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24 août 2014

Terrorisme d’Etat

Argentine : La « Vie » après Trelew.

Plus de 40 ans de lutte pour la justice du « Massacre de Trelew »

par Alicia Bonet-Krueger

 

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

« Pensez que cela est arrivé, je vous recommande ces mots »
PRIMO LEVI
Survivant des camps de concentration des nazis.


Le 15 août 1972, a lieu une tentative de fugue massive des prisonniers politiques de la prison de Rawson. Un premier groupe de six dirigeants de la FAR (Force Armée Révolutionnaire), de Montoneros et de l’ERP (Armée Révolutionnaire du Peuple) composé de Mario Santucho, Roberto Quieto, Fernando Vaca Narvaja, Enrique Gorriaran Merlo, Domingo Mena et Marcos Osatinsky réussissent à s’enfuir de la prison de haute sécurité de Rawson, en Patagonie (Argentine) et à prendre un avion à l’aéroport de Trelew. Là ils attendirent l’arrivée du reste des compagnons qui devaient participer à la fugue. L’avion est pris et décolle en direction du Chili puis de Cuba. Le deuxième groupe composé de membres des dites organisations arrivent à l’aéroport en retard, sans la possibilité de décoller, du fait des failles dans l’organisation de la fugue. Les 19 camaradas restent encerclé par les marines à l’aéroport de Trelew Ils seront conduits après à la base de l’Amiral Zar :

  • Ana María Villarreal de Santucho, 36 ans.
    (PRT-ERP). Née le 9 octobre 1935, compagne de Mario Roberto Santucho et mère de trois enfants. Licenciée en arts plastiques dans l’Université de Tucumán. Auprès de Santucho elle a commencé à militer au FRIP (Front Révolutionaire Indoaméricain et Populaire) qui plus tard devient le PRT. Arrêtée lors d’ un controle de routine dans un autobus.
  • Carlos Alberto Astudillo, 28 ans.
    (FAR). Né à Santiago del Estero le 17 août 1944, étudiant en médicine à l’Université de Córdoba. Arrêté le 29 décembre 1970 et sauvagement torturé.
  • Eduardo Adolfo Capello, 24 ans.
    (PRT-ERP). Né à Buenos Aires le 3 mai 1948, étudiant en sciences économiques et employé. Arrêté quand il a essayé d’exproprier une automobile en février 1971.
  • Alberto Carlos del Rey, 23 ans.
    (PRT-ERP). Né à Rosario le 22 février 1949, étudie l’ingénierie chimique dans la Université de Rosario, où il intègre le PRT. Participe au congrès de fondation de l‘ERP. Arrêté le 27 avril 1971.
  • José Ricardo Mena, 21 ans.
    (PRT-ERP). Né le 28 mars 1951 à Tucumán, ouvrier de l’industrie sucrière. Intègre les premiers groupes du PRT à Tucumán. Arrêté à la suite de l’expropriation d’une banque, en novembre 1970.
  • Clarisa Rosa Lea Place, 23 ans.
    (PRT-ERP). Né à Tucumán le 23 de décembre de 1948, étudie le droit dans l’Université de Tucumán, où il intègre le PRT. Participe au congrès de la fondation de l’ERP. Arrêté en décembre 1970 au tour d’un contrôle de routine.
  • Humberto Segundo Suárez, 25 ans.
    (PRT-ERP). Né à Tucumán le 1er avril 1947, d’origine rurale, ouvrier de la construction et maître boulanger. Arrêté en mars 1971.
  • Humberto Adrián Toschi, 25 ans.
    (PRT-ERP). Né le 1er avril 1947 à Córdoba, travaille dans une entreprise familiale avant de choisir de devenir ouvrier. Arrêté, avec Santucho et Gorriarán Merlo, dans une ratonade le 30 août 1971.
  • Jorge Alejandro Ulla, 27 ans.
    (PRT-ERP). Né à Santa Fe le 23 décembre 1944, enseignant ; abandonne ses études pour travailler comme ouvrier dans une usine de métallurgie. Participe au congres pour la fondation de l’ERP et dans la primera opération armée. Arrêté avec Humberto Toschi à Córdoba, en août 1971.
  • Mario Emilio Delfino, 29 ans.
    (PRT-ERP). Né à Rosario le 17 septembre 1942, marié. Etudie l’ingénierie à l’Université de Santa Fe. Commence à militer à Palabra Obrera, qui a rejoint le PRT. Abandonne ses études universitaires pour travailler comme ouvrier dans l’agroalimentaire chez Swift à Rosario, où il travaille 5 ans. Arrêté le 14 avril 1970. Au Vème congres du PRT il est élu membre du Comité Central.
  • Alfredo Elías Kohon, 27 ans.
    (FAR) : Né à Entre Ríos le 22 mars 1945, étudie l’ingénierie à la Université de Cordoba et il travaille dans une usine de métallurgie. Fait partie des commandos Santiago Pampillón fut fondateur du FAR local. Arrêté le 29 décembre 1970.
  • Miguel Ángel Polti, 21 ans.
    (PRT-ERP). Né à Cordoba le 11 juillet 1951, étudie l’ingénierie chimique à l’Université de Cordoba, était le frère de José Polti, mort en avril 1971. Arrêté à Cordoba, en juillet 1971
  • Mariano Pujadas, 24 ans.
    (MONTONEROS). Né à Barcelona le 14 juin 1948, fut fondateur et dirigeant des Montoneros à Córdoba. Participe à la prise de La Calera. Il été sur le point de finir ses études d’ ingénieur agronome quand il fut arrêté dans une rafle, en juin 1971.
  • Ricardo René Haidar, 28 ans.
    (MONTONEROS). Ingénieur en chimie, il avait été arrêté le 22 de février 1972. Evite les rafales en s’introduisant dans sa cellule, il fut blessé. Séquestré le 18 décembre 1982. Disparu au Brésil le 19 décembre 1982.
  • Susana Graciela Lesgart de Yofre, 22 ans.
    (MONTONEROS). Née à Córdoba le 13 octobre 1949, enseignante. S’installe à Tucumán où elle enseigne et partage sa vie avec les travailleurs de la canne à sucre. Fut une des fondatrises de Montoneros à Córdoba. Arrêtée en décembre 1971.
  • María Angélica Sabelli, 23 ans.
    Née à Buenos Aires le 12 janvier 1949, rencontre Carlos Olmedo quand elle étudie dau Colegio Nacional Buenos Aires. Suit des cours de mathématiques dans la Faculté de Sciences exactes, et elle travaille comme employée et comme professeur de mathématiques et latin. Arrêtée février 1972 elle est sauvagement torturée.
  • María Antonia Berger, 30 años.
    (MONTONEROS). Licenciée en sociologie, a été arrêtée le 3 novembre 1971. Blessée par une rafale réussie à s’introduire dans sa cellule, où elle reçut un coup de pistolet ; fut la dernière à être hospitalisée. Elle fut séquestrée et disparue vers la mi 1979.
  • Alberto Miguel Camps, 24 ans.
    (FAR). Etudiant, avait été arrêté le 29 décembre de 1970. Evite la ra fale de mitraille en plongeant à l’intérieur de sa propre cellule, où il reçoit des balles à nouveau. Meurt à Lomas de Zamora, pcia. de Buenos Aires, le 16 août 1977 dans un affrontement avec les forces de sécurité qui avaient encerclé sa maison. Son corps, fut enterré sous NN dans le cimetière de Lomas de Zamora, et identifié en 2000.
  • Et mon époux Rubén Pedro Bonet, 30 ans.
    (PRT-ERP). Né à Buenos Aires le 1er février 1942, marié et père de deux enfants, Hernán y Mariana, de 4 et 5 ans. D’une famille très modeste abandonne ses études pour travailler comme ouvrier chez Sudamtex et Nestlé. Arrêté en février 1971.

