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13 mars 2015

Caïn, le mal et nous-mêmes...

par José Pablo Feinmann *

 

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Les théologiens sont les avocats de Dieu. Il existe de nombreuses sortes d’avocats, c’est pour cela que nous devons ajouter que les théologiens sont les avocats défenseurs de Dieu. Ils le défendent de ses procureurs. Ceux-là qui, au cours de l’Histoire et de ses incessantes catastrophes ont proliféré la chaleur de la souffrance humaine jusqu’à arriver au point exquis de l’accusation : se désintéresser de l’accusation, l’oublier, se dire que, qu’elle existe ou non, cette question n’est pas pertinente ; ce personnage gigantesque qui a fait taire Job par la simple énumération de ses actes d’omnipotence a renoncé à se mêler aux autres êtres humains, car sa voix ne se laisse pas entendre, et, selon la plainte de Nietzsche, « Deux mille ans et aucun nouveau dieu ! ». Une plainte qui en plus de demander une nouveauté dans le domaine divin et céleste demandait que le vieux Dieu soit présent une fois pour toutes pour éviter le mal, la souffrance. De Job au Candide de Voltaire, les sujets humains ont réclamé l’intervention de Dieu dans l’histoire humaine car, selon les dires de Candide au Dr. Pangloss « il y a du mal sur la terre ». Les théologiens, alors, sont les Docteurs Pangloss du Tout Puissant. Ils cherchent à justifier le noyau central de l’accusation : si Dieu est Tout Puissant, pourquoi ne peut-il pas éradiquer le mal qu’il y a sur la terre ? Par exemple, Paul Ricoeur écrit : « Comment peut-on affirmer ensemble, sans contradiction, les trois propositions suivantes : Dieu est tout-puissant ; Dieu est absolument bon ; pourtant le mal existe ? » (Paul Ricoeur, Le Mal : un défi à la philosophie et à la théologie).

Le mal surgit du péché et de la désobéissance. Le récit de la Genèse est de droite. Tout doit continuer tel que le pouvoir l’a établi. Si le Paradis est un endroit édénique-céleste c’est parce qu’ il n’y a pas de conflits. Tout conflit sera synonyme de désobéissance à Dieu, un acte de rébellion. Le sujet humain est innocent, ce qu’il ne doit pas être selon Hegel. Le serpent est l’esprit de ce qui est négatif. Sans l’existence du mal, il n’y aurait pas d’histoire humaine. Ève, le serpent et la pomme brisent l’harmonie du Paradis. La Genèse, sur le ton de la condamnation, narre l’introduction de la rébellion dans un espace où il suffit simplement d’obéir pour vivre en paix et en harmonie éternelles. Il n’y a aucune dictature qui ne dise cela à ses sujets. Dieu est le dictateur de l’Éden. Ne mangez pas le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Sans la tentation de Satan et la curiosité d’Ève et son jeu de séduction envers Adam pour l’obliger à manger le fruit interdit, il n’y aurait pas d’histoire humaine. En résumé, selon la Genèse, le péché consiste à désobéir aux normes imposées par le pouvoir dictatorial. C’est parce que le mal existe qu’existe l’histoire des sujets humains. C’est grâce à Judas que le Christ peut mener à bien son travail de rédemption.

