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9 décembre 2014

L’Etat Islamique, l’Irak saccagé et L’Etat kurde

Le Kurdistan iraquien, cinquième colonne occidentale au Moyen-Orient

par Andre Vltchek*

 

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

<b>Serena Shim</b> Je dédie cet article à la mémoire de Serena Shim. Parce que nous couvrions tous deux des évènements semblables. Parce qu’elle est morte et que je suis en vie. Parce qu’elle était courageuse. Parce que même menacée et terrorisée, elle n’a jamais renoncé à sa fervente quête de la vérité et parce que tant qu’il y aura des êtres comme elle qui travaillent, luttent et meurent pour l’humanité, tout ne sera pas perdu. Pas encore !

Temps gris ; il bruine et un brouillard épais recouvre la campagne. Au sortir d’Erbil, capitale de la Région Autonome du Kurdistan Iraquien, on distingue ça et là les points de contrôle militaires et policiers, certains importants, d’autres sommaires ; plantés tels des fantômes, des deux côtés et en plein milieu d’une vieille autoroute vétuste, vestige de l’époque Sadam Hussein.

D’immenses drapeaux kurdes flottent aux toits. Accrochés aux pare-chocs des voitures, d’autres drapeaux, plus petits.

« Impossible de ralentir, à moins que les gardes nous arrêtent », explique mon chauffeur, tandis que nous laissons derrière nous des montagnes de sacs de sable et les canons agressifs des mitrailleuses. « Ils ont ordre de tirer à vue ».

Nous ne nous arrêtons pas, mais je continue à mitrailler dès que je peux, y compris à travers le pare-brise.

Nous suivons la route de Mossoul, plus connue ici sous son nom arabe, Da’ish, la ville tombée aux mains du groupe de l’Etat Islamique (ISIS, EI) en juin 2014.

Mon chauffeur a peur. Toute la région est sous tensions et cette fois la ville d’Erbil (ou Arbil) n’a pas été épargnée. Ce 19 novembre, une voiture piégée explosait devant le bureau du gouverneur, faisant 6 victimes et blessant des dIzaines de personnes. Presque aussitôt, l’EI revendiquait l’attentat, proclamant sa volonté de propager l’insécurité dans l’enclave kurde, pro occidentale, du nord de l’Irak.

Notre voiture vole littéralement par-dessus les nids de poule et les flaques d’eau, à notre droite, d’énormes plate-formes pétrolières et des raffineries, à peine visibles, de la compagnie pétrolière kurde, KAR. Les flammes s’échappent paisiblement des cheminées, et d’innombrables camions citerne turcs sont à l’arrêt ou empruntent les routes principales et secondaires.

Nous dépassons bientôt Kalak Town, connue également sous le nom de Khabat. Après l’offensive surprise de l’EI, important point de contrôle, quotidiennement emprunté par des milliers de réfugiés fuyant Mossoul vers la zone kurde. Il s’y trouvait alors des personnels de différentes agences des Nations Unies, d’ONG, des espions d’innombrables pays, et des forces armées portant différents uniformes.

Aujourd’hui, il ne reste que la route et quelques étals de fruits. A l’image de l’Irak, dévasté, ensanglanté, désespéré, la chaussée délabrée part en morceaux.
Peu après, un impressionnant point de contrôle s’achève par un mur de béton. C’est la fin de l’autoroute. Aux alentours, antennes et tours de guet, tout-terrains et véhicules militaires.

« Nous ne pouvons pas continuer », me dit le chauffeur. « l’El se trouve seulement à quelques kilomètres. Personne ne peut aller plus loin. »

Mais j’ai tout prévu. Quelques minutes de discussion et quelques tasses de thé brûlant plus tard, je continue mon chemin, dans un Toyota Land Cruiser piloté personnellement par un commandant de bataillon kurde de la police militaire Zeravani (appartenant aux forces armées peshmerga), le colonel Shaukat.

Nous avançons jusqu’à l’épais mur en béton et je me rends compte, vu de près, qu’ il est percé d’un étroit tunnel permettant le passage des véhicules militaires. Nous le traversons et soudain, la campagne s’ouvre à nous, vaste et sans limites, nous accélérons en direction de Mossoul.

La route est totalement déserte, l’ambiance surnaturelle. Quelques mitrailleuses sont inutilement réparties autour de la cabine du tout-terrain. J’en ai même une sous les pieds ; en fait, je dois appuyer mon pied dessus. Machinalement, je m’assure que la sécurité est bien verrouillée.