Cela a été la plus grande opération militante qui a été conçue d’une manière unitaire par les organisations péronistes et non péronistes (marxistes- léninistes) dans ces années de luttes.

Le Général Lanusse qui avait fait un coup militaire en Argentine et qui était le Président de la Nation, déclare l’État d’urgence et la zone reste sous le commandement de l’armée.

Après avoir été informés de la fuite, les familles des compagnons décident de voyager à Rawson, nous louons un petit avion. De leur côté, les avocats (maîtres Ortega Peña, Duhalde, Galin, Gonzalez Garland et Mattarollo) voyagent aussi à Rawson avec plusieurs taxis.

Ces militants étaient très jeunes (entre 20 et 30 ans), pour la majorité, leurs familles étaient composées de leurs pères et mères, très peu étaient ceux qui avaient déjà une épouse et des enfants. A Rawson, les familles essayent de prendre contact avec les militaires qui étaient aux commandes dans la région, avec les membres de l’église, et les hommes politiques. Nous voulions qu’ils leur fassent parvenir des couvertures, de la nourriture et surtout qu’ils sachent que nous nous occupions d’eux. Mais personne ne nous a écoutés et ils nous ont arrêtés.

Au commissariat de Rawson, j’étais avec les parents de Mariano Pujadas, Susana Lesgart, María Angélica Sabelli, entre autres, ils ont pris nos empreintes digitales et nous ont fait un casier judiciaire tandis qu’ils nous « conseillaient » de retourner chez nous. C’était la condition pour que nous soyons libérés. Les parents ne pouvaient pas croire que la police s’en prennent aussi à eux, et ils me disaient : « je suis médecin dans ma ville, et la seule chose que je veux savoir est comment va ma fille : pourquoi ne vont-ils pas me permettre de la voir ? » - «  Si mon fils a fait ce qu’il a considéré qu’il avait à faire : pourquoi s’en prend-t-on à moi ? - Che : te semble-t-il que j’ai un visage de gangster ? ». Ils avaient de la force, de l’humour, de la fierté pour le chemin que leurs enfants avaient choisi. Pour sortir, nous avons promis aux policiers que nous partirions chez nous.

Nous sommes partis à la ville de Trelew et avons continué notre démarche. J’étais institutrice et journaliste du « Nouvel Homme », de cette façon, j’ai obtenu des photos et un enregistrement de la Conférence de presse improvisée retransmise en direct à la télévision. Dans cette cassette, nos compagnons expliquent les raisons de leur lutte (fondamentalement qu’on ne peut pas croire en la démocratie, ni en les urnes, car depuis plus de 50 ans, chaque gouvernement élu démocratiquement a été retiré du pouvoir par des coups d’états militaires et l’unique solution était de s’unir afin que les organisations révolutionnaires réussissent à accéder au pouvoir et puissent construire une patrie socialiste). À ce moment là, se trouvaient avec eux, à l’aéroport, les journalistes de « La Journée » et le « Chubut », le Me. Amaya, (avocat), le Juge Godoy et le Dr. Viglione, le médecin qui les a ausculté pour vérifier qu’ils se trouvaient en bon état de santé. Dans les négociations, ils autorisent à nouveau le transfert à la prison de Rawson : Le Capitaine Sosa engage « sa parole d’honneur » concernant la réalisation des requêtes.

Dans cette vidéo, Mariano Pujadas parle au nom des Montoneros, María Antonia Berger de la FAR et Rubén Pedro Bonet de l’ERP. Ils signent un acte. Cependant, finalement ils les amènent à la Base de l’Amiral Zar et nous connaissons tous la fin de « la parole d’Honneur » de la Marine Argentine. Cette « Conférence de presse » reste immortalisée dans le film « Ni olvido ni perdón » (Ni oubli, ni pardon) de Raymundo Gleyzer.

Avant de retourner à nos domiciles, nous essayons d’aller à la Base, mais il y avait des militaires de tous les côtés. Les avocats se confrontent à un cercle hermétique de silence, qui empêche tout contact avec les détenus de la Base et de la prison de Rawson. Ils sont aussi arrêtés, ainsi que les chauffeurs des taxis qui les ont conduits. Maîtres Amaya et Solari Irigoyen qui étaient avocats au Tribunal local ne réussissent pas non plus à prendre contact avec les prisonniers, et Me Amaya reste détenu. Les juges Quiroga et Godoy ne reçoivent pas les « habeas corpus ». Les avocats convoquent une Conférence de presse dans le cabinet de Me. Romero et Me. Amaya. Peu après, une bombe y explose. Ce qui oblige les défenseurs à faire leurs déclarations dans la rue. Le jour suivant, nous décidons tous de rentrer chez nous.

