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2 février 2006

« Loi de l’Exil »
Alicia Bonet-Krueger

par Alicia Bonet-Krueger

 

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Texte lu au Sénat argentin le jour du débat sur la "Loi de l’Exil"

"Loi de l’exile"

Aujourd’hui 24 mars 2005 (24 mars 1976 coup d’état militaire), en cette date qui a marqué l’histoire argentine et l’histoire personnelle de toute une génération, je vous écris ces lignes.

Elles ont été écrites dans le besoin impérieux de dire publiquement et sans tabous ce qu’est l’exil. Pour que tous ceux qui travaillent actuellement sur la loi de l’exil sachent quelle est la portée du travail qu’ils font, puisque c’est la première tentative sérieuse de rétablir une continuité dans l’histoire argentine en incorporant à cette histoire une génération qui pour des diverses raisons et avec des moyens très divers a dû quitter le pays.

Aujourd’hui presque 30 ans se sont écoulées et nous faisons des démarches actuellement qui doivent servir à démontrer que nous étions obligés de nous exiler. Ainsi, nous avons été amenés à nous réunir avec les d’autres exilés politiques, à parler, à revivre les premiers moments de notre exil et une grande émotion s’est emparée de nous, nous a envahi ; on a pleuré en se racontant des « détails » que nous ne connaissions pas les uns au sujet des autres.

Toutes les émotions, la souffrance liée à toutes les pertes, à toutes les ruptures, à toutes les blessures physiques et psychiques, nous les avions laissées de côté ; nous les avions vécues dans la plus grande intimité, sans avoir pu extérioriser nos sentiments, pas même avec les personnes les plus proches de nos vies.

Personne n’aurait eu l’idée de parler de soi et de ses problèmes existentiels alors que nous avions laissé derrière nous, les camarades, les amis, la famille dévorés par les monstres de la dictature.

Nous étions vivants, sans savoir ni pourquoi, ni comment. Le caractère surprenant d’avoir survécu nous a caché la dimension du simple être humain.

Je vais vous raconter quelques extraits de mon histoire, vous les multiplierez par 1 million et les adapterez à la situation de chaque exilé.

Le 22 août 1972 mon mari a été tué à Trelew. Plus tard, nous avons commencé à vivre dans la clandestinité à partir de 1974 quand les 3 A (police parallèle) de Isabel Péron et de Lopez Rega nous recherchaient.

Nous étions une famille, j’avais eu deux enfants avec Ruben et je m’étais remariée et durant cette période de clandestinité j’avais eu une fille. Nous avons changé de noms, de maisons et nous avons changé les enfants d’école et pendant que nous militions, nous étions aux aguets, attentifs à tout et nous ne savons toujours pas comment, ni pourquoi le monstre de la répression n’est pas arrivé à notre porte.

Le 20 juin 1977, lors d’une de ces représentations que l’on organise pour les fêtes nationales dans les écoles à l’occasion de la journée du drapeau argentin, je suis allée voir mes enfants danser la chacarera (Danse folklorique) avec des foulards bleus et blancs….

Ce jour-là, la directrice de l’école informait les parents qu’à partir de la semaine suivante la police allait venir dans les écoles pour délivrer les cartes d’identité aux mineurs et qu’il fallait préparer les actes de naissance, les livrets de famille, etc.

Etant de plus en plus difficile de se faire faire des faux papiers, le cercle se refermait et nous ne pouvions demander de l’aide ni à la famille, ni aux amis, ni aux collègues, ni aux voisins, parce qu’on pouvait les compromettre et leur faire subir le même sort que nous.

A cette époque les organisations révolutionnaires avaient décidé de faire sortir le maximum de militants du pays. Nous avions rendez-vous à Rio de Janeiro, le mot d’ordre était de vendre en une semaine tous nos biens afin de permettre à d’autres camarades de sortir avec l’argent ramassée. Tout devait être fait sans se faire remarquer, discrètement, sans que personne ne se rende compte que nous étions en train de partir ….pour toujours.

Nous avons voyagé le 7 juillet, pendant les vacances d’hiver et nous nous sommes transformés en « touristes » sans valise. Nous avons tout laissé, nous avons tout perdu, nous avons fermé la porte et nous avons commencé à marcher sans savoir si nous allions atteindre le coin de la rue, l’aéroport, la frontière, le Brésil, et Rio de Janeiro, où nous n’avions pas la moindre idée de ce qui nous attendait.

