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1er septembre 2015

« Bienvenue dans la guerre des accords commerciaux » Pepe Escobar

par Pepe Escobar *

 

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BANGKOK — La Chine continue de croître à 7%, pas mal. Et pourtant, à cause de la dévaluation du yuan et de la forte baisse du marché boursier, dans la plupart des capitales occidentales, le narratif en a fait un Armageddon s’abattant sur un modèle économique qui, au fil des années, a multiplié par six le PIB chinois.

Peu de gens sont au courant que Pékin, simultanément, est engagé dans une tâche trois fois titanesque : faire passer son modèle de croissance des exportations et des investissements massifs vers les services [et la consommation domestique, NdT] ; s’attaquer au rôle négatif ou auto-satisfait des entreprises d’État ; et dégonfler au moins trois bulles – la dette, la spéculation immobilière et le marché financier – dans le contexte d’une virtuelle stagnation économique mondiale.

Tout cela tandis qu’il n’y a pratiquement pas de couverture médiatique occidentale sur l’avancée de l’intégration commerciale eurasienne conduite par la Chine, qui aidera finalement à consolider l’Empire du Milieu comme la plus grande économie du monde.

Et cela nous amène à une intrigue secondaire mais essentielle dans le tableau général : l’Asie du Sud-Est.

Dans quatre mois, l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), forte de dix membres, est destinée à être intégrée dans la Communauté économique de l’ASEAN (AEC).

L’AEC n’est pas un mince exploit. Nous parlons de l’intégration économique d’un marché combiné de 620 millions de personnes et d’un PIB collectif de $2.5 trillions.
Les pays de l’ASEAN

Bien sûr, c’est une ASEAN encore plutôt divisée. En gros, le continent asiatique du sud-est est plus proche de la Chine tandis que sa frontière maritime est plus conflictuelle – en particulier à cause des interférences des États-Unis, qui poussent à la confrontation. Il faudra du temps avant que tous les participants signent un code de bonne conduite en mer de Chine du Sud, basé sur des règles.

Pourtant, même si l’Asie du Sud-est continentale et maritime présente une apparence tout à fait contrastée, et si son intégration relève pour l’heure davantage de la rhétorique que de la réalité – du moins à court terme – Beijing ne semble pas avoir le temps long en tête. Après tout, la Chine est inextricablement liée au continent sud-est asiatique.

Prenez le Cambodge, le Laos, Myanmar et la Thailande. C’est un marché commun de 150 millions d’habitants et un PIB de plus de $500 Mds. Incluez ces quatre pays dans le contexte de la sous-région du Grand Mékong, qui englobe les provinces médidionales chinoises du Guangxi et du Yunnan, et nous avons un marché de 350 millions d’habitants avec un PIB de plus de $1 Md. La conclusion, vue de Beijing, est inévitable ; le continent de l’Asie du Sud-Est est l’arrière-cour de la Chine méridionale.

TPP vs RCEP

Le Partenariat trans-Pacifique conduit par les États-Unis (TPP) est largement reconnu sous de nombreuses latitudes de l’ASEAN comme une composante clé du pivot vers l’Asie.

Si l’ASEAN est elle-même divisée, le TPP ajoute à la division. Seuls quatre pays de l’ASEAN – le Brunei, la Malaisie, Singapour et le Vietnam – participent aux négociations du TPP. Les six autres membres préfèrent le Partenariat économique global régional [Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP)].

Le RCEP est une idée ambitieuse visant à devenir le plus grand accord de libre-échange au monde : 46% de la population mondiale, avec un PIB combiné de $17 trillions, et 40% du commerce mondial. Le RCEP englobe les 10 pays de l’ASEAN, plus la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l’Inde, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Contrairement au TPP, dirigé par les États-Unis, le RCEP est emmené par la Chine.

Même avec un degré important de volonté politique, il sera impossible à ces 16 pays d’achever leurs négociations dans les quatre prochains mois – et donc d’annoncer le RCEP en même temps que le lancement de l’AEC. Ce serait un puissant stimulant à l’idée commune de centralité de l’ASEAN.

