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10 juin 2016

La crise économique, terreau du populisme

 

La combinaison du chômage, des inégalités sociales, de l’immigration et de la défiance des élites favorise les mouvements radicaux. Sociologue de l’économie, Wolfgang Streeck souligne l’impuissance des gouvernements

En Autriche, la moitié des citoyens ont soutenu le candidat de l’extrême-droite Norbert Hofer lors de l’élection présidentielle. En Pologne et en Hongrie, des partis de tendance autoritaire sont au pouvoir. En France, les sondages montrent que Marine Le Pen se qualifiera aisément pour le second tour de l’élection présidentielle de 2017.

En Scandinavie, aux Pays-Bas et en Allemagne, l’extrême droite n’a jamais ratissé aussi large. Aux Etats-Unis, Donald Trump fait jeu égal avec Hillary Clinton dans la course à la Maison-Blanche. En Grande-Bretagne, le parti Ukip pousse le pays à sortir de l’Union européenne. En Suisse, l’Union démocratique du centre domine le paysage politique. En Espagne et en Grèce, l’extrême gauche a mis un terme au bipartisme hérité de la chute des dictatures. Depuis quelques années, le populisme bouleverse le paysage politique des pays occidentaux.

La crise économique qui dure depuis 2008 est-elle à l’origine de ses succès dans les urnes ? Même si elle joue un rôle notable, cette variable ne fournit pas, à elle seule, une explication suffisante. Pour preuve, les performances obtenues par la Suisse, l’Autriche, l’Allemagne et la Suède. Cette thèse est notamment défendue par l’essayiste français Jean-Yves Camus.

D’autres raisons, découlant de la mutation des sociétés occidentales, favorisent la poussée des mouvements radicaux : le déclin idéologique de la gauche et de la droite traditionnelles, la défiance vis-à-vis des élites, la perte des repères culturels, la peur de l’immigration encore aggravée par la vague de réfugiés de confession musulmane.

Autrement dit, le citoyen trouve du réconfort dans la vision homogène et protectionniste des modèles de sociétés véhiculés par les populistes. Dans son ouvrage Du temps acheté, le sociologue de l’économie Wolfgang Streeck constate que « jamais depuis la Seconde Guerre mondiale, nous n’avions vu les gouvernements réunis de l’Occident capitaliste aussi désemparés ». Ces derniers ont désormais remis tous leurs espoirs dans la politique monétaire expansive des banques centrales. Mais, pour l’instant, celle-ci n’a guère d’effet sur l’économie réelle.

Rivalités sociales

Les dirigeants populistes avancent leur pion sur un terreau d’autant plus fertile à leurs idées que les difficultés économiques persistent dans nombre de pays depuis plusieurs années. « La crise morale et politique que traversent les sociétés occidentales doit beaucoup plus qu’on n’est généralement prêt à l’admettre aux aléas de la croissance », estime l’économiste Daniel Cohen dans son livre Le monde est clos et le désir infini.

Par exemple, l’Espagne n’a pas retrouvé son niveau de vie d’avant la crise, alors que la Grèce s’enfonce dans l’austérité. De son côté, la France végète. Dans une majorité de pays, la hausse du chômage broie la classe moyenne et les jeunes. Dans Les nouveaux populismes, le politologue Dominique Reynié parle de « populisme patrimonial » pour expliquer le succès des mouvements radicaux qui se construit sur un malaise culturel et une fragilisation économique d’une partie de la population.

En période de crise, la présence de l’étranger suscite des conflits parce qu’il oblige les uns et les autres à partager des ressources qui se raréfient. La compétition sur le marché de l’emploi et l’accès aux prestations sociales exacerbent les tensions.

Cette situation mine les fondements d’une société. Daniel Cohen relève que si « la croissance apaise la rivalité sociale en promettant à chacun de s’insérer dans une société protectrice, sa disparition pendant les périodes de crise fait renaître la violence dont les minorités sont souvent les boucs émissaires ». Mais la hausse du produit intérieur brut ne suffit pas. Encore faut-il qu’elle se répercute positivement sur l’ensemble de la population.

Or, ce n’est de loin pas le cas. Aux Etats-Unis, le taux de participation de la population au marché du travail n’a jamais été aussi faible depuis les années 1970 malgré le retour de la croissance. Les inégalités se sont surtout fortement accrues. Et, selon certains calculs, 70% de la croissance aurait été captée par 1% de la population entre 1993 et 2012.

En Grande-Bretagne, l’économie s’est également redressée, mais la politique libérale du premier ministre David Cameron a pour effet d’augmenter les inégalités et d’aggraver la déliquescence de l’Etat-providence, abandonnant les plus faibles à leur sort.

Wolfgang Streeck affirme que la crise actuelle découle de la longue transformation du capitalisme de l’après-guerre : « L’inflation, l’endettement public et l’endettement privé furent des pis-aller temporaires au moyen desquels la politique démocratique put entretenir l’illusion d’un capitalisme de la croissance offrant les mêmes opportunités à tous, de mêmes progrès matériels pour tous, voire une répartition progressive et équitable des chances. »

A la crise s’ajoute la mondialisation de l’économie, laquelle est désormais perçue négativement. « Le retour du populisme est sans doute lié, de manière générale, au sentiment de déstabilisation économique et de trouble identitaire ressenti par maintes opinions publiques dans le contexte d’ouverture internationale depuis vingt-cinq ans », explique Thierry Chopin, directeur des études de la Fondation Robert-Schuman, dans une opinion publiée à la fin de l’an dernier.

« La globalisation de l’économie, observe-t-il, produit paradoxalement des effets allant dans le sens d’un repli sur soi, tendances qui se renforcent dans les périodes de crise. »

Autant dire que le populisme n’a probablement pas fini de séduire.

Jean-Philippe Buchs

Bilan. Suisse, 8 juin 2016

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