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16 février 2026


MOUVEMENT POUR L’ÉGALITÉ CONTRE LA PSYCHOSE

par Rocco Carbone*

 

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

C’est un temp de confusion politique. Les temps sont durs, mais des jours meilleurs viendront. Il s’agit moins d’un optimisme aveugle que d’une loi de l’histoire. Pour l’instant, il s’agit de résister, de tenir bon, de lutter pour organiser un pouvoir alternatif émancipateur.

Guidés par Victor Serge et ses « Mémoires d’un révolutionnaire », nous pouvons dire que nous traversons un moment de psychose collective : un état mental diffus qui se précise à travers une scission ou une perte de contact avec la réalité. En ce moment, le sens critique, ce sens que l’humanité a organisé avec la modernité, avec l’intelligence moderne, que nous avons acquis très laborieusement, est en train d’être étranglé. De plus, nous traversons une période politico-existentielle où la calomnie est utilisée avec force : contre notre propre camp, contre le Venezuela, contre Cuba, contre Cristina, contre Milagro, contre Kicillof, mais aussi contre l’émancipation.

Nous traversons une période politique où les méthodes fascistes de domination des masses, de l’esprit des masses, adoptent les procédés de la grande publicité commerciale. Ces procédés sont enfermés dans ce petit appareil que nous avons dans notre poche : le téléphone portable.

À travers les réseaux sociaux, qui n’ont rien de social et qui, à bien y regarder, sont des outils du capitalisme numérique, le téléphone portable favorise un abrutissement général (ce que nous appelons banalement le « scrolling ») ainsi qu’une violence frénétique, comme celle que l’on observe, par exemple, sur un réseau tel que X, qui appartient à un seul milliardaire : Elon Musk.

Ces technologies narcotiques, secteur en expansion permanente, expression de la numérisation du capital, complément inverse des politiques de désindustrialisation (« don Chatarrín ») et du remplacement de l’industrie par des activités parasitaires, produisent et vendent l’air pollué que nous respirons : communication, publicité, toutes sortes d’études de mesure d’image et autres futilités.

Nous traversons une période politique où l’intelligence humaine est humiliée. Nous traversons une période politique d’étourdissement. On nous étourdit avec des affirmations énormes et inattendues. Je pense, par exemple, à l’expression « nous avons sorti je ne sais combien de millions de personnes de la pauvreté », qui oscille en quelques jours entre neuf, onze et vingt. Ces déclarations énormes et inattendues sont liées à des insultes permanentes. Tout cela nous étourdit, nous surprend, et une surprise répétée, paradoxalement, cesse d’être une surprise. Nous ne parvenons pas à concevoir comment il est possible de mentir de cette manière, de manière aussi crue, brutale et scandaleuse. Cette brutalité a un effet sur nous. Elle nous intimide. Face à ces brutalités, nous sommes intimidés.

Cependant, nous reconnaissons ces impostures, l’imposture du président Milei, l’imposture du président Fanta aux États-Unis ; c’est-à-dire que nous sommes capables d’identifier leurs tromperies, mais en raison de cette psychose collective, nous trébuchons, nous doutons de ce que nous entendons et voyons, et nous avons tendance à nous dire que cette frénésie - la frénésie de Trump, de Milei et de quelques autres - a peut-être une justification interne qui dépasse notre compréhension.

Eh bien, le succès de cette politique expansionniste, l’essor du pouvoir fasciste, s’affirme dans les périodes troublées, particulièrement dans les périodes troublées. Et il se développe à condition que les minorités émancipatrices, qui incarnent l’esprit critique, soient muselées, réduites au silence, humiliées et mises à l’écart de l’histoire. Qu’elles soient réduites à l’impuissance par la raison d’État et aussi par le manque de ressources matérielles. Le « il n’y a pas d’argent » de Milei nous parle exactement de cela : de la spoliation des ressources matérielles de la classe ouvrière.

Face au fascisme, nous devons être capables d’affirmer un mouvement pour l’égalité. Et le capitalisme dans sa phase fasciste - ce mot désigne un pouvoir et une forme politique antidémocratique transhistorique, c’est-à-dire qui transcende le temps et l’espace - tend à accroître les inégalités. C’est un paradigme d’inégalité. L’égalité, c’est la réciprocité, la manière dont nous nous reconnaissons, le fait de se regarder les uns les autres. L’égalité, c’est faire quelque chose pour cette altérité sans qu’il soit inévitable de quantifier ce que nous faisons. La quantification est un idéal du capitalisme.

Édouard Glissant, poète martiniquais issu du métissage et de la négritude, parle magnifiquement de l’égalité dans son ouvrage intitulé « Une nouvelle région du monde » : « Chacun de nous a besoin de la mémoire de l’autre, car il ne s’agit pas d’une vertu de compassion ou de charité, mais d’une nouvelle lucidité dans un processus relationnel ». Cette nouvelle lucidité est une image inspirante de l’égalité, qui signifie apprendre à coopérer, à travailler ensemble pour réparer le tissu, pour raccommoder le visage défiguré du monde.

Au XXe siècle, le fascisme a défiguré le visage du monde. Et aujourd’hui, il recommence. Chaque fois que nous croisons un être humain jeté à la rue, chaque fois que nous croisons des familles entières composées d’enfants qui survivent dans le froid, nous sommes confrontés à ce visage défiguré.

Les temps sont durs, mais des jours meilleurs viendront. Je ne dis pas cela par optimisme aveugle, mais en m’appuyant sur une loi de l’histoire. Il est même possible que ces jours soient plus proches que nous le pensons. Pour l’instant, il s’agit de résister, de rester debout, de lutter pour organiser un pouvoir alternatif émancipateur. L’un des objectifs du pouvoir émancipateur et égalitaire - qui doit être organisé à travers des mouvements, des syndicats, des partis politiques, des centres étudiants, etc. - devrait être de s’adresser à toutes ces identités persécutées par le fascisme, qui sont des identités de classe qui sont la majorité, qui organisent leur existence autour du travail, quelle qu’en soit la forme.

Leur parler, c’est leur offrir une alternative politique. Celle-ci consiste à organiser la solidarité de classe, c’est-à-dire le pouvoir de la classe, et à construire un autre sens commun. Par exemple, que le clivage essentiel n’est pas celui qui existe entre les autochtones et les étrangers - comme aux États-Unis - ou entre les « gens bien » et les autres - comme dans notre pays. Le clivage essentiel dans notre société se situe entre ceux qui ont des privilèges, du pouvoir et des richesses, et ceux qui en sont systématiquement privés. En Argentine, notre camp doit retrouver la capacité d’affirmer l’égalité morale – fondamentale – de tous les êtres humains. Et écarter du pouvoir la classe des grands propriétaires. Ce déplacement n’a qu’un seul nom : la révolution.

Rocco Carbone* pour La Tecl@ Eñe

La Tecl@ Eñe. Buenos Aires, le 9 février 2026.

Traduit de l’espagnol depuis El Correo de la Diáspora par : Estelle et Carlos Debiasi.

El Correo de la Diáspora. Paris, le 16 février 2026.

*Rocco Carbone (1975) est un philosophe et analyste politique italien, naturalisé argentin. Il vit à Buenos Aires. Il s’intéresse à la théorie du pouvoir mafieux, à la philosophie de la culture, aux discursivités et aux processus politiques et culturels en Amérique latine. CONICET (CNRS argentin)

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