Les Economistes atterrés sont tout sauf résignés. Ce groupe dynamique –composé d’éminents professeurs d’Université, chercheurs, experts- propose dans son dernier ouvrage une batterie de mesures pour voir l’économie autrement. « Changer d’économie ! – Nos propositions pour 1012 » en avançant des politiques alternatives.
Malgré l’échec de la pensée néolibérale, cette pensée devenue quasi unique continue d’irriguer beaucoup d’esprits, experts, décideurs…Il est essentiel de montrer qu’il est possible de changer de paradigme, qu’on peut changer les choses en choisissant de nouvelles voies.
Alors que la crise de la dette souveraine européenne a servi de révélateur à nombre de dysfonctionnements, et que nous nous trouvons au seuil d’une récession avérée, les mesures jusque là prodiguées par l’Europe, ou le G20 semblent à la fois « insuffisantes, inefficaces, et finalement décalées » constatent les Économistes Atterrés [1] dans leur livre « Changer d’Economie » [2]
Celui-ci s’appuie sur un socle qui d’emblée s’oppose à la pensée unique : « refus d’une globalisation au service de la finance », « critique d’une construction européenne où l’emploi, le travail et la protection sociale sont devenus des facteurs d’ajustement aux exigences insensées de rentabilité des actionnaires ». Mais aussi et surtout le refus « de l’instrumentalisation de la dette publique, aujourd’hui brandie comme un épouvantail et utilisée comme un prétexte pour attaquer toujours plus forts les fondements même de l’Etat social. »
Des politiques alternatives réalistes sont possibles. « Il est urgent d’inverser le cours des choses » souligne l’introduction. En effet, « le réalisme a changé de camp ». On l’a bien vu à l’étranger, notamment en Amérique Latine. L’espoir dont se nourrissent les sociétés vient d’une autre vision de l’économie. Il faut donc trouver une voie de sortie, comme le proposent aujourd’hui les Économistes atterrés.
Réorientation du système bancaire, réforme fiscale profonde, renouveau des services publics, refonte des traités européens pour mettre fin à la concurrence fiscale et sociale, relance des investissements publics, politique active de l’emploi, changement de type de management de gestion des entreprises…. Un vaste champ à labourer.
La question de la dette est clef, ils sont unanimes : « on ne peut sortit des griffes des marchés par des politiques d’austérité ». Non seulement celles-ci provoquent des dégâts sociaux, font chuter la croissance mais elles n’améliorent pas les soldes publics. Car pour réduire les déficits publics, il faut selon eux, une politique de développement, où le tournant écologique soit planifié et financé par l’épargne des Européens.
Les déficits doivent être aussi réduits par une « contre contre révolution fiscale », en restaurant la capacité des pays à taxer les banques, les organismes financiers, les multinationales… « Les pays de la zone euro doivent retrouver leur capacité à pratiquer des politiques budgétaires autonomes ».
Les Économistes atterrés le précisent bien, ils n’ont pas cherché à faire taire leurs différences, pas de risque de pensée unique de leur coté. Fort de ce constat, certains estiment que la survie de la zone euro passe pas l’engagement de la BCE à garantir les dettes des Etats membres et affirmer une solidarité totale entre eux.
D’autres pensent que compte tenu de la fragilité de la zone euro, de la grande diversité politique et économique des pays qui la composent, les marchés financiers douteront toujours de la solidité des garanties offertes par la BCE. Et donc il faut retirer aux marchés financiers la clé du financement des Etats.
Ceux-ci considèrent donc qu’une restructuration des dettes publiques en Europe, est à ce stade souhaitable et inévitable, et doit être organisée en faisant portée le poids du défaut sur les grandes investisseurs institutionnels. Ce qui passe de façon urgente par la conduite d’audits citoyens des dettes publiques.
Justement la conduite d’audits sur la dette est une idée qui a été mise en œuvre pour la première fois en 2008 par le président de l’Equateur, Raphael Correa, et elle abouti à ne pas s’acquitter de la part illégitime de la dette.
Une fois la question de la dette de coté, quel modèle de développement retenir ? Force est d’admettre que le modèle de développement qui aujourd’hui est assimilé à la seule croissance économique sans fin, est hors de course. La place de la question environnementale intervient à ce stade. Il s’agit de concevoir un nouveau type de développement humain orienté vers la qualité sociale et écologique de la production. Bien évidemment la baguette magique n’existe pas. Les économistes atterrés savent que les changements proposés ne peuvent se faire en un jour et se heurteront à des difficultés.
