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23 décembre 2014

Affaiblissement de la Russie et alliance compliquée avec la Chine

par Rafael Poch*

 

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Les sanctions de l’Empire du chaos vont obliger la Russie, pays très vulnérable, à prendre certaines décisions aussi dramatiques que risquées.

Pendant la majeure partie du XXème siècle, l’Occident a pressuré la Russie à coups de sanctions et de blocus, mais, contrairement à l’époque soviétique, l’économie russe se trouve de nos jours bien intégrée dans la mondialisation et dépend étroitement de flux financiers et d’un marché énergétique aux mains de ses ennemis. La situation à Moscou risque de se compliquer, même si Poutine amorce d’audacieux changements de fond dans la politique intérieure russe pouvant affecter l’actuel équilibre bureaucratico-oligarchique qui règne sur le pays.

Tenir tête à l’agressif noyautage nord-atlantique en Ukraine, dernière frontière de la Russie, était une question de vie ou de mort pour Moscou, mais un tel défi se paie au prix fort. Les sanctions répondent donc directement à cette impudence tout en adressant une mise en garde évidente aux autres BRICs. Le deuxième mobile de ces sanctions est triple ; conserver la main-mise des Etats-Unis en Europe, entraver les échanges commerciaux entre la Russie et l’UE, causer la perte de la Russie et remplacer Poutine par un homme de paille à la solde des occidentaux, montage qui sera toujours en porte à faux dans un pays à l’identité ancestrale aussi marquée. Les européens ne peuvent s’en prendre qu’à leurs politiques, et en tout premier lieu à Madame Merkel, véritable machine à déchiqueter de l’Union Européenne, cohérente et acharnée, si de grandes nations comme l’Allemagne et la France participent à ce jeu aussi irresponsable, et aussi étranger à leurs intérêts.

D’un autre côté, les sanctions entraînent un rapprochement entre la Russie et la Chine. Certains observateurs tiennent pour acquis la formation d’un genre de bloc eurasiatique, entre la Chine et la Russie, et parlent même d’un axe Pékin-Moscou-Berlin. Mais, ici, notre but n’est pas de venir allonger la liste de pronostics plutôt aléatoires mais bien d’en analyser la problématique.

Depuis les premières années du XXIème siècle, en matière de démarcation des frontières (2004), surtout depuis le début de la crise et les accords de crédits en échange de pétrole entre les majors pétrolières russes (Rosneft y Transneft) et la Chine en 2009, les relations ont beaucoup évolué. L’année dernière, le barrage opposé à l’accès d’entreprises chinoises comme la CNPC et SINOPEC aux gisements russes a été levé, et le lien politique s’est renforcé, particulièrement après l’application des sanctions. Les visites de Poutine en Chine et du premier ministre Li Keqiang en Russie, en mai et octobre, ont supprimé presque toutes les limitations à l’entrée de capitaux chinois en Russie, certaines d’entre elles clairement discriminatoires par rapport à l’accueil réservé au capital occidental. Cependant, ces avancées n’occultent pas les aspects excluant que l’accolade chinoise soit une alternative aux relations économiques et politiques de la Russie avec l’Occident.

Une grande défiance

Tout d’abord il existe entre la Russie et la Chine une méfiance aussi grande sinon pire qu’entre la Russie et l’Occident. Son origine remonte à la rupture chino-soviétique des années soixante qui aboutit aux affrontements armés de 1969, à la frontière du fleuve Amour. Dans la sinologie russe, en même temps que de grands spécialistes et érudits, on observe un vif courant sinophobe dont on trouve à peine la trace en Europe. Il y a en Russie toute une école de pensée née dans les années soixante-dix, pour qui le « danger principal » ne vient pas de l’ouest mais de l’est, de l’autre côté de la frontière avec le grand voisin, qui couvre quelques 4200 kilomètres. Elle a eu une portée considérable, que ce soit sur l’enseignement, dans les instituts de relations internationales ou sur l’appareil d’Etat soviétique et aujourd’hui russe ; du Ministère des Affaires Etrangères, à l’espionnage militaire (GRU), l’armée et les services secrets. Très logiquement, cette idée préconçue ancrée dans l’histoire a encore pris de l’ampleur depuis que les deux pays ont vu leurs statuts s’inverser dans le monde ; la Russie s’acheminant vers la condition de puissance régionale ( certes conservant un important bouclier militaro-nucléaire), et la Chine qui se hisse au rang de superpuissance, essentiellement grâce au poids de son économie et à son élan novateur. Cette permutation des rôles décuple l’inquiétude de l’élite russe face à sa dépendance excessive de la Chine, ce qui est précisément le résultat de la crise et le but recherché des sanctions que l’Occident impose de force.

En Russie la suspicion envers les chinois et leur intention de s’approprier les riches ressources naturelles des vastes étendues de la Sibérie et de l’Extrême Orient russe, dont Moscou se désintéresse et laisse depuis toujours à l’abandon fait régner un climat d’hystérie. Rattachée à la montée du nationalisme en Chine, cette mentalité projette sur les chinois la même arrière-pensée qui a été le traditionnel modus operandi européen : accaparer les ressources de pays plus faibles. Aucun pays européen ne ressent de manière plus aigüe le légendaire « péril jaune » que la Russie, et curieusement beaucoup plus vivement à Moscou que dans les régions frontalières de l’Amour ou de Vladivostok.

