<?xml
version="1.0" encoding="utf-8"?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>El Correo</title>
	<link>https://www.elcorreo.eu.org/</link>
	
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="https://www.elcorreo.eu.org/spip.php?id_auteur=558&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />




<item xml:lang="fr">
		<title>Discours de Harold Pinter pour la r&#233;ception de son prix Nobel </title>
		<link>https://www.elcorreo.eu.org/Discours-de-Harold-Pinter-pour-la-reception-de-son-prix-Nobel</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.elcorreo.eu.org/Discours-de-Harold-Pinter-pour-la-reception-de-son-prix-Nobel</guid>
		<dc:date>2006-01-09T00:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Harold Pinter </dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Discours lu &#224; Stockholm, mercredi 7 d&#233;cembre 2005, au nom du Prix Nobel de litt&#233;rature 2005. &lt;br class='autobr' /&gt; En 1958 j'ai &#233;crit la chose suivante : &#034;Il n'y a pas de distinctions tranch&#233;es entre ce qui est r&#233;el et ce qui est irr&#233;el, entre ce qui est vrai et ce qui est faux. Une chose n'est pas n&#233;cessairement vraie ou fausse ; elle peut &#234;tre tout &#224; la fois vraie et fausse.&#034; &lt;br class='autobr' /&gt;
Je crois que ces affirmations ont toujours un sens et s'appliquent toujours &#224; l'exploration de la r&#233;alit&#233; &#224; travers l'art. Donc, en (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.elcorreo.eu.org/Reflexions" rel="directory"&gt;R&#233;flexions et travaux&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Discours lu &#224; Stockholm, mercredi 7 d&#233;cembre 2005, au nom du Prix Nobel de litt&#233;rature 2005.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;En 1958 j'ai &#233;crit la chose suivante : &#034;Il n'y a pas de distinctions tranch&#233;es entre ce qui est r&#233;el et ce qui est irr&#233;el, entre ce qui est vrai et ce qui est faux. Une chose n'est pas n&#233;cessairement vraie ou fausse ; elle peut &#234;tre tout &#224; la fois vraie et fausse.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois que ces affirmations ont toujours un sens et s'appliquent toujours &#224; l'exploration de la r&#233;alit&#233; &#224; travers l'art. Donc, en tant qu'auteur, j'y souscris encore, mais en tant que citoyen je ne peux pas. En tant que citoyen, je dois demander : Qu'est-ce qui est vrai ? Qu'est-ce qui est faux ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La v&#233;rit&#233; au th&#233;&#226;tre est &#224; jamais insaisissable. Vous ne la trouvez jamais tout &#224; fait, mais sa qu&#234;te a quelque chose de compulsif. Cette qu&#234;te est pr&#233;cis&#233;ment ce qui commande votre effort. Cette qu&#234;te est votre t&#226;che. La plupart du temps vous tombez sur la v&#233;rit&#233; par hasard dans le noir, en entrant en collision avec elle, ou en entrevoyant simplement une image ou une forme qui semble correspondre &#224; la v&#233;rit&#233;, souvent sans vous rendre compte que vous l'avez fait. Mais la r&#233;elle v&#233;rit&#233;, c'est qu'il n'y a jamais, en art dramatique, une et une seule v&#233;rit&#233; &#224; d&#233;couvrir. Il y en a beaucoup. Ces v&#233;rit&#233;s se d&#233;fient l'une l'autre, se d&#233;robent l'une &#224; l'autre, se refl&#232;tent, s'ignorent, se narguent, sont aveugles l'une &#224; l'autre. Vous avez parfois le sentiment d'avoir trouv&#233; dans votre main la v&#233;rit&#233; d'un moment, puis elle vous glisse entre les doigts et la voil&#224; perdue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On m'a souvent demand&#233; comment mes pi&#232;ces voyaient le jour. Je ne saurais le dire. Pas plus que je ne saurais r&#233;sumer mes pi&#232;ces, si ce n'est pour dire voil&#224; ce qui s'est pass&#233;. Voil&#224; ce qu'ils