recherche

Accueil > Empire et Résistance > BRICS > Russie > Récit d’une amitié avec l’Amérique LatineNikolaï Leonov au service de l’État (...)

14 mai 2022

Récit d’une amitié avec l’Amérique Latine
Nikolaï Leonov au service de l’État soviétique

par Rafael Poch de Feliu*

 

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

Nikolai Sergeyevich Leonov, lieutenant général du KGB et dernier chef de son département analytique, est décédé à Moscou le 27 avril. Il avait 93 ans. Cet article, écrit il y a plus de vingt ans, retrace la carrière de ce personnage unique et de son époque. Dans la seconde moitié des années 1990, isolé et dégoûté par les spectacles de la privatisation de la Russie d’Eltsine, le lieutenant général a été une source inestimable pour l’auteur.

JPEG - 98.8 ko
Leonov dans les années 1990

Elle était là depuis les années 1970. Elle était fait d’acier et monté sur une énorme structure de béton armé et de fer forgé. Au-dessus de la boule du monde rivetée par la faucille et le marteau, l’enseigne, en lettres argentées, proclamait fièrement : « SSSR, oplot mira », c’est-à-dire « L’URSS est le rempart de la paix ». Le lieu était l’intersection de l’avenue Lénine et de la rue Kravchenko, tout près de ma maison. Un jour de 1992, alors que l’URSS était déjà dissoute, ils ont démonté cette énormité et ont installé au même endroit, sur le même support, un autre panneau sur lequel on pouvait lire : « Inkombank ». Il était en plastique, avec des lettres bleues. Ce jour-là, j’ai pensé que rien de mieux que ce changement résumait tout ce qui s’était passé dans le pays depuis le début de la réforme. Ils ont échangé, me suis-je dit, « une position dans le monde contre une position dans la vie ».

Ce que le pays dépensait pour maintenir le « rempart de la paix », le statut de superpuissance de la Russie soviétique, est maintenant versé par sa classe dirigeante sur des comptes privés par le biais d’entités telles que l’« Inkombank », qui a d’ailleurs fait faillite des années plus tard. Jusqu’ici tout est clair, mais qu’il y avait d’authentique dans ce « bastion de la paix » ? Certainement pas le « socialisme », du moins dans le sens pur et idéal d’un ordre plus juste et plus humain. Les illusions à ce sujet auraient dû disparaître au moment même où le communisme russe a été envisagé comme une dictature, c’est-à-dire dès ses débuts. Mais alors, pourquoi ai-je ressenti ce démantèlement comme une perte, me suis-je demandé. Ce n’était pas un sentiment émotionnel ou passager, mais quelque chose de mûr et de profond. Il devait y avoir quelque chose qui n’était pas le socialisme mais était contenu dans la réalité de l’URSS qui me faisait penser à un manque. Qu’est-ce qui me rendait donc triste que le super-État ait été dissous ?

Ce n’est pas la « druzhbanarodov », « l’amitié des peuples » qui, disait-on, régissait les relations entre les nations de l’URSS. La vérité est qu’au sein de cet immense ensemble multinational, la diversité des sentiments était trop grande pour être réduite à la seule « amitié ». L’URSS a été mère et oppresseur, sage-femme des nations et geôlière. En effet, pour de nombreuses nations, c’était tout cela à la fois. Non, ce n’était pas ça. Ce n’est pas non plus la gloire impériale de la Russie, la « derzhavnost », si chère aux Russes, qui, avec la dissolution de l’URSS, a été manifestement diminuée. En tant qu’expatrié à Moscou, ce patriotisme russe m’était aussi étranger que les autres. Ce n’était pas non plus les échos de la victoire sur le fascisme hitlérien. Bien sûr, c’était sérieux, mais beaucoup de choses se sont passées depuis. Ma génération pouvait comprendre intellectuellement l’importance qu’elle avait eue, mais pour elle, ce n’était pas une « cause biographique ». Alors pourquoi cette nostalgie, en regardant cette enseigne en acier être démantelée ? Après un moment de réflexion, j’ai trouvé la réponse à l’énigme : c’était à cause de l’histoire de Nikolaï Leonov. A cause de tout ce que cette histoire contenait. C’était ce qui me faisait tiquer. J’y ai trouvé non seulement des points de contact avec les expériences de ma génération, mais aussi quelque chose d’universel et d’important non seulement pour le passé, mais aussi pour l’avenir, ai-je pensé. Et voilà l’histoire.

La traversée du jeune diplomate

PNG - 602.2 ko
L’Andrea Gritti qui a effectué la traversée Gênes-Veracruz.

La lumière méditerranéenne du port de Gênes éblouit Nikolaï en cette chaude matinée du 5 mai 1953. Quelques jours plus tôt, en montant dans le train, il avait laissé derrière lui un Moscou encore froid et pluvieux. Si, dans la première moitié des années 1980, partir à l’étranger était encore une expérience quasi mystique pour les Soviétiques, deux mois après la mort de Staline, c’était, pour ce jeune homme de 25 ans en route pour son premier poste de fonctionnaire au Ministère des Affaires Etrangères de l’URSS, une aventure pleine de démons et de dangers. L’URSS était un pays sur ses gardes, isolé et internationalement condamné. Dans sa valise, Nikolaï transportait un seul costume noir rayé, un passeport diplomatique qui ne devait être remis à personne « en aucune cas » et une enveloppe de mille dollars qui ne pouvait être utilisée qu’en cas d’« extrême nécessité ». Dans son esprit, beaucoup de suspicions, de doutes sur les ennemis de l’URSS qui, selon ses supérieurs, se trouveraient inévitablement sur son chemin, mais aussi de la perplexité et de la curiosité, en raison du contraste entre la vie colorée du Sud et les stéréotypes de son imagination provinciale sur la vie dans le « monde capitaliste » inconnu et hostile.

Le jeune diplomate devait prendre ce bateau, l’Andrea Gritti, un navire délabré qui, pour atteindre sa destination, Veracruz, devait prendre un groupe d’émigrants italiens à Naples et entamer un long voyage de cinq semaines avec des escales à Cadix, Lisbonne, Santa Cruz de Tenerife, Madère, Curaçao, La Guaira et La Havane. Nikolaï devait rejoindre son poste à Mexico en tant qu’avant-dernier conseiller d’ambassade. C’était un garçon aux cheveux blonds, aux yeux bleus, de taille moyenne, fils de paysans de la région de Riazan, en Russie centrale, dont les bonnes notes au lycée lui avaient valu une médaille d’or, ce qui à l’époque était de l’or véritable, et une bourse pour étudier à l’Institut des Relations Internationales de Moscou. Son affectation mexicaine a confirmé qu’il avait réussi dans ses études et que sa connaissance de l’espagnol n’était pas mauvaise.

Trois jeunes latinoaméricains ont embarqué par hasard sur le même bateau. Ils revenaient d’un tour d’Europe, qui avait inclus une visite au Festival International de la Jeunesse de Bucarest et une escapade furtive à Odessa. La grève des dockers de Marseille les avait amenés à changer de port d’embarquement. Nikolaï s’est immédiatement lié d’amitié avec eux, parce qu’ils parlaient espagnol au milieu des cris italiens, et parce que la spontanéité et l’informalité des jeunes lui plaisaient. Ils s’appelaient Bernardo, José et Raúl et avaient entre 23 et 22 ans, aimaient lire et parler politique. Ils transportaient beaucoup de livres.