A quelques kilomètres du poste, un immense mur de sable, puis un autre, un peu plus loin. Ils coupent les quatre voies de l’autoroute, laissant juste un étroit passage.

« C’étaient les lignes de front entre nous et l’EI », explique le colonel. « C’est dire que nous les repoussons toujours plus en direction de Mossoul. »

Tout au long de l’autoroute, des souvenirs et traces de la guerre :

« Cette voiture a explosé dans un attentat suicide », poursuit le colonel. « Et aussi ce camion citerne, là-bas, pendant que nous les refoulions vers Mossoul et les montagnes ».

Soudain, plus de route…Une rivière et un pont totalement détruit.

« La rivière Khazer ! » s’anime le colonel. « Ils –EI– tenaient cette zone. Ils ont fait sauter le pont…Détruit mon poste de contrôle,– vous l’apercevez là-bas au loin ? »

Il se dégage de ce paysage désolé une impression de consternation, tout, ici, est dévasté. Pourtant il y a un nouveau pont militaire, métallique, à une seule travée. Un petit groupe de combattants s’approche.

« Nous avons forcé l’EI à reculer », me disent-ils à nouveau.

Je leur demande : « A quelle distance sommes-nous de Mossoul ? »

« 7 kilomètres », « Peut-être10 maximum ».

Je n’y crois pas. Mon portable a un gps intégré et il semble bien que nous soyons au moins à 15 kilomètres de la ville en ruines.

« Et où se trouve la plus proche position de l’EI ? »

Les militaires kurdes m’amènent près du pont provisoire, et agitent les mains en direction des montagnes, au sud sud-ouest de notre position.

« Là-bas, dans les montagnes. Et ils continuent à nous tirer dessus, jour et nuit. »

« Des mortiers ? ».

« Non aucun. Les tirs ne parviennent pas jusqu’ici. Ils tirent des obus d’artillerie– calibre 155. Qui viennent d’Iran. »
« Vous en êtes sûrs ? ».

« On nous l’a dit… » Je ne demande pas qui leur a dit.

Près du pont, le village de Sharkan, déserté et à l’abandon.

Le colonel revient vers moi : « Je vous guiderai à travers les villages. Nous ferons un détour. Les américains ont bombardé l’EI et ont tout détruit, ici, le 9 septembre. Alors nous avons contre attaqué et reconquis la zone. Nous avons perdu des hommes...Comme le capitaine Rashid ou un autre soldat que je connaissais Ahmad. L’EI a tué beaucoup de soldats peshmerga. Et beaucoup d’autres ont sauté sur les mines, il y en avait partout. »

Nous partons directement vers ces ruines : Sharkan, Hassan Shami.

« C’est le village de l’ex Ministre de la Défense », me dit le colonel. « Et ça, c’était sa maison. ».

Presque tout est détruit, sauf la mosquée, toujours debout. Les bombes sont tombées au hasard sur presque toutes les maisons et les décombres envahissent tout.

« Combien de civils ont perdu la vie ? » question instinctive.

« Pas un seul », me répond-on. « Je le jure ! Nos renseignements sont très précis, c’est pour cela que les forces américaines savaient où frapper. »

Je m’étonne … Maison après maison : tout n’est que destruction.
Tandis que nous roulons sur cette terre désolée, des soldats de l’armée kurde surgissent continuellement du brouillard. Ici, beaucoup d’uniformes dépareillés, mais tous saluent le colonel, parfois même viennent l’embrasser.

Plus personne n’habite dans les villages, plus maintenant. Car, s’ils ont été « libérés », ils ont aussi été détruits. La population, soit anéantie, soit en fuite. Ou peut-être est-il arrivé autre chose aux survivants : je ne me risque pas à poser la question car je sais qu’on ne me répondrait pas.

« Vous avez un plan pour libérer Mossoul ? »

« Nous n’allons pas prendre la ville », dit le colonel pendant une halte et après plusieurs briefings. D’autres acquièscent. « Nous n’en avons rien à faire de cette ville...Nous voulons juste récupérer ce qui nous appartient. »

Durant le trajet de retour au camp de base Khazer, on m’apprend que le contingent de l’EI, présent par ici, est vraiment ‘international’. Récemment les forces kurdes ont tué 3 combattants tchétchènes, 4 afghans, 2 allemands et 2 ou 3 libanais.

