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21 janvier 2015

« La critique de la théologie devenue la critique de la politique »

par Enrique Dussel*

 

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L’attentat perpétré à Paris par des fondamentalistes islamistes nous amène à une réflexion plus vaste concernant d’autres situations de l’actualité mondiale, secouée par des sentiments religieux de droite extrêmement dangereux. Toutefois, en préambule, nous tenons à préciser que nous ne nous attachons pas uniquement à l’intégrisme islamique, mais également aux extrémismes chrétiens et sionistes, qui, aujourd’hui, terrorisent l’humanité. La gauche moderniste a entendu la critique de la théologie (et de la religion) comme sa suppression pure et simple. Cette attitude a occulté le problème de la religion dans ses « formes profanes » ( qu’aborde Marx dans sa théorie du fétichisme) et rejeté la théologie fondamentaliste dans l’ombre, niant ainsi son existence et donc son analyse. Ce fondamentalisme renaît aujourd’hui de ses cendres et réapparaît dans une logique écartée par la gauche, et non par Marx lui-même, qui avait explicitement abordé le sujet.

Ce mois-ci, en janvier 2015, est survenu un évènement qui a pris la gauche moderne et sécularisante totalement au dépourvu. Pour Karl Marx, l’histoire, la philosophie et la théologie se rejoignent dans la pensée critique. Dans un texte connu, il déclare à propos de ces trois niveaux épistémiques :

« La vocation de l’histoire consiste (…) à découvrir la vérité de l’ici-bas (Diesseits) (…) Celle de la philosophie mise au service de l’histoire (…) est de démasquer l’auto-aliénation sous ses formes profanes (…). La critique de la théologie devient celle de la politique. »

Examinons donc le lien entre ces trois aspects : histoire, philosophie et théologie, au risque de peut-être scandaliser les marxistes traditionnels et les anti-marxistes chrétiens (et islamistes, taoïstes, sionistes, etcétéra).

En effet, Marx écrit de sa propre main que Thomas Münzer, « en s’appuyant sur la Bible, compare le christianisme féodal de son époque avec le christianisme crédule des premiers siècles ». Il poursuit : « les paysans ont utilisé cet instrument contre les princes, la noblesse et le clergé ». Cet « instrument » est un retour aux « premiers siècles » du christianisme, quand il avait une dimension messianique. En Amérique Latine, après des débuts assez obscurs, il est apparu très clairement que Marx faisait référence avant l’heure à ce que nous appelons aujourd’hui Théologie de la Libération, qui dans sa version première la plus radicale est une critique de la théologie fétichisée (comme celle utilisée par les dictatures militaires à partir de 1964, qui agissaient au nom de la « civilisation occidentale et chrétienne »), qui débouche sur une critique de la politique libérale et de l’économie capitaliste. Je voudrais approfondir quelques instants la question, non sous l’angle subjectif d’un croyant appartenant à une communauté religieuse, mais du point de vue de l’objectivité socio-politique, culturelle et économique de la société actuelle. A ce propos, et d’une façon, encore de nos jours, provocatrice et choquante, visant également les marxistes lambda (ajouterais-je), Marx écrit :

« C’est pourquoi (pensait Münzer), le ciel n’appartient pas à un autre monde ; il faut le chercher dans cette vie, et la tâche (y compris) des croyants doit être de bâtir ici, sur terre, ce ciel qui est le royaume de Dieu. »

Pour Marx, la religion confirmait ou infirmait certains éléments. Par exemple, le calvinisme, qui a reformulé le christianisme pour le rendre compatible avec le capitalisme né en son sein. Sans oublier le presbytérianisme calviniste de John Knox, pratiqué en Ecosse, culture religieuse d’Adam Smith, par exemple. Marx critique cette inversion théologique et pratique du christianisme (qui a cessé d’être messianique et critique comme dans les premiers siècles, position également partagée par Engels et Kausky). S’il doit y avoir une critique théologique, encore faut-il savoir comment « entrer » dans la logique du discours théologique (que Marx maîtrisait fort bien, mais que le marxisme postérieur a complètement ignoré jusqu’à maintenant) pour démontrer que la théologie chrétienne est essentiellement une critique du libéralisme en politique et du capitalisme en économie. Cette dernière est également la thèse que soutient Walter Benjamin, aujourd’hui soumise à controverses interprétatives.