ont dit. Voil&#224; ce qu'ils ont fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plupart des pi&#232;ces naissent d'une r&#233;plique, d'un mot ou d'une image. Le mot s'offre le premier, l'image le suivant souvent de pr&#232;s. Je vais vous donner deux exemples de r&#233;pliques qui me sont venues &#224; l'esprit de fa&#231;on totalement inattendue, suivies par une image, que j'ai moi-m&#234;me suivie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les pi&#232;ces en question sont Le Retour1 et C'&#233;tait hier. La premi&#232;re r&#233;plique du Retour est &#034;Qu'est-ce que tu as fait des ciseaux ?&#034; La premi&#232;re r&#233;plique de C'&#233;tait hier est &#034;Bruns&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un cas comme dans l'autre je n'avais pas d'autres indications.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le premier cas, quelqu'un, &#224; l'&#233;vidence, cherchait une paire de ciseaux et demandait o&#249; ils &#233;taient pass&#233;s &#224; quelqu'un d'autre dont il soup&#231;onnait qu'il les avait probablement vol&#233;s. Mais d'une mani&#232;re ou d'une autre je savais que la personne &#224; qui on s'adressait se fichait &#233;perdument des ciseaux, comme de celui qui posait la question, d'ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Bruns&#034; : je pr&#233;sumais qu'il s'agissait de la description des cheveux de quelqu'un, les cheveux d'une femme, et que cela r&#233;pondait &#224; une question. Dans l'un et l'autre cas, je me suis trouv&#233; contraint de poursuivre la chose. Tout se passait visuellement, un tr&#232;s lent fondu, passant de l'ombre &#224; la lumi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je commence toujours une pi&#232;ce en appelant les personnages A, B et C.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la pi&#232;ce qui est devenue Le Retour je voyais un homme entrer dans une pi&#232;ce aust&#232;re et poser sa question &#224; un homme plus jeune, assis sur un affreux canap&#233;, le nez dans un journal des courses. Je soup&#231;onnais vaguement que A &#233;tait un p&#232;re et que B &#233;tait son fils, mais je n'en avais aucune preuve. Cela s'est n&#233;anmoins confirm&#233; un peu plus tard quand B (qui par la suite deviendrait Lenny) dit &#224; A (qui par la suite deviendrait Max), &#034;Papa, tu permets que je change de sujet ? Je voudrais te demander quelque chose. Ce qu'on a mang&#233; au d&#238;ner tout &#224; l'heure, &#231;a s'appelait comment ? Tu appelles &#231;a comment ? Pourquoi tu n'ach&#232;tes pas un chien ? Tu es un cuisinier pour chiens. Franchement. Tu crois donc que tu fais la cuisine pour une bande de chiens.&#034; Donc, d&#232;s lors que B appelait A &#034;Papa&#034;, il me semblait raisonnable d'admettre qu'ils &#233;taient p&#232;re et fils. A, manifestement, &#233;tait aussi le cuisinier et sa cuisine ne semblait pas &#234;tre tenue en bien haute estime. Cela voulait-il dire qu'il n'y avait pas de m&#232;re ? Je n'en savais rien. Mais, comme je me le r&#233;p&#233;tais &#224; l'&#233;poque, nos d&#233;buts ne savent jamais de quoi nos fins seront faites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Bruns.&#034; Une grande fen&#234;tre. Ciel du soir. Un homme, A (qui par la suite deviendrait Deeley), et une femme, B (qui par la suite deviendrait Kate), assis avec des verres. &#034;Grosse ou mince ?&#034; demande l'homme. De qui parlent-ils ? C'est alors que je vois, se tenant &#224; la fen&#234;tre, une femme, C (qui par la suite deviendrait Anna), dans une autre qualit&#233; de lumi&#232;re, leur tournant le dos, les cheveux bruns.