Le 22 août, très tôt, j’écoute la radio, l’une des premières versions des militaires, disant que les militants pris dans la Base ont essayé de s’enfuir, qu’il y a des morts et des blessés .Mon mari est dans la liste de blessés. Immédiatement, toutes les familles nous mettons en rapport avec nos avocats. Ils nous disent de partir directement à l’aéroport pour nous rendre à Trelew. On nous conseille, surtout, de ne pas passer par leurs cabinets ni par l’Association Syndicale d’Avocats, où nous avions l’habitude de nous réunir. Peu après une bombe explose et détruit le local de l’Association. J’explique à mes enfants, Hernán 6 ans et Mariana 4 ans que j’apporte « des pansements » pour soigner papa, les oncles et les tantes qui s’étaient battus avec les militaires (cela faisait presque deux ans qu’ils rendaient visite à leur père dans les prisons de Devoto et de Rawson)

 [1]. Je prends un taxi et demande au chauffeur de mettre la radio, lui expliquant que je veux écouter les nouvelles ; quand nous arrivons à l’aéroport, il ne me fait pas payer, et il me dit « Mme s’ils tuent votre mari c’est parce qu’il luttait pour nous tous ». C’est ainsi qu’a été vécu le « Massacre de Trelew » par le peuple, vécu comme le massacre des fils du peuple Argentin.

C’est la première fois qu’était mis en pratique un massacre aussi important contre un groupe de prisonniers politiques, étant sous la responsabilité de la Marine et de L’Etat Argentin. Ils décident de les supprimer physiquement.

Je prends un taxi aérien avec Maîtres Landaburu, Sandler, Cavilla et Lombardi jusqu’à la ville Bahía Blanca pour aller à l’Hôpital où les blessés se trouvaient. En chemin, on annonce à la radio la mort du numéro 16 : Rubén. Je reviens, alors à l’aéroport d’Ezeiza à Buenos Aires pour récupérer le cercueil. Après être arrivée, je récupère mes enfants. Les familles et nous, sommes informés que les corps de nos compagnons seront rapatriés vers leurs lieux de naissance ; à Rosario, Cordoba, Tucumán, Entre Ríos, Santa Fé, Santiago del Estero, Capitale Fédérale et à la ville de Pergamino dans mon cas. En voyant les manifestations populaires qui se produisaient dans la Capitale Fédérale, les militaires décident d’éviter de cette façon toutes les obsèques populaires. Dans la Capitale, arrivent les corps d’Eduardo Capello, de María Angélica Sabelli et d’Ana María Villarreal de Santucho. Corps qui seront veillés au Siège Péroniste où peu de temps après une brutale répression se produira.

De mon coté, je prends un bus pour aller à Pergamino avec mes enfants, leur explique que l’on n’a pas pu soigner ni papa, ni les oncles et les tantes, et que beaucoup d’entre eux sont morts. Ils ont commencé à me poser des questions sur la mort : « Comment fait-on pour respirer et manger à l’intérieur d’un cercueil » Ils ont fait des dessins pour leur père que j’ai collé sur le cercueil. En attendant, j’étais convaincu que jamais, ni Rubén, ni les autres compagnons ne pouvaient avoir fait un seul geste pour s’enfuir. Ils avaient une forte morale révolutionnaire, avaient été déjà torturés, ils savaient qu’ils étaient entourés par la Marine, que le lieu était au milieu du désert de Patagonie, qu’ils n’avaient pas de communication avec l’extérieur. Je pensais simplement qu’ils les avaient tués de sang-froid, malgré les 4 versions « officielles » qui augmentaient la confusion.

Quand j’arrive à Pergamino, nous fumes, comme toutes les familles, interrogés par la police. Un ordre militaire a du être signé pour qu’il n’y ait pas de cérémonie, ni veillée du corps, et qu’il devait être enterré immédiatement. Pour moi, il était impossible d’accepter ces conditions, je voulais vérifier que celui qui était dans le cercueil était Rubén et ce qu’ils lui avaient fait. Cela n’a pas été facile, le cimetière était entouré de militaires armés et de tanks. Finalement, entre menace et débats, ils me permettent de l’identifier.

J’entre avec un crayon et un papier, j’écris tout ce que je vois de lui ; c’était Rubén, avait des hématomes, il avait comme des espèces de grains de beauté (après j’ai su que c’était l’entrée de balles) et une partie de la tête était mise en pièces.

A ce moment là, on ne savait pas qu’était en train d’être mis en place le fonctionnement de destruction massive de la population à travers les directives du « Plan Condor ». Appellation donné aux directives des EEU aux militaires de différentes payses de l’Amérique du Sud de finir avec toute opposition dans leur pays. En Argentine, le terrorisme d’Etat s’implante à Trelew, continue avec la triple A (Alliance Argentine Anticommuniste) pendant le gouvernement d’Isabel Perón et s’instaure définitivement le 24 Mars 1976 avec la prise de pouvoir de la Junte militaire.

A partir de ce moment, j’étais convaincu que les militaires ne pouvaient plus cacher la vérité sur ces évènements. Il était nécessaire de le dénoncer pour éviter qu’ils ne continuent encore de tuer avec une totale impunité. Quelques jours après le massacre de Trelew, la première semaine de septembre 1972, je porte plainte et j’initie le procès titré « Alicia de Bonet contre l’État National (Le Commandant en Chef de la Marine) » au Tribunal de première instance n°6 pour l’ assassinat de mon époux. Le juge ordonne l’autopsie de Rubén. Dans l’autopsie, on mentionne 3 blessures de balle de distance et de calibre semblable, d’une blessure par balle à la tête avec un autre type de projectile, tiré à une courte distance, par lequel on vérifie que c’est un coup mortel .Le 26 octobre 1972, j’accompagne mon avocat Me. Mario Diehl Gainza de la prison de Villa Devoto où le tribunal s’est constitué, pour prendre des déclarations des trois survivants. Tous les avocats des compagnons sont présents. Alberto Camps déclare d’abord, puis Ricardo Haidar et finalement María Antonia Berger, qui bien qu’ils soient blessés et isolés, accusent le capitaine Luis Emilio Sosa, le lieutenant Roberto Bravo, le capitaine Emilio Del Real, le sous officier Carlos Amadeo Marandino, le capitaine Herrera, d’avoir tiré sur eux et expliquent comment ils ont donné les ordres, ont procédé au fusillement et comment s’est déroulé le massacre en donnant des détails.

