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31 janvier 2015

Auschwitz et la « Ostpolitik » de Bruxelles

par Rafael Poch*

 

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La même politique qui a conduit au désastre en Ukraine, se propose à présent d’évincer la Russie de l’histoire européenne.

Etrange 70ème anniversaire en ce mardi 27 janvier à Auschwitz. Sans Obama ni Poutine. Obama a préféré rendre les honneurs au nouveau roi des décapiteurs saoudiens, financiers du djihad mondial. Poutine a été laissé à l’écart en raison du conflit ukrainien grâce à une intrigue polonaise qui reflète la nouvelle Ostpolitik de l’Union européenne.

Officiellement, personne n’était invité, dit-on à Varsovie. Mais le Président ukrainien, Petro Porochenko, l’a été expressément et solennellement lors de la visite de la Première Ministre, Ewa Kopasz, à Kiev le 19 janvier.

Poutine s’est vexé parce qu’il n’était pas prévu de donner un rôle prépondérant au Kremlin, explique Lukasz Adamski dans la Gazeta Wyborcza avant de conclure que « l’Ukraine démocratique qui lutte contre l’agression russe représente bien mieux les idéaux de la coalition antihitlérienne que la Russie qui utilise la guerre comme instrument pour résoudre des différends politiques  ». « C’est pourquoi », disait-il, « il est bon que Porochenko vienne pour cette commémoration ». « L’objectif était précisément de rendre la situation difficile pour Poutine », écrit Mikhaïl Fishman sur le site Forbes.ua, repris par la presse de Kiev. Et en accompagnement, toute une série de juteuses déclarations.

« Une guerre est en marche à l’Est de l’Ukraine et dans ces circonstances il serait difficile d’imaginer que l’on puisse inviter le Président de la Russie », a déclaré le ministre de la justice polonais, Cezary Grabarcyk, au journal Rzeczpospolita. Son collègue des relations extérieures, Grzegorz Schetnya, a eu le culot d’ajouter qu’Auschwitz n’avait pas été libéré par l’Armée soviétique mais « par les forces du premier front ukrainien ».

Le mot « Front » était le terme utilisé à l’époque en URSS pour désigner les grands vecteurs de la controffensive soviétique. Il n’avait pas le moindre rapport avec la composition ethnique des armées – donnée absolument pas transcendante à l’époque en URSS. Le « Premier Front Ukrainien » avait auparavant été appelé « Front de Briansk » et encore avant « Front de Voronej ».

« Ceux qui ont libéré Auschwitz étaient majoritairement des Ukrainiens », a insisté Valery Chaliy de l’Administration présidentielle ukrainienne. Selon ce principe, ils auraient alors aussi pu indiquer que les 2 ou 3 000 bouchers volontaires des camps d’extermination étaient des Ukrainiens, pour beaucoup liés au nationalisme « banderiste » [de Stepán Bandera], mouvement aujourd’hui pleinement réhabilité et représenté au sein du gouvernement de Kiev.

Cette réhabilitation a été actée dans une mention faite, le jour même de l’anniversaire, par la présidence ukrainienne à propos de la contribution ukrainienne à l’effort antinazi et dans laquelle se retrouvent mélangés dans une même catégorie « les participants ukrainiens intégrés dans l’armée soviétique, dans le mouvement de libération ukrainienne et dans les unités de partisans soviétiques  ». Ce mélange gomme un fait historique, à savoir que les seconds ont combattu aux côtés des nazis qui les ont d’ailleurs encadrés au début, et qu’ensuite, après avoir pratiqué le massacre systématique de juifs et de Polonais, certains ont finalement retourner leurs armes contre les nazis, mais dans tous les cas en combattant toujours contre l’armée soviétique, les unités de partisans et y compris contre l’Armia Krajowa de la résistance nationaliste polonaise dirigée par le gouvernement polonais exilé à Londres.

A Auschwitz, le Président ukrainien s’est permis de faire un parallèle entre l’actuel conflit avec la Russie et « les événements des années trente en Europe ». « Il ne fait aucun doute », a-t-il dit, « que les ambitions et l’appétit de l’agresseur vont bien au-delà de l’Ukraine ». « Pour prévenir la répétition de tragédies semblables à l’holocauste et à la Seconde guerre mondiale nous devons nous opposer à la nouvelle folie impériale et aux nouvelles prétentions de domination en Europe », a-t-il conclu.