La question tourne autour du thème du fétichisme des « formes profanes ». En effet, c’est la théologie moderne (espagnole du XVIème siècle) qui, la première a fait la critique de la théologie médiévale (qui, avec Ginés de Sepúlveda, jeta les fondements théologiques du colonialisme et du capitalisme naissant). Ensuite, avec le calvinisme, notamment, c’est la théologie catholique de la première modernité pré-industrielle, posant les bases d’une complète identification possible entre christianisme, colonialisme et capitalisme, depuis le XVIIIème siècle, industrielle (par la création d’une plus-value relative) qui va devenir l’objet de la critique. Ce christianisme écossais, calviniste, est le plus attaqué par Marx. Penchons-nous sur un passage tant soit peu méconnu dans la tradition marxiste (et donc chrétienne) :

« D’où il ressort que la critique est dans son parfait bon droit, quand elle oblige l’Etat (chrétien du nord de l’Europe) qui se réclame de la Bible, à reconnaître combien sa conscience est retorse (...) à partir du moment où la vilénie de ses fins séculaires, qu’il tente de dissimuler sous couvert de religion, se trouvent en flagrante contradiction avec la pureté de sa conscience religieuse. »

Marx, brandissant la tradition théologique critique de la pensée sémite et chrétienne messianique primitive, critique le christianisme nord-européen, qui a négocié avec la politique moderno-libérale (en économie : le capitalisme) leur mutuelle justification (la religion sacralise les « formes profanes » de la politique et de l’économie, et celles-ci soutiennent la religion inversée de la chrétienté, déjà critiquée par S. Kierkegaard). Le message du christianisme messianique des premiers siècles ne peut tolérer ni libéralisme ni capitalisme, parce qu’il serait en contradiction avec lui-même. C’est cette contradiction que doit démontrer la critique de la théologie ( le critique étant croyant ou non). Et le pire, c’est qu’à partir des Lumières, non en termes de critique mais de négation de la religion, on annonce ce que longtemps après Nietzsche qualifiera de « mort de Dieu ». Mais le « dieu » qui meurt est celui des cieux, et renaît sous la forme d’un « dieu profane » terrestre, sacralisant les « dieux profanes » qui sont le fait du fétichisme dont seule une critique de la théologie (profane) peut venir à bout.

« les fondamentalismes (chrétien, comme celui de G. Bush ; islamique ou sioniste) sont la renaissance d’un concept de Dieu (ou polythéisme comme le qualifierait M. Weber) qui justifie une politique, une économie, une culture, une race, un genre, etcetera, de manière absolue, et utilise les armes au lieu d’arguments de raison, compréhensibles par l’interlocuteur (personne comme le fondamentalisme américain n’emploie les armes plutôt que le raisonnement : il prétend imposer la démocratie par la guerre au lieu d’argumenter à partir de la tradition de l’Autre, par exemple, avec les croyants de l’Islam à partir du Coran). On n’éradique pas le fondamentalisme par la force (ne pas oublier que c’est la CIA qui s’est chargée d’enseigner le maniement des armes à l’intégrisme islamique pour lutter contre l’Union Soviétique, en Afghanistan, et que nous subissons aujourd’hui des conséquences dont l’origine est tue), mais par le raisonnement et une conduite honnête (comme le professait Bartolomé de las Casas à propos de la conquête). Mais cela n’entre pas dans les considérations des intérêts de l’empire. On manipule la violence irrationnelle islamique pour justifier et accroître la violence irrationnelle du néolibéralisme politico-économique. La gauche intègre, au contraire, doit entreprendre une critique de la théologie comme faisant partie d’une critique de la politique libérale et de l’économie capitaliste, comme le faisait Karl Marx ».

Enrique Dussel* para La Jornada

La Jornada. México, 10 décembre 2014.

*Enrique Domingo Dussel Ambrosini (né en 1934, à Mendoza, Argentine) C’est un universitaire, philosophe et historien argentin. Résident mexicain, il fut nommé recteur intérimaire de l’Université Autonome de Mexico. Son travail est reconnu à l’échelle internationale dans les domaines de l’Ethique, la Philosophie Politique, la Philosophie latinoaméricaine et en particulier le courant de pensée dont il est à l’origine la « Philosophie de la Libération ».

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Florence Olier-Robine

El Correo. Paris, 20 janvier 2015.

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