Ils décrivent les faits, réalisent un plan avec un dessin où la place des cellules est indiquée, et l’endroit où sont situées les mitraillettes qu’ils vont utiliser et comment. Meurent sur le coup 12 des 19 prisonniers, soit par tirs des mitraillettes soit par tirs de pistolets 45. Ceux qui sont en vie sont encore dans les cellules et racontent que Bravo passe avec un pistolet 45 et tire sur ceux qu’il aperçoit comme vivant (eux inclus). Mais les tirs ne seront pas mortels et ils survécurent. Ils seront ensuite emmenés à l’infirmerie de la base et ils racontent qu’Astudillo, Kohon, Polti et mon mari Ruben Bonet gisent blessés par terre. Les trois premiers meurent après avoir perdu tout leur sang, malgré la présence de deux médecins et infirmiers ils ne reçoivent aucune attention médicale. Mon mari est vivant. À 12H30 arrivent les médecins de l’Hôpital militaire de Bahia Blanca, qui les transfèrent en avion et donnent les premiers soins à Haidar, Camps puis à Berger, qui sont les survivants du massacre et qui sont entrain de déclarer les faits. Mon mari est assassiné une deuxième fois à 12h55, le 22 aout 1972 d’un coup de balle dans la tête avec un pistolet Calibre 45 à bout portant lorsqu’il était par terre demi-nu. C’est le fusillé numéro 16. Ces témoignages ont été repris, non seulement par la Justice mais aussi par l’écrivant Francisco Urondo le 23 mai 1973 dans la prison de Villa Devoto, où il les interviews durant la nuit précédent à la libération des prisonniers politiques. Il les a publiés dans deux livres « Trelew » et « Trelew, La patrie fusillée ».

Le Procès a suivi son cours jusqu’en 1974, année pendant laquelle a commencé à se mettre en action « La triple A » (Alliance Anticommuniste Argentine), ils fusillèrent des personnes ciblées et bombes. Quand ils ont assassiné l’avocat de Rubén, le Dr Rodolfo Ortega Pena, j’ai parlé aux parents de Mariano, de Susana, de la Clarisa et ils disaient « ma chérie, ne te préoccupe pas pour nous, nous sommes des personnes âgées, fait attention à toi et aux enfants ». Ils ne pouvaient pas imaginer tant de cruauté !!!

En 1972, le poète Jean Gelman écrit « Les Gloires », des vers prémonitoires de ce qui allait arriver :

Est-ce qu’il ne court pas le sang des fusillés dans Trelew ?…
Y a-t-il un endroit du pays où ce sang ne court pas maintenant ?....


Je raconterai certains des cas « le sang qui a continué de courir » après Trelew :


Raymundo Gleyzer a disparu depuis mai 1976.
Paco Urondo meurt dans un affrontement près de sa femme en mars 1976.
Alberto Camps est mort le 16 août 1977 dans un affrontement à son domicile
María Antonia Berger est morte en 1979 dans un affrontement, et son corps a été montré dans l’ESMA (Ecole de la Marine) comme trophée.
Ricardo Haidar a disparu dès 1980.
Robert Quieto a été séquestré et il a disparu dès 1975.
Marcos Osatinsky a été exécuté en 1975, ses enfants José et Mario de 18 et 15 ans sont morts dans un affrontement à leur domicile, son épouse Sara a été séquestrée.
Mario Santucho est mort dans un affrontement en 1976, une grande partie de sa famille est portée disparue (des frères, des épouses, des nièces). Entre ceux-ci Maître Manuela Santucho.
Le père et le frère de Fernando Vaca Narvaja ont été assassinés en 1976.

Les familles des morts de le Massacre de Trelew furent éliminées :


Le 14 août 1975, les parents de Mariano Pujadas, de José María et de Josefa, ainsi que sa fille María José, son fils José María et sa compagne Mirta, ont été séquestrés. Ils ont été mitraillés, dynamités et leurs corps jetés dans un puits. Mirta se sauve et meurt quelques années après suite aux séquelles.
Arturo Lea Place, père de Clarisa a été tué et son frère Luis détenu.
Le frère d’Eduardo Capello, Jorge, est séquestré avec sa compagne Irma et son fils de 12 ans. Ils ont disparu.
Le frère de Susana Lesgart, Rogelio, est arrêté en 1976, ses sœurs María Amelia et Adriana se trouvent disparues dès 1979.

Et la liste continuera……

Le 22 août 1976 on découvre 60 corps de personnes qui avaient été séquestrées par les Forces Armées. Les détenus politiques et syndicaux enfermés dans les prisons du pays et spécialement celle de Rawson, ont été durement punis et beaucoup d’entre eux sont portés disparus ou ont du quitter le pays.

Plus de 200 avocats ont été tués et disparus dans l’exercice de leur fonction entre 1974 et 1983

La population de Rawson et de Trelew a subi la persécution et la torture pour avoir été témoin. C’étaient des mandataires, des syndicalistes, des hommes politiques, des journalistes, des amis, des médecins, des enseignants, des ouvriers, des étudiants ou des membres de la commission de la solidarité avec les prisonniers de Rawson et de Trelew.

Ces informations ne sont pas exhaustives, c’est seulement une partie de l’iceberg qui a constitué, dans notre pays, l’application de la politique dénommée de « Terrorisme d’État », qui s’est traduit par l’élimination physique de tous ceux qu’on supposait être des adversaires au régime gouvernemental en vigueur, sans respect d’aucune loi nationale ou internationale de protection de la vie des personnes, et qui a culminé avec les 30 000 morts et disparus.

A partir d’août 1974, j’ai vécu dans la clandestinité avec ma famille. Mes compagnons de travail m’ont averti que les militaires sont allés me chercher à l’école, et que la directrice a reçu l’ordre de ma capture de la part de la Marine de Guerre. A partir de ce jour j’ai vécu dans la clandestinité avec mon second époux Aldo Krueger, mes deux enfants Hernan Bonet y Mariana Bonet et avec notre troisième fille née en 1975 : Laura Krueger. En 1977, je suis sortie du pays avec ma famille, nous avons demandé l’Asile politique au Brésil et la France nous a donnée le refuge politique en 1978. Une fois en France notre 4ème enfant Aldo Yvan Krueger est né et nous sommes restés dans ce pays et dans la Ville de Fontenay S/B qui nous a accueilli.

Quand la démocratie a été rétablie en Argentine, j’ai commencé à demander aux présidents argentins, pour que justice soit faite pour le Massacre de Trelew. J’ai essayé de ré-ouvrir le procès initié, mais le dossier avait été détruit des Tribunaux de la Nation.

