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10 décembre 2002

Lettre à Papa Noël

par Carlos Powell

 

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Bonjour Papa Noël. Je prends la responsabilité de transcrire le plus exactement possible, dans la lettre ci-dessus, les paroles d’un enfant de mon entourage, lequel, pour les raisons que vous comprendrez aisément, a dû abandonner très tôt l’école pour gagner sa vie, et par conséquent il est aujourd’hui analphabète.

Décembre 2002, un lieu quelque part

Cher Papa Noël,

Déjà décembre commence et on entend parler beaucoup et partout de vous et de Noël. La télé montre les galeries marchandes et les rues de la capitale se remplissant de guirlandes et de lumières. Les haut-parleurs diffusent de la musique à tous les coins des rues. Je ne voudrais pas vous offenser, mais je dois vous dire que pour moi et pour des centaines de millions d’enfants d’Amérique Latine, d’Afrique et d’autres pays du monde, Noël est bien le moment le plus dur de l’année. Sachant que le reste de l’année est en soi un calvaire.

Mais n’ayez pas peur, je ne vous écris pas pour vous demander beaucoup de choses. Surtout je ne vous demande pas des objets. Je voudrais seulement que vous me donniez en cadeau le temps nécessaire pour lire ma petite lettre. De toute manière, je sais que vous avez un traîneau assez petit et sûrement c’est la raison qui vous empêche de passer par les contrées rurales où j’habite. Et puis, comment pourriez-vous passer si ici il n’est jamais tombé de neige ?

Dans le continent où je suis né, par désarroi ou par bonheur, maintenant peu importe, plus de la moitié des habitants subissent la faim. Je ne cherche pas à vous embêter avec ces choses-là en plein décembre, mais il faut vous dire que nous mourons (ce n’est pas la peine de dire que nous vivons, dans ces conditions), avec l’équivalent d’un dollar par jour. Attention, ce n’est pas moi qui le dis, ce sont des personnes très sérieuses, qui passeront d’excellentes fêtes de Noël.

La première chose que je voudrais comme cadeau c’est une explication de ceci. D’un côté, on dit que nos pays, comme ceux d’Afrique, sont producteurs de matières premières et d’aliments. De l’autre, les institutions internationales affirment qu’il y a suffisamment d’aliments -et même plus- pour alimenter correctement tous les habitants de la planète. Alors : pour quoi sommes-nous en train de mourir d’inanition ?

C’est pour cela que je ne vous écris pas pour vous demander des jouets, car nous avons d’autres urgences. Beaucoup de gens disent qu’il faut donner des cadeaux de Noël aux enfants, pour la fantaisie et l’émotion. Chaque année -et une seule fois l’an- on organise de spectaculaires distributions publiques de petits cadeaux en plastique, de nounours en peluche et de petites poupées blondes aux yeux bleus, mais nous avons la couleur de la terre et l’estomac vide. Malheureusement, nous ne pouvons pas manger les jouets. Par contre, nous essayons de les vendre, à n’importe quel prix, pour acheter quelque chose à manger.

Les chaînes de télévision de mon pays diffusent constamment des annonces publicitaires pour que les parents achètent des cadeaux à leurs enfants. Chaque année c’est la même chose. Et chaque année c’est pire. Les jouets sont fantastiques, pleins de couleurs, ils marchent avec des piles, ont des lumières, parlent et font des bruits…Qui les achète dans mon pays ? Je suppose qu’il y a des acheteurs, car autrement il n’y aurait pas ce matraquage publicitaire, qui doit être cher aussi. C’est pour cela que je pense que tout ceci a peu de fantaisie et beaucoup de commercial. Vous qui, me dit-on, avez commencé comme un évêque qui s’était donné pour mission principale la protection des enfants, ne sentez-vous pas l’outrage ? Ou alors, êtes vous de leur côté ?

Je possède certains indices sur ceux qui, dans mon pays, est capable d’acheter ces jouets extraordinaires. Il semble que plus il y a de gens pauvres, plus les riches se répartissent l’argent entre eux. Autrement dit, chaque fois il y a moins de mains pour plus de fric. Mais Papa Noël, il me semble qu’en même temps il y a de plus en plus de mains pauvres prêtes à attraper des gourdins.

Vous qui savez certainement lire, regardez-vous les journaux ? On parle beaucoup de corruption dans mon pays en ce moment. Comme si la corruption venait de commencer ! Cela dit, il est impressionnant de voir les salaires que gagnent les les hommes politiques et les dirigeants d’ici ! Moi, je ne suis pas allé à l’école assez pour compter tant d’argent, je sais seulement qu’il y a beaucoup de chiffres. Le plus extraordinaire c’est qu’ils peuvent décider d’augmenter leurs propres salaires ! Et le plus insupportable c’est qu’ils s’attribuent les augmentations juste avant les fêtes, au vu et au su de tout le monde ! Enfin, le plus honteux c’est quand ils cherchent à se justifier.

