Accueil > Réflexions et travaux > QUAND CEUX D’EN BAS SE DÉTESTENTTexte écrit en 2016
par
Toutes les versions de cet article : [Español] [français]
Lorsque les problèmes engendrés par les inégalités sociales brutales atteignent leur paroxysme, rien de mieux que de les dissimuler et de les renforcer en recourant au racisme, une tradition ancienne et toujours latente. Pendant que les plus défavorisés se battent pour un morceau de pain, les nantis font la fête au caviar et se préparent pour leurs dons caritatifs.
L’argent d’un Blanc vaut autant que celui d’un Noir, celui d’un trafiquant de drogue vaut autant que celui d’une veuve qui se prostitue pour élever ses enfants. Seule cette logique pourrait prouver que le capital est amoral et qu’on ne saurait lui imputer la promotion, par exemple, du racisme. Pourquoi, alors, les sociétés capitalistes les plus avancées ont-elles été, au fil des siècles, brutalement racistes ?
Bien avant la fondation des États-Unis, les colons anglais d’Amérique du Nord régissaient les relations sexuelles entre les esclaves noirs. En général, une esclave enceinte ne leur convenait pas, tout comme aujourd’hui, cette situation ne convient pas aux entreprises chez leurs employées. Lorsque les esclaves avaient des enfants, ceux-ci étaient souvent séparés de leur famille. Les émotions humaines n’ont jamais été productives avant l’ère de la propagande et de la consommation au XXe siècle.
Pour les gens bien de l’époque (les propriétaires, les personnes ayant des responsabilités, les seules qui pourraient ensuite voter et être élues), la promiscuité des gens grossiers était un péché inacceptable : les Amérindiens n’étaient pas obsédés par la virginité féminine et les relations sexuelles étaient fréquentes non seulement parmi les Noirs, mais aussi entre les Noirs et les Blancs pauvres, entre les Blancs et les Noirs, ainsi qu’avec les autochtones qui accueillaient les fugitifs venus de l’autre côté des Appalaches. Parmi les pauvres de l’époque et une partie de la classe moyenne, le racisme n’était ni un principe fondamental ni encore une recommandation patriotique de Dieu.
Pour résoudre le problème, des lois ont été adoptées interdisant le mariage et même les contacts interraciaux occasionnels entre les pauvres. Mais comme les lois ne suffisent jamais, des politiques ont été mises en œuvre qui ont fini par renforcer une culture qui, avec le temps, est devenue partie intégrante de « la nature humaine ».
Au début du XVIIIe siècle, les dirigeants des colonies ont attisé la haine entre les « couleurs » (les différences les plus superficielles mais les plus visibles) afin d’empêcher que le mécontentement face aux abus de classe ne rassemble les Blancs pauvres, les esclaves noirs et les Indiens spoliés dans une révolte plus importante que celles qui s’étaient produites auparavant, réprimées avec succès par la force des armes. En 1738, le gouverneur de la Caroline du Sud, Lyttletown, reconnut (ou plutôt se vanta) que l’une de ses politiques avait toujours été de « susciter chez les Indiens une forte aversion envers les Noirs ». L’un des moyens utilisés fut d’envoyer des milices d’esclaves combattre les Indiens.
Certains Noirs se sont enfuis et ont trouvé refuge chez les Indiens, où ils se sont mariés et ont eu des enfants. Mais les dirigeants rusés ont trouvé le moyen de menacer ou de corrompre certains Indiens en leur offrant des avantages en échange de la remise des fugitifs. Comme en Amérique latine, la corruption a été pendant des siècles l’expression d’un déséquilibre des pouvoirs : les puissants se laissaient corrompre par ambition et les démunis par nécessité. Cette dynamique persiste aujourd’hui, prisonnière de la simplification stratégique du langage qui place, dans une relation éternelle de symbiose, les abuseurs et les abusés sous une même étiquette : les corrompus.
Un siècle avant que les États-Unis n’obtiennent leur indépendance, dans de nombreuses colonies, les Indiens et les Noirs étaient plus nombreux que les Blancs, ce qui obligea les dirigeants à adopter des lois pour contrôler ce dangereux déséquilibre.
Les relations sexuelles entre une femme blanche et un homme noir constituaient un péché majeur (pour la même raison et selon la même dynamique entre le désiré et l’interdit, entre le pouvoir qui domine et qui se brise symboliquement pour se renouveler ; aujourd’hui, c’est un secteur de la pornographie). Lorsqu’un Blanc avait un enfant avec une Noire, la punition consistait à envoyer le rejeton métis rejoindre le reste des Noirs, de sorte que la pureté blanche soit toujours maintenue à des niveaux souhaitables. C’est pourquoi, aujourd’hui, toute étude génétique révèle que les Noirs américains possèdent une forte proportion de gènes européens, atteignant dans certains cas trente ou quarante pour cent, tandis que les Blancs ne présentent pratiquement aucune trace de gènes africains.