Petit retour sur l’histoire économique. Dans son premier chapitre intitulé « Quelle politique économique ? Morts et renaissances du keynésianisme », Henri Sterdyniak fournit un rappel essentiel qui permet de comprendre comment on a laissé le champ libre à partir des années 80 au capitalisme néolibéral. Avec ce qui s’en suit. La crise de 2007/2009 montrant définitivement la faillite de ce système. Dès lors, du moins en parole, on a assisté à un retour en grâce du keynésianisme, comme il le souligne, on a commencé à voir « dénoncés les dangers que faisaient courir aux économies la domination des marchés financiers avides et aveugles »… Mais, le sursaut keynésien n’a pas duré. Puisque « les volets clefs du néolibéralisme n’ont pas été remis en cause » : austérité salariale et sociale, recherche de compétitivité et globalisation financière…
Quel est donc le nouveau modèle de développement qui permettrait une solution durable de sortie de crise ? « Il faut retrouver l’inspiration fondatrice du keynésianisme, la nécessité d’un contrôle social de l’évolution économique. Cela passe par des « réformes profondes, remettant en cause la contre révolution libérale ». Et d’insister sur le premier objectif : dégonfler le secteur financier, limiter les activités spéculatives, recentrer le système bancaire sur le financement des activités productives.
Mais aussi, en parallèle, avoir une croissance plus économe en énergie et en matières premières, une société plus égalitaire, l’orientation de la production et de la consommation doit être socialement réfléchie. Sans oublier de remettre en question la stratégie des pays qui fondent leur croissance que sur l’export au détriment de leur marché interne, ou que sur la croissance de l’endettement des ménages et les bulles financières (comme le modèle anglo-saxons).
Marchés, spéculations, bulles financières …Justement le dernier chapitre écrit par Frédéric Lordon est consacré à l’effarante passivité de la re-régulation financière. Constat sans équivoque : « la crise financière la plus dévastatrice de l’histoire du capitalisme a débouché …sur rien. Il y a de quoi être sidéré par la nullité de la réponse ».
Et d’essayer de comprendre l’étonnante passivité politique face à une crise financière géante, avec un rapide bilan des impasses volontaires ou inconscientes, des contresens réels ou simulés. Ainsi l’obsession de la solvabilité bancaire « motif ornemental de toutes les velléités régulatrices depuis les années 90 », la fausse piste des seuils de Bâle III –indigence quantitative-, qui passe cote ratio du capital à coté du risque systémique, la multiplication des plateformes de marchés alternatives ou darkpool…
Fédéric Lordon y décrit donc tous ces systèmes parallèles, ces tentatives ou fausses tentatives de régulations. Lui préfère parler d’ « arraisonnement » plus que de régulation : changer de logique non plus superviser et corriger, mais interdire et punir. A commencer par la mesure impérative et toujours pas mise en œuvre de séparation hermétique de la banque de détail et de la banque d’investissement, qu’envisage la Grande Bretagne. Un encadrement strict de l’activité de ces dernières : interdiction de titrisations, dérivés, contingentement sur le marché des futures.
Que préconise Frédéric Lordon ? De revenir aux fondamentaux : chez Keynes, Minger, Kindelberger… les marchés financiers de capitaux sont le foyer d’une irréductible instabilité endogène…Il faut réduire la finance à une configuration fonctionnelle.
Ce qui passe inévitablement par une mutation des structures bancaires. Et de la privatisation du secteur bancaire , évoluer vers un système socialisé du crédit. Y associer tous ceux que la finance concerne.
Le livre des « Économistes atterrés » couvre évidemment les grandes questions de l’économie dans la société, comme les enjeux de la transformation écologique –croissance verte ou décroissance maîtrisée – souveraineté alimentaire (encore une question qu’ont abordé assez récemment les pays d’Amérique Latine en prenant des mesures limitatives sur l’achat de terres par des investisseurs étrangers). Les atterrés abordent bien évidemment l’avenir du travail, la définition de l’emploi, le renouveau de la protection sociale, mise à plat de la fiscalité avec de nouvelles approches de justice fiscale.
Enfin un chapitre clef dans la société dans laquelle on évolue, qui remet bien les fausses idées à leur place : celui sur l’éloge de la dépense publique pour en revenir là aussi au fondement keynesien. Christophe Ramaux nous rappelle que « la dépense publique représente plus de 50% du PIB mais cela ne signifie pas que le secteur public accapare plus de la moitié des richesses » et insiste surtout sur le rôle positif de la dette publique, le poids relatif du stock de la dette alors qu’il faut s’attacher à regarder surtout la charge des intérêts dont s’acquitter chaque année l’Etat. D’où la nécessité « d’empêcher les marchés financiers d’imposer une flambée des taux d’intérêt ». Sans oublier l’inquiétude que devrait susciter la dette privée !
Concernant le modèle de développement
Concernant la politique économique en Europe.
Concernant la fiscalité :
Concernant les entreprises :
Concernant la dette publique :
Estelle Leroy-Debiasi
El Correo, Paris, le 11 janvier 2012
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