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6 mai 2015

« NOUS PRISONNIERES POLITIQUES »

 

A l’occasion du débat organisé le 7 mai « Femmes courage en Amérique Latine », Martina Chavez présentera le livre « Nosotras, presas políticas - (1974- 1983) » - (Nous, les prisonnières politiques) œuvre collective de 112 femmes anciennes-prisonnières politiques, qui ont été incarcérées en différents lieux en Argentine entre 1974 et 1983.

Ce livre est une œuvre collective de 112 femmes ex-prisonnières politiques [1] et qui ont été incarcérées en différents lieux du pays entre 1974 et 1983. Il essaie de rendre compte de la vie quotidienne des prisonnières politiques à travers les souvenirs, les lettres et dessins réalisés derrière les barreaux.

Au fil de ces pages, nous racontons notre expérience en tant que prisonnières politiques dans les prisons du pays durant la période des années 1974 à 1983. Beaucoup d’entre-nous sommes dispersées à travers le monde : nous vivons en France, en Italie, dans d’autres pays Européens et quelques-unes en Argentine, sans compter celles déjà décédées. Nous connaissons de près les dictatures Latino-Américaines et nous savons bien comme il est difficile et traumatisant de relater les tortures endurées.

Peu de temps après le coup d’état militaire de 1976, les militaires ont appliqué le plan d’extermination de la résistance. Ils ont rassemblé à la maison d’arrêt de Villa Devoto de Buenos Aires, Argentine, les femmes qui se trouvaient détenues dans les unités pénitentiaires de tout le pays. Leur objectif était de disposer de NOUS, à leur guise et de nous utiliser politiquement, et de cette manière, faire de nous des otages. A partir de ce moment, cette prison a été le lieu dans lequel nous sommes restées la majeure partie du temps. Etant située dans la Capitale Fédérale, elle a été utilisée par la dictature pour donner une image de légalité face au monde et aux pressions exercées, par les organismes internationaux des Droits Humains, raison pour laquelle nous l’appelons « Prison Vitrine ». (testo contexto)

Dans cette « Prison Vitrine » régnait un régime oppressif de terreur, qui atteignit son apogée lorsque les autorités du service pénitencier fédéral nous ont dit : « D’ici, vous sortirez mortes ou folles ».

En ce lieu, sous ces conditions extrêmes, nous avons été jusqu’à 1200 femmes venant de la capitale fédérale, des provinces de l’intérieur du pays et des pays limitrophes : Chili, Paraguay, Bolivie, Uruguay... Les femmes avaient entre 14 et 70 ans et nous venions de milieux sociaux divers. Le temps de détention était en moyenne de 7 ans, même si certaines ne sont restées que quelques mois. Lili, par exemple, est restée incarcérée pendant 14 ans, de 1974 à 1987. Elle fut la dernière prisonnière politique à être libérée.

Le premier groupe de prisonnières politique, arrêtées en 1974 et 1975, avaient la particularité d’être pour la plupart, des militantes de diverses organisations politiques. Immédiatement après le coup d’état militaire, le destin de beaucoup de Camarades fut les camps de concentration, la disparition et la mort. Depuis lors, cohabitaient en prison des étudiantes universitaires et du secondaire, des ouvrières, des paysannes, employées, des médecins, des femmes de ménage, des artistes, des enseignantes, des institutrices en milieu rural, toutes de différents niveaux d’engagement et de militantisme. La multiplicité des des origines sociales des prisonnières a rendu difficile, dans les premiers instants, la vie collective. Il nous a fallu quelques temps afin de créer un nouveau type de vie commune solidaire où la répression s’est instaurée sans répit et s’est durcie à partir de 76 après le coup d’Etat Militaire. Plusieurs années se sont écoulés avant que nous n’obtenions le statut de prisonnières politiques « légales » pour celles, qui avaient été arrêtées auparavant dans les prisons du pays. Cette reconnaissance a eu lieu suite à la visite réalisée par la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH) de l’OEA en 1979 qui s’est rendue dans les prisons et s’est entretenue avec nous. La commission a exigé la publication de la totalité des noms des personnes incarcérées.

Dans ces pages, nous relatons la façon dont notre vie s’est mise en place en prison, année après année : les multiples formes d’organisation et de créativité auxquelles nous avons dû recourir pour survivre, affronter les difficultés et les situations critiques, et comment nous avons dû en appeler à nos capacités individuelle et collective dans le seul but d’en sortir entières. Ce livre a été écrit et élaboré collectivement, comme le fut notre vie en prison. Ce livre a vu le jour après de multiples réunions des « memoriosas », dont des lettres ont été sélectionnées, certaines ont écrit leurs témoignages. Plus de 100 ex-prisonnières politiques ont remis leurs lettres, poèmes, dessins, récits et d’innombrables messages par courrier électronique qui ne parcoururent pas seulement notre territoire mais également des pays lointains qui sont maintenant la demeure de nombreux camarades.

Ces souvenirs individuels et collectifs a permis de reconstruire dans nos mémoires et nos cœurs, la vie en prison, année après année, jour après jour.

La détention, la torture, la disparition et la mort de nos proches, de nos camarades, amis, et le régime auquel nous avons été soumises nous a laissé de profondes cicatrices. Cette partie de notre vie nous a toute marquées différemment selon le vécue de chacune.

La peur, le froid, l’impatience face à l’attente, les bruits qui nous rappellent les chaînes et les barreaux, le chariot des repas « mortifiants », le son de l’eau qui tombait sur les tuyaux de drainage des latrines, les cris, les coups, les mouvements brusques, l’humidité des cachots avec leurs murs mouillés et ruisselants nous ont également marquées pour toujours. Ces innombrables situations nous rappellent la prison et les moments qui nous ont les plus affectées.

De plus, nous savons que la tentative de destruction exercée sur nous toutes est restée gravée dans nos esprits, nos corps et nos cœurs. Nous en sommes conscientes, ces épreuves refont surface dans notre vie et nous pouvons ainsi raconter ce que nous avons vécu.

Notre expérience est unique dans notre pays : le moment historique, la quantité de femmes emprisonnées pour raisons politiques et rassemblées dans une même prison, et leur résistance, depuis ce lieu, au plan de destruction sociale mis en place. Situation, qui espérons-le, ne se répètera pas. Nous voulons transmettre par-dessus tous les valeurs qui ont émergé de cette expérience, qui n’ont ni temps ni lieu, qui peuvent s’appliquer et se vivre en toute circonstance, aussi difficile qu’elle soit, et qui permettent de toute façon, qu’il soit possible de vivre heureux.
Ce livre est pour nous. Pour nos proches qui ont vécu notre expérience et qui en ont souffert dans leur propre chaire, pour nos morts et disparus, à ceux que nous n’oublierons jamais.

Pour ceux qui ne connaissent l’histoire ou qui ont une vague idée de ce qui s’est passé.

Pour les générations futures, pour nos enfants.

Nous prisonnières politiques et Martina Chavez, traduction Delphine Claire.

« Nosotras, presas políticas - (1974- 1983) » par Nuestra América Editorial, 2006, 483 pages et CD.

El Correo, Paris, le 6 mai 2015

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Notes

[1au-delà des 112 prisonnières qui y ont participé, ce livre a été coordonné par Viviana Beguan, préfacé par Inès Izaguirre, élaboré et rédigé par Alicia Kozameh, Blanca Becher, Mirta Clara, Silvia Echarte, Viviana Beguan, corrigé par Veronica Consuelo. Illustration graphique : Nora Hilb et Silvia Echarte.

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