Nikolaï a appris à Raul à jouer aux échecs, Bernardo a appris à Nikolaï à jouer au ping-pong. Le groupe s’est rapidement formé. Le Russe et le Latinoaméricain ont formé une équipe « de gauche » pour concurrencer l’équipe « bourgeoise » à bord. Le contact humain avec ces nouveaux amis tropicaux, deux Guatémaltèques et un Cubain, a immédiatement dégelé les réflexes rigides de fonctionnaire du Russe. Nikolaï prêtait de l’argent de son « fonds de réserve », « uniquement pour les urgences », à ses compagnons, avec lesquels il partageait tout. Comme l’URSS est mal vue presque partout dans le monde et que son passeport ne le permet pas, Nikolaï ne peut pas descendre à terre lors des escales tentantes de la traversée. Dans son costume noir à rayures, le Russe ressemblait à un employé de banque anglais sous les tropiques. À Cadix, il faisait déjà chaud, et sur l’Andrea Gritti, il y avait une petite piscine. Les Latinoaméricains se baignaient, mais Nikolaï n’avait pas de maillot de bain.

PNG - 252.4 ko
Raúl Castro, Nikolai Leonov
et Bernardo Lemús.

À l’époque, en URSS, il n’y avait pas de maillots de bain, les gens se baignaient en culotte. Ainsi, lors de l’escale à Santa Cruz de Tenerife, tandis que Nikolaï faisait tout un plat au capitaine du bateau qui voulait garder son passeport, comme celui de tout passager, jusqu’à la fin du voyage, les Latinoaméricains revenaient d’une promenade en ville avec un maillot de bain et quelques bananes pour Nikolaï, maintenant plus calme en sachant que le passeport n’était pas une conspiration de ces ennemis annoncés qui rôdaient. Il n’avait jamais vu de banane auparavant. Ils lui posaient des questions sur l’URSS et lui sur l’Amérique Latine. Nikolaï a expliqué que dans son institut, on étudiait l’anglais, l’espagnol, l’allemand, le français et le chinois, et qu’il avait été l’un des trois de la branche espagnole sélectionnés pour travailler à l’étranger pendant trois ans, combinant l’ambassade et le perfectionnement de son espagnol. Le joyeux et extraverti Raúl, avec qui Nikolaï est devenu un ami particulièrement proche, lui a parlé de son frère, « l’avocat ». Bernardo lui a expliqué que dans son pays des volcans, il y a un gouvernement, celui de JacoboArbenz, qui avait promu la réforme agraire. Arbenz sera renversé un an plus tard, en juin 1954, par un coup d’État/invasion de droite financé par la CIA et la «  United Fruit Company  ». Aucun de ces quatre jeunes hommes ne savait ce jour-là ce que le destin leur réservait, alors que leur vie était déjà écrite dans leurs convictions et leurs carrières. Raul, dont le nom de famille est Castro, ne savait pas qu’il serait bientôt impliqué dans l’une des révolutions les plus extraordinaires d’Amérique Latine dont le leader serait son frère, l’avocat. Bernardo Lemus, ne savait pas que son activité d’avocat défendant les syndicats conduirait à son assassinat au Guatemala dans les années 1970 par la Mano Blanca , une des versions locales des escadrons de la mort. Nikolaï Leonov ne savait pas non plus qu’il deviendrait un jour lieutenant général du KGB, chef de sa direction analytique, c’est à dire, cerveau du renseignement soviétique, et que son intervention serait décisive dans des affaires aussi disparates que le soutien de Moscou à l’offensive finale contre Saigon au Viêt Nam, la fourniture d’armes aux guérillas du Salvador ou le plus grand but marqué contre la CIA par l’espionnage soviétique dans toute son histoire, le recrutement d’Aldrich Ames comme taupe pour la Lubyanka [KGB].

Alors que les jeunes hommes se disent au revoir dans le port de La Havane, Nikolaï assiste avec effroi, depuis le pont, à la brutalité de la police des douanes qui frappe ses amis. Les livres « subversifs » qu’ils avaient achetés à Bucarest et à Odessa ont été saisis. Aucun d’entre eux ne pouvait non plus se douter que leur voyage à bord de l’Andrea Gritti ouvrait un tout nouveau chapitre dans les relations de Moscou avec l’Amérique Latine. L’amitié entre Raúl Castro et Nikolai Leonov devait durer toute une vie. Elle survivra à l’URSS elle-même et aux vicissitudes de la révolution cubaine.

Calle Emparán, 43. Mexico City.

L’atterrissage de Nikolai Leonov à Veracruz a été mouvementé. On ne pouvait pas entrer au Mexique sans un certificat de vaccination contre la variole, et comme le jeune homme n’en avait pas, on ne l’a pas laissé descendre du bateau. Tous les démons et les avertissements de ses supérieurs à Moscou ont soudainement ressurgi dans sa tête lorsqu’il a vu qu’il n’était pas autorisé à débarquer, mais lorsque le capitaine a proposé de le vacciner à bord, il n’a eu aucun doute sur le fait qu’un complot se préparait pour l’assassiner. Vingt-quatre heures ont passé. Le fonctionnaire de l’ambassade d’URSS à Mexico qui était venu le chercher à Veracruz en a eu assez d’attendre : « Fais-toi vacciner, hombre ! », a-t-il crié depuis le quai. Il parlait en russe, mais pour Nikolaï, l’homme aurait pu être un agent provocateur. Sur le bateau, on l’a pris pour une poule mouillée qui avait peur de la seringue. Finalement, un homme joufflu qui s’est présenté comme Jorge Lerín est monté à bord. Il appartenait aux services secrets mexicains, mais à l’ambassade soviétique, il était comme un membre de la famille. Lerín était chargé de surveiller les Soviétiques, mais sous le soleil de l’altiplano, il avait développé une certaine familiarité. L’homme a expliqué franchement à Nikolaï qui il était et ce qu’il faisait. Le jeune homme hésitait encore jusqu’à ce que l’agent dise : « Ce dont les services d’immigration ont besoin, c’est du papier, bon sang ! » A cet instant, Nikolaï a tout compris. Ce n’était pas un complot pour l’assassiner en lui injectant du poison, c’était un morceau de papier. « L’homme soviétique se compose de trois choses : le corps, l’âme et du papier », dit un dicton russe. L’existence en URSS était une course d’obstacles continue entre un problème de papier et un autre. Il a enfin débarqué.

Un mois plus tard, déjà à Mexico, le jeune fonctionnaire de l’ambassade soviétique est stupéfait de lire dans les journaux à propos d’un raid sur une caserne de l’armée cubaine à Santiago de Cuba. Parmi les personnes impliquées, il y avait son ami Raúl. Le frère de Raul, Fidel, l’avocat, était le chef de l’opération suicide. Nikolaï savait que Raúl était un gauchiste, mais il n’imaginait pas qu’il prendrait une place forte de l’armée par un assaut armé. Cet épisode l’amène à demander à l’ambassadeur de lui permettre de prendre en charge les affaires cubaines. Ainsi, en lisant la presse, il suit les vicissitudes de son ami et de ses camarades, leur emprisonnement sur l’île des Pins, leur procès, que Fidel Castro renverse avec son discours « La historia me absolverá » [L’histoire m’absoudra], et l’amnistie de 1955.

