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5 août 2019

Transsexualité et biopolitique

L’objectif clasificatoire de la sexualité

par Nora Merlin

 

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Maintenir l’hypothèse d’un sujet non basé sur des identifications homogénéisantes semble indispensable.

La transsexualité au XIXe siècle a été interprétée comme une déviation et depuis le XXe elle a été incluse dans le CIE 10 (Code international de maladies) comme groupe de « dérangements de l’identité de genre » et dans le DSM-V (système de classement international de maladies mentales) comme « dysphorie du genre ». Les deux manuels la définissent comme une discordance entre le genre et le sexe biologique, une incongruité entre ce que sent l’individu et l’anatomie.

Cette année, l’OMS a retiré la transsexualité et le travestisme du Classement International des Maladies comme troubles mentaux et en 2022 les deux feront partie d’un chapitre intitulé « conditions relatives à la santé sexuelle ». Sans aucun doute, il s’agit d’une avancée sur le chemin de dépathologisation de la sexualité en général.

En Argentine le cadre normatif en vigueur est en avance, avec en tête la Loi d’Identité de Genre signée par Cristina Kirchner en 2012, qui établit que toute personne a droit à la reconnaissance et à être traitée en accord avec son identité auto perçue de genre. Elle permet l’inscription sur les documents du nom et du genre choisis, réglemente la chirurgie pour le changement de sexe et ordonne que tous les traitements médicaux en adéquation à l’expression du genre soient inclus dans le Programme Médical Obligatoire, ce qui garantit une couverture des pratiques dans tout le système de santé, tant public que privé.

Il n’y a pas de doute de que ces mesures impliquent une avancée démocratique et un élargissement en matière des droits des minorités trans, lesbis, homos, etc., que nous saluons.

Cependant, commencent à se poser quelques problèmes qui interpellent les psychanalystes, comme par exemple le diagnostic de transsexualité dans l’enfance et la puberté, et l’objectif de classification de la sexualité, puisqu’il maintient une perspective stigmatisante, biologiste, qui aboutit à la pathologisation avec un diagnostic d’expert et un protocole. La sexualité court alors le danger de rester soumise à un classement universalisant et donc, biopolitique [1].

Sous un progressisme supposé, « l’organisme » de « l’individu » est « évalué » par un « expert » qui confirme le « diagnostic » du jusqu’à présent « dérangement » conçu ou de l’incongruité entre ce que sent le sujet en ce qui concerne le genre et l’anatomie. Pour « soigner » ces disfonctionnements, les professionnels de la santé utilisent des psychotropes, une thérapie hormonale et des opérations chirurgicales.

Une sexualité classifiée, enregistrée et « soignée » par des experts qui essaieront d’affecter l’organe avec une thérapie hormonale et chirurgicale, rejette le récit singulier du sujet de l’inconscient et conçoit l’humain déterminé par la machine organique. Nous sommes en face d’une conception de la sexualité fondée sur la biologie, l’autorité des experts, le médicament et l’industrie pharmaceutique : la « modernité » finit par devenir une fraude réductionniste et biopolitique.

L’articulation entre science et le néolibéralisme, fondée sur une idéologie patronale et colonialiste, stimule des croyances telles que « tu es le propriétaire, le gérant de ta vie et de ton corps » et construit une liberté illimitée qui repousse l’impossibilité et cache la soumission du corps et de la sexualité au broyeur de la science comme dispositif du marché.

Pour la psychanalyse, la sexualité, inséparable de l’existence de l’inconscient, cause nécessairement un malaise et une souffrance. L’incongruité entre le genre ressenti et l’anatomie n’est pas organique mais signifiante, le corps n’est pas biologique mais profite. Le savoir est sexuel, mais la sexualité — la pulsion dans Freud ou la jouissance dans Lacan — ne se réfère pas à un savoir ni n’est un domaine délimité de pratiques ou de conduites.

Le savoir ne relève pas de l’organisme, des experts, ni de mon moi comme auto perception, mais de l’inconscient, donc on ne peut pas le réduire à un énoncé articulé à une demande d’être une femme ou un homme. Si un patient dit qu’il aspire à un changement de sexe, un psychanalyste écoute la souffrance singulière d’un être parlant qui ne peut pas se reconnaître imaginairement comme corps, en sachant que la sexualité n’est pas formulée et est impossible au signifiant. Sera nécessaire un temps d’écoute, comprendre et élaborer avant de se précipiter ou avant de le pousser à l’acte sans retour.

De « l’erreur  » biologique jusqu’au symptôme, et du moi au sujet

La sexualité, depuis Freud, est définie pour chacun et implique de devenir responsable de sa propre sexualité, en se mettant à travailler le sujet de l’inconscient en relation à son malaise. La psychanalyse est l’unique théorie qui compte dans ses outils les concepts de sujet, inconscient, pulsion et jouissance. Par conséquent, l’expérience psychanalytique constitue la possibilité de subjectiver la vérité d’une souffrance singulière à travers un symptôme, qui se distingue de ce que définissent les manuels, les classements et les étiquettes universelles découpées par les experts et leurs protocoles. Un psychanalyste a l’aptitude d’héberger la souffrance et d’écouter le sujet divisé, qui n’est pas le moi, avant de précipiter l’individu dans la thérapie hormonale ou au bloc opératoire dans une poussée irréversible.

Maintenir l’hypothèse d’un sujet non basé sur des identifications homogénéisantes semble indispensable. Si le pouvoir au nom de la santé mentale et la fureur curandis s’approprient et domestiquent l’inappropriable, le crime parfait sera consommé.

Nora Merlin* pour Página 12

Página 12->https://www.pagina12.com.ar/206886-transexualismo-y-bioplitica]. Buenos Aires, du 18 juillet 2019.

*Nora Merlin. Psychanalyste. Magister en Science politique. Auteur du « Populismo y psicoanálisis », « Colonización de la subjetividad » et « Mentir y colonizar. Obediencia inconsciente y subjetividad neoliberal »

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diáspora par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo de la Diáspora. Paris, le 29 juillet 2019

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Notes

[1Biopolitique est un néologisme utilisé par Michel Foucault pour identifier une forme d’exercice du pouvoir qui porte, non plus sur les territoires mais sur la vie des individus, sur des populations, le biopouvoir.

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