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5 octobre 2020

L’Argentine et l’urgente reprise de l’espace public

La fin de la trêve de la part des secteurs populaires

par Jorge Elbaum*

 

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Le respect de la distanciation sociale du coté des organisations populaires a progressivement permis à l’opposition de s’autonomiser et de se présenter à la société comme une autorité dominante dans l’espace public. Les mobilisations récurrentes organisées par les macristes [opposition conservatrice pro-américaines et ultra néolibérale], encadrées par les anti-quarantaines, ont été renforcées et amplifiées par les communicateurs médiatiques et leurs assistants virtuels, en charge de l’ingénierie numérique.

Les regroupements de l’opposition sont à l’origine d’un phénomène sans précédent par rapport à l’histoire politique du siècle dernier : l’hypothèse que les groupes adossés aux intérêts concentrés sont parvenus à diriger la visibilité sociale, après avoir assaillis l’espace urbain. Depuis les regroupements pour défendre l’entreprise Vicentin [en faillite frauduleuse] jusqu’aux surprenantes marches des défenseurs de la terre plate, en passant par le dernier défilé fasciste devant la porte de la maison du Juge de la cour suprême Lorenzetti, on observe une modeste escalade dans les revendications de contrôle territorial.

Cette séquence de défilés, dont les participants ont exprimé un manque total de programmes proactifs, a été observée de manière contemplative par les bases sociales liées au gouvernement Fernández. Au cours des derniers mois, l’exposition caricaturale de ses participants - haineux en série, intimidateurs de journalistes et mise en scène flagrante de voitures haut de gamme - a été considérée comme présentant suffisamment de preuves pour discréditer leurs défilés et ainsi motiver un rejet général.

Cependant, ce contexte a généré une double conséquence imprévue. D’une part, il a permis de renforcer la croyance d’un affaiblissement de l’articulation interne du Frente de Todos, aujourd’hui au pouvoir ; et d’autre part - grâce au rayonnement hégémonique communicationnel -, l’image d’une minorité intense en marche triomphale s’est installée, obstinée à déclencher une crise de gouvernance systémique. Ajouté à cette exposition territoriale, le macrisme résiduel a été soutenu par une combinaison d’attaque spéculative contre la monnaie et la résistance obstinée d’une fraction du pouvoir judiciaire, qui refuse de dissoudre la Table des opérations conjointes créée pour persécuter l’actuel vice-présidente.

Dans les études politiques, il est répété que le pouvoir est semblable à un espace gazeux. Il n’y a pas de vide. Ce qu’un acteur collectif abandonne est immédiatement repris par un autre. La décision de rester absent de toute manifestation publique a permis un assaut sur cet espace par diverses « tribus » hétérogènes dont le dénominateur commun est l’indicible tiercé contre tout ce qui est associé à l’Amérique Latine, le syndicalisme, le créole, le péroniste et/ou Kirchnerista. Et plus le temps passe, plus est validée l’action collective menée par les grandes entreprises.

Ce vide a également été perçu comme une fenêtre d’opportunité pour ceux qui, historiquement, classaient les manifestations sociales comme la seigneurie de la sur-actuation populiste. De plus, à la territorialité urbaine s’est ajoutée la prééminence comparative de l’utilisation toxique des réseaux sociaux, qui inclut un terreau de mensonges, le harcèlement des référents populaires, la déformation de l’information et l’imposition de thèmes de débat pour éviter les discussions non voulues.

Si les médias sont classés dans la tradition républicaine comme le quatrième pouvoir institutionnalisé, la rue exprime - dans la tradition latinoaméricaine, mais surtout en Argentine - une plus grande pertinence. Depuis le début du XXe siècle, tous les changements sociaux profonds ont été précédés et/ou accompagnés de mobilisations populaires massives. La scène politique argentine est traversée par la visibilité publique, l’appropriation symbolique de l’espace urbain et la manifestation collective.

