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14 février 2026

LA BARBARIE AVEC WIFI
Malaise numérique entre Benjamin et Freud.

par Nora Merlín

 

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Il n’existe aucun document culturel qui ne soit, simultanément, un document de barbarie. Cette affirmation de Walter Benjamin, écrite dans l’ombre du fascisme au XXe siècle, résonne encore aujourd’hui à chaque fois que nous allumons un écran.

Nous avons tendance à imaginer le progrès numérique comme un « nuage » éthéré, mais derrière l’écran, point de magie, seulement un travail invisible et des ressources épuisées. Le progrès numérique dont nous sommes si fiers repose sur l’extraction du lithium dans les pays du Nord et sur des milliers de personnes dans les pays pauvres qui passent leurs journées à classer des données pour une misère afin que l’intelligence artificielle puisse paraître intelligente.

La méfiance de Walter Benjamin envers le progrès technologique trouve un écho dans la pensée de Sigmund Freud, qui remettait lui aussi en question l’optimisme civilisationnel. Car la barbarie n’est pas seulement un fait historique ou matériel ; elle est avant tout psychologique. Dans Malaise dans la civilisation, Freud avertissait que l’humanité était devenue un « dieu prothétique » : un être qui a décuplé ses sens grâce à la technologie, mais n’y a trouvé ni bonheur ni progrès moral, mais plutôt une nouvelle forme de souffrance.

Au contraire, loin de nous civiliser, la conception actuelle du réseau semble avoir trouvé la clé pour libérer et monétiser nos pulsions de mort. Si le progrès libéral promettait que l’interconnexion nous rapprocherait, l’algorithme a prouvé le contraire : la haine, le conflit et la déshumanisation de l’autre sont bien plus profitables à la machine à engagement que toute forme d’éros ou d’entente.

Face à ce constat, l’idée d’un progrès inexorable vers la perfection se révèle être un mythe dangereux. Nous n’assistons pas à une évolution, mais à une accumulation de catastrophes numériques qui captent notre attention, vident notre esprit de toute pensée et colonisent nos vies. Dès lors, se replonger dans Benjamin et Freud n’est pas un exercice de nostalgie académique, mais une nécessité existentielle.

Pour Walter Benjamin, l’idée de progrès ne représente pas une force libératrice, mais une dangereuse illusion. Dans un monde ébloui par l’intelligence artificielle et la connectivité totale, sa critique figure parmi les plus radicales du XXe siècle. Benjamin soutient que ce que nous appelons « progrès » n’est pas l’ascension vers une société plus juste, mais une accumulation de ruines qui s’amoncellent sous nos yeux tandis que nous nous efforçons de regarder vers l’avenir. Pour le philosophe berlinois, la barbarie n’est pas l’opposé de la civilisation, mais son corollaire constitutif. Il n’est aucun document culturel – ni aucun progrès technologique, aussi sophistiqué soit-il – qui ne porte en lui les ruines des vaincus et le silence des opprimés.

Pendant des décennies, on nous a promis qu’Internet serait le moteur ultime d’une démocratie mondiale transparente. Mais cette foi aveugle dans le progrès technologique a fait office de voile : tandis que nous célébrions l’interconnexion, elle nous empêchait de voir comment cet outil se métamorphosait en un système de captation. Le résultat est clair : ce qui avait commencé comme une promesse de liberté s’est mué en surveillance de masse et en marchandisation de la haine, où « innovation » n’est rien d’autre que l’automatisation d’anciennes formes de domination. Le progrès technologique a perfectionné l’agression par écran interposé, effaçant le visage de l’autre.

Nous devons abandonner l’idée fausse que la technologie est neutre. La technologie n’est pas un outil innocent : les « seigneurs du cloud », comme les appelle Yanis Varoufakis, ont conçu une architecture destinée à s’emparer de nos vies à tout prix, dans une déshumanisation programmée. Si nous persistons à croire que le progrès est un train que personne ne peut arrêter, nous finirons par n’être que du carburant pour cette machine, abandonnant nos revenus et notre volonté aux nouveaux propriétaires du cloud et renonçant à la lutte politique pour le contrôle de la technologie. Si nous acceptons passivement la virtualisation de la vie comme une fatalité, nous renonçons à la capacité de décider du type de société que nous voulons construire et de la manière dont nous voulons vivre.

Pour rompre le cycle de la passivité, Benjamin proposait une tâche urgente : « remonter le fil de l’histoire ». Appliqué à notre époque, cela signifie se rebeller contre le confort de l’interface numérique et la dictature de l’algorithme. La barbarie numérique se nourrit de « chambres d’écho », ces bulles où le système nous enferme, nous limitant à entendre ce que nous pensons déjà, et où « l’autre » cesse d’être un être humain pour devenir un ennemi ou un robot. Remonter le fil de l’algorithme, c’est refuser d’être une simple donnée ou un consommateur de stimuli, et devenir un citoyen actif, capable de discernement.

Si, comme le disait Benjamin, le capitalisme est une religion qui ne produit que culpabilité et désespoir, alors l’algorithme en est la liturgie quotidienne. Marx affirmait que les révolutions sont le moteur de l’histoire du monde, mais Benjamin, avec une lucidité prophétique, suggérait que les choses sont peut-être différentes : peut-être les révolutions sont-elles le geste de l’humanité voyageant à bord de ce train et actionnant le frein d’urgence. Aujourd’hui, le véritable enjeu politique n’est pas de se précipiter vers la prochaine avancée technologique, mais d’avoir le courage d’arrêter la machine et l’audace d’actionner le frein d’urgence. C’est peut-être le seul acte culturel qui nous reste pour ne pas finir dévorés par notre propre technologie. C’est seulement ainsi que nous pourrons transformer ce document de barbarie numérique en un véritable espace de culture et d’émancipation.

Nora Merlin* pour Página 12

Página 12. Buenos Aires, 12 de febrero de 2026.

Traduit de l’espagnol depuis El Correo de la Diáspora par : Estelle et Carlos Debiasi.

El Correo de la Diaspora. Paris, le 14 février 2023.

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