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18 mai 2026

Expérimentation macabre d’une révolution bizarre

par Jorge Alemán*

 

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La montée en puissance de l’extrême droite n’est pas seulement réactionnaire, ni simplement conservatrice ; elle vise plutôt à toucher aux fondements mêmes de l’être humain et à bouleverser, par le biais de la technologie, les différents points d’ancrage qui rendaient possible l’existence d’une communauté.

La Révolution a toujours eu, en tant qu’événement historique, une tendance marquée à destituer le Maître en place.

Il en a été ainsi de la Révolution française de la bourgeoisie, mais aussi des révolutions marxistes telles que la révolution bolchevique, la révolution chinoise et la révolution cubaine, pour ne citer que les exemples les plus marquants. S’il y a un point sur lequel Fukuyama– via Kojeve– a eu au moins partiellement raison, c’est bien dans sa description de l’époque post-révolutionnaire. En effet, il ne s’est plus jamais produit d’événement historique constituant une rupture, un événement ayant l’écho de ce que furent les véritables révolutions.

C’est précisément cela qui a été célébré dans divers endroits de l’Occident : l’histoire éviterait les ruptures et les antagonismes. Aucun tournant historique ne remettrait plus en cause le capitalisme dans sa condition de domination et d’exploitation.

Quoi qu’il en soit, l’erreur de Fukuyama fut de penser que l’aboutissement historique du capitalisme impliquait nécessairement la présence structurelle de la démocratie libérale comme son corollaire essentiel. Pour lui, tôt ou tard – même en traversant des cataclysmes de toutes sortes –, l’histoire aboutirait à ce stade supérieur.

De leur côté, les gauches n’ont pas réussi à retrouver le sujet historique, ou le peuple dans le cas des mouvements nationaux et populaires, dans une position qui rendait le projet révolutionnaire viable. Ce projet s’est heurté aux nouvelles structures de domination qui, par le biais de la technique et de leur intervention dans la production de la subjectivité néolibérale, ont continué à exister au sein d’un monde soumis à la répétition de règles qui ne changent jamais le système.

Le problème de la révolution est devenu le patrimoine intellectuel de ce qu’on appelle le marxisme occidental, dont les figures de proue nous ont inspirés. Nous sommes toutefois en présence d’un nouveau type de révolution proposé par l’extrême droite.

Nous sommes entrés dans une période historique où un nouveau projet révolutionnaire, d’une nature radicalement différente, prend à nouveau forme. L’accélération néofasciste d’extrême droite n’est pas seulement réactionnaire, ni simplement conservatrice ; elle vise plutôt à toucher aux racines mêmes de l’être humain et à bouleverser, par le biais de la technologie, les différents points d’ancrage qui rendaient possible l’existence d’une communauté.

Cette fois-ci, l’extrême droite mondiale tente de mener une révolution où les points d’ancrage du monde symbolique qui nous régissaient tendent vers un affaiblissement soutenu. La volonté de la révolution d’extrême droite est de réaliser une nouvelle mutation subjective propre à une civilisation ancrée dans sa capacité technologique.

Il ne s’agit pas seulement de voir les communautés et les sujets eux-mêmes radicalement ébranlés dans leur engagement envers l’existence, mais aussi de laisser un paysage de pauvreté, désormais déconnecté de la politique, s’emparer du monde. Dans le projet accélérationniste néofasciste, l’être humain doit se connecter progressivement au dispositif technique qui garantira les nouvelles formes de reproduction capitaliste.

Pour que cette opération soit possible, il faut que de larges pans de la population mondiale soient éliminés, que leurs ressources soient confisquées, voire que leurs territoires soient occupés et leurs habitants massacrés, modifiant ainsi leur configuration géographique.

De toute évidence, pour qu’une révolution de cette ampleur soit possible, il faut la conjonction du néolibéralisme et du nihilisme, comme aboutissement de la technique et destruction de la vérité (Heidegger). Une dimension du capitalisme qui introduirait un nouvel ordre civilisationnel, avec le pouvoir de détruire le monde symbolique des communautés, leurs legs, leurs mythes et leurs héritages, question qui, pour l’instant, se profile comme une tendance. En d’autres termes, la conclusion du projet d’extrême droite est que nous entrions dans un monde méconnaissable et incomparable avec les précédents.

On ne peut établir ni garantir le triomphe de ce projet d’extrême droite, mais on peut au moins l’entrevoir pour l’analyse politique. Les nouveaux multimillionnaires de la technique et leurs philosophes privilégiés rendent compte en détail de ce projet.

En Argentine, on constate depuis longtemps une difficulté accrue, non pas tant à saisir le phénomène, mais plutôt à assumer la confrontation avec celui-ci. L’antagonisme avec l’extrême droite n’est toujours pas accepté comme une exigence qui, d’un point de vue historique, prime sur toute conjoncture interne.

L’extrême droite, ce n’est pas seulement Milei, c’est un dispositif international dont les théoriciens fondamentaux promeuvent des leaderships mondiaux qui prennent la forme de néo-empereurs ; ils évoluent à cette frontière où il faut non seulement séparer définitivement le capitalisme de la démocratie, mais aussi imposer un contexte où les barrières névrotiques ne fonctionnent plus et où apparaissent ainsi des autocrates sans les limites traditionnelles.

« Ma seule limite, c’est ma morale », affirme Trump, ce qui signifie en clair qu’il n’a d’autre limite que sa propre jouissance du pouvoir en tant que sujet capitaliste de la guerre.

Reste à voir dans quelles régions du monde on pourra tenter de former de véritables fronts afin de construire de nouvelles représentations politiques qui ne privilégient pas les contradictions internes issues d’une tradition ayant déjà perdu sa force transformatrice.

Ces autorités politiques doivent remplir, dans leur structure, une triple fonction : procéder à une lecture attentive de la situation internationale dans laquelle s’inscrit la force antifasciste, rechercher de nouveaux liens entre les mouvements sociaux et territoriaux et les logiques de représentation politique qui relèvent les défis électoraux, et faire émerger un nouveau type d’autorité politique – ni punitive ni persécutrice, mais ferme et cohérente – qui serve de frein aux relations de pouvoir techno-fascistes.

Jorge Alemán* pour La Tecl@ Eñe

La Tecl@ Eñe. Buenos Aires, le 15 mai 2026.

Jorge Alemán*. Psychanalyste, écrivain et poète. Auteur du livre « Capitalismo. Crimen perfecto o Emancipación ». Son dernier livre publié est « Pandémonium , Notas sobre el desastre », NED Editions.

Traduit de l’espagnol depuis El Correo de la Diáspora par : Estelle et Carlos Debiasi.

El Correo de la Diaspora. Paris, le 18 mai 2026.

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