Une fois qu’Adam et Ève ont péché, ils sont condamnés à l’historicité. C’est de ce fait que Hegel tire la conclusion (dans l’une de ses citations les plus brillantes) que l’histoire avance par le mauvais côté. Nous devons éliminer l’identification que fait Hegel entre avancée et progrès dialectique. L’histoire ne progresse pas et rien n’est fixé en avance. Mais, sans doute, elle avance. Nous ne savons pas non plus dans quelle direction. Adam et Ève ont des enfants. L’histoire surgit alors en tant que conflit. Lorsque Caïn tue Abel, il introduit un antagonisme dans l’histoire. La résolution de cet antagonisme est la mort de l’un de ses pôles. Mais cette résolution a été atteinte par la souffrance. Tuer l’autre implique de le faire souffrir. D’où la proposition que nous devons opposer à Camus sur la question fondamentale de la philosophie. En d’autres termes, il ne s’agit pas du suicide mais de la décision de s’il faut ou non tuer. Si l’histoire avance par le mauvais côté ; c’est parce que les sujets humains se tuent les uns les autres depuis la nuit des temps, depuis que Caïn a tué son frère, Abel. On croirait qu’il faut tuer. Mais tuer, c’est le mal. La meilleure définition du mal, je suppose, est celle qui part du postulat selon lequel tuer ou provoquer la souffrance de l’Autre, c’est ça le mal. Tuer constitue toujours un acte violent. Par conséquent, le mal est la violence. Je cite une fois de plus Ricoeur : « Dès lors, toute action, éthique ou politique, qui diminue la quantité de violence, exercée par les hommes les uns contre les autres diminue le taux de souffrance dans le monde ». Mais si l’histoire en tant qu’antagonisme surgit avec Caïn, l’assassin d’Abel, nous devons soutenir que le mal (la souffrance d’autrui) est inséparable de cette catastrophe (à ce passage de ruines) que Benjamin a entrevu comme l’histoire des hommes. Réduire la violence revient à réduire le mal. Mais sans le mal, il n’y aurait pas d’histoire. Nous disons cela à une période historique où le mal s’est emparé de la terre d’une façon encore plus dangereuse et destructive que ce qui angoissait le Candide de Voltaire.