L’exil a commencé à ce moment là. Dans quelques lignes que j’avais écrit pour moi à ce moment là je le comparais à un séisme, lorsque la terre tremble, s’ouvre, que tout tombe et qu’il faut s’éloigner rapidement avant qu’il n’y ait un autre mouvement, et que non seulement il est impossible de revenir en arrière, mais qu’on ne peut même pas se retourner, on ne peut qu’avancer.

C’est durant ce voyage, en arrivant au Brésil, que j’ai dit à mes enfants que nous ne savions pas quand nous reviendrions.

Ma fille s’est mise à pleurer parce qu’elle voulait le cahier avec les devoirs que lui avait donnés sa maîtresse … Cela faisait déjà un bon bout de temps que nous inventions des histoires à la manière de Maria Elena Walsh pour nous aider à « vivre ».

Nous, nous sommes arrivés au rendez-vous à Rio, d’autres ont été attrapés par les mailles de la répression du Plan Condor pendant qu’ils voyageaient, ou en traversant les frontières, ou au Brésil. Il y a eu des morts aux portes des ambassades, des enlèvements d’argentins qui venaient d’arriver au Brésil. Les services brésiliens les promenaient dans leurs Volkswagen et les obligeaient à signaler les maisons des camarades. Nous nous sommes rendus compte du danger que nous courrions. Quelques ambassades ont ouvert leurs portes et ont accueilli des camarades dans des pays latino-américains : Pérou, Mexique, Venezuela, Cuba, etc…

D’autres camarades cherchaient à savoir, s’ils avaient de la famille espagnole, italienne ou allemande, ces pays donnaient la nationalité selon le droit du sang, ils demandaient qu’on leur envoie des actes de naissance ; d’autres ont pu sortir avec l’aide de l’ambassade d’Israël en application de la loi Juive de protection à tout juif persécuté ; d’autres ont été pris en charge par les ambassades de Suède et de Suisse, car ils étaient très malades, abîmés par la torture ; d’autres sont sortis du pays avec des vrais ou des faux passeports ; d’autres se sont cachés dans les rues du Brésil, ou terrés dans les tréfonds de l’Argentine en attendant que passe l’orage.

Nous nous sommes aperçus un après-midi, une vingtaine de jours après notre arrivée à Rio, qu’il y avait une Volkswagen avec des types armés en bas de l’appartement que nous avions loué en tant que « touristes ». Nous avons alors téléphoné aux Nations Unies pour expliquer notre situation : nous étions avec trois enfants et personne au monde ne savait où nous étions (c’était ça notre terreur, non pas d’être tués, mais de ne pas savoir ce que deviendraient nos enfants seuls au Brésil).

La personne du secrétariat des Nations Unies nous dit qu’il était 18h et que les bureaux étaient fermés, qu’elle prenait nos coordonnées et nous donnait rendez-vous le lendemain à 9h, si nous n’étions pas au rendez-vous, ils sauraient qu’il s’était passé quelque chose et qu’ils entameraient alors les recherches. Et nous avons fait ainsi, ce fut une nuit encore plus longue que toutes celles que nous avions vécu en Argentine…

Le lendemain nous sommes arrivés à 9 h et nous avons commencé les démarches pour demander l’asile politique. Mon fils qui avait 10 ans et était rodé aux consignes de la clandestinité, m’emmena sur le côté du comptoir où je remplissais les papiers et me dit à voix basse : « Maman, tu es folle ? Qu’est ce qui te prend de leur donner nos vrais noms … »

C’est ça l’exil, c’est sortir pour manger et ne pas savoir quoi donner à manger à nos enfants, non seulement pour des problèmes d’argent, mais parce que tout est tellement différent. L’exil est fait de toutes ces petites choses quotidiennes que vous ne trouvez pas, comme par exemple « el Mejoralito » (petite aspirine pour enfants), « las Curitas » (les pansements), « el chupete Dulcito » (la tétine à la confiture de lait), les seuls remèdes magiques qui calment tous les bobos de nos enfants.

Sous la responsabilité des Nations Unies, nous avions en quelque sorte une « immunité presque diplomatique ». Ils s’occupaient de chercher un pays ayant signé la charte d’accueil des réfugiés qui accepterait notre dossier. Mais notre « immunité biologique et psychique », c’est elle qui souffrait dans le secret le plus absolu. Et ce pendant les longues années d’exil.

Dans mon cas, l’immunité à lâché et je me suis trouvée malade opérée, hospitalisée pendant un mois à l’Institut du cancer de Rio (personne ne l’a su, je n’étais plus nulle part, je ne comprenais rien, ni au portugais, ni à ce qui m’arrivait).

