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6 août 2019

« Le néolibéralisme est une forme de totalitarisme » : Nora Merlin

La psychanalyste Nora Merlin et le nouveau paradigme politique

par Nora Merlin

 

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Dans son nouveau livre, « Mentir y colonizar », l’auteur soutient que dans le panorama politique actuel œuvre la subjectivité néolibérale et, à travers ses propres stratégies, elle obtient l’obéissance inconsciente d’une majorité de gens...

« La nouvelle avancée néolibérale est un pouvoir qui se tisse dans tous les aspects de la culture et colonise la subjectivité »

« La servitude n’est plus même plus perçue comme servitude parce que nous sommes en présence des citoyens qui se croient libres ».

Regardez la différence entre le marketing et la politique. Alors, le citoyen achète. Et voilà qu’il achète des choses qui ne lui servent pas, des plans qui ne lui servent pas, et même les gouvernements et les personnages qui ne lui servent pas.

La psychanalyste Nora Merlin a pensé son nouveau livre, « Mentir et coloniser. Une obéissance inconsciente et une subjectivité néolibérale » (Editorial Lettre Vive), comme une suite de sa publication précédente, la « Colonisation de la subjectivité ». Les médias de masse à l époque du biomarché. Si dans ce travail elle mettait l’accent sur la concentration du pouvoir financier et les entreprises et sur l’imposition invisible à travers des stratégies néfastes, dans ce nouveau livre, Nora Merlin analyse un concept à la lumière de ces temps dans l’Argentine de la fracture : l’obéissance inconsciente de la masse. Le concept de masse, avait été amplement développé par l’auteur dans un autre livre le : « Populisme et Psychanalyse ».

Un totalitarisme silencieux : pourquoi ne se montre-t-il pas tel qu’il est ?

Nora Merlin : Exacte. Je crois qu’a été rompu le pacte de la démocratie d’après-guerre, avec les États protecteurs. Quand il y avait une guerre d’intelligence, les choses étaient un peu plus équilibrées. Il était nécessaire que le capitalisme ne montre pas son vrai visage. Quand prend fin cette limite du champ socialiste, une avancée du néolibéralisme apparaît dans son visage le plus vorace, sans aucun type de limite, parce que s’affaiblissent les États protecteurs, il y a une chute du symbolique, les digues morales, la vergogne tombent. Alors, le pouvoir fait irruption avec une férocité et une violence sans aucun type de réserve. C‘est ainsi que le néolibéralisme se comporte comme un virus qui, comme le vous dites, prend silencieusement la culture.

« Ces deux derniers livres sont dans une continuité. Je me suis proposée de parler de la masse », exprime Nora Merlin. Le dispositif « masse », selon la psychanalyste, se compose de deux opérations : une idéalisation et une identification horizontale. « Beaucoup d’individus mettent le même objet à la place de l’idéal. Maintenant : qu’est l’idéal dans cette phase du capitalisme ? Ce sont les médias, qui sont la voix du pouvoir. La caractéristique que porte cette phase du capitalisme est la grande concentration économique, symbolique, communicationnelle, où il n’y a pas de pluralité de voix, il n’y a pas de démocratisation du mot », soutient-elle. « Alors, on pourrait dire : il y a un discours unique. À tel point qu’ on peut dire que le néolibéralisme est une manière de totalitarisme », ajoute Nora Merlin.

Si le néolibéralisme est un totalitarisme et la masse est acritique : où se trouve la résistance ?

C’est une question très complexe. Il faut la développer. C’est l’imposition d’un système de terreur qui ne convient pas à la majorité et qui ne s’impose pas visiblement. A savoir, nous avons eu une étape en Amérique Latine, où le Plan Condor s’est visiblement imposé, à travers des Forces Armées. La nouvelle avancée néolibérale va par un autre chemin. C’est un pouvoir beaucoup plus invisible mais beaucoup plus puissant et beaucoup plus efficace parce qu’il s’infiltre dans tous les aspects de la culture et colonise la subjectivité.

Vous dites que le néolibéralisme est une nouvelle subjectivité...

Oui, mais pour imposer un système qui ne convient pas à la majorité, on a besoin d’un consensus obéissant.

Vous utilisez le terme « obéissance inconsciente ». Pourquoi la relation entre la soumission et le pouvoir n’est-elle pas volontaire ?

Il faut mettre au clair une chose. Vers le milieu de l’année 1500 est apparu Étienne de La Boétie qui s’est interrogé sur la relation de la subjectivité avec le pouvoir. Pourquoi certains se soumettaient-ils au pouvoir d’un seul, qui était le pouvoir réel ? L’explication à son époque fut théologique : le roi est l’héritier de Dieu et, alors, il faut le servir et il faut donc obéir. C’était une obéissance consciente et volontaire. Ensuite, sont survenues les révolutions démocratiques, les principes d’égalité, de liberté et de fraternité. Plusieurs années sont passées depuis que La Boétie a réfléchi sur la servitude volontaire. Et voilà qu’ en ce moment nous sommes face au même problème ; c’est-à-dire, pourquoi certains se soumettent à quelqu’un, mais plus au pouvoir réel du roi mais au pouvoir réel que sont aujourd’hui les multinationales. La servitude n’est déjà même plus perçue comme servitude parce que nous sommes en présence de citoyens qui se croient libres.