Tout à coup, je me rends compte que le colonel parle parfaitement anglais, chose assez inhabituelle dans cette partie du monde. Et qu’il ne porte qu’un seul patronyme.

« Colonel Shaukat », lui dis-je, « Où avez-vous appris à parler aussi bien l’anglais ? »

Un large sourire éclatant : « Aux Etats-Unis. Et au Royaume Uni. J’ai vécu deux ans en Angleterre et 14 aux USA où j’ai été formé. J’ai aussi été entraîné en Autriche... »

« Où exactement aux Etats-Unis ? »

« En Caroline du Nord ».

Au camp, nous nous installons sur des tapis, avec près de dix officiels kurdes. De nouveau, la cérémonie du thé. Je fais passer mes cartes de visite à la ronde mais le colonel, lui, me donne seulement son numéro de téléphone : « Pas le temps pour Internet, mais revenez quand vous voulez ! Ici, on apprécie les vrais correspondants de guerre. »

Sur la route d’Erbil, je m’entretiens, en appel longue distance, avec deux médecins de Mossoul ; les téléphones cellulaires fonctionnent toujours.

« L’EI ne se livre plus aux exécutions sommaires », me disent-ils. « Ceux qui devaient mourir sont morts. A présent si quelqu’un fume, on lui coupe le doigt. Si vous travaillez à l’heure de la prière, on vous châtie. Ils ont éliminé des musulmans chiites, des kurdes, des chrétiens...Ils avaient une liste des gens à assassiner...Aujourd’hui Mossoul hurle de douleur : nous manquons de médicaments, de lait infantile, de couches, de nourriture... »

***

Dans la soirée je prends le thé avec un ancien scientifique, physicien nucléaire, rattaché au départ à l’Université de Tikrit, à présent réfugié. Nous nous trouvons dans ce qui était le salon de thé, dans le centre d’Erbil. Il raconte :

« Tout ce qui existait a été détruit...Les américains sont les principaux responsables de cette folie– de la destruction totale de l’Irak. Je ne suis pas le seul à le dire, demandez à n’importe quel enfant. Il vous dira la même chose... Nous faisions tous partie d’une grande et fière nation. Aujourd’hui, tout est en miettes, dévasté. Nous n’avons plus rien– nous sommes tous devenus des mendiants et des réfugiés dans notre propre pays. »

Machko Chai Khana est une véritable institution : un vieux, traditionnel salon de thé encastré dans les murs de l’antique citadelle d’Erbil. C’est le lieu où se retrouvent penseurs et écrivains locaux pour boire le thé et jouer aux cartes.

A présent, les intellectuels de la ville côtoient toutes sortes de réfugiés, en provenance de partout, y compris d’aussi loin que la Syrie.

« A l’époque, j’étais enseignant et j’avais un rôle formateur, je contribuais à la structuration de mon pays. Et puis il y a eu l’invasion de l’Irak, la destruction. Et je reste impuissant... Je n’ai plus rien...Je me contente de manger et dormir. C’est le but de l’Occident– détruire notre âme ! »

En même temps, le professeur Khalil fouille dans son Smartphone pour me montrer les photos de son université, de son bureau, et de ses ex étudiants.

« Je me suis enfui il y a cinq mois, après la mise à sac de mon université par l’EI. Nous savons tous qui les soutient : les alliés de l’Occident : l’Arabie Saoudite, le Qatar et d’autres...Parfois je rêve de mon pays, tel qu’il était, sous Sadam Hussein. Les infrastructures étaient excellentes, les gens riches. Il y avait de l’électricité, de l’eau, en quantité...L’éducation et la culture pour tous... »

***
A l’heure actuelle, la Région Autonome Kurde Iraquienne (avec Erbil pour capitale) tente de donner l’image d’une relative stabilité et d’un essor économique, ‘au contraire du reste de l’Irak’. Elle possède une grande partie des plus grandes réserves de pétrole au monde, et attire à ce titre d’énormes investisseurs occidentaux. Alors que partout ailleurs, l’Irak baigne dans le sang et se désagrège au niveau économique et social, ‘on ne permet pas l’effondrement’de cette partie du pays, en raison de son importance stratégique pour les Etats-Unis et l’Europe.

Il y a des étrangers partout. Je me fais arrêter près d’une heure au point de contrôle juste avant Kirkuk, soit disant pour un interrogatoire de routine et ‘pour ma propre sécurité’ ; un convoi de Toyota Land Cruiser blanches du gouvernement passe en trombe en direction d’Erbil, un occidental à lunettes de soleil assis derrière une imposante mitrailleuse montée à l’arrière du premier véhicule.

