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28 avril 2026

Emmanuel Todd
LA FOLIE SOUS TRUMP CONDUIT LES USA VERS UNE TROISIEME DEFAITE MAJEURE.

par Emmanuel Todd*

 

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

Voici ci-dessous la traduction française d’un entretien avec Shinichi Ikeda donné au journal japonais Asahi Shimbun lorsque j’étais au Japon, publié sur le site web « Asahi Shimbun Asia and Japan watch ». J’y utilise pour décrire la politique extérieure très hostile à la Chine de madame Takaichi, premier ministre, le concept de « nationalisme imaginaire ». J’aurai bientôt l’occasion d’appliquer le concept de « nationalisme imaginaire » à bien des postures européennes : celles du Rassemblement National, du fédéralisme européen, du néo-militarisme allemand, par exemple. En relisant cet entretien, je suis frappé par sa franchise. Je me sens vraiment plus libre au Japon.

SHINICHI IKEDA : Quelles sont les répercussions sur le monde de l’attaque menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran ?

TODD : En tant qu’historien, je voudrais commencer par une vision d’ensemble. Cette guerre en Iran fait suite à deux défaites majeures déjà subies par les États-Unis.

La première défaite est, comme je vous l’ai dit lors de notre entretien en février 2025, la défaite de facto des États-Unis face à la Russie en Ukraine. Les États-Unis, dont le secteur manufacturier est en déclin, se sont révélés incapables de fournir aux Ukrainiens suffisamment d’armes et de munitions, mettant en évidence le fait que le système industriel américain ne peut pas soutenir une guerre de grande envergure.

La deuxième défaite, qui est apparue par la suite, est encore plus importante : la défaite face à la Chine. Le président américain Donald Trump a menacé la Chine de droits de douane, mais lorsque les Chinois ont riposté en menaçant les États-Unis d’un embargo sur les terres rares, il a très vite dû faire marche arrière. On comprend donc que tout ce qu’il fait aujourd’hui n’est qu’une diversion destinée à nous faire oublier – et à lui-même – ces défaites majeures.

Lors de votre dernière visite au Japon l’automne dernier, alors que vous participiez à l’Asahi World Forum, vous aviez évoqué la possibilité d’une attaque américaine contre le Venezuela. Eh bien, cela s’est produit, et les États-Unis ont désormais déplacé le centre de leurs attaques vers le Moyen-Orient. Qu’en pensez-vous ?

Oui. L’attaque contre l’Iran menée par Israël et les États-Unis a commencé de la même manière. Mais comme l’Iran ne s’est pas effondré, la situation a dégénéré, et cela pourrait bien se transformer en troisième grande défaite pour les États-Unis.

Où l’attaque Usaméricaine contre l’Iran va-t-elle mener le monde ?

La cause profonde de cette guerre est, comme je l’ai également mentionné en février 2025, la désintégration de la société étasunienne, et plus précisément l’état de « religion zéro ». La discipline morale et spirituelle ainsi que les valeurs qui unissaient autrefois la société ont été perdues. Dans cette décadence et ce vide, le « nihilisme » se répand, où l’on semble simplement prendre plaisir à la destruction et au fait même de tuer. Cela s’applique également à Israël.

Si un dirigeant iranien ne se conforme pas aux intentions des États-Unis, ils l’éliminent. Éliminer, un par un, les dirigeants d’un autre pays — cela ne devrait jamais être toléré. Ce n’est pas le monde de la politique moderne sensée ; c’est le résultat de la folie. Les Français, les Japonais, les Chinois, tout le monde sur la planète doit en convenir. C’est la méthode d’Hitler.

N’est-ce pas là une expression extrêmement dure ?

Exactement. Je parle maintenant en tant que Juif. Je veux faire clairement comprendre aux lecteurs japonais que moi-même, un Français d’origine juive, je critique leur folie et leur imprudence plus fortement que quiconque. À l’origine, la « guerre » était censée être un affrontement entre des armées. Mais regardez ce que font actuellement les États-Unis et Israël. N’est-ce pas là de « l’assassinat », qui consiste à cibler des individus et à les tuer ? Le rôle principal dans la politique étrangère américaine semble avoir été transféré non pas au Département d’État ou au Pentagone, mais à la CIA.

Voulez-vous dire que le système politique même des États-Unis, une nation démocratique qui fêtera en juillet le 250e anniversaire de sa fondation, s’est transformé ?

Oui. Je dois dire qu’il ne s’agit plus de la « République » traditionnelle composée du Congrès, du président et de la Cour suprême. D’après ce que je constate, les États-Unis se sont aujourd’hui transformés en un « empire » composé du président, du Pentagone et de la CIA. Le Congrès et la Cour suprême ne semblent être rien de plus que des organes consultatifs. Dans une politique étrangère américaine qui repose sur des assassinats ciblés d’individus, la CIA est devenue l’institution la plus importante. C’est la preuve que les États-Unis, en tant que nation, ont dégénéré en un « État assassin nihiliste ».

LA POSITION DE TAKAICHI VIS-À-VIS DE LA CHINE

Dans l’interview de l’année dernière, vous avez déclaré que le Japon ne devait pas s’impliquer dans les confrontations susceptibles d’être déclenchées par les États-Unis, mais qu’il devait observer avec prudence ce qui se passe. Que pensez-vous maintenant que le Japon a pour la première fois une femme Premier ministre ?