J’essaie de comprendre : peut-être n’ont-ils pas assez pour acheter les cadeaux vantés à la télévision ? Sûrement leurs enfants réclament des tas de jouets et eux, les pauvres, ne peuvent pas les satisfaire. C’est triste, n’est-ce pas ? Soyons solidaires avec eux un instant, ayons le courage de nous mettre à leur place, voyons, avec toutes ces obligations qu’ils ont, et en plus, devoir justifier ce qu’ils gagnent. Les journalistes les mettent mal à l’aise avec tant de questions ! Après, vous verrez, ce sera de notre faute s’ils ne tiennent leurs promesses électorales de réduire la misère. Je les entends déjà : « on nous a pas laissés gouverner », et « on nous a laissé le pays en faillite ». N’est-ce pas étrange qu’avec un pays, comme ils disent, « en banqueroute », ils se disputent le gouvernement avec tant de hargne ?

Pour ma mère non plus, le salaire n’est pas suffisant, mais pas pour acheter des cadeaux, mais pour manger. Nous lui demandons, mais elle répond « j’en ai pas ». Elle, néanmoins, ne peut pas décider d’augmenter son salaire par décret. C’est pour cela que nous, ses enfants, nous travaillons depuis l’âge de cinq ans. Nous faisons tous les travaux imaginables, et même ceux qu’on aurait du mal à imaginer. Vous ne pouvez pas savoir, Papa Noël, ce que nous endurons. Si au moins quelqu’un pouvait me faire cadeau d’un bon masque, car souvent je dois manipuler des produits toxiques ou bien je me trouve sous les avionnettes dans les champs lorsqu’elles passent en déversant les pesticides. En ce qui concerne toutes les autres choses que nous sommes aussi obligés de faire pour arriver à manger un tant soi peu, je préfère ne pas rentrer dans les détails, car on me traiterait de terroriste parce que je vous gâche votre Noël.

Papa Noël, j’ai une idée : ne pourriez-vous pas faire cadeau aux enfants d’un monde où il n’y aurait ni hommes politiques corrompus ni grands négociants richissimes et insensibles contrôlant le pouvoir ? Et je ne parle pas uniquement de mon pays, où cette plaie est si répandue, mais aussi des pays riches, où elle sévit de la même manière, car les hommes politiques d’ici et de là-bas sont tous d’accord entre eux. Et la main du plus riche ouvre et ferme les portes par lesquelles passent les dirigeants et hommes d’affaires de mon continent.

Ou peut-être que si on répartissait entre nous tous un peu de ce qu’ils gagnent, nous n’aurions pas l’estomac aussi vide et nous pourrions penser davantage à jouer, à faire du sport et nous ne tomberions pas si souvent malades. Ainsi, la rue ne serait pas l’éducation de la perdition.

Je m’aperçois que, en d’autres termes, je vous demande ce qu’on appelle un autre ordre économique, social et politique international. Comme qui dirait, un autre monde. Cela est-il possible ? Ce serait comme reprendre dès le début, mais bien. C’est trop demander, n’est-ce pas ? Par ailleurs, si vous vouliez nous faire un tel cadeau, qui financerait ? Ce ne serait pas facile de convaincre les dirigeants des pays riches, eux qui dépensent six fois plus pour protéger leurs économies des aléas du marché dit « libre », que ceux qu’ils investissent dans la coopération pour le développement des pays pauvres ! Une sacrée barrière !

Je disais au début que je n’allais pas vous gâcher la fête, mais je ne peux pas m’empêcher de dire certaines choses, car je suis désespéré. Écoutez ceci : dans la décennie passée la moitié des civils morts dans les guerres étaient des enfants ; ou ceci : chaque jour -chaque jour !- meurent trente mille enfants de faim et de maladies curables ; et encore ceci : près de mil million d’enfants sont obligés de travailler pour assurer leur survie. Je m’emporte, je le sais. Mais je pourrais vous donner les indices de mortalité infantile, d’absentéisme scolaire, du peu d’espérance de vie, d’inégalité de revenus, du manque d’opportunités…Écoutez, Papa Noël, le panorama est par trop insoutenable. Vous qui arrivez avec votre traîneau en distribuant vos cadeaux, je crois, finalement, que vous ne lisez pas les journaux. Peut-être que vous venez d’une autre planète. C’est possible. Ou encore, comme tant d’hommes politiques et d’affaires, vous habitez dans notre monde mais vous pensez comme si vous habitiez dans un autre. Je n’en sais rien, je me dis toutes ces choses parce que je n’arrive pas à comprendre.

Et j’aurais tant d’autres choses à vous dire ! Mais j’abuse déjà de votre temps. J’espère que vous ne vous sentirez pas offensé par mes mots et que vous ferez de toute manière votre tour de traîneau. Mais je sais que vous avez un argument imparable pour le faire : vous créez des emplois ! De gens comme vous, il ne faut pas les embêter. Mais, pensez-vous que si j’avais pu aller à l’école, je comprendrais toutes ces choses et je ne serais pas en train de vous déranger maintenant ? Qui sait, car j’ai entendu dire que parfois le cœur comprend mieux que la tête…

Veuillez agréer, cher Monsieur, les salutations les plus sincères d’un enfant parmi des millions.

*Carlos Powell est journaliste, chercheur et écrivain argentin résident au Nicaragua.
powama@ibw.com.ni

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