Dans un hôtel de luxe, le Rotana, je partage l’ascenseur avec un type, britannique, nus pieds, dont le majordome tient les bottes immondes.

« J’ai bousillé mes bottes dans le désert ! » déclare l’homme, en souriant à son serviteur. « J’apprends aux gens à tirer, vous savez ? ça vous plaît à vous ? »

« Oh oui, monsieur ! » répond celui qui a les bottes sales à la main. Probablement un syrien, réfugié. Très désireux d’être agréable : « J’aime beaucoup ça, monsieur ! »

Les étrangers contrôlent la production de pétrole, ‘s’occupent des affaires militaires’, dirigent les hôtels, et travaillent même ici comme masseurs, serveurs et employés de maison. Les Occidentaux régissent le monde du business, et pour le travail administratif, qualifié ou subalterne, il y a des turcs, libanais, égyptiens, syriens, indonésiens et personnels du sous-continent.

La Turquie est l’un des plus gros investisseurs du pays ; elle y a construit de tout, des tours de bureaux à l’acier et au verre rutilants jusqu’au nouvel aéroport international, entièrement neuf, à la périphérie d’Erbil. C’est le partenaire commercial le plus actif du Kurdistan Iraquien devant Israël et les Etats-Unis.

Inconditionnelle alliée de l’Occident, elle est également très impliquée ‘politiquement’. Certains de mes amis universitaires à Istanbul prétendent même qu’elle dirige presque tout le Kurdistan Iraquien.

Malgré tout ces discours propagandistes, en dépit du battage médiatique, le pays respire le chaos et laisse une impression déprimante. Comme tout pays ou région du monde inféodé aux intérêts commerciaux et géopolitiques occidentaux, le Kurdistan Iraquien se focalise surtout sur l’exploitation des ressources naturelles aux dépens de son propre peuple. Alors que se creuse le fossé des inégalités sociales, bien peu de mesures sont prises pour améliorer le niveau de vie des plus démunis, illétrés et pour la plupart profondément frustrés.

Comme me l’a expliqué le gérant d’un grand hôtel de luxe d’Erbil (originaire d’un pays arabe, il n’ose pas révéler son identité) :

« Nous étions jeunes et aventureux ; nous voulions faire notre expérience. Et on nous a dit : ‘profitez de l’occasion, venez à Erbil ‘ ! D’ici peu ce sera un autre Dubai ! Mais regardez le résultat, après toutes ces années : les gens sont pauvres, et il n’y a aucune infrastructure. Il n’y a même pas de tout à l’égout et l’électricité fonctionne quand elle en a envie : tous les jours il y a des coupures qui durent des heures ; tous les hôtels doivent utiliser leurs propres générateurs. Vous le croyez ça ? Un pays regorgeant de pétrole, et des coupures de courant incessantes ? On a voulu se libérer de la domination iraquienne et au final, le pays se retrouve pris dans les filets de l’Etranger : ce sont les occidentaux, les turcs et les israéliens qui le gouvernent. C’est parfait pour les nantis, les élites. Seuls les riches et les corrompus profitent du système. Ici, il n’y a aucune usine solide...Je me demande toujours ce qu’ils mangeront quand le pétrole viendra à manquer. »

Je roule jusqu’à la raffinerie Erbil, du groupe KAR (un conglomérat pétrolier local), située dans le district de Khabat, à Kawrkosek (connue aussi sous le nom de Kawergosk), à seulement 40 kilomètres à l’ouest d’Erbil. L’armée, la police et les paramilitaires sont partout, pour protéger les installations. Des camions citerne turcs s’étirent en longues files d’attente le long de la route. Mais quelques minutes plus tard, du haut de la côte, la misère me percute de plein fouet.

Je discute avec monsieur Harki, dont la maison fait face à la raffinerie. Il est indigné, comme la plupart des citoyens lambda :

« Tout ça c’est pour les riches...Pour les corporations, mais rien pour nous.Cette compagnie pétrolière s’est emparée de nos terres. On nous avait promis des compensations : de l’argent, du carburant, des emplois...Mais jusqu’à maintenant, rien ! Je suis très en colère. Et maitenant ma famille est malade : nous avons des problèmes respiratoires, l’air est devenu tout bonnement irrespirable. »

Un peu plus loin, à l’écart, une décharge et d’immondes cimetières de voitures. Des clôtures électriques, certaines à haute tension divisent la terre, comme dans le reste du ‘Kurdistan Iraquien’.