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un &#233;trange moment, le moment o&#249; l'on cr&#233;e des personnages qui n'avaient jusque-l&#224; aucune existence. Ce qui suit est capricieux, incertain, voire hallucinatoire, m&#234;me si cela peut parfois prendre la forme d'une avalanche que rien ne peut arr&#234;ter. La position de l'auteur est une position bizarre. En un sens, les personnages ne lui font pas bon accueil. Les personnages lui r&#233;sistent, ils ne sont pas faciles &#224; vivre, ils sont impossibles &#224; d&#233;finir. Vous ne pouvez certainement pas leur donner d'ordres. Dans une certaine mesure vous vous livrez avec eux &#224; un jeu interminable, vous jouez au chat et &#224; la souris, &#224; colin-maillard, &#224; cache-cache. Mais vous d&#233;couvrez finalement que vous avez sur les bras des &#234;tres de chair et de sang, des &#234;tres poss&#233;dant une volont&#233; et une sensibilit&#233; individuelle bien &#224; eux, faits de composantes que vous n'&#234;tes pas en mesure de changer, manipuler ou d&#233;naturer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le langage, en art, demeure donc une affaire extr&#234;mement ambigu&#235;, des sables mouvants, un trampoline, une mare gel&#233;e qui pourrait bien c&#233;der sous vos pieds, &#224; vous l'auteur, d'un instant &#224; l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, comme je le disais, la qu&#234;te de la v&#233;rit&#233; ne peut jamais s'arr&#234;ter. Elle ne saurait &#234;tre ajourn&#233;e, elle ne saurait &#234;tre diff&#233;r&#233;e. Il faut l'affronter l&#224;, tout de suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le th&#233;&#226;tre politique pr&#233;sente un ensemble de probl&#232;mes totalement diff&#233;rents. Les sermons doivent &#234;tre &#233;vit&#233;s &#224; tout prix. L'objectivit&#233; est essentielle. Il doit &#234;tre permis aux personnages de respirer un air qui leur appartient. L'auteur ne peut les enfermer ni les entraver pour satisfaire le go&#251;t, l'inclination ou les pr&#233;jug&#233;s qui sont les siens. Il doit &#234;tre pr&#234;t &#224; les aborder sous des angles vari&#233;s, dans des perspectives tr&#232;s diverses, ne connaissant ni frein ni limite, les prendre par surprise, peut-&#234;tre, de temps en temps, tout en leur laissant la libert&#233; de suivre le chemin qui leur pla&#238;t. &#199;a ne fonctionne pas toujours. Et la satire politique, bien &#233;videmment, n'ob&#233;it &#224; aucun de ces pr&#233;ceptes, elle fait m&#234;me pr&#233;cis&#233;ment l'inverse, ce qui est d'ailleurs sa fonction premi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ma pi&#232;ce L'Anniversaire il me semble que je lance des pistes d'interpr&#233;tation tr&#232;s diverses, les laissant op&#233;rer dans une &#233;paisse for&#234;t de possibles avant de me concentrer, au final, sur un acte de soumission.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Langue de la montagne ne pr&#233;tend pas op&#233;rer de mani&#232;re aussi ouverte. Tout y est brutal, bref et laid. Les soldats de la pi&#232;ce trouvent pourtant le moyen de s'amuser de la situation. On oublie parfois que les tortionnaires s'ennuient tr&#232;s facilement. Ils ont besoin de rire un peu pour garder le moral. Comme l'ont bien &#233;videmment confirm&#233; les &#233;v&#233;nements d'Abu Ghraib &#224; Bagdad. Langue de la montagne ne dure que vingt minutes, mais elle pourrait se prolonger pendant des heures et des heures, inlassablement, r&#233;p&#233;tant le m&#234;me sch&#233;ma encore et encore, pendant des heures et des heures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ashes to Ashes&lt;/i&gt;, pour sa part, me semble se d&#233;rouler sous l'eau. Une femme qui se noie, sa main se tendant vers la surface &#224; travers les vagues, retombant hors de vue, se tendant vers d'autres mains, mais ne trouvant l&#224; personne, ni au-dessus ni au-dessous de l'eau, ne trouvant que des ombres, des reflets, flottant ; la femme, une silhouette perdue dans un paysage qui se