Ces sujets, explicites ou latents, sont évoqués dans l’œuvre que Mauricio Kartun présente au Teatro del Pueblo de Buenos Aires : Terrenal, pequeño misterio ácrata (NDT : que l’on pourrait traduire par Le terrestre, petit mystère anarchiste). Dans un espace atemporel, sur un terrain vague, se trouvent Caïn et Abel, les enfants d’Adam et Ève, les pécheurs, les personnages de la désobéissance fondatrice. Caïn, travailleur, lève un mur et se construit une maison. Abel rentre grisé de la fête de la nuit antérieure. Deux personnages sont définis. Caïn un peu comme le Cochon pratique de Disney. Abel, un homme simple, attaché aux plaisirs élémentaires de la vie. Caïn le reçoit avec dégoût : « Cette nuit vous avez bu, déguenillé, à même la gamelle ». Abel répond : « Le samedi est liquide ». Comme nous le voyons, dès le départ, Caïn péronise son frère fêtard. C’est avec dédain qu’il lui dit « déguenillé, à même la gamelle ». Abel défend une conception éthylique du jour de repos, pendant lequel il oublie le travail : « Le samedi est liquide ». Le samedi, donc, sert à s’enivrer. Caïn, en revanche, est travailleur et il préfère le ciment qui entasse les briques et construit des maisons au vin des gamelles qui ne fait qu’enivrer et abrutir. Ils savent que Tatita n’est pas venu depuis longtemps et qu’il ne viendra peut-être jamais. Tatita n’est pas Godot, comme j’ai pu le lire. Kartun ne s’est pas soumis au schéma de Beckett : des personnages qui attendent quelque chose qui ne se produit pas. Non, les deux pauvres êtres de Beckett attendaient Godot pour justifier leur pauvreté existentielle. Godot, le sens, ne vient pas de l’extérieur, il faut l’inventer. Chacun doit être son Godot, l’inventer et s’inventer. Tatita est Dieu et il arrive. Caïn et Abel sont surpris. « Comment êtes-vous entré, Tatita ? » « J’ai la clé ». Tatita est un personnage spectaculaire. Il parle avec la tonalité de Córdoba (Argentine) et il sait prononcer les expressions populaires au moment idéal. « Là où ça fume, il y a du barbecue disait un gaucho avant de courir derrière une locomotive ». Finalement, Caïn tue Abel. Ils s’étaient beaucoup disputés. Ils étaient très différents. Ils ne pouvaient pas vivre ensemble. Abel disait : « Le patrimoine de l’humanité c’est la terre ». Caïn n’était pas d’accord : « Non, Monsieur : la terre… appartient à celui qui la travaille ». Abel, moqueur, riait de bon cœur : « pour défendre le capital, vous seriez capable de devenir communiste ». Agacé, Caïn commet l’acte ultime : il assassine son frère, introduit la négativité suprême au sein de l’histoire, le mauvais côté, le mal. Il se justifie immédiatement : « ce n’est pas moi. Légitime défense. Je lui ai ordonné de s’arrêter. Légitime défense. Nous vivons dans une angoisse continue. Ici on te tue pour l’être et le néant. Il n’y a pas de justice, il n’y a pas de loi. Mon Dieu… il n’y a pas de châtiment ». Tatita apparaît et l’œuvre se précipite vers sa fin par le biais d’un formidable monologue que le personnage abat sur le propriétaire criminel. (Ici, l’acteur Claudio Rissi atteint son apogée. À très peu de reprises au théâtre, un acteur avait acquis une telle envergure. Il ne s’est pas contenté d’occuper toute la scène, il a débordé. Il disait aussi, à travers un texte engagé, inédit à notre époque d’écrivains prudents, qu’avant d’écrire, ils se demandent ce qu’ils risquent s’ils écrivent contre le pouvoir. Les deux autres Claudio –Da Passano et Bel– atteignent aussi des niveaux magnifiques). Caïn dit, pour se défendre, qu’il ne voulait pas se battre. Tatita lui répond : « Et qui t’a dit que se battre était mal, idiot ? Se battre, c’est être deux. La claque, c’est la vie. Sans frottement, il n’y a pas d’étincelle. Rien ne bouge sans dispute. Caïn : (reproche) « la violence, Tatita ? ». Tatita : « Non. La dialectique, malheureux. La misère ce n’est pas de se battre. La misère c’est de tuer l’autre. L’un grandit à deux. Les deux qui se battent, c’est l’harmonie. C’est l’envol. Celui qui est seul grandit comme un monstre. Oiseau d’une seule aile. Comme toi. Tu t’es amputé d’une aile. Ensemble, vous pouviez être un ange et regarde-toi, tu as fini comme une vulgaire poule ». Tatita n’ignore pas que Caïn sera dur à vaincre. Que sa lignée égoïste et criminelle dévastera la terre. Mais la lignée d’Abel aussi devra persister. Elle sera l’ombre qui guettera Caïn et troublera son sommeil serein, qui ne le laissera pas jouir de ses triomphes, qui le poussera à vivre dans la peur, à élever des murs de plus en plus hauts, sans qu’aucun d’eux ne lui apporte la paix. Il devra vivre en tuant les autres, en les faisant souffrir, en faisant le mal. Tatita : « Tu aimeras plus les immeubles que les hommes. Et tu porteras avec toi la pire des punitions que l’on peut porter. Mais le pire de tout, c’est que tu ne voudras pas aller mieux. Tu voudras que les autres se sentent encore plus mal ».

Tatita reviendra-t-il un jour ? Laissera-t-il la terre entre les mains de Caïn ? Fera-t-il quelque-chose pour calmer la souffrance de l’homme ? C’est difficile à savoir. Mais Kartun, dans un passage de sa magnifique œuvre, laisse entrevoir un espoir. Tatita pourra faire son entrée à tout moment, car, tout simplement, il a la clé.

José Pablo Feinmann pour Página 12

Titre original : « Caïn, le mal et le capitalisme dans une grande pièce de Mauricio Kartun »

Página 12. Buenos Aires, 8 mars 2015.

* José Pablo Feinmann philosophe argentin, professeur, écrivain, essayiste, scénariste et auteur-animateur d’émissions culturelles sur la philosophie.

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Floriane Verrecchia-Ceruti

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