenté l’alphabétisation, la scolarisation dans le secondaire et, surtout, l’accès à l’université.

Aujourd’hui, le nombre de femmes inscrites à l’université est extrêmement élevé, notamment dans les domaines scientifiques et technologiques. Ingénieures, médecins, chercheuses, programmeuses, physiciennes nucléaires : l’accès massif des femmes à l’enseignement supérieur est l’un des résultats sociaux les plus visibles du processus entamé en 1979.

Dans les universités, j’ai découvert des salles de classe où les femmes étaient majoritaires. De jeunes femmes voilées résolvaient des équations différentielles, programmaient des systèmes de contrôle et discutaient de projets de recherche. Cette scène déconstruit le stéréotype simpliste qui associe l’islam politique à un obscurantisme technique. Le système de velayat-e faqih coexiste avec une société très instruite, technologiquement avancée et dotée d’une forte culture scientifique.

L’expansion du système de santé publique, l’extension de la couverture aux zones rurales et le développement des capacités nationales dans les secteurs stratégiques sont indéniables, souvent impulsés par des décennies de sanctions internationales qui ont imposé une substitution technologique. L’Iran a appris à produire, concevoir et former des ressources humaines sous pression. Cette résilience technique n’est pas le fruit du hasard : elle résulte d’une politique d’État de longue date

Rien de tout cela n’implique une idéalisation. La société iranienne est le théâtre de vifs débats sur les libertés civiles, les réformes politiques et l’ouverture culturelle. Mais réduire la révolution à un simple régime restrictif, c’est ignorer que, pour de larges pans de la population, elle a également signifié mobilité sociale, accès à l’éducation et développement de réseaux communautaires.

L’Iran est plus complexe que la caricature qu’on en fait. C’est un pays où coexistent théologie et nanotechnologie, religieux et scientifiques, tradition religieuse et modernité technologique. Un système politique unique, soutenu par une société exceptionnellement instruite.

Et c’est précisément cette complexité qui se perd généralement lorsqu’on regarde de loin.

Octobre 2025 : après la guerre des douze jours

À mon retour en octobre 2025, le pays était encore sous le choc des douze jours de guerre. Ce n’était pas un souvenir lointain : il était présent dans les conversations quotidiennes, dans les journaux télévisés diffusés dans les cafés, dans les fresques improvisées portant les noms des morts, dans les gestes graves de ceux qui avaient côtoyé la mort de près.

J’ai perçu de la douleur, oui. Une douleur réelle, tangible. Mais je n’ai pas constaté de démoralisation. Ce qui ressortait sans cesse, c’était le récit d’une résilience historique. Dans des conversations privées – avec des membres du clergé, des employés d’agences de développement, des chefs d’entreprise ou de jeunes étudiants – une idée revenait constamment : l’Iran a survécu à des empires plus vastes que n’importe quelle coalition contemporaine. L’identité iranienne ne se mesure pas en décennies, mais en millénaires.

Paradoxalement, la guerre avait renforcé la cohésion interne. Même les détracteurs du gouvernement faisaient la distinction entre les conflits internes et les pressions extérieures. La notion de souveraineté acquit une dimension émotionnelle difficilement perceptible de loin. Les critiques internes existent – et sont vives –, mais face à une menace extérieure, un réflexe de repli sur soi se déclenche.

Dans les rues d’Ispahan, la vie quotidienne suivait son cours : les étudiants se rendaient en cours, les familles se rassemblaient autour des musiciens de rue sur les ponts historiques, les bazars bourdonnaient d’activité. Cette normalité n’impliquait pas un déni du conflit, mais plutôt une volonté de continuer. Comme si la société avait appris, au fil des siècles, à en absorber les conséquences sans se perdre.

L’atmosphère sociale donnait l’impression d’être dans un pays sous pression, mais non au bord de l’effondrement. On y ressentait de la fierté, un sens de l’histoire et une conviction de pérennité presque civilisationnelle.

Je n’imaginais pas alors que quelques mois plus tard, en février 2026, un coup encore plus dur serait porté, cette fois au cœur même du pouvoir politique du pays.

Février 2026 : la crise vue de loin

Depuis fin février 2026, alors que je me trouvais en Argentine, j’ai suivi, à travers les médias internationaux, les frappes aériennes conjointes américano-israéliennes qui ont abouti à l’assassinat du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, ainsi que d’autres hauts responsables de l’État. Il s’agissait du coup le plus dur porté au pouvoir iranien depuis 1979.

Khamenei avait succédé à l’ayatollah Rouhollah Khomeini en 1989, lequel avait mené la révolution contre le Shah Mohammad Reza Pahlavi. Pendant plus de trente ans, sa figure a symbolisé la continuité et la stabilité du système politique issu de la révolution.

Le président Massoud Pezeshkian a évoqué la vengeance comme un droit national. Depuis Washington, Donald Trump a présenté l’opération comme un acte de « libération », suggérant que l’élimination du « chef » entraînerait l’effondrement du « corps » du régime.

Mais la réalité présente un tableau plus complexe.