Mon mari s’occupait des trois enfants, d’aller toucher les allocations pour vivre, de faire avancer notre dossier aux Nations Unies.

Quand j’ai pu sortir de l’hôpital, nous avons atterri en France. Dans d’autres avions venaient des camarades prisonniers expulsés du pays qui ne savaient pas où ils atterrissaient, ils ne savaient même pas s’ils étaient en liberté.

Quelque soit le pays où nous soyons arrivés, dans chaque lieu nous avons dû déchiffrer des codes sociaux inconnus en langue étrangère et nous l’avons fait sans perdre de temps, il fallait apprendre dans l’urgence, oublier ses inhibitions, sa timidité, les difficultés et s’intégrer immédiatement.

Le manque de moyens économiques, de biens matériels, les difficultés administratives, notre lutte difficile et quotidienne, nous ne la montrions à personne, nous devions être à la hauteur de ce que nous étions, des combattants de grandes causes.

D’un coup, nous apprenions que nous étions latino-américains, que tous nous associaient aux chiliens et à Pinochet. Nous sommes devenus pédagogues, nous avons expliqué la géographie d’Amérique du Sud, qu’il existait, outre l’expérience extraordinaire d’Allende et le drame vécu par les chiliens depuis Pinochet, une dictature féroce en Argentine avec des noms de généraux non connus en Europe, nous avons expliqué la répression, la persécution, les camps de concentration, les prisonniers politiques, les 30 000 disparus, les milliers de personnes qui vivaient cet enfer, et nous avons parlé avec pudeur des bébés volés par les militaires et de la torture.

Nous avons montré au monde que le combat des Mères de la Place de Mai était un exemple majeur de courage et de lutte en Argentine.

En même temps nous continuions à dénoncer, essayer de résoudre « la question argentine ». C’était notre manière de nous démontrer que nous étions toujours vivants, malgré tout. Nous étions si occupés à continuer « de militer » que lorsque Alfonsín est arrivé au pouvoir en 1983, alors que nous fêtions l’évènement avec les drapeaux bleus et blancs, une camarade me dit discrètement : « Alicia, je me sens comme si on m’avait virée du boulot, qu’est ce que je vais faire maintenant ? »

C’est ça l’exil, passer son temps à chercher un « sens à sa vie ».

En revendiquant nos luttes nous avons reçu la solidarité d’européens qui avaient échappé aux camps de concentration nazis, au franquisme et à d’autres dictatures. Dans chaque pays il y eut beaucoup de solidarité. Ce qui n’exclut pas que 30 ans après, on nous demande toujours d’où nous vient cet accent, on passe notre temps à présenter l’Argentine, son histoire, sa géographie et à parler de Maradona et de football.

Toutes nos maisons sont des petits musées argentins, où l’on écoute le tango, le folklore, où l’on mange de la confiture de lait, des empanadas et des petites grillades interdites au balcon (jusqu’à ce qu’un voisin appelle la police ou les pompiers…) et nous n’avons jamais fini de faire comprendre aux gens que le maté n’est pas une drogue.

Cette touche d’humour c’est l’esprit avec lequel nous vivons, pour pouvoir tout seuls faire face à tout ce qui nous fait souffrir : nous nous séparons, nous divorçons, nous tombons amoureux, malades ; et vous, argentins restés, vous nous manquez. Nous étions passés du statut d’individus avec des trajectoires professionnelles, politiques et sociales à celui d’analphabètes anonymes ; mais malgré ça nous étions entiers.

C’est ainsi qu’ont grandi nos enfants, j’ai eu un quatrième enfant un an après notre arrivée en France. J’ai accouché d’un apatride, jusqu’à ce qu’il soit reconnu français et maintenant avec les lois sur l’exil, argentin.

Enfants qui regardaient avec un étonnement muet leurs parents travailler dans des emplois qu’ils n’avaient jamais exercés auparavant, qui écoutaient leurs difficultés à s’exprimer et écrire dans des langues qu’ils maîtrisaient,eux ; et quand ils ont grandi, ils ont demandé des explications : comment nous, parents qui aimons nos enfants, avons-nous pu risquer nos vies et les leurs ? Nous leur avons parlé de nos idéaux de construire une société plus juste et meilleure. Certains n’ont pas été convaincus.

Tous ces enfants continuent à construire leurs personnalités, leurs histoires dans d’autres cultures et ils ont dû trouver tous seuls leur équilibre avec des parents qui vivaient dans une schizophrénie permanente.