Depuis plus de dix ans, la comparaison des populations et ressources entre l’Extrême Orient russe (six millions d’habitants répartis sur six millions de kilomètres carrés, soit 36% du territoire russe) et les trois provinces du Dongbei (Nord-est) chinois, Heilongjiang, Jilin y Liaoning, (110 millions pour 800 000 kilomètres carrés est devenu un cliché moscovite qui recrée la silencieuse invasion chinoise. Le jeune sinologue russe Aleksandr Gabuyev explique de quelle façon certains envisagent déjà un « scénario Crimée » pour l’Extrême Orient : « le renforcement des liens avec la Chine provoquera un inévitable flux migratoire vers la région qui pourrait ensuite se proclamer république populaire et décider de la scission d’avec la Russie ». Par conséquent, les autorités russes et les dirigeants de l’économie doivent s’opposer à toute proposition d’emploi de la main d’œuvre chinoise dans la réalisation de projets communs, supplient-ils.

Mauvaise réputation mutuelle

Outre cette frénésie, il y a le fait de la supériorité de la gouvernance chinoise, qui se manifeste dans de multiples domaines ; de la formation des cadres financiers ou administratifs, dans des entreprises privées, d’Etat ou des ministères, pour leur relation avec la Russie, au simple savoir-faire et finesse commerciaux chinois, ou au jeu sans règles du copiage en ignorant les brevets, que les russes ont combattu maintes fois par la répression, comme par exemple le démantèlement du marché Cherkisovski de Moscou, il y a cinq ans, qui, pour les commerçants chinois, a jeté un énorme discrédit sur la Russie.

Si étatisées qu’elles soient, finalement, les relations entre la Chine et la Russie ne sont plus seulement un sujet politique facilement gérable par les dirigeants, car elles affectent et concernent maintenant des centaines de milliers d’acteurs privés, partenaires commerciaux ou industriels régis par leurs propres intérêts et expériences, sans que la politique ait quoi que ce soit à y voir. La mauvaise réputation des russes en Chine et inversement des chinois en Russie détermine un grand nombre de décisions, mais, au vu de l’évolution des rapports de force entre les deux pays, ce sont presque toujours les russes qui se retrouvent en situation d’infériorité : en effet, la décision d’accorder ou non des prêts aux entreprises est presque exclusivement unidirectionnelle dans le sens des chinois vers les russes.

De fait, la faiblesse des russes en affaires avec la Chine s’est accentuée depuis que les sanctions occidentales les ont privé de crédits, d’échanges et d’achats en Occident. Les entreprises chinoises savent que leurs partenaires russes n’ont pas le choix et elles en profitent : en serrant les boulons et dictant leurs conditions, ce qui ne fait, bien sûr, qu’augmenter les préjugés russes... Gabuyev explique qu’au milieu de cet enchevêtrement, il faut définir les grandes limites des relations économiques entre la Chine et la Russie dans les domaines financiers, technologiques et énergétique.

Trois grandes limites structurelles

Le secteur financier russe est très dépendant et fortement interconnecté à la mondialisation. La Chine, quant à elle, n’est pas en mesure de remplacer les flux financiers de la Russie avec l’Occident, du moins à court et moyen terme. Les crédits chinois ne vont pas pouvoir suppléer tous ces mouvements de crédits et d’actionnariat qui relient les entreprises et commerces russes à Londres ou New York. On peut en dire autant des flux d’énergie : la demande chinoise ne peut pas compenser, elle est complémentaire et non alternative, la livraison de gaz russe à l’Europe. L’Asie Orientale dans son ensemble pourrait peut-être le devenir à long terme, mais aujourd’hui, des pays comme la Corée du Sud ou le Japon, pressés par Washington, ont tendance à se rallier à la politique de sanctions ou du moins ne la contrarient pas et gèlent leurs échanges avec Moscou, laissant le pari géopolitique aux mains d’un seul pays : la Chine. Cette possible absence de diversification des alternatives, rend Pékin encore plus puissant, à l’heure de fixer les prix, car seul et unique gros client face à Moscou, il avive toutes les craintes russes. En termes de technologie, on peut douter que la Chine devienne un fournisseur substitutif de la Russie dans certains domaines importants dont les marchés se concluaient jusque là avec l’Occident.

Tout cela complique énormément le scénario du bloc sino-russe. Comme Moscou ne peut pas faire marche arrière dans le conflit que l’Occident a provoqué en Ukraine, car Poutine est dans l’impossibilité de se retirer de la Crimée sous peine d’encourir un discrédit tel qu’il serait fatal à son pouvoir, un genre de 1905 [La Révolution russe de 1905 Note de El Correo], et à moins que la politique maladroite de Merkel crée la surprise, c’est à dire faire machine arrière et obtenir des garanties de neutralité en Ukraine, en imposant la paix en dépit des américains ( hautement improbable), les difficultés de la Russie ne font que commencer.

Nul ne sait ce qui se passera dans le monde d’ici vingt ou trente ans, mais 2015 sera sûrement une année de guerre tristement célèbre en Europe, sur le front ukrainien. La lente décomposition de l’Union Européenne va se poursuivre et dans ce contexte, attendre une politique extérieure allemande ou française audacieuse semble illusoire. La Russie est acculée sur sa dernière frontière et en position de grande faiblesse, sans que ses relations avec la Chine puisse venir combler l’essentiel de ses pertes. Il serait bon, dorénavant, de s’intéresser de très près à la Russie.

Rafael Poch pour
La Vanguardia

La Vanguardia. Barcelona, Catalunya, 17 décembre 2014.

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Florence Olier-Robine

El Correo. Paris, 23 décembre 2014.

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