A Kawergosk, je remarque plusieurs femmes musulmanes sur le bord de la route en train de récolter quelques racines, de toute évidence pour remplir l’estomac de leurs proches.

Non loin de là, j’aperçois une école primaire publique complètement délabrée et extrêmement dépouillée.

Il est clair que, malgré les puits de pétrole et les raffineries toute proches, cette communauté musulmane est complètement abandonnée à son sort. Rien d’étonnant : le régime pro occidental d’Erbil est aussi ouvertement anti-arabe. Le président Barzani insiste souvent sur les caractéristiques eurasiennes de son enclave, réfutant tout indésirable caractère arabisant propre au Moyen-Orient.

J’avise la directrice d’école, grande, belle et fière, portant le hijab. J’investis rapidement son bureau, puis me calme et m’excuse. Je ne lui pose qu’une question : ‘Est-ce qu’au moins on fait profiter votre école ou le secteur de l’éducation d’une partie des richesses produites par tous ces champs pétrolifères, ces raffineries ?’

Sa réponse est brève et précise : « Non ! Notre peuple et nos écoles ne reçoivent absolument rien ! »

Pourtant le nombre de millionnaires kurdes augmente, tout comme la quantité de limousines de luxe et de tout-terrains, de centres commerciaux ostentatoires conçus pour les élites ou les arrogantes armées privées, locales et importées.

Comme dans tant d’autres Etats ‘clients’ de l’Occident, au Kurdistan Iraquien, rien n’est moins sûr que tous ces hommes exhibant leurs mitrailleuses défendent vraiment leur pays des terroristes ; et s’ils ne faisaient que protéger les élites des masses populaires aux abois ?
***
A côté des champs de pétrole, un vaste camp de réfugiés ; pour les exilés syriens.

Après avoir négocié mon entrée, je parviens à parler au directeur du camp –monsieur Khawur Aref– combien y a –t-il de réfugiés ici ?

« 14.000 », me répond-il. « et quand on dépassera la barre des 15.000, ça deviendra ingérable. »

Je veux savoir si tous les réfugiés qui vivent là sont bien syriens.

« Ils viennent tous du nord de la Syrie ; de la partie kurde. D’ailleurs, ils sont presque tous kurdes ; il y a très peu d’arabes. »

On me demande de ne pas faire d’interview, mais j’arrive quand même à parler avec plusieurs réfugiés, parmi eux monsieur Ali et sa famille, originaires de la cité syrienne de Sham.

J’ai besoin de savoir si tous les nouveaux arrivants sont soumis à interrogatoire. Il en est bien ainsi. On les questionne, pour ou contre le président Bashar al-Asad. Oui, bien sûr, ils le sont : tous ceux qui répondent à ces questions, et plus...Mais, que se passerait-il si quelqu’un–une personne totalement désespérée, va-nu-pieds et morte de faim– répondait que oui, il soutient le gouvernement de Bashar al-Asad et qu’il a fui son pays parce que les occidentaux sont en train de le détruire, qu’arriverait-il alors ? On interdirait purement et simplement à sa famille de rester au Kurdistan Iraquien.
***
Dans l’impressionnante citadelle, l’un des berceaux de la civilisation les plus vieux de la planète, aujourd’hui classé Site du Patrimoine de l’Humanité par l’UNESCO, monsieur Sarhang, conservateur de l’imposant ‘Musée du Textile Kurde’, se montre aussi fâché après son pays, que la quasi totalité de la population d’Erbil et de ses alentours :

« En principe, nous sommes en sécurité, mais il y a quelques jours, le 19 novembre, une bombe a fait 6 victimes, à seulement deux pas d’ici. L’EI a revendiqué l’attentat. A présent, constatez par vous même, personne ne se risque par ici, et le musée est vide. Mais ce n’est pas le seul problème. Allez faire un tour dans les faubourgs d’Erbil : vous verrez le nouveau programme de construction d’appartements de luxe pour les élites locales et les étrangers.Un appartement coûte environ 500.000 dollars ! Qui peut se le permettre ? L’argent gagné ici disparaît, dans les poches des étrangers, de nos fonctionnaires corrompus et de nos hommes d’affaires. Mais il n’existe presque pas de transports en commun et les infrastructures sont désastreusement inexistantes... »