L’hypothèse selon laquelle le système iranien serait purement personnaliste semble ignorer à la fois son organisation institutionnelle et la profondeur historique de sa société. Le pays possède une structure militaire duale – l’Armée régulière (Artesh), le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) et la milice Bassidj – conçue précisément pour garantir la continuité de l’ordre constitutionnel, même face à des crises extrêmes. Il ne s’agit pas simplement d’une question de forces armées, mais bien d’une architecture de pouvoir complexe et redondante, conçue pour prévenir tout vide de pouvoir.

Suite aux attentats, le secrétaire du Conseil Suprême de Sécurité Nationale, Ali Larijani, a annoncé l’activation immédiate des mécanismes de succession prévus par la Constitution. Un conseil intérimaire a été formé, composé du président, du chef du pouvoir judiciaire et d’un chef religieux issu du Conseil des Gardiens de la Constitution. La transition n’était pas improvisée ; elle était prédéterminée.

Mais au-delà des mécanismes institutionnels, il existe un facteur plus profond qui explique la résilience iranienne : sa culture politique de longue date.

L’Iran est une société qui a subi des invasions, des coups d’État, la guerre contre l’Irak, des décennies de sanctions économiques et un isolement financier.

Chacune de ces expériences a laissé des traces, mais a aussi permis un apprentissage collectif. La population est habituée à vivre sous pression extérieure. La rareté des ressources, les limitations technologiques et l’incertitude géopolitique ne sont pas des phénomènes nouveaux ; ils font partie d’une mémoire partagée.

De loin, ce que l’on observait n’était ni une explosion immédiate ni un effondrement automatique, mais plutôt le reflet d’une cohésion. Les secteurs qui, en temps normal, entretiennent d’intenses querelles internes – réformistes, conservateurs, critiques du système – tendent à se serrer les coudes face à une agression extérieure perçue comme une violation de la souveraineté. Cette réaction ne supprime pas le débat interne, mais le redéfinit.

La résilience iranienne n’est pas seulement un phénomène d’État : c’est un phénomène social.
C’est la résilience du commerçant qui continue d’ouvrir son étal au bazar, de l’étudiant qui poursuit ses études d’ingénieur, de l’ingénieur qui retourne à son laboratoire. C’est la conviction que l’identité nationale ne repose pas sur une seule figure, aussi puissante soit-elle.

Au-delà des jugements de valeur, le système iranien a prouvé sa capacité à résister à des situations de crise extrême. Et la société qui le soutient – avec ses tensions, ses contradictions et ses débats – semble une fois de plus démontrer cette qualité que l’on perçoit en parcourant ses villes : une capacité historique à absorber les chocs sans perdre la continuité.

L’Iran peut changer, se réformer et débattre de son avenir. Mais il n’est pas fragile dans le sens où certains l’imaginent. Sa résilience n’est pas un slogan : c’est une expérience qui s’est répétée au fil des siècles.

Ce qui reste

En lisant les dépêches et les analyses géopolitiques, je repense à des visages précis : le chauffeur de taxi qui récitait Hafez, le biotechnologiste avec qui nous avons discuté de génétique animale dans une oasis du désert de Lut, la famille qui m’a invité chez elle sans me connaître à la gare routière de Kerman.

L’Iran n’est ni un slogan ni un artifice stratégique. C’est une civilisation ancienne qui honore ses poètes, une société instruite, fière et hospitalière, et un État doté d’institutions complexes qui ne se plient pas à des simplifications extérieures.

Ce à quoi j’ai assisté n’était pas un rapport de sécurité. C’était un peuple qui honore ses poètes, qui forme des ingénieurs et des scientifiques, qui débat de politique avec passion, qui allie foi et technologie sans demander la permission à nos catégories sociales.

C’était un ingénieur musulman qui me montrait des constellations dans le désert et me rappelait que la religion, pour des millions de personnes, n’est pas seulement une théologie : c’est une structure sociale.

L’Iran est une civilisation ancienne qui a survécu aux empires, aux invasions et aux révolutions. Une nation où l’on récite des versets dans les bazars et où l’on conçoit des drones dotés de systèmes de guidage avancés. Un pays où le passé perse et le présent islamique ne s’annulent pas, mais s’entremêlent.

C’est peut-être là le secret. Mon voyage en Iran ne m’a pas apporté de réponses définitives sur sa politique. Il m’a apporté quelque chose de plus précieux : la certitude qu’aucun peuple ne peut être réduit aux préjugés dont les autres font preuve à son égard.

Bruno Carpinetti* pour La Tecl@ Eñe

La Tecl@ Eñe. Buenos Aires, le 4 mars 2026.

*Bruno Carpinetti. Docteur en anthropologie sociale (Université de Misiones, Argentine). Maîtrise de sciences en biologie de la conservation (Université du Kent, États-Unis).

Traduit de l’espagnol depuis El Correo de la Diáspora par : Estelle et Carlos Debiasi.

El Correo de la Diaspora. Paris, le 15 mars 2026.

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