Je ne suis pas encore en mesure d’évaluer quel type de changement cela représente pour la société japonaise. Cependant, d’une manière générale, la première femme chef d’État ou Premier ministre se comporte souvent comme un homme pour prouver qu’il n’y a pas de différence entre les hommes et les femmes. J’ai entendu dire que la Première ministre Sanae Takaichi admirait l’ancienne Première ministre britannique Margaret Thatcher, mais je me dois de souligner que c’est dangereux. Bien que Thatcher fût un personnage intéressant, je ne l’admire pas. C’est elle qui a détruit la classe ouvrière britannique et le système industriel.

Je ne connais pas les détails de ce que la Première ministre Takaichi admire exactement chez Thatcher. Cependant, sa position intransigeante envers la Chine est, je pense, un exemple typique de ce que j’appelle le « nationalisme imaginaire ».

Qu’entendez-vous par là ?

À notre époque, le nationalisme lui-même est remis en question, mais je trouve étrange l’idée selon laquelle « être hostile à la Chine équivaut à du nationalisme japonais ». Traditionnellement, l’idéologie du nationalisme repose sur l’idée d’accroître la population et d’étendre la sphère d’influence. Le véritable nationalisme japonais devrait viser la souveraineté du Japon. Dans cette perspective, n’est-il pas plus important pour le Japon de réfléchir d’abord à ses relations avec les États-Unis, plutôt que de s’engager dans un conflit avec la Chine ? Cela devrait être évident pour quiconque lorsqu’on pense à Okinawa.

Si l’on se place du point de vue d’un nationalisme « authentique », et non « imaginaire », il est naturel de lutter pour la souveraineté et l’indépendance de sa nation, et de récupérer les bases étrangères situées sur son territoire. Je pense que se laisser piéger par la stratégie US du « diviser pour régner » et entrer en conflit avec la Chine à la demande de Washington n’est jamais dans l’intérêt du Japon.

Au-delà de Takaichi, le sentiment de crise face à la situation à Taïwan n’est-il pas à l’origine de la position intransigeante des éléments conservateurs japonais envers la Chine ?

Je me targue d’être l’un des rares Français à connaître Shinpei Goto, qui a dirigé la colonisation japonaise de Taïwan. Je comprends que la colonisation japonaise de Taïwan, due en partie aux réalisations de personnes comme Goto, a été une réussite rare dans l’histoire de la colonisation mondiale. Il est très rare que même certains habitants locaux gardent de bons souvenirs du Japon, la puissance coloniale. Mais cela appartient néanmoins au passé. Que l’on approuve ou non les propos du Parti communiste chinois, on ne peut pas parler de Taïwan en ignorant ses relations avec la Chine, tant sur le plan culturel que dans la réalité de la politique internationale.

Il est dangereux de dissimuler la réalité derrière une nostalgie du passé. En d’autres termes, il est dangereux d’introduire une évaluation positive de faits historiques passés dans la realpolitik moderne. L’époque où Taïwan était une colonie japonaise a pris fin il y a 80 ans, et se bercer de l’illusion selon laquelle « avoir de mauvaises relations avec la Chine, c’est du nationalisme » relève précisément d’un nationalisme imaginaire.

LA VOIE À SUIVRE POUR LE JAPON

Que pensez-vous de ce qui se passe dans le monde ?

Ce qui se passe actuellement ne se limite pas à la possibilité que les États-Unis subissent leur troisième défaite. Il pourrait s’agir de l’effondrement d’un immense empire lui-même. Les idéaux et les structures auxquels nous sommes habitués et qui ont soutenu le monde pendant longtemps s’effondrent dans un grand fracas.

Dans un tel monde, quelle voie le Japon devrait-il emprunter ?

Les trois pays d’Asie de l’Est – le Japon, la Chine et la Corée du Sud – sont confrontés à un défi structurel commun : un déclin démographique sévère. Ils partagent également un héritage culturel confucéen et détiennent une puissance industrielle écrasante, représentant environ 90 % de la construction navale mondiale à eux trois. Leur similitude est également extrêmement remarquable en termes de modèle de croissance tiré par les exportations.

La voie que le Japon devrait suivre consiste à examiner attentivement ces caractéristiques qui lui sont propres, à prendre discrètement ses distances avec les États-Unis et à approfondir pacifiquement la compréhension et les relations avec les pays asiatiques, y compris la Chine. Nous entrons peut-être dans une ère de grande turbulence. Mais si le Japon emprunte cette voie, de nombreux pays, dont la Chine et la Russie, accepteront l’existence du Japon dans un monde en voie de multipolarisation.

Emmanuel Todd. Paris, le 27 avril 2026.

*Emmanuel Todd est un historien, anthropologue, démographe, sociologue et essayiste. Ingénieur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (INED), il développe l’idée que les systèmes familiaux jouent un rôle déterminant dans l’histoire et la constitution des idéologies religieuses et politiques. Blog personnel Substack

El Correo de la Diaspora. Paris le 27 avril 2026.

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