En 2005, j’ai été invité par le président argentin Néstor Kirchner. J’ai participé avec d’autres familles et anciens prisonniers de Rawson aux « actes officiels » de commémoration, pour les 33 ans du Massacre de Trelew. Nous avons été reçus par le Secrétariat des Droits de l’Homme de Chubut, Mme Elisa Martínez, par le Sous-secrétaire Me. Mattarollo et le Secrétaire de Droits de l’Homme de la Nation Me. Duhalde, et plus tard, par Monsieur le président de la Nation Me. Kirchner. Pour la première fois, après de 33 années de réclamation de justice, j’étais écoutée par les plus hautes autorités du pays. Tous nous ont donné leur appui pour que le Massacre de Trelew ne reste pas impuni.

Nous avons demandé aussi que l’Aéroport de Trelew se transforme en lieu de Mémoire. Quelques mois après nous initions une Plainte contre l’État, cela a été en février 2006. La Plainte initiée avec les avocats Carolina Varsky et Eduarda Hualpa du CELS (Centre d’études légaux et sociaux) a suivi son cours. Sont en détention Roberto Paccagnini, chef de la Base en 1972 auprès de l’ancien contre-amiral Horacio Mayorga, l’ancien capitaine Navío Jorge Enrique Bautista, l’ancien capitaine Luis Emilio Sosa, l’ancien caporal Carlos Marandino et l’ancien capitaine Jorge del Real, et de Herrera (mort). Mais, comme le procès n’a pas été initié dans les délais prévus par la loi, ils ont été libérés. On espérait l’extradition de l’ancien lieutenant Navío Roberto Guillermo Bravo [2]- qui fut déniée par les Etats-Unis en juillet 2010.

La justice fait son travail en Argentine.

Le procès à finalement commencé le 7 mai 2012 à Trelew et Rawson.

Le grand absent sera le Secrétaire des Droits de l’Homme d’Argentine, le camarade, l’ami et avocat de Ruben et d’une grande partie des camarades fusillés, Luis Eduard Duhalde qui est décédé le 3 avril 2012.Il avait déclaré en novembre 2011 face au juge et je peux témoigner que l’un de ses objectifs fondamental de sa vie, était que ce procès en particulier soit mené à terme. Il a pu assister à la condamnation des plus terribles répresseurs mais il ne sera pas là pour le procès de Trelew, évènement qui l’a marqué à vie et pour lequel nous jurons en ce jour du 22 out 1972 que Justice sera faite un jour…. Manquera sa personne à ceux qui l’ont connu il y a 42 ans et il sera présent symboliquement avec nous, avec le souvenir exemplaire d’un militant jusqu’à la dernière minute de sa vie.

L’autre grand absent sera celui qui m’a reçu à la Maison du Président « Casa Rosada », le 22 aout 2005, le Président Néstor Kirchner, à qui je rends hommage chaque jour pour avoir eu le courage politique d’en finir avec l’impunité en Argentine concernant le Terrorisme d’Etat. A partir de ce jour là j’ai pu avoir confiance en la justice argentine et la promesse que j’ai fait à mes enfants et petits enfants pour la mémoire, la vérité et la justice du massacre de Trelew se transforme en réalité presque 40 ans après avoir dénoncer depuis la clandestinité et l’exil, ce qui est arrivé cette matinée du 22 aout 1972.

Le rêve, l’utopie de réclamer la justice pendant 40 ans s’est concrétisé lorsque j’ai été appelé à témoigner auprès des juges le 18 mai 2012.

Après avoir dénoncé tout ce que j’ai décrit précédemment, en présence des assassins qui étaient libres et après avoir apporté toutes les copies de chacune de mes affirmations, j’ai fini par dire aux juges : Vous ferez partie de l’histoire d’Argentine quelle que soit votre décision de justice, si vous décidez de condamner les assassins pour crimes de lèse humanité, initié dans le premier acte du terrorisme d’état d’argentine le 22 aout 1972 où a éliminé physiquement un groupe d’opposant idéologiques, nous, les familles des victimes du massacres de Trelew pourrons enterrer nos êtres chers définitivement en paix et avec dignité. Si ce n’est pas l’option que vous choisissez, je continuerai de lutter.

Le 15 octobre fut le jour de la sentence, nous étions 45 familles (frères, épouses, fils, petits-fils, neveux, cousins) à assister à la condamnation à perpétuité de Sosa, Marandino, Del Real et l’appel fait concernant la liberté accordée de Paccagnini et de Bautista. Des démarches pour obtenir la demande d’extradition de Bravo seront également mises en place.

La justice argentine a rempli sa dette d’honneur qu’elle avait envers le peuple Argentin, qui n’avait jamais cru les militaires et leurs communiqués absurdes pour justifier le massacre. Mais aussi parce que Trelew a marqué un avant-après dans l’histoire argentine en étant considéré comme « le » primer acte de Terrorisme d’état et un crime de lèse-humanité pour les juges. Nous espérons maintenant avec beaucoup d’attention que les peines des assassins soient effectives. Le 3 novembre 2012 au cimetière de Pergamino, où reposent les restes de Rubén, un grand acte a eu lieu. Nous avons déposé avec ma fille Mariana, accompagnée des autorités de la ville, des familles, amis, camarades, des gens du peuple une plaque tombale que dit :

« Le 15 Octobre 2012 le Massacre de Trelew fut déclaré crime de lèse-humanité et ses auteurs condamnés à prison à perpétuité. Ruben repose en paix et avec dignité. Ta famille, tes camarades et amis de disent : PRESENTE ! Pour la victoire, toujours. »

En France j’ai fondé avec des argentins, des latinoaméricaines et des françaises en 2006, le « Collectif Argentin pour la Mémoire », qui est devenu la référence en France concernant tous les faits liés au terrorisme d’état en Argentine. Nous faisons des conférences dans les lycées, universités, nous organisons des colloques internationaux, des débats, présentons des livres, des films, entre autre activités.

La lutte pour la Vérité, la Mémoire et la Justice continue pour toutes les victimes du terrorisme d’état en Argentine, pour donner conscience dans le monde, en particulier en France, pour que NUNCA MAS se répète l’horreur.

