Accueil > Empire et Résistance > Ingérences, abus et pillages > Jorge MajfudDEUX TYPES D’OPPRIMES
par
Toutes les versions de cet article : [Español] [français]
Une observation qui m’a toujours marqué en Afrique fut de rencontrer deux personnes de la même ethnie, du même village, qui étaient comme le jour et la nuit, conséquence d’une même histoire tragique qui engendre des rebelles et de futurs traîtres, par action ou par omission.
Ces souvenirs me reviennent chaque fois que je vois les images de l’arrestation humiliante de Patrice Lumumba en 1960, la dignité du révolutionnaire anticolonialiste et le sadisme des soldats de Mobutu, le forçant à manger son propre discours.
L’un d’entre eux était un animal apprivoisé, colonisé, obéissant, produit d’une profonde corruption historique et morale, toujours prêt à tirer le moindre avantage personnel en flattant quiconque se trouvait au-dessus de lui, qu’il s’agisse de l’architecte chef de chantier, du fonctionnaire de province ou du ministre de la capitale. Ce même homme qui, dans chaque village où nous arrivions, lors de chaque réunion avec les chefs de village, ne manquait pas l’occasion de me dire, en privé, qu’ils préféraient les « chefs blancs » parce qu’ils étaient « moins corrompus que les Noirs ».
L’autre type d’homme était le rebelle, celui qui ne croyait pas tout ce qu’on lui disait sans explication. C’était celui qui semblait être un être humain à part entière, intelligent non seulement parce qu’il l’était, mais aussi parce qu’il avait une certaine éducation, presque toujours autodidacte. C’était celui qui savait manier les données et les arguments, et qui, lorsqu’il posait des questions, ne le faisait pas par flagornerie. Le perdant typique.
En tant que jeune architecte au Mozambique, je me suis fait davantage d’amis parmi ce type d’ouvriers qui avaient une attitude hostile envers le Blanc venu d’Amérique ― mulucu ncunha. J’aurais facilement pu me passer de leurs services, non pas parce qu’ils ne respectaient pas mes consignes sur le chantier (ce que personne ne faisait), mais parce que j’aurais pu agir à ma guise et ne garder que ceux qui étaient dociles.
Lorsque j’ai quitté la profession d’architecte pour me tourner vers les sciences humaines, j’ai retrouvé cette même situation partout, dans le présent et dans l’histoire de l’Amérique latine, de l’Afrique et de toutes ces colonies qui avaient été corrompues depuis des générations. Je l’ai mieux compris en lisant Frantz Fanon et Walter Rodney, ou en écoutant Malcolm X, qui avait déjà observé l’existence de deux types d’opprimés : « le Noir de la maison » et « le Noir de la campagne ».
Près de trente ans plus tard, je relis ces mêmes mots que j’avais écrits au Mozambique, sur la future militarisation du monde visant à empêcher une véritable démocratisation :
Je n’aurais pas imaginé une résistance aussi faible. Les mèmes abondent, montrant des photos d’une ville sale et pauvre en Afrique accompagnées de légendes telles que « Ville africaine sans Blancs ». Personne, ou presque, ne montre Manhattan ou Atlanta avec des légendes telles que « Ville bâtie sur le vol et le génocide des autochtones et le sang des Africains enlevés ». Ou n’importe quelle autre ville européenne avec la légende : « Beauté et prospérité bâties sur la spoliation et la destruction du reste du monde ». C’est plutôt le contraire. Le patriotisme colonial, c’est l’amour du pouvoir d’une classe qui se trouve généralement dans un pays lointain, l’empire. Le patriotisme colonisé, c’est une haine aveugle envers sa propre patrie, sur laquelle se projettent toutes les frustrations de ne jamais pouvoir être l’égal du colon impérial.
Ces manifestations d’ignorance se vendent comme du pop-corn au cinéma, dans une culture qui a non seulement perdu l’éducation éclairée, avec sa reconnaissance sereine de la complexité du monde, mais qui a également perdu son sang-froid, l’intelligence et la capacité à relier deux maillons d’une chaîne de vélo en raison de l’hyperfragmentation de l’attention, propre à la publicité du XXe siècle et, de manière plus radicale, aux réseaux sociaux du XXIe siècle — voir *Mouches dans la toile d’araignée. Histoire de la commercialisation de l’existence et de ses moyens* (2023) et « La culture de l’hyperfragmentation » (2010).