La puissance dramaturgique de ces actions fut à la base de tous les changements sociaux qui ont existé du début du XXe siècle à nos jours. Les secteurs minoritaires ont su interpréter les images des chansons, des banderoles et des tambours comme un spectacle de force irrévérencieuse et énergique. Dans la grande majorité des cas, la conquête des droits a eu pour acteurs collectifs les travailleurs, qui ont été rejoints par les mouvements sociaux au cours des deux dernières décennies. La grande majorité des conquêtes citoyennes a été précédée de mobilisations massives qui ont réussi à mettre des revendications spécifiques à l’ordre du jour, des droits violés ou des revendications reportées.

Quelque chose bouge

Toutes ces mises en scène exposent périodiquement le conflit entre des intérêts opposés. Dans cette tension, les secteurs populaires n’ont jamais été contraints de vider l’agora publique de leur propre gré. Leurs replis cycliques étaient invariablement le résultat d’impositions répressives résultant des secteurs dominants à chaque étape, avec l’aval géopolitique de l’empire actuel [US].

Le paradoxe actuel est que les majorités sociales et leurs organisations - y compris le Frente de Todos, les mouvements sociaux et les centrales ouvrières (la CGT et le CTA) - ont constamment et de manière responsable restreint leur immense capacité de mobilisation, offrant une surreprésentation sans précédent aux secteurs minoritaires, présentés avec insistance comme une alternative au gouvernement, malgré un échec lamentable au cours des quatre dernières années. Son cadre actuel reprend la formule qui regroupe les entreprises financières aux cotés des réseaux du pouvoir judiciaire, représentés par le tiers communicationnel. Cette coalition se forme docilement sous le patronage de l’ambassade des Etats-Unis, qui fonctionne comme le distributeur du jeu du monopole local, conformément aux intérêts géopolitiques propices à la préservation de la suprématie dans la région.

Selon le penseur allemand Jürgen Habermas, la politique est le langage de la sphère publique et cet espace n’existe que si un groupe social prend conscience de ses besoins, et dans ce cadre il décide d’agir ensemble pour lutter pour ses revendications et trouver la reconnaissance du reste des citoyens :

« ... Un plein épanouissement de la citoyenneté s’acquiert par une prédisposition à l’action, la volonté d’exercer les libertés urbaines »

Le harcèlement progressif subi par le gouvernement des Fernández nous permet d’entrevoir une certaine forme de débandade, à court terme, en raison de la fatigue sociale accumulée. Les spécialistes des maladies infectieuses et les épidémiologistes classent les caravanes de voiture comme sûres tant que les véhicules restent isolés de l’environnement (avec les fenêtres fermées). Le risque de contagion augmente avec le contact diffusif, banal dans les interactions des transports publics et dans les réunions en face à face qui ne respectent pas les distances sociales préventives. Ces indications ont suffi aux dirigeants syndicaux et aux mouvements sociaux pour commencer à projeter d’éventuelles caravanes populaires capables de redonner de l’importance aux groupes, qui ont été surpris dans leur bonne foi par les instigateurs de l’effondrement.

Ceux qui insistent pour contribuer à la détérioration de la confiance en soi de l’activisme populaire et, en même temps, cherchent à semer l’incertitude sur l’avenir institutionnel, devraient ressentir, dans un proche avenir, la réponse prévisible de ceux qui résistent pour ne pas être les victimes silencieuses de l’action de destitution. La mobilisation ne peut être la responsabilité d’un gouvernement, mais plutôt la décision planifiée et organisée de forces politiques et sociales autonomes, qui n’acceptent pas d’être chassées de la rue par des groupes minoritaires contaminés par un virus plus puissant que le coronavirus : la haine.

Manuel Belgrano a prédit des moments comme celui-ci : « La peur ne sert qu’à tout perdre ».

Jorge Elbaum * pour El cohete a la luna

El cohete a la luna. Buenos Aires, le 4 octobre 2020.

*Jorge Elbaum est sociologue, Docteur dans Siences. Économiques. President du « Llamamiento Argentino Judío ».

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diàspora par : Estelle et Carlos Debiasi.

El Correo de la Diaspora. Paris, le 5 octobre 2020

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