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4 avril 2015

Le néo-colonialisme intellectuel

par Emir Sader *

 

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La gauche occidentale a toujours eu un fort accent eurocentriste. Les mêmes définitions de gauche et de droite de l’Europe se sont diffusées dans le monde entier.

La gauche européenne a été essentiellement socialiste – ou social démocrate – et communiste. Elle avait comme composantes essentielles, les syndicats et les partis politiques – avec une représentation parlementaire, participant aux des élections, alliés entre eux. Et des groupes plus radicaux, en général trotskistes qui faisaient partie du même scénario politique et idéologique.

En tant qu’une de ses composantes – qui deviendrait un problème – le nationalisme a été classé comme une idéologie de droite, pour son caractère chauviniste en Europe. La responsabilité attribuée aux nationalismes dans les deux guerres mondiales a renforcé cette classification.

Sur d’autres continents, particulièrement en Amérique Latine, ce classification apparaissait comme schématique, mécanique. L’inadéquation de ce schéma est devenue de plus en plus claire, alors que surgissaient des forces et des leaderships nationalistes.

Il se trouve qu’en Europe, l’idéologie de la bourgeoisie montante fut le libéralisme, en s’opposant aux blocages féodaux pour la libre circulation du capital et de la main-d’œuvre. Le nationalisme s’est situé à droite du spectre politique et idéologique, exaltant les valeurs nationales de chaque pays en opposition à celles des autres pays et, plus récemment, en s’opposant à l’unification européenne, parce qu’elle affaiblit les États nationaux.

Alors qu’à la périphérie du capitalisme, le nationalisme et le libéralisme ont des traits distincts, jusqu’à opposés à ceux qu’ils ont en Europe. Le libéralisme a été l’idéologie des secteurs primaires exportateurs, qui vivaient du libre-échange, exprimant les intérêts de l’oligarchie traditionnelle, de l’ensemble de la droite. À la différence de l’Europe, le nationalisme a toujours eu une composante antimperialiste.

La gauche européenne a eu de grandes difficultés avec le nationalisme et le libéralisme dans des régions comme l’Amérique Latine. Exemples de l’une des erreurs provenant de la vision eurocentrique, des leaders comme Perón et Vargas sont arrivés à être comparés par les PCs d’Amérique Latine avec des dirigeants fascistes européens – comme Hitler et Mussolini – de par leurs composantes nationaliste et antilibérale. En même temps, diverses forces libérales latinoaméricaines ont été acceptées par l’Internationale Socialiste parce qu’elles défendraient les systèmes politiques « démocratiques » (en réalité, des libéraux) contre « les dictatures » dans lesquelles des leaders nationalistes joueraient le rôle principal avec leur charisme et leur idéologie supposée « populiste » et autoritaire.

Des processus comme les révolutions mexicaines, cubaine, sandiniste, et des leaderships nationalistes comme ceux mentionnés, ont difficilement été assimilables par la gauche traditionnelle, compte tenu des empreintes eurocentriques. La même chose se passe, d’une certaine façon, avec les caractéristiques de la gauche latinoaméricaine du XXIe siècle, pour laquelle la gauche traditionnelle européenne éprouve des difficultés à comprendre son caractère et ses luttes.

Ces mêmes limites touchent les intellectuels de la gauche européenne, qui a hérité de l’eurocentrisme et l’a adapté à sa vision de l’Amérique Latine. D’une part, il y a les intellectuels socio-démocrates qui, alors que ce courant a assumé le néolibéralisme, ont perdu toute possibilité de comprendre l’Amérique Latine et la gauche post néolibérale de notre région.

Mais il y a aussi les intellectuels francs-tireurs ou liés à des courants de l’ultra gauche européenne qui lancent leurs analyses critiques sur les gouvernements progressistes latinoaméricains, avec une grande désinvolture, expliquant ce que ces gouvernements ont fait de faux, ce qu’ils devaient faire, ce qu’ils ne devaient pas faire, etc., etc. Ils parlent comme si leurs thèses avaient été confirmées, sans pouvoir présenter aucun exemple concret de ce que leurs idées ont produit et démontré, qui s’adapterait mieux à la réalité que les chemins que ces gouvernements suivent.

Ils se préoccupent des tendances « caudillistes », « populistes », des leaders latinoaméricains, jugent ces processus à partir de ce qu’ils estiment que seraient les intérêts de tel ou tel mouvement social, ou de l’une ou l’autre thématique. Ils ont des problèmes pour comprendre le caractère nationaliste, anti-impérialiste, populaire, des gouvernements post néolibéraux, leurs processus concrets de construction d’une hégémonie alternative dans un monde encore très conservateur. Ils survolent les réalités comme des oiseaux, salue quelque chose, et ensuite le critiquent, sans s’identifier profondément à l’ensemble de ces mouvements, qui sont la gauche du XXIe siècle. Le temps passe et ces visions eurocentriques ne débouchent sur aucune construction concrète, parce qu’ils sont impuissants à capter les trames contradictoires de la réalité pour, à partir de cela, proposer les alternatives qui peuvent être assumées par le peuple.

Ils se comportent comme s’ils étaient les « consciences critiques de la gauche latinoaméricaine » et comme si nous avions besoin d’elles, comme si nous n’avions pas conscience des raisons de nos avancées, des obstacles que nous avons devant nous, et des difficultés pour les dépasser. Alors que leurs voix non seulement ne peuvent présenter les résultats de leurs analyses, ni dans leur propres pays – qui peuvent être la France, le Portugal, l’Angleterre ou d’autres pays – là où l’on suppose leurs idées devraient avoir des résultats, comme ils ne réussissent pas non plus à expliquer – ni même à les aborder – les raisons pour lesquelles, dans leur propres pays, la situation de la gauche est incomparablement pire que dans les pays latinoaméricains qu’ils critiquent.

Ce sont des attitudes qui portent encore le paternalisme de l’eurocentrisme et qui se tournent vers l’Amérique Latine non pour apprendre mais avec une posture de professeur, comme s’ils étaient porteurs de l’ensemble de la connaissance et des expériences victorieuses, à partir desquelles ils donneraient un cours magistral sur nos processus. Ils représentent, en fait, malgré les apparences, les formes de la vieille gauche, qui n’a pas fait l’autocritique de ses erreurs, échecs et reculs. Qui ne sont pas ouvertes pour apprendre des nouvelles expériences latinoaméricaines.

L’aura universitaire ne réussit pas à cacher les difficultés qu’ils ont pour s’engager dans des processus concrets et, à partir de ceux-ci, pour partager la construction des alternatives.

Les analyses qui ne débouchent pas sur des propositions concrètes de transformation de la réalité, présentent chaque fois moins d’intérêt. Les postures critiques restent sur le plan de théories non transcendantes, sans aucune capacité à s’approprier à la réalité concrète, moins encore de la transformer. Pour reprendre le vieux schéma toujours actuel : leurs idées ne se transforment jamais en force matérielle, parce qu’elles ne pénètrent jamais dans les masses.

Emir Sader* para su Blog do Emir

Original en portugués : « O neocolonialismo intelectual »

* Emir Sader est philosophe et professeur de sociologie à l’université de l’Etat de Rio de Janeiro (UERJ) et à l’Université de São Paulo (USP).

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo. Paris, 4 avril 2015.

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