Un jour de juillet 1956, alors qu’il se promène dans le Zócalo de Mexico, Leonov tombe sur Raúl Castro : « Nicolás, quelle joie ! », en se tombant dans les bras. Les Castro s’étaient exilés au Mexique où ils étaient impliqués dans toutes sortes de conspirations : collecte d’armes, d’argent et organisation du prochain assaut, mais Nikolaï n’avait aucune idée de tout cela. Raul lui donne leur adresse en ville : 43, rue Emparán, leur appartement de conspirateurs. Lorsque le jeune Russe est allé le voir dans cette maison, Raul souffrait d’une angine. Un ami médecin s’occupait de lui. Ils ont entamé une conversation. Il s’est avéré être un Argentin appelé Ernesto Guevara, qu’on surnommait Che. Il cherchait un livre d’Ostrovsky, Ainsi c’était forgé l’acier, courant dans le milieu des jeunes communistes russes au moment de la guerre civile, des jeunes gens dévoués corps et âme au parti, échos d’une Russie révolutionnaire disparue sous le stalinisme. Leonov lui a donné sa carte et ils ont convenu que Guevara se rendrait un jour à l’ambassade pour récupérer ce livre et d’autres. En sortant de la maison, Nikolaï est tombé sur Fidel et Raúl les a présentés. Le « frère avocat », qui portait à l’époque un pistolet dans sa poche, n’a pas apprécié la présence de cet étranger à Emparan 43. Nikolaï a eu juste le temps de lui demander de lui dédicacer un exemplaire de L’Histoire m’absoudra.

Quelque temps plus tard, les Castro et tout leur réseau de conspirateurs sont tombés. La police mexicaine a trouvé la carte d’un fonctionnaire de l’ambassade soviétique dans l’une des vestes de Guevara. Le nom de Leonov, qui était le dernier clampin de l’ambassade, est apparu dans une chronique du quotidien Excélsior intitulée « Siguiendo la pista » (en suivant la piste). C’était la première de la « connexion moscovite » qui allait ensuite connaître un tel succès en Amérique Latine, presque toujours exagérée, mais dans ce cas absolument absurde. Les relations de Leonov avec Raúl et les révolutionnaires cubains étaient personnelles et humaines. L’ambassadeur d’URSS, à qui il fallait rendre des comptes sur toute amitié, n’était pas au courant des relations de Nikolaï, qui avait préféré les lui cacher car il était sûr qu’elles seraient strictement interdites par son supérieur. À la suite de ce scandale, Leonov est immédiatement renvoyé à Moscou en octobre 1956 avec un billet de train Mexique-New York, un billet de bateau New York-Londres et un troisième billet de train pour la capitale russe. Lorsqu’il arrive à Moscou, les journaux lui réservent une autre surprise : son ami Raúl, l’avocat, le médecin argentin et d’autres personnes ont secrètement débarqué à Cuba sur un bateau appelé Granma pour créer un foyer de guérilla. C’est à ce moment-là que Leonov décide de rejoindre le KGB et entre dans son Ecole de Renseignement en 1958. Lorsqu’il termine le cours deux ans plus tard, les barbus sont déjà au pouvoir à La Havane.

Le KGB des années 1960, comme l’URSS, n’était pas le même qu’à l’époque de Staline, rappelle le désormais lieutenant général.

À partir du milieu des années 1950, l’URSS découvre le tiers-monde comme terrain de jeu. Dans ce jeu extrêmement désordonné et à courte vue, l’Amérique Latine était le terrain le plus prometteur.

« Après la déstalinisation du 20e Congrès, le pays ne pouvait pas, ni politiquement ni administrativement, revenir à la pratique de la torture et des exécutions, nous, jeunes gens qui avons rejoint le service, nous nous considérions complètement détachés de ce passé, nous travaillions dans un autre État qui pour nous était extrêmement démocratique et nous le faisions sans remords ».

Jusqu’alors, l’activité des services secrets soviétiques en Amérique Latine s’inscrivait dans la spirale stalinienne. Ses opérations les plus représentatives, comme l’assassinat de Trotsky au Mexique, étaient des règlements de compte de Staline contre ses ennemis internes. À l’époque de la génération de Leonov, les priorités étaient de consolider et d’étendre le prestige et la présence de l’URSS dans le monde, et de maintenir le front contre un rival, les États-Unis d’Amérique, infiniment supérieur en tant que puissance. À partir du milieu des années 1950, l’URSS découvre le tiers-monde comme un terrain de jeu. Dans ce jeu extrêmement désordonné et à courte vue, l’Amérique Latine était le terrain le plus prometteur pour Moscou. Dans ce nouveau contexte, Leonov a été le pionnier de la deuxième vague de présence du KGB en Amérique Latine, une présence plutôt artisanale dans laquelle des agents comme lui se sont montrés nerveux face à l’incompétence des décideurs et qui avait un allié précieux à Cuba. Moscou a découvert l’Amérique Latine et son potentiel à Cuba, et dans cette découverte, Leonov devait jouer le rôle d’un Christophe Colomb anonyme et imprévu.

La découverte de Cuba

En octobre 1959, l’URSS organise au Mexique une exposition de ses réalisations industrielles et scientifiques, qui constitue une importante opération de relations publiques. AnastasMikoyan, le seul des lieutenants de Staline à avoir survécu au stalinisme sur le plan politique et sans soubresauts, était le chef de la délégation soviétique en sa qualité de vice-président du Conseil des ministres de l’URSS. Lors de ce voyage, au cours duquel Mikoyan a saisi l’énorme potentiel du sentiment « anti-gringo » au Mexique, Leonov était à la fois son interprète et son garde du corps, « Dieu merci, sans arme », c’est-à-dire qu’en cas d’agression, il fallait mettre son corps devant Mikoyan et prier Dieu. L’un des principaux résultats de ce voyage fut que Fidel Castro, au pouvoir depuis neuf mois, lui a envoyé un messager, Héctor Rodríguez Llompart, avec une proposition verbale de Fidel pour qu’à la fin de la tournée américaine, l’exposition se tienne également à La Havane. À cette époque, Mikoyan prenait déjà au sérieux ce qui s’était passé à Cuba, et comme il avait appris que Leonov connaissait personnellement les Castro, au début de 1960, peu avant la visite à Cuba, il a convoqué le jeune fonctionnaire dans son bureau au Kremlin. « Est-ce que c’est vrai ce qu’on dit sur le fait que vous êtes un ami des frères Castro ? », lui a-t-il demandé.

Leonov a raconté à Mikoyan l’histoire de son voyage à bord de l’Andrea Gritti et certains détails de ses pérégrinations au Mexique jusqu’à son expulsion brutale par l’ambassadeur en 1956. Mikoyan lui demande des preuves de cette histoire et l’officier du KGB lui montre des photos de ce voyage, prises par José avec l’appareil de Raúl, sur lesquelles les jeunes hommes apparaissent en maillot de bain. Dès lors, Nikolaï Leonov a toujours été présent, en tant que traducteur, lors des plus importantes visites de hauts dignitaires cubains en URSS et de Soviétiques à Cuba. La première d’entre elles est celle de Mikoyan.

En sortant de son Ilyushin 18, le lieutenant de Staline a été confronté à un spectacle des plus curieux. Cette jeune révolution tropicale n’avait rien à voir avec la grisaille sanglante qui suintait de Moscou. « Il y avait une foule immense dans laquelle se mêlaient de façon désordonnée la garde d’honneur, les ministres, le public curieux et les diplomates, tout chez ces gens respirait la joie, la gentillesse et en même temps une ferme dignité. En saluant Mikoyan, Castro a dit en plaisantant, en regardant l’interprète : « Vous êtes sûr que c’est l’un des vôtres ? ». Il se rappelait encore combien il avait été bouleversé de voir Leonov, un étranger, dans cet appartement conspirateur de Mexico. La visite officielle a été aussi curieuse que la réception. Au lieu d’hôtels et de banquets, du riz et des haricots et des campements, mais l’ambiance était excellente. « C’était comme si j’étais revenu à ma jeunesse », s’est exclamé Mikoyan.