À l’exception de racistes fiers et impunis comme Elon Musk, ces mèmes proviennent de Blancs pauvres, appauvris ou frustrés de ne pas mener la vie de PDG qu’ils estiment mériter du simple fait d’être blancs ou d’être des « Noirs de service ». Ce sont ces mêmes personnes qui justifient leur racisme et leur xénophobie par des théories suprémacistes, comme celle de la race liée à une terre (de l’allemand « Blut und Boden » ; « sang et sol »[L’Argentin d’origine allemande [Richard Walther Darré fut l’un de ses idéologues.]), qui ne s’applique plus seulement à l’Europe, où ses premiers habitants avaient la peau plus foncée qu’Obama, mais aussi à l’Afrique elle-même, comme c’est le cas des enfants les plus brillants de l’apartheid sud-africain : Elon Musk et le PDG de Palantir Technologies, Peter Thiel, tous deux suprémacistes, classistes et sexistes, car le « combo », comme chez McDonald’s, comprend toujours les mêmes éléments de consommation ; les autres composantes sont Dieu, la patrie et la famille, comme si Dieu avait une préférence pour un passeport particulier ; comme si Abraham, Moïse, Jésus et presque tous les autres personnages de la Torah, de la Bible et du Coran étaient nés dans une « famille traditionnelle ».
Cette haine raciale suit un schéma commun : là où il n’y a pas de conscience de classe, il y a de la haine raciale. Lorsque les pauvres se considèrent comme « classe moyenne » parce qu’ils ne vivent pas sous un pont, mais qu’ils ne peuvent pas cesser de travailler pour survivre ou pour épargner en vue de leur vieillesse, ils en viennent alors à haïr leurs voisins, ceux qui les empêchent d’accéder à la justice que représente le fait d’être millionnaires. Comme presque tous les frustrés se croient plus intelligents et plus dévoués qu’ils ne le sont réellement (attentes individuelles excessives), il s’avère que leurs efforts individuels ne sont jamais reconnus à leur juste valeur. Pour ce type social et psychologique, la « justice sociale » est immorale, car elle l’empêche d’accéder à la « justice individuelle » qui consiste à faire partie des élus sous les feux de la rampe, sous les applaudissements des perdants.
Comme beaucoup de membres aliénés de la classe ouvrière, ils se perçoivent comme des millionnaires escroqués, des personnes ayant réussi mais injustement spoliées (par les pauvres, par les immigrés, par l’État, par les communistes, par les sorciers), bien qu’ils soient de petits entrepreneurs, des salariés ou des chômeurs ; ils compensent leur manque de conscience de classe par des fantasmes idéologiques ou liés à la lignée, ce qui ne fonctionne qu’au sein de la noblesse.
La haine raciale, de genre, de classe, remplace la conscience ethnique, de genre, de classe ― et d’humanité. Un coup de maître pour détourner l’attention des masses et les maintenir dans la haine les unes envers les autres, tandis que l’élite dominante fait basculer le cours de l’histoire vers le Moyen Âge (ver « Cuando los de abajo se odian », 2016). Ou vers quelque chose de pire encore, car il s’agit d’un Moyen Âge où les consommateurs ne sont pas seulement des vassaux vivant dans les nuages féodaux des géants technologiques, mais où ils n’en restent pas moins des esclaves salariés, comme à l’époque de l’Empire Romain.
C’est là l’expression culturelle d’un capitalisme qui a cessé de produire des biens dans les usines remplies d’esclaves blancs et dans les mines du reste du monde remplies d’esclaves noirs, pour se consacrer à l’extraction accélérée de capitaux dans le jeu abstrait et exclusif des marchés boursiers, où le commerce de la destruction et des guerres est, de loin, le plus lucratif.
Jorge Majfud* para Página 12
Página 12. Buenos Aires, 2 de agosto de 2026.
[Traduit de l’espagnol depuis El Correo de la Diáspora por : Estelle y Carlos Debiasi.
El Correo de la Diaspora. París, le 8 août 2026.