Derrière tout cela on devine une classe politique médiocre et révisionniste concernant les réalités de la coalition antihitlérienne. Politiser de la sorte l’anniversaire de la libération d’Auschwitz frise le sacrilège politique dans l’Europe d’aujourd’hui.

Il convient de rappeler que l’Union européenne se trouve présentement ébranlée par le double effet de la politique économique allemande et des ambitions atlantistes d’isoler la Russie sous les applaudissements enthousiastes des gouvernements des anciennes républiques victimes de Staline. La politique allemande d’austérité en faveur des banques et la politique extérieure atlantiste sont les deux grandes voies sur lesquelles avance le vecteur dissolvant de l’Union européenne. Le Sud et l’Est sont connectés : l’UE reproduit en Ukraine les mêmes recettes économiques qui ont échoué dans le Sud de l’Europe, prévient la très sérieuse Friedrich Ebert Stiftung. Dans un contexte de guerre, les conséquences de cette myopie pourraient être littéralement explosives.

Il existe une Histoire de la Russie et pour faire de la politique européenne on ne peut pas se baser uniquement sur l’Histoire des Polonais ou des Baltes. La légitime souffrance polonaise causée par les Russes et symbolisée par le massacre stalinien des prisonniers polonais à Katyn côtoie d’autres mémoires et réalités comme celles des massacres de prisonniers russes en Pologne – entre 18 000 et 60 000, selon les sources - durant la guerre de 1919-1921 entre les Polonais et les bolchéviques, ou celles des accords entre nazis et Polonais pour se partager des territoires de la Tchécoslovaquie (la honte ne se limite pas au pacte Molotov-Ribbentrop). De plus la Pologne n’a pas seulement été l’éternelle victime de la Russie, ce qui se vend très bien aujourd’hui dans l’Europe atlantiste afin d’attiser une guerre froide ; elle a aussi été une nation agressive avec de réelles ambitions territoriales concernant l’Ukraine et la Russie.

Même si l’actuelle guerre en Ukraine est, fondamentalement, le résultat direct de vingt années de géopolitique atlantiste en Europe visant à exclure la Russie du schéma de sécurité continentale intégré qui a été dessiné à la fin de la guerre froide, Bruxelles insiste sur la légende d’un expansionnisme russe, ignorant qu’elle a elle-même placé l’OTAN tout autour du territoire russe et que le Kremlin ne fait que défendre sa dernière tranchée. Ce dont il s’agit maintenant c’est de poursuivre cette Ostpolitik agressive et dissolvante, de confisquer à la Russie tout rôle prestigieux dans l’histoire européenne. La même politique qui a piloté le désastre en Ukraine se propose maintenant d’expulser la Russie de l’histoire européenne.

Le Président polonais, Bronislaw Komorowski, prévoit d’ailleurs un nouveau type de commémoration de la Seconde Guerre mondiale pour le 8 mai à Gdansk : une cérémonie sans les Russes, réservée aux Etats membres de l’Union Européenne. La présidence semestrielle de l’UE se chargera de l’organiser.

Dans une interview accordée à la chaîne allemande ARD, le Premier ministre ukrainien, Arseni Yatseniouk, un homme de Washington comme plusieurs de ses ministres – certains même détenteurs d’un passeport US, a condamné « l’invasion soviétique de l’Ukraine et de l’Allemagne » au cours de la Seconde guerre mondiale.

Soixante-dix ans après Auschwitz, ces personnages donneront-ils réellement le ton à l’Ostpolitik de Bruxelles ?

Rafael Poch pour La Vanguardia

La Vanguardia. Barcelone, 30 janvier 2015.

* Rafael Poch, Rafael Poch-de-Feliu (Barcelone, 1956) a été durant vingt ans le correspondant de La Vanguardia à Moscou et Pekin. Auparavant, il a étudié l’histoire contemporaine à Barcelone et Berlin Ouest. Il a été correspondant de Die Tageszeitung en Espagne, rédacteur de l’agence de presse allemande DPA à Hambourg et correspondant itinérant en Europe de l’Est de 1983 à 1987. Actuellement, il est correspondant de La Vanguardia à Paris.

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Marie-Rose Ardiaca

El Correo. Paris, 31 janvier 2015.

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