Des problèmes, des problèmes partout. Pour commencer, le différend sérieux entre la Chine et le Japon sur les îles Diaoyu/Senkaku. Et le bras de fer en constante évolution entre la Chine, le Vietnam et les Philippines dans la mer de Chine du Sud. La concurrence et la méfiance sont la norme. Beaucoup de ces pays voient l’Australie comme une cheval de Troie. Donc il est peu probable qu’un consensus soit atteint avant 2017.

L’idée du RCEP est née en novembre 2012 lors d’un sommet de l’ASEAN au Cambodge. Il y a eu neuf sessions de négociations jusqu’ici. Curieusement, l’idée de départ est venue du Japon – comme un mécanisme pour combiner la pléthore d’accords bilatéraux que l’ASEAN avait conclus avec ses partenaires. Mais maintenant, la Chine est en tête.

Et si la compétition entre le TPP et le RCEP ne suffisait pas, il y a aussi la Zone de libre-échange de l’Asie-Pacifique [Free Trade Area of the Asia-Pacific (FTAAP)]. Elle avait été introduite lors de la réunion de l’APEC à Beijing l’an dernier par – évidemment – la Chine, pour attirer les pays dont le principal partenaire est de toute façon la Chine même s’ils flirtent avec le TPP.

Joseph Purigannan de Foreign Policy in Focus a bien résumé toute cette frénésie : « Si nous relions tous ces développements de méga accords de libre-échange, ce que nous voyons actuellement est l’intensification de ce que nous pourrions appeler une guerre intestine entre les grands joueurs. » Donc, de nouveau, c’est une guerre par procuration entre la Chine et les États-Unis.

Les règles des grandes compagnies pharmaceutiques

Le TPP est conçu aux États-Unis afin de viser l’établissement de normes communes pour près de la moitié de l’économie mondiale.

Et pourtant le TPP – négocié dans le plus grand secret par les puissants lobbys des grandes entreprises, à l’abri total de tout regard public – est essentiellement un accord de l’Otan (et un proche compagnon du TTIP visé par l’Union européenne). Le TPP a été développé comme une arme économique et commerciale du pivot vers l’Asie – avec deux rêves : exclure la Chine et atténuer l’influence du Japon. Et surtout, le TPP vise à empêcher que la plus grande partie de l’Asie – et donc les pays de l’ASEAN – parviennent à un accord quelconque dont les États-Unis seraient exclus.

La réaction de la Chine est subtile, et non frontale. Beijing mise en fait sur la multiplication des accords – du RCEP à l’Accord de libre-échange pour l’Asie (FTAA). L’objectif ultime est de réduire l’hégémonie du dollar US – n’oubliez pas, le TPP est basé sur le dollar.

Même après l’approbation du Congrès des États-Unis, le mois dernier, d’une voie rapide pour parvenir à un accord, le président Obama et tous les lobbies industriels tout-puissants du TPP ont énormément de difficultés à convaincre les douze partenaires – très inégaux – du TPP.

Sur les médicaments biologiques de nouvelle génération, par exemple, le TPP privilégie les grandes entreprises pharmaceutiques telles que Pfizer et le Japonais Takeda. Le TPP s’oppose aux entreprises publiques – très importantes dans des économies comme Singapour, la Malaisie et le Vietnam – au profit de concurrents étrangers qui se battent pour obtenir des contrats gouvernementaux.

Le TPP veut se débarrasser d’un traitement préférentiel de la Malaisie à l’égard du peuple malais en matière de commerce, de logement, d’enseignement et de contrats publics – une base du modèle de développement de la Malaisie.

Sous prétexte de baisser les prix des vêtements, un secteur sensible, les grandes entreprises textiles états-uniennes, comme Unifil, veulent que le Vietnam cesse de vendre sur le marché américain des vêtements bon marché fabriqués en Chine.

Et les États-Unis et le Japon se heurtent à des désaccords sérieux sur l’agriculture et l’industrie automobile, discutant toujours, par exemple, pour savoir à quel moment un véhicule contient suffisamment d’éléments locaux pour échapper aux droits de douane.

Le général Premier ministre Prayut Chan-ocha est convaincu que le TPP peut faire la fortune ou la ruine de la Thaïlande – en insistant sur ruine. Voilà ce qu’il a dit à un imposant groupe de visiteurs du Conseil commercial US-ASEAN.