De retour au Machko Chai Khana, le professeur Ishmaeal Khalil hausse le ton, tandis que le propriétaire du salon de thé interprète de vieilles chansons du grand chanteur égyptien, Am Khalthom :

« Les kurdes jouent double jeu : ils disent une chose à l’Occident, une autre au gouvernement Iraquien. La France, l’Allemagne, les Etats-Unis veulent clairement un Kurdistan ‘indépendant’. L’Occident cherche à diviser l’Irak, une bonne fois pour toutes. Ils ont déjà réussi à provoquer une profonde scission entre chiites et sunnites, et ne vont pas s’arrêter là. L’Arabie Saoudite, le Qatar, la Jordanie, l’Egypte, la Turquie– sont tous de proches alliés des Etats-Unis et sont directement impliqués dans le projet. Celui qui est contre – est un homme mort. »

Il s’arrête brusquement de parler et regarde autour de nous. Changement de sujet : « Il n’y a encore pas de courant aujourd’hui... »

Je me remémore les mots du colonel kurde Shaukat, près de la ligne de front : « Nos alliés, ce sont les USA, le Royaume Uni, la France, et d’autres pays occidentaux ».

Comme en écho, à environ 40 kilomètres, sur l’aéroport international d’Erbil, des jets venant de Frankfort, Vienne, Ankara, Istanbul et d’autres villes ’amies’ viennent de se poser ; Lufthansa, Austrian Airlines, Turkish Airlines, quelques 747 non identifiés, aussi.

***

Dans Kirkut et ses faubourgs, la nervosité est à son comble ; assise sur d’immenses réserves de pétrole, la ville est gouvernée depuis quelques mois par les kurdes et le gouvernement iraquien de Bagdad.

On me prévient : « Il y a des opérations des forces anti-occidentales, en ce moment même ».

Il semble bien que presque personne n’apprécie le gouvernement de Bagdad, et que personne, hormis quelques kurdes du Kurdistan Iraquien n’aime les occidentaux.

Ca n’est pas un secret que l’EI fut accueilli favorablement à Mossoul et en d’autres endroits, par des populations désespérées. Mais beaucoup, du moins la majeure partie des lettrés iraquiens, le considère comme un cauchemar qui n’en finit pas– une excroissance des mouvements clientélistes des Etats-Unis et de l’Europe, créés et armés pour détruire la Syrie du président al-Asad.

Tout ceci est un jeu extrêmement dangereux. Des millions de personnes ont déjà péri au cours des dernières décades, dans tout le Moyen-Orient ; victimes des jeux géopolitiques occidentaux barbares, des alliés de l’Occident : en Irak, Iran, Syrie, Liban, Palestine et dans tout le monde arabe.

Les personnes comme Serena Shim, journaliste libano-américaine, qui ont couvert ces évènements horribles sont victimes d’intimidation. S’ils poursuivent leur travail d’investigation pour faire éclater la vérité, ils sont liquidés, froidement assassinés– exactement comme elle.

Pendant ce temps, des hommes d’affaires, des fonctionnaires locaux corrompus et surtout des étrangers, pillent méthodiquement le Kurdistan Iraquien.

Et il ne reste pas grand-chose en Irak.

Il est devenu extrêmement courant que les voleurs et les assassins se surnomment eux-mêmes ‘libérateurs’ et bons samaritains.

L’Irak est à feu et à sang, mais le monde n’a jamais rien su du tragique destin de ce pays autrefois connu pour être le berceau de notre civilisation.

Andre Vltchek pour Counterpunch

Counterpunch. USA, 28 novembre 2014.

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Florence Olier-Robine

* Andre Vltchek romancier, cinéaste et journaliste d’investigation. Il a couvert guerres et conflits dans des dizaines de pays. Son essai traitant de l’impérialisme occidental dans le Pacifique Sud s’intitule Oceania.. Son ouvrage subversif sur l’Indonésie post Suharto et son modèle fondamentaliste de marché s’intitule, lui, Indonesia : The Archipelago of Fear. Il a récemment produit et dirigé le documentaire de 160 minutes Rwandan Gambit sur le régime pro occidental de Paul Kagame et le pillage de la République Démocratique du Congo, ainsi que One Flew Over Dadaab sur le plus grand camp de réfugiés au monde. Après avoir vécu de nombreuses années en Amérique Latine et en Océanie, Vltchek vit et travaille actuellement en Asie de l’Est et en Afrique.

El Correo. Paris, 9 décembre 2014.

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