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5 octobre 2020

Le phallus de cristal

par Sandra Russo *

 

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Elle est très jeune, belle, débrouillarde. Elle est sur le point de terminer ses études de lettres, mais cela ne suffit pas : elle suit des cours de philosophie et dans son temps libre, elle pratique l’acrobatie et le tai-chi. Elle lit beaucoup aussi. Elle peut défendre, complètement ivre, la validité de Spinoza ou de Henry James. Chaque fois que je la vois, elle est habillée comme une petite poupée de gâteau Palermitain, comme une fausse ingénue, car d’ingénue, Lila n’a rien.

Mais avec les hommes, Lila se cache. Ces derniers temps, elle a commencé à se cacher de plus en plus. Je l’ai vue l’autre jour, et elle était heureuse parce qu’elle sortait enfin avec quelqu’un. La seule chose qu’elle parvenait à trouver c’était les « je touche et je pars », des scènes de fin de fête dans lesquelles ceux qui restent sauvent quelque chose du naufrage de la nuit, mais avec la conscience que rien ne commence ni qu’il n’y a d’obligation morale, même, pour préparer un petit déjeuner le matin. Des relations sans importance, répète Lila, c’est ce qu’il faut.

Pourquoi les gamins d’aujourd’hui, contrairement aux gamins de toujours, recherchent-ils ce qui n’est pas important, ce qui leur assurera que rien ne sera soumis au mouvement, que rien de leurs vies premières ne sera changé ? Lila ne le sait pas, mais elle agit en conséquence, et entre amis elle l’avoue ouvertement : « Pour plaire à un mec, la meilleure des stratégies est de faire la conne, ça ne rate pas. Ils adorent les connes ! ». C’est l’une de ses maximes.

Elle est arrivée heureuse et avec des yeux d’amoureuse. Elle sort avec un gars avec lequel ils parlent et discutent, se tiennent compagnie et partagent leurs projets respectifs de travail ou d’étude, ils s’appellent tous les soirs pour savoir comment s’est passé la journée. Presque parfait. Lila ne regrette guère de ne pas avoir couché avec lui.

Ils n’ont pas de relations sexuelles parce que, explique-t-elle, « il ne se sent pas prêt ». Comme Lila fait partie des filles qui, contrairement à leurs mères, soutiennent que la taille compte et beaucoup (et pas pour un problème spécifiquement sexuel : Lila et ses amies sont convaincues que les gars qui ont une bonne taille sont plus sûrs et plus gentlemen). Elle s’était chargée de vérifier dans certains préliminaires que la taille n’était pas le problème. « Là, je me suis calmée. Ce n’est pas la taille, c’est juste le neuro », explique-t-elle. Mais il lui dit, après un mois à se voir très souvent, de « l’attendre ».

Ce que je dis n’est pas une généralité mais un cas qui survient cependant, dans ces replis sociaux qui crachent lentement non seulement des manières de s’habiller mais aussi des manières de se comporter. Lila apporte des nouvelles de quelque chose qui se passe de manière souterraine et qui affleure dans son lit parce que lui n’a pas honte de dire « attendez-moi » ni elle n ’est trop surprise de l’entendre.

Auparavant, le phallus s’appelait pénis et plus tard, on a compris que l’idée du phallus est beaucoup plus vaste. Mais un peu plus tard, il a fallu aussi admettre que non seulement les érections et les anecdotes puissantes entrent dans cette idée de phallus, mais aussi les initiatives, le pouvoir, la volonté, la sécurité, la capacité de séduction, la manipulation plus ou moins consciente du désir. Qui a le phallus aujourd’hui ? Ce garçon qui décide d’attendre pour « se préparer » pour les rapports sexuels ou cette fille qui le traite comme un prince tellement semblable à une princesse ?

Avant, le phallus semblait résumer la force masculine, la force physique et mentale. Mais maintenant, le phallus est en verre. S’il tombe, il se brise. Ils l’ont eux ou elles sans distinction. Et à la rigueur, ni eux ni elles ne sont satisfaits de l’avoir. Eux et elles veulent se défaire du phallus. Personne ne veut être phallique. Lila est l’antipode des femmes qui aiment être au pouvoir. Elle cherche depuis longtemps un homme pour se reposer, pour ... mon Dieu ... se sentir protégée ! Et laisser le sexe pour plus tard semble être un détail, quelque chose d’accessoire, car ce qui compte pour elle, c’est qu’il l’appelle tous les soirs pour voir comment était sa journée. Et Lila, qui bien qu’elle soit très jeune a une expérience considérable, sait que ceux qui l’emmènent au lit d’entrée, disparaissent le lendemain. Ces coups de fils attentionnés, cette considération chevaleresque de ce gamin, lui semble plus importante que des ébats. Et banco.

La confusion entre les sexes appelle à une redéfinition du phallus, ce qui met tout le monde mal à l’aise. Les hommes et les femmes semblent tellement épuisés et effrayés, que tous deux préfèrent passer de l’un à l’autre, et s’abandonner aux initiatives des autres.

Le phallus de cristal est interchangeable, car il n’est ni masculin ni féminin. L’époque, qui exalte l’androgynie affective, offre la possibilité que le phallus n’appartienne, même, à personne, qu’il tombe et se brise et qu’à partir de là, un homme et une femme s’emmêlent dans une relation sans balise ni boussole, libérés tous deux d’avoir à diriger un quelconque orchestre. Les hommes et les femmes sensibles qui reviennent de ces revendications rejettent l’idée « d’être celui qui sait ». Tout le monde est plus à l’aise et détendu dans le « je ne sais pas ce qui m’arrive ».

Le phallus de cristal gît sur le sol, brisé, témoin d’autres types de relations dans lesquelles il aurait été nécessaire. Pas aujourd’hui. Le pouvoir, celui pour lequel les hommes et les femmes se sont battus pendant des années, n’est plus un attribut souhaitable. Et c’est qu’individuellement, les hommes et les femmes sont tellement déconcertés, qu’ils préfèrent se situer là où l’autre leur dit, là où il n’y a pas de règles du jeu ni personne pour les faire respecter, là où il n’y a pas de passion mais un peu de compagnie fiable .

Sandra Russo* pour Página 12

Página 12 . Buenos Aires, le 23 décembre 2006.

*Sandra Russo est journaliste, éditorialiste, auteur et animatrice argentine de diverses émissions de radio et télévision

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diaspora par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo de la Diaspora. Paris le 5 octobre 2020

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