Mme. Alicia Bonet -Krueger
Présidente du « Collectif Argentin pour la mémoire »

Bibliographie :

Livres :

« Abogados Desaparecidos », Familiares de detenidos y desaparecidos
« Proceso de explotación y represión en la Argentina », Foro de Buenos Aires por la vigésima de los Derechos Humanos
« Trelew » de Francisco Urondo
« Nunca Mas », CONADEP
« Argentina : Dossier de un genocidio », Comisión Argentina de Derechos del Hombre
« Heroes », Gregorio Levenson y Ernesto Jauretche
« Trelew : La Patria Fusilada » de Francisco Urondo

Films :

«  Ni olvido ni Perdón  », Raymundo Gleyzer
«  Trelew  » de Mariana Arruti

El Correo. Paris, le 23 août 2014.

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Notes

[1 Lettres du journal « Libération » (1972) de Rubén y Alicia Bonet

Trelew, le 22 août 1972

Qui était Rubén Pedro Bonet

Peut-être pour montrer, vraiment, qui était Rubén Pedro Bonet - un militant révolutionnaire massacré à Trelew-, rien de plus approprié que la lettre qu’il a envoyé à ses enfants depuis la prison, ceci avec le témoignage de sa compagne, Alicia Bonet, et les lettres qu’ elle-même a écrit à Hernán et Mariana, pour qu’ils puisse savoir que leur père est allé À LA LUTTE, est allé À LA MORT, POUR LA JOIE DE VIVRE.

Lettre de Rubén Pedro Bonet à ses enfants

Mes Enfants aimés ¡ Salut Hernán !! ¡ Salut Mariana !! Comment allez-vous ? Papa vous donne pleins de bisous à tous les deux et je vais vous raconter tout ce qui s’est passé après qu’on m’a transféré de Devoto.

Dans un camion qui a des petites cellules un groupe de policiers ont emmené Papa jusqu’à l’Aérodrome et après dans un grand avion ils m’ont emmené ici. Maintenant je suis à Rawson et c’est très loin d’où vous êtes. Ici il y a une autre prison comme Devoto et je suis comme là-bas avec beaucoup d’oncles et de tantes et des amis.

Bon, maintenant papa va vous raconter ce qu’il fait dans la journée. Tous les matins nous nous levons très tôt et faisons de la gymnastique et courons un peu ; après nous étudions, lisons des livres pour apprendre beaucoup de choses, nous étudions beaucoup. Nous travaillons aussi, nous faisons des petites couvertures et des ponchos que nous essayons de vendre pour pouvoir nous acheter des choses comme des cigarettes et des confitures et tout dont nous avons besoin. Dans les moments libres nous bavardons, jouons de la guitare, nous chantons et nous rions en nous racontant des choses. De plus, nous jouons au football et aussi au volley, mais nous jouons davantage au football. Voilà tout ce que je fais plus ou moins dans la journée.

Ici il faut se couvrir beaucoup parce qu’il fait froid, mais quand je me couvre bien je ne sens plus rien et il me plaît.

Pour dormir, il y a une cellule, qui est petite. J’ai un lit et quelques tiroirs où je range les vêtements, mes papiers et un livre.

Sur le mur j’ai collé vos photos et un petit dessin comme celui que je t’ai offert à toi Hernán, où il y a Charlot avec le bébé dans ses bras, et quelques dessins que vous m’avez offerts.

Alors ? Il vous a plu ce que papa vous a raconté ?
C’est vrai que, après m’avoir transféré si loin, nous ne pouvons pas jouer et bavarder si souvent comme nous le faisions à Devoto, mais papa est bien et malgré tout content.
J’ai très envie de jouer et de bavarder avec vous deux. Hernán, maintenant que tu es l’homme de la maison racontes-moi comme vont Mariana et maman, racontes-moi si elles sont sages et dis-moi aussi si tu vas tous les jours au jardin et emmène avec toi Mariana.
Comme je te disais j’ai très envie de vous voir et je voudrais que vous veniez le plutôt possible, j’aimerais vous voir le 9 juillet, mais si vous ne pouvez pas, la semaine suivante.

Quand vous viendrez je vais vous montrer ma petite cellule et où je vis.

Maintenant je vais aller dormir et dites à maman que je l’embrasse et je vous serre fort. Pour vous une petite tape dans les fesses, mais ce n’est qu’une plaisanterie rien de plus. Bon, mes jolis, un bisou énorme et maintenant oui je vous dis salut.

Papa Rubén.

J’espère que vous allez me répondre vite, dites à maman qu’elle vous aide à écrire, si vous ne pouvez pas, qu’elle écrive.
Bisous.

***
Témoignage de l’épouse de Rubén Pedro Bonet

Pour avoir été celle qui a partagé les années de sa formation cristallisée dans une maturité pour arriver à être un Argentin assassiné, un Compagnon assassiné, un Père assassiné, les trois choses avec majuscule et sang, c’est que je veux que vous sachiez qu’on devient révolutionnaire par amour et qu’il est dépouillé d’égoïsme pour aimer tous ceux qui sont à son côté et donner la vie pour son peuple.

Je vous donne à lire la dernière lettre que papa Rubén Pedro a écrite à ses enfants quand il a été transféré du pénal de Villa Devoto à celui de Rawson. Ils lui ont répondu avec leur langage (les dessins). II n’y a que quelques jours se sont passés pour que je reçoive une enveloppe envoyée par la « Marine Argentine » avec les affaires du mort N°16. À l’intérieur de cette enveloppe il y avait une pochette en cuir marron que Rubén emportait pendue du cou avec les dessins, les lettres et les photos de ses enfants, sa ceinture, la montre et un stylo. Avec cette enveloppe sont arrivées toutes les réponses que j’ai écrites ou mes enfants pour que ne rien du passé soit oublié ou déformé. Ces lettres, quand Hernán et Mariana apprendront à lire, seront lues à haute voix par eux avec sa mère et tout un peuple.

Alicia Bonet

***
LETTRE D’ALICIA BONET À SES ENFANTS
22-08-72

Hernán et Marina :
Maman va vous raconter une histoire d’amour en quelques parties.
La première partie de cette histoire je vais vous la détailler parce que vous êtes le produit d’elle, de l’amour, pur ; du désir profond de concevoir le fruit d’une passion d’un homme et d’une femme simple, d’une étudiante et d’un ouvrier qui se sont connus à la porte d’une usine, qu’ils ont pris un café ensemble dans un bar, qu’ils se sont promenés main dans la main dans les rues et les places du Buenos Aires et aux six mois l’affection était si grande, les idéaux si proches, qu’ils se sont mariés très cérémonieusement et à la porte du Registre Civil des rues Salvador et Maria del Carril se sont mis les alliances pour plaire aux parents anxieux de formalité. Cette partie appartient à maman et à papa, mais elle ressemble à celle-là d’autres enfants qui ont un papa et une maman heureux d’avoir donné la vie à d’autres êtres et heureux d’avoir été capables de les créer, par tout le beau, la douceur et l’unique qui sont vous, les enfants.