Beaucoup de ces cœurs de moujiks, y compris celui de Khrouchtchev, ont été adoucis par les images et les odeurs de la jeune révolution. Les fonctionnaires, ex-paysans de première génération comme Leonov lui-même, perdent rapidement leur carapace à Cuba, explique Guevara en 1964 ; « ils viennent ici d’URSS, ne pensant qu’à économiser de l’argent pour acheter une voiture à leur retour, mais au bout de trois mois, ils ont d’autres idées ».

C’est dans cette atmosphère que Cuba et l’URSS ont décidé d’établir des relations diplomatiques et d’entamer des contacts économiques. Le premier chapitre commercial a été l’achat de 1,2 million de tonnes de sucre cubain négocié lors de la visite de Guevara à Moscou, au cours de laquelle l’Argentin a été le premier étranger à recevoir l’honneur de monter au mausolée de Lénine sur la Place Rouge lors des manifestations marquant l’anniversaire de la Révolution d’Octobre.

Comme l’indiquait ce geste, Mikoyan était devenu absolument convaincu de l’importance et du potentiel de Cuba en tant que porte d’entrée en Amérique Latine. « Nous n’avions rien de tel nulle part ailleurs dans le monde », déclare M. Leonov.

« Dans le monde arabe, les relations étaient toujours incertaines et changeantes, en Amérique Latine nous avions une valeur sûre, bien meilleure qu’au Moyen-Orient, au Mozambique ou en Angola, le sentiment anti-étasunien était énorme, et notre pays ne pouvait pas dilapider ses ressources limitées dans le monde entier.

PNG - 619.1 ko
Anastás Mikoyán, Che Guevara,
Leonov et Nikita Jrushov,

Par l’histoire et la culture, les Etasuniens avaient en Amérique Latine quelque chose de semblable à ce que la Pologne représentait pour l’URSS, mais potentiellement beaucoup plus conflictuel et beaucoup plus vaste. L’URSS traversait l’une des périodes les plus optimistes et euphoriques de son histoire. Khrouchtchev parlait de « rattraper et de dépasser » l’Occident, et dans le domaine militaire stratégique, l’objectif était de diminuer l’énorme avantage des États-Unis. Ces idées circulant dans les plus hautes sphères du Kremlin, Leonov est envoyé à Prague pour une mission confidentielle. Son ami Raúl Castro s’y trouvait en visite officielle en tant que Ministre de la Défense cubain, et sa mission consistait à le rencontrer « par hasard », à l’insu des Tchèques et de l’ambassade soviétique à Prague, et à lui transmettre une invitation personnelle de Khrouchtchev à visiter l’URSS. Il s’est rendu à Prague, s’est placé devant le Palais Présidentiel et, lorsque le cortège avec Raoul est passé, ce dernier l’a vu et s’est exclamé à nouveau : « Bon sang, Nicolas, qu’est-ce que tu fais là ? » Dès leur arrivée à Moscou, les généraux et maréchaux de l’armée ont entouré Raul, ne voulant pas que le KGB mette son nez dans leurs affaires d’armes. La crise des missiles, qui allait amener le monde au bord de la catastrophe nucléaire, se profilait dans un climat de cordialité croissante entre Moscou et La Havane, et d’irritation étasunienne.

La crise des missiles

Avec leur tentative avortée d’envahir Cuba à Playa Girón, les États-Unis rapprochent La Havane et Moscou en avril 1961 et rendent la sécurité de l’île une priorité absolue pour ses dirigeants. Sûre d’elle comme elle ne le serait plus jamais, remise des destructions de la Seconde Guerre mondiale et libérée du cauchemar stalinien, l’URSS s’est tournée vers le monde et a pensé que les Etasuniens pouvaient être payés avec leur propre monnaie. « En 1960, notre pays était entouré d’une étroite ceinture de bases aériennes étasuniennes », se souvient Leonov. Avant l’avènement des missiles nucléaires intercontinentaux, l’aviation stratégique US était le principal facteur de maintien de la supériorité stratégique des États-Unis sur l’URSS. Tous les grands centres administratifs et industriels de l’URSS sont à portée de l’aviation des étasunienne. Le territoire des États-Unis est resté invulnérable aux moyens dont dispose l’URSS jusqu’au milieu des années 1950. Renforcer cette position et la rendre éternelle était le rêve doré des politiciens de Washington : avoir toujours la possibilité, impunie et incontestée, d’attaquer n’importe lequel de leurs adversaires n’importe où dans le monde.

A Moscou, le rêve était de pouvoir menacer le territoire des Etats-Unis et ainsi créer un certain équilibre.

Immédiatement après le discours de Winston Churchill à Fulton, qui marquera le début de la guerre froide, Staline, comme l’explique le maréchal Sergei Achromeyev, ordonne une étude sur le déploiement éventuel d’une armée soviétique d’un million d’hommes sur la péninsule de Tchoukotka, côté russe du détroit de Béring. Cette armée devait être capable d’envahir l’Alaska en cas de frappes aéronavales américaines contre l’URSS. Le Chukotka est un peu comme le bout du monde, il n’y a pas de routes ou de chemins de fer pour l’atteindre, et l’étude a prouvé l’infaisabilité du plan. La victoire des barbus à Cuba a absolument changé la donne ; « pour la première fois, la possibilité de contrer militairement les États-Unis dans l’hémisphère occidental même est apparue ».

En raison de son histoire, de sa situation géographique et de la personnalité de ses dirigeants, Cuba était le seul allié pleinement souverain et indépendant de Moscou.

Le rêve stratégique du Kremlin n’a pas été imposé à Cuba, mais a plutôt coïncidé avec le désir de Cuba d’écarter la possibilité d’une nouvelle invasion militaire US. En raison de son histoire, de sa situation géographique et de la personnalité de ses dirigeants, Cuba était le seul allié pleinement souverain et indépendant de Moscou. Cette relation était une carte de visite beaucoup plus présentable pour le tiers monde que celle qui régnait dans le Pacte de Varsovie, et par rapport au Pacte de Varsovie, une véritable anomalie. C’est dans cette constellation unique de facteurs qu’est né le consensus pour installer des missiles sur l’île, un accord dont le caractère équitable n’est pas contesté par le biographe étasunien de Castro, TadSzulc, un homme qui ne partage pas la profonde sympathie de Leonov pour la révolution cubaine. Le contrôle stratégique soviétique sur les États-Unis a été de courte durée, négocié au milieu de tensions de guerre nucléaire très spécifiques, et résolu de manière assez impartiale. Les Soviétiques ont retiré leurs fusées de Cuba et les Etasuniens ont retiré les leurs de Turquie. Stratégiquement, on en était revenu au point de départ inégal jusqu’à l’avènement des missiles intercontinentaux, mais l’URSS avait « dérapé » dans sa tentative de monter d’un échelon, ce qui révélait la réalité de la corrélation des forces et condamnait comme « aventurisme » le climat d’euphorie créé par Khrouchtchev, qui a fini par le payer. En 1961, Leonov est à nouveau affecté à l’ambassade du Mexique, cette fois en tant que troisième secrétaire et agent du KGB. De là, il a accompagné Fidel Castro lors d’une visite en URSS au printemps 1963.

Ils ont traversé quatorze villes en quarante jours, de Mourmansk au nord, où leur avion a failli s’écraser, à la Sibérie, la Transcaucasie et l’Asie centrale. Bien qu’ils n’aient pas été aussi proches qu’avec Raúl, Fidel plus distant et Leonov, sont devenus de véritables amis au cours de ce long voyage.

