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4 février 2026

CONTRE L’ALGORITHME D’ISOLEMENT :
Articuler le fragment

par Nora Merlín

 

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

La fragmentation sociale et l’essor des algorithmes de niche semblent sans limites. Dans ce contexte de « mort du social », la question du bien commun devient cruciale : comment construire une volonté collective lorsque les identités sont si dispersées ?

L’affirmation de Margaret Thatcher, « La société n’existe pas, il n’y a que des individus », n’était pas seulement une description de son époque, mais une prophétie que le XXIe siècle a accomplie avec une précision chirurgicale. Aujourd’hui, la chute des grands récits et l’effondrement de la représentation politique traditionnelle ont laissé un vide que le néolibéralisme a exploité grâce à la logique de la fragmentation et, plus récemment, grâce aux algorithmes.

Nous vivons dans un présent marqué par l’atomisation sociale et l’essor d’algorithmes de niche qui semblent sans limites. Dans ce contexte de « mort du social », la question des communs devient cruciale : comment construire une volonté collective lorsque les identités sont si dispersées ?

C’est là que la catégorie d’articulation, développée par Ernesto Laclau, apparaît, non seulement comme un outil théorique, mais aussi comme la seule issue politique possible.

Le mécanisme de fragmentation

Ce désert du social repose sur un trépied qui ferme la porte à toute possibilité de collectif :

  1. La politique comme état d’exception pour les individus : le pouvoir s’exerce aujourd’hui de manière souveraine sur l’individu atomisé. Le pouvoir exécutif s’arroge une souveraineté de fait qui institutionnalise cet état d’exception. En suspendant la norme juridique commune, l’administration publique se trouve exclusivement subordonnée aux dynamiques du marché, faisant de l’exception la nouvelle règle de gouvernement. Dans ce cadre, les problèmes structurels sont transformés en échecs individuels. Si la réussite est une œuvre personnelle, la souffrance – pauvreté, chômage ou précarité – est vécue comme une pathologie privée. Il en résulte une dépolitisation de l’angoisse sociale : l’individu ne recherche pas de solution collective mais se replie sur son propre « échec », tandis que le pouvoir souverain achète l’inaction et quelques voix au Congrès.
  2. Solipsisme algorithmique : l’espace public partagé a disparu, remplacé par des flux personnalisés sur Instagram ou Twitter (X). L’algorithme segmente la réalité pour renforcer nos biais, créant des bulles où l’autre n’apparaît que s’il est notre reflet.
  3. La fermeture des identités : au lieu de ponts, le système érige des murs de « pureté » identitaire. Chaque groupe s’enferme dans sa spécificité, vivant sa différence comme une île absolue. Cette fragmentation n’est pas fortuite ; en nous enfermant dans des luttes isolées et autoréférentielles, nous empêchons la construction d’une frontière politique claire. Nous nous épuisons dans des conflits horizontaux et internes, des luttes entre fragments, tandis que le pouvoir réel, ce souverain qui gère l’exception, gagne du terrain. Sans un « eux » commun pour nous unifier, le « nous » est impossible ; il ne reste qu’une dispersion de minorités, que le système administre sans résistance.

Réponse de Laclau : suturer ce qui est cassé

Face à ce constat, la catégorie d’« articulation » proposée par Laclau se déploie à travers deux mouvements dont l’urgence est aujourd’hui indéniable. Pour l’auteur, le populisme n’est pas un simple outil, mais la logique politique capable de panser la plaie de la fragmentation sociale.

Face à la fragmentation thatchérienne, la politique doit établir une chaîne d’équivalences ; autrement dit, les revendications non satisfaites (le retraité incapable de payer ses médicaments, le jeune sans perspectives d’emploi, la communauté privée d’eau) ne doivent plus être perçues comme des problèmes isolés. L’articulation se produit lorsque ces fragments découvrent que leur identité est liée au sort de l’autre face à un pouvoir qui les exclut, lorsqu’il est reconnu qu’au-delà des différences, il existe une équivalence dans l’exclusion.

Ainsi, la production du Peuple constitue un saut qualitatif, un moment de rupture. C’est l’instant où la somme des fragments se mue en volonté collective. Ceci s’accomplit grâce à un signifiant vide – un symbole, un nom ou une idée – qui, suffisamment large, permet aux individus de se sentir à nouveau partie intégrante d’un tout et d’y projeter un horizon de transformation.

Si l’algorithme est la technologie qui perfectionne la non-existence de la société, l’articulation de Laclau est la technologie politique capable de rendre le pouvoir au sujet. Nous affirmons que la représentation politique est défaillante. Cependant, il ne s’agit pas de représenter ce qui existe déjà, mais de reconstruire ce que le système déchire.

Face à une telle fragmentation, le défi est artisanal : transformer le malaise actuel, et les individus qui souffrent dans l’isolement, en force d’un peuple.

Nora Merlin* pour La Tecl@ Eñe https://translate.google.com/websit...

La Tecl@ Eñe . Buenos Aires, le 19 janvier 2026.

Traduit de l’espagnol depuis El Correo de la Diáspora para : Estelle et Carlos Debiasi.

El Correo de la Diaspora. Paris, le 4 février 2026.

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