Quand vous êtes arrivés, nous vous attendions dans un petit appartement, où on avait éparpillé des jouets et des fleurs, mêlés aux câlins de maman et les jeux de papa. Ce papa qui voulait vous donner un monde différent, nouveau, avec beaucoup de jouets, avec plus de temps pour jouer, avec des enfants sains et joyeux, et pour cela il est sorti de ses quatre murs et s’est joint à la lutte des ouvriers, des étudiants, du peuple. Ce père qui revenait anxieux de vous offrir toute son affection et son amour, et à cause de la générosité de ses sentiments il a eu dû cesser de vous voir, de vivre avec nous pour éviter des difficultés ou des risques plus grands que le fait dur et terrible de vivre dans cette Argentine saignée.

Mais une nuit de mai 71 arriva, où, toi Hernán, tu expliquais avec tes 4 années adultes à ta sœur, qui n’avait pas atteint encore les 3 ans, que le commissariat est la maison où vivent les policiers. Les policiers avaient emmené papa là parce qu’ils ne permettaient pas le travail qu’il faisait, (celui de lutter pour changer cette forme de vie pour une autre plus digne et humaine). Et à partir de ce jour-là jusqu’à presque le 22 août 1972 il n’y a pas eu de sortie plus joyeuse, (et pour cela vous le racontiez aux cris dans les bus, les taxis, les ascenseurs et dans les rues) que vous alliez voir papa à la prison, ces réponses que vous donniez à ceux qui vous demandaient innocemment, tu vas te promener ? Bien sûr, après maman s’amusait en regardant les expressions de ces messieurs et ces dames qui se repentaient de leur intérêt et « sympathie » pour les enfants et ils auraient voulu sortir en courant effrayés de leurs préjugés et peurs ou les visages complices, tristes ou indifférents.

Peu de gens entendraient votre spontanéité naturelle, le bonheur que signifiait courir, jouer, bavarder pendant quelques heures avec papa qui les aimait si tendrement. À vous dont les visites n’étaient pas assez et vous qui lui envoyez des lettres avec des bâtons, des dessins, des lettres et des photos. Qui peut vous dire que ce papa est mauvais,qu’ il est un délinquant, qu’être révolutionnaire ou guérillero est condamnable à payer avec la prison et la mort ? Qui peut vous faire croire cela à vous et aux autres enfants du peuple ?

Les insultes seulement sont écoutées par ceux qui ont peur de ses grands capitaux, ses grandes terres, ses grandes peurs de regarder la vie de face. Mais pour vous mes enfants est un homme à qui le temps lui a manqué pour aller à ton prochain anniversaire Hernán, pour écouter ton poème au jardin d’enfants, demain vous serez les continuateurs, vous le défendrez de toute injure et offense, vous qui marquerez le chemin futur juste. Il n’y aura pas de grands et de petits mensonges, de pièges et de tromperies qui pourraient changer votre histoire, écrite avec le sang de papa, d’oncles et de tantes et qui est l’histoire de tout le peuple argentin.

Maman

***
DEUXIÈME LETTRE D’ALICIA BONET À SES ENFANTS
22-09-72

Hernán et Mariana : « vous n’avez plus de papa ».

Aujourd’hui cela fait déjà un mois que je les ai appelés pour vous dire ces mots. Cela faisait un peu plus de 24 heures que nous avions pris congé et bien que sans foi, je suis partie pour voir si je pouvais « guérir papa qui s’était battu avec les policiers de Rawson ». Quand j’arrivais à l’hôpital de la base, la radio annonçait encore un mort, papa était le numéro 16. Avec toute ton ingénuité et sagesse, toi Hernán tu m’as demandé : « Pour quoi papa ne s’est pas défendu s’il savait utiliser les armes ? ». Est-ce qu‘un homme à moitié nu peut-il se défendre, quand il est mitraillé par une PAM [mitraillette] et un pistolet calibre 45 dans une cellule de 2 par 2 et dans le dos ?

Vous n’avez plus de papa parce que les militaires l’ont tué. Et vous avez demandé de nouveau : « pourquoi ont-ils tué papa qui était bon ? ». Les questions se sont succédé sans arrêt, « Les morts n’écoutent pas, ne respirent pas, ne parlent pas ? Pourquoi papa ne s’est-il évanoui ou resté blessé ? Pourquoi ne puis-je pas voir papa à l’intérieur de la boîte ? Papa m’a dit que quand j’aurai six ans il allait venir à mon anniversaire ; qu’il allait tirer tout l’argent que Lanusse a gardé dans les poches pour le donner aux papas et aux mamans de tous les enfants pour qu’ils achètent beaucoup de nourriture, pour qu’ils soignent les bébés s’ ils sont malades, pour que les enfants puissent étudier et aller à l’école ; et aux agents de la police il allait leur dire qu’ils travaillent, qu’ils vendent des choses dans les commerces ou dans les kiosques, mais qu’ils ne devaient pas frapper ou tuer plus de papas et mamans. »

Et je les écoutais et leur répétais, mes enfants, que tout ce que papa vous avait appris, vous avait raconté, vous ne deviez pas l’oublier. Que papa voulait que vous vous entendiez bien, que vous suiviez des bons frères et que vous partagiez les affaires, les jouets et les jeux avec tous les enfants. Que papa allait être toujours à l’intérieur de nos cœurs et ses mots dans nos têtes. Quand nous allions à la veillée funèbre, vous me disiez que papa était égal à San Martin parce qu’il avait lutté comme lui et que nous avions à lui faire une statue … Bien sûr que nous ferons une statue à papa, à tous les oncles et les tantes qui tombaient pour lutter, pour vouloir être libres, pour vouloir construire un monde qui n’est pas basé sur la haine et la persécution, mais sur l’amour. À tous ceux qui ont laissé de côté la possibilité individuelle d’avoir son quotidien bonheur, paix et joie près des parents et des frères, près des épouses et des enfants, pour comprendre que sa vie était moins importante que celle de l’ouvrier, de l’étudiant, du paysan, du camarade poursuivi, affamé, torturé, mort. Pour cette intégrité, qui loin d’être indifférence, était la grande qualité humaine, pour sa clarté et sa fermeté, seulement maman connaît les larmes de papa.