PNG - 443.1 ko
Leonov, Fidel Castro et Brejnev
au Kremlin (1970)

L’officier du KGB, âgé de 35 ans, est resté au Mexique jusqu’en 1968, période durant laquelle sa fascination et sa sympathie pour l’Amérique latine ont grandi et se sont transformées en une attitude curieuse dans son travail d’agent de renseignement. En Amérique latine, Leonov allait apprendre à regarder son propre pays d’un œil critique qu’il n’a jamais caché, ce qui ne l’a pas empêché de faire une carrière spectaculaire au KGB. Avec le temps, l’officier deviendra une sorte d’ambassadeur de la gauche latino-américaine à Moscou. Une gauche souvent naïve dans sa lointaine ignorance, croyant que l’URSS était un pays « communiste » au sens occidental du terme, et ses dirigeants, des gauchistes.

Des armes US du Vietnam vers le Salvador

Dans les années 1970, Leonov est un homme qui connaît bien l’Amérique Latine. En 1968, à la fin de son second séjour au Mexique, il avait été nommé chef adjoint du Département Amérique Latine de la Première Direction Principale (Renseignement extérieur). Son prestige professionnel s’accroît, mais en même temps sa biographie, ses expériences personnelles et son évolution intellectuelle le placent dans une position au sein du KGB qui combine les attitudes d’un franc-tireur latinoaméricainiste avec celles d’un fonctionnaire d’une superpuissance dont la responsabilité dans le monde est manifestement trop grande. À Mexico, Leonov avait rencontré un exilé guatémaltèque nommé Victor Manuel Gutierrez, qui était l’un des dirigeants du Partido Guatemalteco del Trabajo(communiste). Gutiérrez, qui avait été président du Parlement de Guatemala sous le gouvernement de JacoboArbenz, était un ami proche. Leonov connaissait bien sa femme et ses enfants, et le décrit comme « un homme très cultivé, délicat et gentil, un professeur d’histoire qui se consacrait à l’écriture d’une histoire des peuples d’Amérique Centrale ». En 1967, Gutiérrez est convoqué à une réunion clandestine du parti dans l’intérieur du pays. Il est parti avec le pressentiment qu’il ne reviendrait pas et a fait promettre à Leonov que s’ils le tuaient, il serait l’auteur de cette Histoire de l’Amérique Centrale. Il est tombé dans un piège et, quelque temps plus tard, grâce aux révélations de l’un de ses bourreaux, qui s’était réfugié au Mexique, on a appris qu’il était mort asphyxié pendant la torture et que son corps avait été jeté à la mer depuis un hélicoptère de l’armée guatémaltèque. Fidèle à son engagement, Leonov achève son Histoire de l’Amérique Centrale à Moscou en 1973, juste au moment où il est promu à la tête du Département de Renseignement et d’Analyse de la Première Direction Principale, et la soumet comme thèse de doctorat. La mort de Gutiérrez est une blessure qui laisse des traces et réaffirme son engagement dans ce qui se passe en Amérique Latine. Des années plus tard, lorsque la gauche salvadorienne est descendue dans la rue après l’assassinat de l’Archevêque Romero, Leonov a eu l’occasion de riposter. Le Parti Communiste salvadorien avait commandé des armes à Moscou. Brejnev, qui ne savait pas où se trouvait le Salvador et n’était pas un ami des aventures romantiques, n’a pas répondu à la demande. L’ère Khrouchtchev, avec ses changements, ses ouvertures et ses bavures, avait laissé place à une phase de restauration :

« Ils étaient très prudents avec l’Amérique Latine, les souvenirs de la crise des missiles étaient très vivaces, et cela nous a empêchés de mener une véritable politique dans la région qui nous était plus favorable ».

Cependant, il y avait quelques breches. Si la politique de Moscou était fossilisée à l’intérieur, il y avait « une certaine flexibilité » à l’extérieur : « Les Salvadoriens demandaient des missiles sol-air, les mêmes qui, fournis par les Etats-Unis, abattaient nos hélicoptères en Afghanistan, près de notre frontière. Il y avait donc toutes les raisons de les accorder, mais les dirigeants avaient peur, car ils savaient que toute arme de fabrication soviétique entre les mains des ennemis étasuniens dans cette région ferait l’objet d’un phénoménal scandale international ».

Depuis le Département du Renseignement et d’Analyse, Leonov avait joué un rôle brillant dans la phase finale de la guerre du Vietnam. En 1975, Hanoi se prépare à utiliser la quasi-totalité de son armée dans une offensive finale sur le territoire sud-vietnamien qui inquiète beaucoup Moscou.

Le Nord-Vietnam devait être laissé dangereusement sans protection et la seule défense de sa capitale était un bataillon de chars. Moscou craint une répétition de la situation créée en 1950 lors de la guerre de Corée, lorsqu’un débarquement US surprise à l’arrière a coupé la péninsule en deux alors que l’offensive se déroulait au sud. Ce désastre a coûté à l’armée nord-coréenne près de 200 000 prisonniers et a contraint la Chine à intervenir dans le conflit. En 1975, on craignait quelque chose de similaire : un débarquement US à Hai Phong, à l’arrière du Nord-Vietnam et à portée de main de Hanoi. Le Kremlin était prêt à envoyer sa flotte du Pacifique sur place, une manœuvre coûteuse et risquée. La Chine, alors en conflit quasi-ouvert avec l’URSS et rivalisant d’influence avec Moscou auprès du Parti Communiste Vietnamien, soutient sans réserve l’offensive. Le dilemme était soit de risquer une surprise des Etats-Unis comme celle de 1950, soit d’envoyer la flotte dans la zone pour l’empêcher dans une navigation de plus de 3 000 kilomètres au large des côtes chinoises, ce qui comportait le risque de graves frictions avec Pékin.

Le diagnostic de Leonov était que ni politiquement, ni militairement, les Etats-Unis ne pouvaient effectuer un tel débarquement, il n’était donc pas nécessaire d’envoyer la flotte. Moscou donne le feu vert à l’offensive, qui se termine par le retrait complet des Etasuniens du pays. Leonov n’a jamais parlé de cet épisode, mais le prestige qu’il a tiré de cette analyse lui permettra, cinq ans plus tard, de résoudre la délicate demande d’armes du Parti Communiste du Salvador, qui était au point mort. Dans leur fuite précipitée, les Etasuniens ont laissé des centaines de tonnes d’armes au Vietnam. Leonov a personnellement convaincu Brejnev que ces armes étasuniennes étaient idéales pour combattre les intérêts US au Salvador sans la moindre implication soviétique. Un triangle Hanoï-Moscou-Havane est organisé et, peu après, un document du Comité Central du PCUS, sous les rubriques « Urgent » et « Top secret », donne les instructions correspondantes : expédier « 6 080 tonnes d’armes automatiques et de munitions de fabrication occidentale de Hanoï à La Havane, à livrer à nos amis salvadoriens par l’intermédiaire des camarades cubains ». Un deuxième document précisait que le transport devait être effectué dans des avions d’Aeroflot.

Il semble que le souvenir de Víctor Manuel Gutiérrez ait encouragé cette gestion difficile et délicate de Brejnev.