Une fausse autoconscience ?

La tradition marxiste parle de la fausse conscience  [1], du fait que n’est pas assumée la conscience libératrice, émancipatrice, qui est la classe qui, par nature doit faire la révolution. Rien de cela ne s’est accompli. Je ne crois pas qu’il y a une fausse conscience et une vraie conscience. Toute construction idéologique est performative. Cela veut dire que c’est un système d’idées qui construit une réalité. Ce n’est pas qu’il y a une réalité et qu’ensuite elle se représente. Non, la construction idéologique est une action réfléchie.

Vous mentionniez récemment et aussi vous le relevez dans votre livre, le sujet de la servitude quand personne ne l’oblige.

Apparemment personne ne l’oblige, parce qu’il y a une imposition invisible.

Comment analyserez-vous ce concept dans le contexte actuel ? Croyiez-vous qu’une partie de la société est endormie, par exemple ?

Il y a deux idées centrales qui organisent mes derniers livres. L’une est la colonisation de la subjectivité et l’autre, est, l’obéissance inconsciente. Avec la colonisation de la subjectivité je me réfère au pouvoir dont nous parlons, invisible, surtout les médias, mais pas seulement les médias mais aussi l’éducation, la santé mentale ou les différents aspects de la culture qui opèrent sur les esprits et les corps. Et voilà qu’ils obtiennent, ce que je nomme « le colonisé ».

Le colonisé n’est pas une catégorie de classe sociale, c’est un critère transversal. Le colonisé a un noyau avec des préjugés, surtout de la haine, et une enveloppe formelle où il y a des identifications. Et là oui, il y a des tensions de classes sociales et de groupes. La trame argumentaire varie selon l’inscription sociale, mais le noyau, la structure du colonisé est la même. Alors, il ne faut pas les penser comme manquant d’instruction ou tous imbéciles. Non. Il y a un travail très subtil sur la subjectivité.

Pour imposer un système qui ne convient pas à la majorité il faut obtenir un consensus obéissant. Et la masse est le meilleur système pour obtenir ce consensus obéissant. Il y a des affections caractéristiques et des passions dans la masse. Par exemple, la passion par l’ignorance dans la masse. Cela n’a pas à voir avec le fait qu’ils sont allés ou non à l’université. Cela n’a pas à voir avec cela. C’est de ne rien vouloir savoir. C’est de ne rien vouloir savoir sur l’hetero, sur le différent, sur la politique, sur le singulier. Telle est l’une des passions qui stimulées dans la masse. Ce n’est pas la seule. La haine est une autre passion.

Pourquoi si le néolibéralisme installe la haine dans les secteurs populaires y a-t-il une obéissance inconsciente qui reproduit cette haine ?

D’abord, la meilleure manière sociale pour l’obéissance est la masse, parce que la structure de la masse est hiérarchique ; elle est d’un pouvoir et d’une soumission. Il est nécessaire d’installer ce système hiérarchique, de pouvoir et de soumission, d’un leader et d’une obéissance à un système d’uniformité. Dans ce système, tous disent les mêmes phrases, il y a comme un désir ardent de possession imaginaire. Ce n’est pas une inscription réelle, mais il y a un désir ardent de s’inscrire dans tout cela. Alors, le tout produit toujours des sections. Ceux qui ne s’inscrivent pas là sont repoussés et sont haïs. Et là va l’opposition, les dirigeants sociaux , à ce lieu de ségrégation, de rejet et de diabolisation.

Quel facteur jouent les croyances dans la perception de la réalité qui ont certains secteurs sociaux ?

Eh bien, l’on travaille sur les croyances, stimulent des croyances. Cette phrase de Walter Benjamin est très juste « Le capitalisme est une nouvelle religion ». Une religion, dans ce cas, construite depuis les médias, que, comme nous disons, c’est la voix du pouvoir. Alors, il produit une nouvelle subjectivité. Et comme le néolibéralisme est un système qui se caractérise par laisser les dits « citoyens » sans défense - qui sont consommateurs consommés - il les laisse dans une situation d’angoisse, d’abandon, dans l’incapacité de se défendre ; parfois, littéralement sans domicile fixe, nus de droits parce qu’ils les dépouillent symboliquement de tout dans une situation de menace de la citoyenneté. Ils commencent par quelques secteurs mais tot ou tard nous le sommes tous.

Est-ce que c’est relatif au concept de bullying social [intimidation sociale] que vous décrivez dans votre livre ?

Il y a quelques concepts qui se développent. L’angoisse est l’un d’eux. Le citoyen reste dépouillé. L’angoisse et la peur vont de pair. De là à l’obéissance il n’y a qu’un pas. Là voila, l’installation de croyances dont nous parlions, et le pouvoir agit comme une concentration autoritaire, où il n’y a pas de mise en pratique de l’Etat de droit et ce qui existe est un bullying social. Le néolibéralisme a surgi dans les années 90, après la chute du mur des états socialistes. Et voilà qu’ils ont commencé avec un mensonge. Ils disent : « les idéologies sont finies ». Les idéologies ne peuvent pas se terminer. Mais ils disent cela et commence à se développer une nouvelle idéologie qui repousse la politique.