Les larmes quand tu es né Hernán et toi Mariana, quand vous avez parlé et marché pour la première fois, quand nous nous prenions fort dans les bras après une discussion ou un problème, quand il a cessé de vivre chez nous après les longues allées et venues qu’il lui était difficile qu’elles deviennent définitives, quand il a reçu deux paquets de nourriture que de votre part de un policier lui a fait parvenir dans la cellule après avoir été cloué au sol, frappé et torturé (là papa a été ferme, il n’a non seulement pas parlé, mais il n’a pas pleuré ni crié) quand il a bavardé avec maman sur la mort de son ami Luis (Pujals). La dernière fois que nous avons été ensemble aux Tribunaux, entourés de policiers, en nous séchant nos larmes d’impuissance, mélangées avec des mots rapides et nécessaires. Et les voix cassées qu’on vous a chantées quand ils partaient du Pénal de Rawson le 22 juillet passé, dans la dernière visite que vous lui avez faite. Aujourd’hui je vous écris avec le stylo de papa, qui avec vos photos et les petites lettres, la ceinture et la montre, ont été remis dans une enveloppe de l’ « Armée » comme toutes les affaires de papa ….

Vous vous rendez compte que papa allait à la lutte seulement guidé par le plus grand amour, par l’amour qu’il gardait caché dans une pochette en cuir pendu du cou, à coté du cœur ; vous étiez là, vous qui lui donniez la force et le courage qui se trouve dans ce qu’on aime le plus. Vous vous rendez compte quelle belle leçon et enseignement vous a-t-il laissés papa d’héritage ? Avec quelle fierté et dignité vous écrirez tous les jours notre nom ! Mes petits poussins, n’y aura plus de petits chevaux dans les épaules, ni les batailles comme « des vrais hommes », ni promenades au zoo, ni des fontaines, ni des églises, ni des dessins, ni des maisonnettes de cure-dents et de carton … Seulement des souvenirs, seulement des verbes au passé, nous appellerons papa et il n’y aura pas de réponse. Et nous pleurerons et ne crierons dans notre intimité de rage et de colère sans fin, et nous manquera tout ce que papa nous donnait, son baiser quotidien, son regard ferme dans ses yeux clairs, sa mèche toujours tombée sur le front, il nous restera, tout ce que signifie aujourd’hui pour nous et pour tout le peuple argentin ses 30 années percées par les balles, ses bras croisés immobiles sur sa poitrine vigoureuse, sur sa peau jeune et incroyablement vivante. Et vous saurez aujourd’hui, demain, que papa est un martyr qui a eu à peine le temps d’être un héros et qu’il a écrit l’un des plus cruels volets de notre histoire, et peu à peu, toi Hernán tu cesseras de me dire : « mami je voulais avoir mon papa » et toi Mariana, tu ajouteras que tu es très triste parce qu’on a aussi tué l’oncle Chupete, (Capello) ton oncle préféré ». Avec le temps vous trouverez votre papa et votre oncle aimé dans chacun des hommes capables de vous aimer tellement pour donner leur vie pour vous et pour chaque être qui arrive à ce monde. Monde que aujourd’hui écrit AMOUR avec du sang ; pour que demain vous l’écriviez de toutes couleurs, plein d’étoiles, de fleurs, de papillons, de ballons, de bonhommes, de sucettes, comme tous les enfants du monde ont à le vivre.

P.D. : Quand nous sommes allés au cimetière se rappeler de l’oncle Luis et de papa, toi, Mariana tu as crié un : Viva ! Qui nous a pénétré tous, après avoir écouté les mots de maman ; et quand toi Hernán tu m’as demandé en secret si la police écoutait les déclarations des blessés que je lisais aux amis et je t’ai pris fort dans les bras et t’ai dit que non, je me suis rendu compte, plus sûre, plus fermement qu’avant que votre compréhension et clarté était merveilleuses. Pour cela papa et maman sont fiers de vous avoir, de se prolonger en vous que si tôt, si rapidement, vous avez appris la leçon de ce qui est vivre.

Maman
Liberation - page 9

***
Ces lettres étaient dans le dossier récupéré par Alicia Bonet en la DIPBA, (Direction d’information de la Province de Buenos Aires et lieu de Mémoire actuellement), en les pages 107-108.

[2L’ancien lieutenant Roberto Guillermo Bravo fut détenu le 26 février 2010 par INTERPOL de Washington dans sa maison de Miami et il lui a été attribué par le juge fédéral les délits de privation illégitime de liberté, tortures et homicides qualifiés.

Sa biographie officielle indique qu’après le Massacre de Trelew, Bravo en 1973 est devenu attaché naval d’Argentine à Washington. L’ancien lieutenant de la Marine a profité de son séjour aux Etats-Unis pour s’entrainer dans les forces armées locales. Il a suivi des cours dans la division de l’infanterie aérotransportée, appelée Pathfinder et il s’est entrainé avec la Marine dans des opérations de reconnaissance amphibie (avion).

En 1979, il s’est retiré de la Marine Argentine, a obtenu un emploi aux USA et en 1987 il a obtenu la nationalité usaméricaine.

Marié à Ana Maria Bravo, leurs trois enfants ont fait leurs services dans les forces armées des USA. Bravo garde une étroite relation avec les forces armées des USA.
L’entreprise qu’il a fondé en 1998, « RGB Group, Inc. », vend des services médicaux au Pentagone et aux forces armées US, y compris à la marine US.

Dans la liste complète de contrat que RGB groupe (RGB=Roberto Guillermo Bravo) a signé avec différentes partie des forces armées, plus de 460 contrats de la valeur de millions de dollars.

Le plus important fut pour 6 154 204 dollars. A cela s’ajoute ceux que Bravo a signés avec le département de sécurité intérieure, l’agence de logistique de la défense, le garde-côte et l’officine fédérale de prison. Les majeures parties sont pour des « services médicaux ».

Une fois détenu par Interpol, il a retrouvé sa liberté après avoir du payer en espèces 25 000 dollars sur 1.2 million que le juge a fixé comme caution. Le magistrat a gardé son passeport et lui a interdit de quitté l’état de Floride, lui a retiré le permis de naviguer et a annoncé pour le 2 avril l’audience pour l’extradition. La semaine suivante, Bravo a été à Guantanamo comme chef des forces d’ordre pour donner des cours sur le traitement des ennemis. (Google-internet)

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