L’amalgame soviétique et l’Amérique Latine

L’Amérique Latine a politisé Leonov et en a fait un communiste dans une atmosphère d’authenticité et dans un univers éthique qui n’existait pas en URSS. « Pour moi, le communisme n’était pas l’idéologie officielle apprise dans les instituts du marxisme-léninisme ; je l’ai appris des communistes d’Amérique Latine, où adhérer au parti équivalait presque à une condamnation à mort », a-t-il déclaré un jour. Lorsqu’on l’interroge sur la substance de son « communisme », Leonov cite l’Évangile et se réfère à l’essence du christianisme, ce qui est très inhabituel en URSS. De l’autre côté de l’Atlantique, l’officier du KGB a trouvé des idéaux pour remplacer ce qui, dans son pays, était une coquille vide, une façade soutenant les intérêts de l’État et dissimulant, surtout pour l’observateur aveuglé par les doctrines de gauche, la tradition locale de despotisme. Ces idéaux, la lutte des pauvres et des opprimés, leurs vérités et leur droiture, étaient liés à son pays en plusieurs points. La première était l’idéologie « nationale » du KGB, un appareil belliqueux défendant les intérêts de l’URSS avec une idéologie patriotique, traditionnelle et de droite, du point de vue de ses présupposés philosophiques. Vue d’Amérique Latine, cette idéologie nationale russe, dont l’internationalisme officiel n’était que l’écho atténué de la tradition intégratrice, universaliste et croisée du christianisme russe, était le principal contrepoids à l’influence dominante des États-Unis dans la région. Leonov a vécu entre ce communisme idéal et ce service.

La géopolitique se chargeait de marier les deux, et lorsque des contradictions apparaissaient, il essayait de les résoudre de manière à ce que sa carrière n’entrave pas ses convictions. Il va sans dire que Leonov était donc une exception, l’un des rares hommes de gauche, au sens occidental du terme, que l’on pouvait trouver dans l’URSS de l’ère Brejnev, une personnalité absolument atypique non seulement dans la société soviétique dépolitisée et conformiste de l’époque, mais aussi dans les rangs d’une fonction publique moralement corrompue et professionnellement inefficace, et certainement dans le KGB, avec son esprit de corps particulier et son fondamentalisme bureaucratique national élitiste.

Leonov met en garde Fidel Castro contre les dangers de mettre tous les œufs de Cuba dans le panier de l’URSS.

« Je connaissais bien la complexité des interrelations dans les pays socialistes, je savais que cela pouvait changer rapidement. Nous avions connu le brusque changement d’attitude avec la Chine, avec l’Albanie, le rétablissement de la cordialité avec la Yougoslavie après dix ans d’hostilité agressive, y compris des menaces d’assassinat, le tout sans raison apparente. Je connaissais aussi le caractère de Fidel, que je respecte profondément ; un tempérament indomptable qui n’allait jamais être un satellite docile. Dans des circonstances spécifiques, la réaction du camp socialiste à l’égard d’un tel dirigeant pourrait conduire à l’isolement, un pays comme Cuba ne peut être à la merci de tels caprices car ils lui seraient fatals, et je le lui ai fait savoir. Il a eu tort de compter sur nous dans les relations à long terme, fuyant le feu qu’étaient les Etasuniens, il est tombé dans nos braises ».

Leonov estime que Castro a eu des occasions de diversifier ses relations et ses soutiens, notamment dans le tiers-monde : « Nous avons gâché sa position, à mon avis pleinement méritée, de leader du tiers-monde, notre intervention en Afghanistan a pratiquement coïncidé avec sa direction du Mouvement des non-alignés et l’a dévaluée ».

Dans l’URSS grise des années 1970 et de la première moitié des années 1980, Leonov se considérait comme un « démocrate radical », un concept qui allait prendre une toute autre signification avec la Perestroïka. Il voulait des réformes, voyait le pays aller à vau-l’eau et ne cachait pas son opinion sur l’incompétence et l’irresponsabilité de ses dirigeants. En 1979, il a prononcé un discours mémorable à l’Ecole de Renseignement du KGB. Dans un livre sur l’histoire du KGB écrit dans l’orbite du MI5 britannique, Oleg Gordiyevskii, transfuge du KGB, considère ce discours comme « clé » et souligne ses propositions politiques. En réalité, l’aspect extraordinaire de ce discours, qui a eu un tel impact sur le monde des services secrets soviétiques, était autre chose : ses idées simples et transparentes.

« J’avais un grand amour pour l’Amérique Latine, mais je connaissais beaucoup de nos officiers qui détestaient les pays dans lesquels ils travaillaient. À cette occasion, j’ai dit que nous devions avoir une relation affectueuse avec les pays dans lesquels (les espions) étaient affectés, que nous ne devions jamais avoir un sentiment de supériorité, qu’il soit raciste, social ou intellectuel, envers les habitants de ces pays, que nous devions prendre leurs habitants tels qu’ils étaient, comprendre leurs points de vue, leur façon de voir les choses, étudier leur culture et leur histoire. En ce qui concerne les chefs, j’ai souligné la nécessité et l’importance de dire la vérité, sans s’accommoder des souhaits des supérieurs qui veulent souvent que vous confirmiez leur point de vue par vos informations. J’ai dit qu’il faut avoir le courage civique de faire son devoir professionnel, de dire la vérité, d’être professionnel jusqu’au bout, jusqu’à sacrifier, ou du moins risquer, sa carrière, si nécessaire ».

Le régime qui était aux abois

Dans aucune administration bureaucratique, et encore moins dans celle de Brejnev, cette philosophie ne pouvait avoir d’avenir, mais cela n’a pas nui à Leonov : non seulement il est resté dans sa carrière, mais il est monté au sommet du KGB. L’une des raisons de cette situation, selon Leonov, était la personnalité de son commandant suprême, Yuri Andropov. Le président du KGB (1967/1982), « partageait cette philosophie, les conversations dans son bureau étaient toujours directes, sans orchestre, les discussions avaient lieu », peut-être parce qu’un service secret « avec orchestre » n’était plus efficace. En Amérique Latine, Leonov a tout fait. Il s’est rendu une fois au Pérou de Velasco Alvarado en tant que « correspondant » de l’agence Novosti. A son hôtel à Lima, il a reçu des appels téléphoniques menaçants dans un russe impeccable, signe certain qu’il avait été repéré. Il s’est immédiatement plaint à l’un des chefs des services secrets péruviens : « mais ce n’est pas nous chico, ce sont les gringos ! », a répondu l’homme. Au Panama, il négocie des accords de pêche et se lie d’amitié avec Omar Torrijos, qui le captive, ainsi qu’avec Graham Greene et García Márquez. Au Mexique, il rencontre Lee Oswald, lorsqu’il se rend à l’ambassade soviétique, tremblant et poursuivi par la CIA, pour demander à résider en URSS, peu avant l’assassinat du président Kennedy.

Leonov a probablement fait beaucoup d’autres choses qu’il ne raconte pas pour des raisons évidentes, mais tout ce travail, tous ces efforts minutieux, ces rapports, ces enquêtes et ces recrutements, se sont heurtés à un régime qui n’était plus en mesure de faire face. En 1979, l’expliquer aux sandinistes, triomphants et déjà assiégés, qui regardaient les pays de l’Est avec des espoirs naïfs, n’était pas facile.

Surprise Sandiniste

Lorsque Leonov arrive à Managua quelques jours après la victoire contre Somoza, les jeunes dirigeants sandinistes ne savent pas encore que l’URSS est épuisée, que l’internationalisme prolétarien est mort et que les pays socialistes d’Europe de l’Est ne veulent entretenir des relations que sur une base strictement commerciale.