Dans ce sens : ce gouvernement provoque-t-il la désidéologisation des sujets à partir d’une idéologie de la haine ?

Exact. Et ce qu’ils nomment gestion (parce que c’est le temps de la gestion au lieu de la politique), est l’administration de la terreur. Et l’on administre grâce aux opérations d’intelligence, comme les guerres judiciaires, l’installation de la haine. La haine est devenue un outil très efficace.

Comment réussit-on à ce que quelqu’un vote contre ses intérêts ?

C’est ce qui se passe en ce moment. C’est sont des démocraties néolibérales qui ne conviennent pas aux majorités mais seulement aux groupes financiers. Alors, l’unique manière d’obtenir cette adhésion , c’est en colonisant la subjectivité et en obtenant l’installation d’une obéissance inconsciente, où le citoyen se croit libre et ne fait plus qu’accomplir les impératifs de la consommation et du marché. Maintenant, ces gouvernements repoussent la politique et ce qu’ils utilisent au lieu de celle-ci est la gestion et les techniques de marketing.

De même que le populisme est l’installation et la construction de demandes horizontales dans une volonté populaire, ici il y a des demandes construites depuis le haut. Regardez la différence entre le marketing et la politique. Alors, le citoyen achète. Et voilà qu’il achète des choses qui ne lui servent pas, des plans qui ne lui servent pas, et des gouvernements et des personnages qui ne lui servent pas. À mesure que se sont développés les médias et la cybernétique, cela a été très facile de manipuler la subjectivité.

¿Cómo cree que se logra equiparar una denuncia a una condena, como sucede con la persecución a Cristina Fernández Kirchner ?

Je crois que les médias abîment la culture, les relations sociales. C’est la voix du pouvoir mais ils deviennent, parfois, des juges, en stigmatisent une personne, ils ne remplissent pas le procédé normal judiciaire, le diabolisent sans preuves, ou sans que ne s’accomplisse le principe d’innocence. La vérité consiste en ce que cela fonctionne comme si c’était un état d’urgence. Les journalistes de la télévision ce sont des employés de la corporation. Le plan partout dans le monde a été de diaboliser les leaders politiques de l’opposition. L’une des stratégies a été l’installation de la haine.

C’est pourquoi, je dis qu’aussi le champ populaire est colonisé. Ce n’est pas que « eux » sont les colonisés et « nous » sommes les vaccinés. C’est une colonisation différente, mais il me semble qu’a été très efficace l’installation sociale de la fracture, très efficace pour le malheur parce que c’est une catastrophe avec ce qu’ils font avec la rupture du tissu social, la rupture de liens familiers, amicaux. A qui cela convient-il ? Au pouvoir. Alors, le champ populaire a promu la haine. Et je crois que c’était une colonisation du champ populaire parce qu’une chose est le conflit politique en tant que conflit d’intérêts, comme débat, comme sublimation de la haine, et une autre chose est la promotion qui a réalisé le pouvoir, surtout quelques journalistes innombrables. Et le champ populaire s’est aussi mis à promouvoir la haine. Si nous parlons d’une bataille culturelle, l’un des premiers programmes dans cette bataille culturelle est de résoudre cette haine. Il faut le résoudre parce que ce n’est pas par là que nous allons nous orienter vers un chemin émancipatoire.

Le néolibéralisme a besoin de cultures sans politique. La haine est fantastique comme culture sans politique parce que si nous nous occupons du conflit politique avec des « mauvais » et des « bons », avec des « corrompus » et des « décents », elle se transforme en conflit moral. C’est la morale au lieu de la politique. À qui bénéficie, alors, l’installation de la haine ? Seulement au pouvoir, parce on obtient une culture avec un tissu social divisé et une culture dépolitisée parce que le sujet est des « bons » et des « méchants ». C’est la forme que les idéologies totalitaires ont pour le nazisme et le néolibéralisme de s’occuper du conflit politique. C’est un piège. Au lieu d’un conflit se produit la stratégie de l’ennemi interne. C’est ce qui est haÏ.

Nora Merlin*

Entretiene de Oscar Ranzani pour Página 12

Página 12. Buenos Aires, le 5 août 2019

*Nora Merlin. Psychanalyste. Magister en Science politique. Auteur du « Populismo y psicoanálisis », « Colonización de la subjetividad » et « Mentir y colonizar. Obediencia inconsciente y subjetividad neoliberal »

Traduit de l’espanol pour El Correo de la Diaspora par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo de la Diaspora. paris, le 6 aout 2019

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Notes

[1cette fausse conscience, qui forme l’idéologie dominante, n’est pas une erreur au sens classique mais est une véritable illusion impossible à dissiper. Karl Marx l’avait aussi décrite dans sa théorie du fétichisme de la marchandise, que Lukács avait étendu avec son concept de réification.

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