Bangkok est terrifié que ses lois sur la médecine brevetée – comme son droit à produire des médicaments génériques – generic medicine – soit remplacé par des lois sur les brevets extrêmement restrictives dictées par les suspects habituels, les grandes compagnies pharmaceutiques.

Une Ceinture, une Route, une Banque

En fin de compte, tout cela repose sur la désormais légendaire I Tai I Lu – Une Ceinture, une Route – du président chinois Xi Jinping ; c’est-à-dire la stratégie de la Nouvelle route de la Soie, dont un des éléments clé est l’exportation de toutes sortes de technologies de connectivité chinoises aux autres pays de l’ASEAN.

Cela commence avec les $40 Mds du fonds pour la Route de la soie annoncé l’an dernier. Mais d’autres occasions d’investissements dans les réseaux d’infrastructures – routes, chemins de fer, ports – pourraient venir de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB).

Donc l’AIIB peut aussi être interprétée comme une extension du modèle chinois d’exportation. La différence est qu’au lieu d’exporter des marchandises et des services, la Chine exportera son expertise en matière d’infrastructures, ainsi que les surplus de sa production nationale.

L’un de ces projets est un chemin de fer allant de la province du Yunnan par le Laos et la Thaïlande jusqu’en Malaisie et à Singapour – avec l’Indonésie à une courte distance – où la Chine affronte le Japon pour les contrats de construction de la première ligne ferroviaire à grande vitesse d’Indonésie, de 160 km, entre Jakarta et Bandung. La Chine a construit pas moins de 17 000 km de lignes ferroviaires à grande vitesse – 55% du total mondial – en douze ans seulement.

Washington n’est pas précisément ravi du rapprochement toujours plus grand entre Beijing et Bangkok. La Chine, pour sa part, souhaite que ses liens avec la Thaïlande soient le modèle des relations avec les autres pays membres de l’ASEAN.

D’où l’empressement des entreprises chinoises à investir dans l’ASEAN en faisant de la Thaïlande leur centre régional d’investissement. Il s’agit d’investir dans des pays dotés d’un excellent potentiel pour devenir des bases pour la production chinoise.

Dans un avenir immédiat, l’intégration économique réelle est inévitable dans le continent du sud-est asiatique. Il est déjà possible d’emprunter la route qui va du Myanmar au Vietnam. Et bientôt par chemin de fer depuis la Chine méridionale, à travers le Laos jusqu’au golfe de Thaïlande et à travers le Myanmar jusqu’à l’océan Indien.

Le marché du travail est de plus en plus intégré. Cinq millions de personnes venant du Myanmar, du Cambodge et du Laos travaillent déjà en Thaïlande – la plupart d’entre elles légalement. Le commerce transfrontalier est en plein essor – puisque les frontières institutionnalisées ne signifient pas grand chose sur le continent asiatique du sud-est – comme elles ne signifient pas grand chose entre l’Afghanistan et le Pakistan, par exemple.

Mais un jeu est encore très ouvert. Il concerne la connectivité. Il porte sur les chaînes de production mondiales. Et sur des règles harmonisées pour le commerce. Mais pour l’essentiel, c’est un jeu de pouvoir à très haut risque ; qui – des États-Unis ou de la Chine – fixera finalement les règles mondiales du commerce et de l’investissement.

Pepe Escobar pour Asia Times

Asia Times. Hong Kong, le 28 septembre 2015

Original  : « Welcome to the trade deal wars : Escobar » ATol, Hong Kong, Le 28 août 2015.

* Pepe Escobar est un journaliste brésilien de l’Asia Times et d’Al-Jazeera. Pepe Escobar est aussi l’auteur de : « Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War » (Nimble Books, 2007) ; « Red Zone Blues : a snapshot of Baghdad during the surge » ; « Obama does Globalistan  » (Nimble Books, 2009), Empire of Chaos (Nimble Books, 2014)

Traduit de l’anglais pour Le Saker fr par : Diane, relu par jj

El Correo de la diaspora Latinoamericaine. Paris, 1er septembre 2015.

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