Fasciné par le sandinisme et les perspectives qu’il ouvre dans la région, le désormais général du KGB avertit les Nicaraguayens de ne pas attendre grand-chose de Moscou et prépare soigneusement un rapport recommandant vivement une assistance immédiate à Managua. Les directives générales d’Andropov consistaient à rechercher des alliés principalement parmi les petits pays qui avaient une grande valeur stratégique pour Moscou et ne nécessitaient pas de grandes dépenses. Avec ses quatre millions d’habitants et sa situation géographique, le Nicaragua était un tel pays. Il avait besoin d’une aide militaire et d’un demi-million de tonne de pétrole par an, soit 0,1 % de la production de pétrole brut de l’URSS à l’époque. Le projet était que chaque pays du bloc socialiste cède un petit quota de pétrole soviétique au Nicaragua, mais l’expérience des « actions internationalistes communes » au sein du bloc a été douloureuse. « Chaque pays avait sa propre température, la RDA était la plus réactive, suivie de la Bulgarie, puis de la Tchécoslovaquie. La Pologne et la Hongrie étaient toujours en queue de peloton, et les relations avec la Roumanie étaient si difficiles qu’elles ne comptaient même pas ».

Alors que le rapport circule à Moscou d’un bureau à l’autre et qu’un temps précieux est perdu, le Kremlin envoie son premier ambassadeur au Nicaragua. Il est descendu de l’avion complètement ivre, ne pouvait pas se tenir sur ses jambes et, incapable de résister à l’épreuve du protocole, a dû être envoyé directement à l’hôtel. Les dirigeants nicaraguayens étaient furieux, et Leonov a dû user de toute sa persuasion pour les dissuader d’envoyer une note officielle de protestation à Moscou. Le pire de l’ambassadeur n’était pas qu’il était ivre, mais qu’il était un diplomate de carrière, sans lien avec le Comité Central du PCUS, c’est-à-dire un homme de peu de poids, sans influence. Cela signifie que Moscou a attribué la même valeur au Nicaragua qu’au Gabon, par dire. Pour éviter un scandale et ne pas aggraver l’hostilité entre le ministère des affaires étrangères et le KGB, Leonov envoie un rapport sur l’ivresse du diplomate à Andropov, qui le transmet confidentiellement à Andrei Gromyko. L’information se répandit rapidement au sein du ministère, qui était alors un bastion d’admirateurs secrets des États-Unis et de leur mode de vie, et la conséquence fut que le Nicaragua « devint un pays indésirable pour notre diplomatie ».

« Bien que les congrès du parti aient formellement approuvé les déclarations obligatoires de soutien aux mouvements de libération nationale, nos dirigeants n’avaient aucune conception stratégique et politique de l’intervention en Amérique Latine et dans le tiers monde en général, l’espionnage n’avait pas de directives concrètes, nous recherchions nous-mêmes le front de travail et élaborions les programmes ».

« Ce travail a fini par convaincre les dirigeants du KGB que l’Amérique Latine offrait notre base la plus favorable, avec ses forts sentiments anti-gringo et le faible niveau de propagande anti-soviétique que les États-Unis diffusaient systématiquement dans les médias.

Grâce à cette conquête du KGB par ses professionnels latinoaméricains, grâce aussi à l’antisoviétisme agressif du premier mandat présidentiel de Ronald Reagan, et malgré l’énorme disproportion des ressources économiques allouées, les services secrets soviétiques ont remporté leur plus grande victoire sur la CIA dans les années 1980 : le recrutement d’Aldrich Ames.

« Kolokol » et García Márquez

Leonov ne parle pas d’Ames, et de tant d’autres choses, mais c’est certainement lui qui a recruté l’officier le plus haut placé de la CIA (chef du département de contre-espionnage de la section URSS/Europe de l’Est) parmi ceux qui ont travaillé pour Moscou tout au long de l’histoire de l’Agence. Son arrestation en février 1994 a été décrite comme une « affaire très sérieuse » par le président de l’époque, Bill Clinton. Ames avait eu accès aux opérations les plus secrètes de la CIA. Oleg Gordiyevskii, transfuge du KGB, qui a été interrogé par Ames alors qu’il était encore actif en tant que principale « taupe » britannique à la Loubianka, a déclaré que 75 % des informations qu’il transmettait à l’Ouest étaient renvoyées à Moscou par Ames. L’arrestation d’Ames a entraîné le gel des activités clandestines de la CIA en Russie pendant un an ou plus, selon les experts. Les responsables de l’Agence ont déclaré qu’il faudrait environ dix ans pour réparer les dégâts de l’affaire.

Sous le pseudonyme russe de kolokol (cloche), Ames a commencé à transmettre des informations au KGB en 1985. Deux ans auparavant, Leonov avait été nommé directeur adjoint de la première direction principale : il était responsable de toutes les opérations du KGB en Amérique du Nord et du Sud.

PNG - 459.6 ko
Leonov avec García Márquez au Kremlin.
La photo qui a mystérieusement disparu.

De nombreux éléments indiquent que le recrutement d’Ames était d’origine latinoaméricaine. L’agent de la CIA rencontrait ses liaisons soviétiques dans des villes d’Amérique Latine telles que Bogota et Caracas (également en Europe, à Vienne et à Rome). Sa femme, María del Rosario Casas, également impliquée dans le trafic d’informations, était colombienne et avait déjà, dans les années 1970, des amis communs avec Leonov, dont l’écrivain colombien Gabriel García Marquez. Lors d’une visite à Moscou, Leonov et un professeur de l’Institut des Relations Internationales ont emmené García Marquez visiter le Kremlin.

À la fin de cette visite, le professeur a pris une photo de groupe. Pendant plusieurs années, cette photo, sur laquelle figurent lui-même, García Marquez et Leonov, est restée dans le salon. Mais un jour, à peu près au moment où Ames a été recruté, la photo a mystérieusement disparu de la maison du professeur. Il ne l’a jamais revue.

Technologie et diagnostics

Avec sa « guerre des étoiles », la campagne pacifiste en Europe et son maccarthysme verbal, le premier mandat de Reagan a ravivé de vieux fantômes et choqué de nombreuses consciences de gauche, sans parler de la possibilité qu’Ames travaille pour de l’argent, la version officielle de la CIA et en même temps la plus commode pour tout service secret.

Selon Leonov, dans la lutte du KGB contre la CIA, son organisation a obtenu des résultats meilleurs et même incomparablement meilleurs, compte tenu de l’énorme différence de moyens économiques entre les deux parties dans le domaine du diagnostic :

« Ils nous ont été supérieurs dans la préparation technique et matérielle, dans l’organisation et dans la persévérance pour atteindre les objectifs proposés, mais inférieurs dans la précision analytique et dans le choix des instruments d’intervention les plus appropriés aux situations concrètes ».

L’agressivité des États-Unis à l’égard du petit Nicaragua, l’insistance à courte vue de leur presse à souligner le danger de prétendues bases aériennes de l’URSS dans ce pays d’Amérique Centrale, ou les campagnes qui ont conduit au minage de ses ports, alors qu’il était évident pour tout professionnel que Moscou n’avait aucune intention de menacer les États-Unis depuis le Nicaragua, sont un mystère pour Leonov. Dans la première moitié des années 1970, les gaffes de Washington en Indochine ont stupéfié la Lubyanka . Au cours de l’hiver 1978-1979, l’insistance de Washington à soutenir le Shah en Iran dont le trône vacillait clairement était considérée comme suicidaire. Les Etasuniens, qui contrôlent l’armée et les services secrets du Shah et maintiennent des milliers d’observateurs et de spécialistes dans le pays, semblent être les seuls à ne pas se rendre compte de ce qui se passe.

