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Reprenant la thèse de Frantz Fanon quant à l’importance vitale de la terre pour les peuples colonisés, qui affirme que, pour réfléchir en profondeur au problème du colonialisme, il est urgent de considérer la terre comme la conscience la plus humaine que nous puissions avoir de ce que signifie être vivant, de la valeur de la vie et de son coût.
Dans « Les Damnés de la Terre », Frantz Fanon a écrit que :
Lorsque le despote intensifie son emprise coloniale sur le territoire, lorsqu’il n’y a plus de terre pour les peuples colonisés, le terrain de la culture, des valeurs et des techniques sera perdu.
Le colonisé saura-t-il que cette terre n’appartient pas au despote, que personne ne peut l’acheter et que le peuple a le droit de l’habiter en communautés ? Peut-être que ce n’est qu’en se reconnaissant comme faisant partie intégrante de cette terre que le colonisé pourra percevoir « l’attitude despotique du colonisateur et ainsi briser sa violence déployée, en un mot, l’expulser définitivement de la scène ».
Dans le prologue du livre de Fanon, Sartre avertit que le colonialisme « a engendré divisions et oppositions, forgé classes et racismes, et tenté par tous les moyens de provoquer et d’accroître la stratification des sociétés colonisées ». Le capitalisme a fabriqué, d’un seul bloc, une bourgeoisie des colonisés (et dispose d’un vivier inépuisable de bureaucrates et de spécialistes du pouvoir, eux aussi colonisés), prêts à céder la terre, l’eau, les mers, les fleuves, les routes, en échange d’une maison à Miami, d’une cascade artificielle et de quelques sacs de marques de luxe.
Le génie de la thèse de Fanon réside dans la compréhension que le colonialisme constitue un système total de déshumanisation matérielle, politique et psychologique ; la décolonisation n’est donc pas un simple transfert de pouvoir (ou une redistribution du capital), mais une transformation radicale des rapports sociaux et de la subjectivité, capable de produire un nouvel humanisme.
À quelle position devrions-nous nous aligner ? Avons-nous quelque chose en commun ? Une culture ? Une nation ? Un territoire ?
Le poète Acoma Simon Ortiz affirme que notre identité de peuple réside dans la terre. La vie nous est donnée, et nous la recevons avec gratitude. La terre est source de vie et doit être comprise comme la vie elle-même.
En innu-aimun, la toundra se nomme Mushuau-Ass. La poétesse innu Joséphine Bacon écrit : « Si un jour tu vas dans la toundra, tu sentiras que la terre te soutient (te porte, te porte sur ses épaules) ; il n’y a pas de murs, comme si l’on était dans l’espace, suspendu dans le temps ». Dans la poésie de Joséphine Bacon, la subjectivité poétique sait qu’elle appartient à la terre, mais que la terre ne lui appartient pas.
La possession – à ce stade colonial de gouvernementalité néolibérale où nous nous trouvons – signifie aliénation et dépossession de la vie. Il ne s’agit pas seulement d’un modèle privatisant et individualiste, mais aussi d’un modèle extractiviste, qui considère la vie comme une marchandise et une valeur. La gouvernementalité néolibérale, en tant que catégorie politique, oppose deux modes politiques de peuplement : l’un extractiviste, individualiste et privatisant les terres – fondé sur des rapports sociaux d’exploitation et de profit privé. L’autre implique des relations de réciprocité et interroge le vivre-ensemble. C’est une conception collective de la terre qui appréhende l’eau non comme une ressource, mais comme la vie qui irrigue les déserts et crée des bénéfices mutuels. Elle recherche des lois qui garantissent et permettent le rétablissement de l’équilibre et du bien commun. Ce sont là des principes communautaires opposés à des principes individualistes, égocentriques et narcissiques. Seul, je suis véritablement perdu.
La terre n’est pas une ressource, ni seulement un bien (naturel), elle est aussi une conscience, peut-être la conscience la plus humaine que nous puissions avoir de ce que signifie être vivant, de la valeur de la vie et de son prix.
Cet article n’a pas pour but d’expliquer pourquoi la réforme agraire n’a jamais été sérieusement envisagée en Argentine, ni pourquoi les milliers d’expulsions de type mafieux perpétrées sans relâche par le système judiciaire corrompu et néo-féodal des provinces, qui chassent des milliers de familles pauvres, indigènes et paysannes de leurs foyers et de leurs terres, ne figurent pas au débat public. Il vise plutôt à souligner que pour comprendre pleinement le problème du colonialisme, il est indispensable de considérer le problème foncier. Et il est urgent d’envisager un nouvel humanisme qui place la terre au cœur de ses préoccupations.
Nous, le peuple, devons-nous opposer à la privatisation des terres. Et plus encore à l’inviolabilité proclamée d’un système de dépossession et de privation du droit à la terre, qui s’accélère. L’imposition par la loi de « l’inviolabilité de la propriété privée » doit être contrée par un projet d’inviolabilité du droit à la vie, entendu comme un droit collectif à la terre.
Cherchant une manière de penser un « nous », Sartre, en conclusion du prologue, imaginait que « notre espèce, lorsqu’elle viendra un jour [si elle vient un jour], ne sera pas définie comme la somme des habitants du globe, mais comme l’unité infinie de leurs réciprocités ».
Violeta Percia* pour La Tecl@ Eñe
La Tecl@ eñe. Buenos Aires, le 12 juillet 2026.
Traduit de l’espagnol depuis El Correo de la Diáspora par : Estelle et Carlos Debiasi
El Correo de la Diaspora. Paris, le 16 juillet 2026.