Nous vivions dans le pays de l’exil en faisant comme si c’était définitif et nous voulions tous que cela soit provisoire, nous passions notre temps à imaginer des projets - que quelques uns ont pu concrétiser - de retour au pays.

Nous nous sommes imprégnés de nouvelles cultures, mais jamais au point de ne plus laisser d’espace à la comparaison nostalgique avec notre paradis perdu. Notre schizophrénie nous a conduit à rêver en français ou dans une autre langue que celle du garçon qui vivait au coin de notre rue à Flores.

Nous passons notre temps à nous raconter des anecdotes de notre histoire, nous faisons des arbres généalogiques, et tout d’un coup, lorsque nos petits enfants viennent vers nous, nos yeux s’emplissent de larmes cachées, que nous gardions depuis des années et nous ne pouvons parler de nos parents, de nos frères, de notre famille, de nos amis qui sont morts là-bas sans qu’on puisse se sentir à leur côté.

Le fait d’être « seuls » et « loin » nous a entraîné vers des chaos intérieurs, nous sommes devenus plus « fous », plus « hypocondriaques », nous sommes quasiment tous allergiques à des fleurs et arbres magnifiquement étrangers, et beaucoup n’ont pas survécu à la survie.

Nous nous sommes découverts des talents, des compétences, des défauts, des qualités que nous ne connaissions pas. Ceci est la richesse que nous a apportée l’exil, personne n’est devenu millionnaire en vivant dans un pays développé, mais nous avons appris de nouvelles langues, vu des paysages magnifiques, découvert d’autres cultures, d’autres saveurs et odeurs.

Nous nous sommes aperçu peu à peu que nous n’étions pas immortels, ni surhommes. Nous avons commencé à accorder de l’importance à chaque geste, chaque mot, à la vie « ordinaire ». Nous avons appris la patience, la tolérance, le respect face à d’autres gens, d’autres idées.

L’exilé politique argentin est respecté, écouté, il a gagné sa place dans chaque pays par la force intérieure qu’il a toujours démontré et par sa fidélité aux valeurs morales fondamentales ; il semblerait que ce respect commence à être aperçu aujourd’hui en Argentine. Il semblerait que cette fois-ci, avec les lois sur l’exil les choses se mettront en place.

Nous ne pourrons jamais récupérer les personnes que nous avons été, ni les maisons que l’on nous a cassées, l’exil produit une blessure totale - profonde - irréversible, tu restes coupé en deux. Par chance, nous avons emmené nos racines dans nos poches, car elles nous permettent de savoir d’où nous venons, parce que c’est d’elles que viennent nos enfants qui aujourd’hui ont donné à nos petits-enfants des prénoms de camarades disparus, belle revanche !

Ils ne nous ont pas fait taire, ils ne nous ont pas tués, aujourd’hui nous transmettons notre histoire dans les cinq continents.

Nous sommes les champions de la résilience (terme en vogue à Paris) qui est la capacité de surmonter les traumatismes et de continuer à construire sa vie. Et maintenant, en Argentine, on nous reconnaît comme « victimes de la dictature et de la répression ». Nous n’aurons plus à nous justifier d’être vivants, d’avoir refait nos vies.

Nous ne serons pas des « touristes » quand nous reviendrons en Argentine. Nous serons argentins entiers n’importe où dans le monde. Quelque soit le nombre de passeports et de nationalités que nous possédons, nous serons une seule et même personne et nous commencerons enfin à faire les deuils interminables.

Je considère que les revendications des lois sur l’exil doivent se concrétiser et qu’il s’agit là d’un travail fondamental et urgent.

Mais il reste un grand chemin à parcourir, celui d’incorporer toute notre diaspora dans la mémoire collective et dans l’histoire argentine.

Il y a eu des milliers de personnes qui sont parties pour ne pas jouer à la roulette russe avec leurs vies, pour ne pas se sentir en danger. Notre mort était annoncée, la leur probable.

Nous ne devons pas oublier les mots du gouverneur de Buenos Aires, le général Manuel Saint-Jean, durant la dictature : « nous allons tuer tous les agents de la subversion, après leurs collaborateurs et sympathisants, ensuite les indifférents et ensuite les timides »

Lui et les autres assassins ont tenu leurs promesses.

C’est pour cela qu’il faut reconnaître qu’il manque dans ce pays une génération parmi les morts, les disparus et les vivants absents. Et à tous il est nécessaire de leur donner la place qui leur correspond dans l’Histoire Argentine.

Puisque nous les vivants absents continuons d’être unis à vous.

ALICIA BONET-KRUEGER
Argentina et exilée
France, 24 mars 2004

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