Il en a été de même pour le débarquement de la baie des Cochons à Cuba en 1961, signe évident que Washington ignorait l’ampleur et les racines de la révolution cubaine. « Nous étions souvent à court d’informations empiriques, mais nous n’avons jamais eu de difficultés dans nos diagnostics ».

Moscou a été techniquement victorieuxdans la « guerre des ambassades », le cumul des ruses pour introduire des dispositifs d’écoute dans les sièges diplomatiques de son adversaire, bien que l’écrasante domination occidentale de la propagande ait réduit les bénéfices de cette victoire à presque une question interne de prestige dans le bras de fer entre les services secrets. Les Soviétiques ont trouvé beaucoup de microphones, avec une grande variété de systèmes dans leur ambassade à Washington.

« Nous avons localisé d’authentiques œuvres d’art, des fils d’argent microscopiques installés à l’intérieur des conduites d’eau, nous avons présenté tout cela lors d’une conférence de presse à Washington, c’était le scandale d’un jour, dans les 24 heures ils ont donné à la presse la directive d’oublier tout cela ».

À l’ambassade des États-Unis à Moscou, la CIA savait qu’il y avait « quelque chose », mais ne l’a jamais découvert. Le nouveau bâtiment de huit étages, construit par les Russes à la fin des années 1970, est resté inhabité pendant vingt ans, jusqu’à son inauguration en mai 2000. Le scandale a duré des années dans la presse. M. Leonov estime que si l’ambassade de l’URSS à Washington avait accidentellement pris feu et que ses locataires avaient empêché les pompiers étasuniens d’entrer dans le bâtiment pour éteindre l’incendie, le scandale aurait été énorme. C’est précisément ce qui s’est passé dans le bâtiment central de l’ambassade des États-Unis à Moscou, à l’étage où sont installés les dispositifs d’écoute et de détection sophistiqués, dont le fonctionnement a été détecté par le KGB grâce aux énormes fluctuations de la consommation électrique, et il n’y a pas eu de scandale.

« Les Etasuniens sont devenus fous en cherchant des microphones dans le nouveau bâtiment de Moscou, ils ont envoyé des équipes techniques spéciales, ils étaient méfiants, mais ils n’ont rien trouvé parce que ce que nous avions mis en place était un système spécial intégré dans l’architecture même du bâtiment, les poutres d’acier étaient comme des antennes gigantesques et pouvaient être utilisées comme des écoutes en activant les systèmes de l’intérieur avec peu d’installation.

Le secret a été révélé publiquement aux USA par Vadim Bakatin, le dernier président du KGB, immédiatement après la tentative de coup d’État d’août 1991, qui a remis les plans et les explications techniques de l’énigme aux Etasuniens. Dans le domaine de l’espionnage scientifique, la concurrence a été rude.

« Nous étions égaux et même supérieurs dans le domaine de la recherche scientifique fondamentale, ils étaient en avance sur nous dans la technologie, dans les applications pratiques, donc nous leur volions la technologie et ils nous volaient les idées ».

« Dans cette dialectique, les Etasuniens ont été cohérents jusqu’au bout : en ce qui concerne les délégations et les visites, ils ont encouragé les contacts entre les scientifiques des deux pays pour essayer d’en extraire le plus de connaissances et d’idées possibles, mais ils n’ont jamais montré leurs laboratoires ».

« De nos délégations scientifiques, ils ont toujours refusé l’entrée aux États-Unis aux spécialistes de la technologie, aux praticiens, et ont accueilli les scientifiques à bras ouverts. Nous avions l’habitude de faire l’inverse, jusqu’à ce que Gorbatchev commence à détruire cet équilibre unilatéralement, car ils continuent à faire de même. En 1991, alors qu’il est déjà lieutenant général, Leonov est nommé à la tête de la direction analytique du KGB, le « cerveau » de l’énorme structure de sécurité de l’État. Depuis 1985, et même avant, l’influence du KGB a fortement diminué, dit-il. « Son rôle a été surestimé en Occident », dit-il. Ses analyses n’ont pas été prises en compte par les dirigeants du pays : « J’ai écrit plus de cinquante analyses expliquant que la Russie ne recevrait jamais d’aide économique réelle de la part de l’Occident, ce qui est maintenant clair pour tout observateur sérieux, mais les politiciens n’ont pas écouté ».

Epitaphe d’une grande puissance

Lorsque j’ai demandé au lieutenant général quelles étaient les raisons du déclin de l’URSS et de son effondrement, l’analyste en chef du KGB a répondu en citant trois raisons principales :

« L’URSS et sa population ont été victimes du faible niveau de ses hommes politiques, résultat de soixante-dix ans de régime dictatorial. Notre système ne filtrait vers le sommet que des crapules, et fermait la voie à toutes les personnes droites et responsables. Les dirigeants communistes professionnels, ceux qui vivaient de l’exploitation de l’idéologie, de la classe dirigeante, étaient trop maladroits pour comprendre la nécessité des réformes, ils faisaient passer les intérêts du groupe avant les intérêts nationaux. Cela a conduit à l’échec des tentatives de réforme au cours des années 1960. Andropov était fait d’un bois différent, c’était un homme d’État de grande envergure, mais, d’abord par manque de pouvoir, puis par manque de temps, il n’a pas pu développer une réforme.

« Tout cela n’a rien à voir avec le socialisme : vous aviez plus de « socialisme » dans vos pays que nous. Si ils avaient jeté Brejnev dehors en 1977 comme ils l’ont fait avec Khrouchtchev en 1964, ils auraient gagné du temps pour les réformes ».

« Les réformateurs russes n’étaient ni des « démocrates » ni des réformateurs. Je les ai appelés « communistoïdes ».
Les « communistoides » comptaient sur l’Occident pour atteindre leurs objectifs, et le rêve historique de l’Occident était la destruction de ce pays ».)]

Il était inévitable que ce général hétérodoxe et nullement représentatif, l’un des rares Russes de sa génération à continuer à raisonner en termes de socialisme authentique, soit interrogé sur l’épitaphe qu’il donnerait à ses longues années de ténacité au service de ce « bastion de la paix ». Leonov répondit par une citation de Simón Bolívar sur l’indépendance de l’Amérique Latine : « Ceux qui ont lutté pour elle, ont labouré dans la mer ». Comme la proue du navire italien qui a quitté Gênes en ce lumineux matin de mai 1953.

Rafel Poch de Feliu* pour son blog personnel

Photos : archives de l’auteur.

Titre original : « Nikolai Leónov al servicio del Estado soviético »

Rafael Poch de Feliu. Catalogne, le 7 mai 2022

* Rafael Poch de Feliu a été durant plus de vingt ans correspondant de « La Vanguardia » à Moscou à Pékin et à Paris. Avant il a étudié l’Histoire contemporaine à Barcelone et à Berlin-Ouest, il a été correspondant en Espagne du « Die Tageszeitung », rédacteur de l’agence allemande de presse « DPA » à Hambourg et correspondant itinérant en Europe de l’Est (1983 à 1987). Blog personnel. Auteur de : « La Gran Transición. Rusia 1985-2002 » ; « La quinta Alemania. Un modelo hacia el fracaso europeo » y de « Entender la Rusia de Putin. De la humiliación al restablecimiento ». Blogs : Diario de París ; Diario de Berlín (2008-2014) ; Diario de Pekín (2002-2008) ; Diario de Moscú (2000-2002) ; Cuaderno Mongol

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diaspora par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo de la Diàspora. Catalunya, le 14 mai 2022

Retour en haut de la page

El Correo

|

Patte blanche

|

Plan du site

| |

création réalisation : visual-id