Des cas comme celui des enfants que Thomas Jefferson eut avec sa jeune esclave, une mulâtre nommée Sally (« aux trois quarts européenne », fille d’une autre esclave et de John Wayles, le beau-père de Jefferson), qui obtinrent leur liberté car chacun d’entre eux était « aux sept huitièmes blanc », étaient moins courants. Des concepts similaires de fractions humaines avaient été repris par la Constitution, lorsqu’il fut reconnu qu’un Noir valait trois cinquièmes d’un Blanc en termes électoraux ; bien qu’ils ne votassent évidemment pas, un plus grand nombre d’esclaves conférait davantage de pouvoir démocratique à leurs maîtres, selon la logique de la propriété privée.
Un siècle avant que les États-Unis n’obtiennent leur indépendance, dans de nombreuses colonies, les Indiens et les Noirs étaient plus nombreux que les Blancs, ce qui obligea les dirigeants à adopter des lois pour contrôler ce dangereux déséquilibre. L’Angleterre envoyait non seulement ses condamnés en Australie, mais aussi en Amérique, où, dans de nombreux cas, ceux-ci participaient à des révoltes aux côtés des Noirs et étaient tout aussi souvent graciés en raison de la couleur de leur peau. Certains devinrent surveillants d’esclaves, lorsque les plantations furent tenues d’employer au moins un Blanc pour six travailleurs noirs afin d’éviter de nouveaux troubles qui menaceraient la paix et le progrès de cette société si prospère.
Dans les colonies du Sud, les Blancs représentaient un cinquième de la population et, parmi eux, la plupart étaient des pauvres ou des esclaves que la pauvreté en Europe avait contraints à se vendre pour cinq ou neuf ans, même si la plupart ne parvenaient pas à payer leur liberté car ils mouraient de maladie ou se suicidaient avant. L’actuel président des États-Unis, Barack Hussein Obama (texte écrit en 2016), est issu d’esclaves, non pas du côté de son père noir (qui a rencontré la mère d’Obama à une époque où, aux États-Unis, les unions interraciales étaient illégales dans la plupart des États et considérées comme l’apanage des communistes), mais du côté de sa mère blanche. Obama est considéré comme le premier président noir de ce pays, s’inscrivant ainsi dans une histoire séculaire, même si, à en juger par ses origines familiales, il est autant blanc que noir.
Si nous regardons autour de nous, nous nous rendons compte que nous sommes le fruit de siècles d’histoire, que cela nous plaise ou non, que nous en soyons conscients ou non. Mais il vaut toujours mieux le savoir. Comme le veut la tradition, depuis les guerres de religion du Moyen Âge jusqu’aux guerres du siècle dernier, les peuples vivent les passions et quelques-uns seulement en tirent profit. Comme au football, mais en moins amusant et bien plus tragique.
L’argent est une abstraction dépourvue de morale, mais il cesse d’être neutre dès lors qu’il incarne le pouvoir en place. La haine présente des avantages économiques, car c’est un instrument infaillible au service d’un des besoins fondamentaux du pouvoir : la division de l’autre, la fragmentation. Le pouvoir sait que, dans une démocratie digne de ce nom, il sera divisé à l’infini ; c’est pourquoi, pour éviter sa propre division, il se charge à son tour de diviser, de déshumaniser.
Lorsque les problèmes provoqués par les inégalités sociales brutales (aujourd’hui, aux États-Unis, 0,2 % de la population possède autant que 90 % de la population) sont poussés à l’extrême, rien de mieux que de les dissimuler et de les renforcer en recourant au racisme, une tradition ancienne et toujours latente. Alors que ceux d’en bas se battent pour un morceau de pain, ceux d’en haut font la fête au caviar et se préparent pour leurs dons caritatifs.
Parfois, cette logique s’exprime sous toutes ses formes à travers des personnages caricaturaux comme Donald Trump.
Jorge Majfud* para el Hufftingtonpost.es
Hufftingtonpost.es. EE.UU., 11 de julio de 2016.
Texte traduit de l’espagnol depuis El Correo de la Diáspora para : Estelle et Carlos Debiasi.
El Correo de la Diaspora. Paris, le 10 septembre 2026.