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27 mars 2022

LE SUICIDE DU DOLLAR ?
Un mois de guerre en Ukraine (II)

par Rafael Poch de Feliu*

 

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Les conditions sont créées pour le développement d’un bloc non occidental dans l’économie mondiale.

LE GRAND DANGER
Un mois de guerre en Ukraine (I)

par Rafael Poch de Feliu*
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Nous sommes au moment le plus dangereux depuis la crise des missiles de Cuba en 1962 (...)
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Le 26 février, les États-Unis et leurs alliés ont confisqué les réserves d’or et de devises de la Banque Centrale de Russie qu’elle détenait en Occident, soit environ la moitié de ses réserves totales, soit environ 300 milliards de dollars. Ni la Réserve Fédérale des États-Unis (FED) ni la Banque Centrale Européenne (BCE) n’ont été consultées à cet égard. De nombreux observateurs pensent que la mesure sera autodestructrice pour l’hégémonie mondiale du dollar, sur laquelle repose la stabilité de l’économie déficitaire et lourdement endettée des États-Unis d’Amérique.

Depuis 1971, date à laquelle les États-Unis ont abandonné l’étalon-or dans la convertibilité du dollar, le système de Bretton Woods, les banques centrales ont organisé leurs réserves en dollars plutôt qu’en or. Ce faisant, elles ont acheté des bons du Trésor des Etats-Unis d’Amérique et financé les déficits du budget et de la balance des paiements de ce pays. Le commerce du pétrole en dollars a renforcé le pouvoir du dollar en tant que monnaie mondiale de référence incontestée.

Les États-Unis ont utilisé cette position de pouvoir pour organiser le monde à leur goût et selon leur intérêt. Ils peuvent bloquer les paiements, geler des avoirs et les confisquer à tout moment. Maintenant, en confisquant les réserves de la Russie, un message sans équivoque a été envoyé au monde entier. Pour reprendre les mots de l’ancien diplomate britannique Alastair Crooke, « Si même un grand pays du G20 peut voir ses réserves saisies par une simple pression sur un bouton, pour ceux qui ont encore des réserves à New York, le message est clair : sortez-les de là tant que cela est possible ».

La Russie n’est pas un cas isolé. Les réserves de l’Iran ont déjà été confisquées dans le passé. Les 9 milliards de fonds de l’Afghanistan, qui empêcheraient la catastrophe humaine et la famine qui s’y déroulent, ont également été confisqués par Biden comme cruelles représailles à la débandade militaire occidentale forcée par les talibans en août dernier. L’année dernière, l’Angleterre a volé au Venezuela l’or qu’elle avait à la Banque d’Angleterre et que Caracas a tenté d’utiliser pour acheter des ressources médicales contre la pandémie.

Avec toutes ces mesures, ce que les États-Unis disent au monde, c’est que n’importe quel pays qui y a ses réserves s’expose au fait que - si sa politique ne plaît pas à Washington, soit parce qu’il commerce avec des pays adversaires, soit parce qu’il distribue trop ses revenus aux classes populaires : au détriment des bénéfices des multinationales, ou simplement parce qu’il recherche une plus grande indépendance politique ou économique par rapport au cadre contrôlé par les États-Unis - ses réserves puissent être confisquées.

« Nous avons converti les dépôts en euros et en dollars en un facteur de risque », déclare Wolfgang Münchau, analyste allemand de droite bien connu et star du Financial Times. « En saisissant des fonds d’Afghanistan, du Venezuela, d’Iran et maintenant de la Russie, et en politisant le mécanisme de paiement et de transfert Swift, l’influence mondiale des États-Unis d’Amérique est diminuée », a déclaré l’ancien ambassadeur des Etats-Unis Chas Freeman.

La confiscation des réserves russes « encouragera les Russes, les Chinois, les BRIC, etc. à chercher d’autres monnaies et des mécanismes plus sûrs », prédit Münchau, mais en réalité ce n’est pas un horizon mais un processus déjà en cours. Depuis que des sanctions ont été imposées à la Russie il y a huit ans pour l’annexion de la Crimée, la part du dollar dans l’ensemble des paiements internationaux a diminué de 13,5 points : elle est passée de 60,2 % en 2014 à 46,7 % en 2020. « « Le dollar est devenu une monnaie toxique », déclare l’économiste russe et conseiller de Poutine, Sergueï Glaziev. Que va-t-il se passer désormais avec cette tendance ?

La principale conséquence est que les conditions sont créées pour le développent d’un bloc non occidental dans l’économie mondiale, ce qui aura un impact négatif sur les intérêts de l’hégémonisme. Cela fait plus d’une décennie que le président Lula a déjà compris qu’il fallait sortir du dollar et de son cadre. Il semble que Lula ait été le premier à partager avec Vladimir Poutine et Hu Jintao, alors président chinois, l’idée d’avancer conjointement dans une politique allant dans ce sens, ce sur quoi les Chinois étaient clairs depuis longtemps. Le rôle de premier plan de Lula dans cette initiative aurait même pu être décisif dans le renversement irrégulier du Brésilien et son emprisonnement ultérieur. Aujourd’hui, les choses ont changé et pas seulement parce que Lula peut revenir à la présidence du Brésil.

Aucun BRIC n’a participé aux sanctions contre la Russie : ni l’Inde, ni le Brésil avec Bolsonaro, ni l’Afrique du Sud, ni la Turquie atlantiste, ni les pays du Golfe, ni bien sûr la Chine...

Mercredi, la conférence des ministres des Affaires Etrangères de l’Organisation de la Conférence Islamique (57 pays membres) a refusé de se joindre aux sanctions contre la Russie. Aucun pays d’Afrique, ni d’Asie occidentale et centrale, avec seulement Singapour et le Japon en Asie de l’Est, n’a imposé de sanctions à la Russie, la Chine et l’Inde en tête.

Plus important encore, l’Arabie saoudite est en pourparlers avec la Chine pour commercer en yuans afin de payer son pétrole. 25% du pétrole saoudien part en Chine. Que le pétrole cesse d’être vendu en dollars, n’est-ce pas l’équivalent d’une faillite de l’économie des États-Unis d’Amérique ?

Rafael Poch de Feliu* pour son Blog personnel

Raphaël Poch de Feliu. Catalunya, le 25 mars 2022.

* Rafael Poch de Feliu a été durant plus de vingt ans correspondant de « La Vanguardia » à Moscou à Pékin et à Paris. Avant il a étudié l’Histoire contemporaine à Barcelone et à Berlin-Ouest, il a été correspondant en Espagne du « Die Tageszeitung », rédacteur de l’agence allemande de presse « DPA » à Hambourg et correspondant itinérant en Europe de l’Est (1983 à 1987). Blog personnel. Auteur de : « La Gran Transición. Rusia 1985-2002 » ; « La quinta Alemania. Un modelo hacia el fracaso europeo » y de « Entender la Rusia de Putin. De la humiliación al restablecimiento ». Blogs : Diario de París ; Diario de Berlín (2008-2014) ; Diario de Pekín (2002-2008) ; Diario de Moscú (2000-2002) ; Cuaderno Mongol

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diáspora par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo de la Diaspora. Paris, le 27 mars 2022.

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