noie, une femme incapable d'&#233;chapper au destin tragique qui semblait n'appartenir qu'aux autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais comme les autres sont morts, elle doit mourir aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le langage politique, tel que l'emploient les hommes politiques, ne s'aventure jamais sur ce genre de terrain, puisque la majorit&#233; des hommes politiques, &#224; en croire les &#233;l&#233;ments dont nous disposons, ne s'int&#233;ressent pas &#224; la v&#233;rit&#233; mais au pouvoir et au maintien de ce pouvoir. Pour maintenir ce pouvoir il est essentiel que les gens demeurent dans l'ignorance, qu'ils vivent dans l'ignorance de la v&#233;rit&#233;, jusqu'&#224; la v&#233;rit&#233; de leur propre vie. Ce qui nous entoure est donc un vaste tissu de mensonges, dont nous nous nourrissons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme le sait ici tout un chacun, l'argument avanc&#233; pour justifier l'invasion de l'Irak &#233;tait que Saddam Hussein d&#233;tenait un arsenal extr&#234;mement dangereux d'armes de destruction massive, dont certaines pouvaient &#234;tre d&#233;charg&#233;es en 45 minutes, provoquant un effroyable carnage. On nous assurait que c'&#233;tait vrai. Ce n'&#233;tait pas vrai. On nous disait que l'Irak entretenait des relations avec Al-Qaida et avait donc sa part de responsabilit&#233; dans l'atrocit&#233; du 11 septembre 2001 &#224; New York. On nous assurait que c'&#233;tait vrai. Ce n'&#233;tait pas vrai. On nous disait que l'Irak mena&#231;ait la s&#233;curit&#233; du monde. On nous assurait que c'&#233;tait vrai. Ce n'&#233;tait pas vrai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La v&#233;rit&#233; est totalement diff&#233;rente. La v&#233;rit&#233; est li&#233;e &#224; la fa&#231;on dont les &#201;tats-Unis comprennent leur r&#244;le dans le monde et la fa&#231;on dont ils choisissent de l'incarner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais avant de revenir au temps pr&#233;sent, j'aimerais consid&#233;rer l'histoire r&#233;cente, j'entends par l&#224; la politique &#233;trang&#232;re des &#201;tats-Unis depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Je crois qu'il est pour nous imp&#233;ratif de soumettre cette p&#233;riode &#224; un examen rigoureux, quoique limit&#233;, forc&#233;ment, par le temps dont nous disposons ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout le monde sait ce qui s'est pass&#233; en Union sovi&#233;tique et dans toute l'Europe de l'Est durant l'apr&#232;s-guerre : la brutalit&#233; syst&#233;matique, les atrocit&#233;s largement r&#233;pandues, la r&#233;pression impitoyable de toute pens&#233;e ind&#233;pendante. Tout cela a &#233;t&#233; pleinement document&#233; et attest&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais je soutiens que les crimes commis par les &#201;tats-Unis durant cette m&#234;me p&#233;riode n'ont &#233;t&#233; que superficiellement rapport&#233;s, encore moins document&#233;s, encore moins reconnus, encore moins identifi&#233;s &#224; des crimes tout court. Je crois que la question doit &#234;tre abord&#233;e et que la v&#233;rit&#233; a un rapport &#233;vident avec l'&#233;tat actuel du monde. Bien que limit&#233;es, dans une certaine mesure, par l'existence de l'Union sovi&#233;tique, les actions men&#233;es dans le monde entier par les &#201;tats-Unis donnaient clairement &#224; entendre qu'ils avaient d&#233;cr&#233;t&#233; avoir carte blanche pour faire ce qu'ils voulaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'invasion directe d'un &#233;tat souverain n'a jamais &#233;t&#233;, de fait, la m&#233;thode privil&#233;gi&#233;e de l'Am&#233;rique. Dans l'ensemble, elle pr&#233;f&#233;rait ce qu'elle a qualifi&#233; de &#034;conflit de faible intensit&#233;&#034;. &#034;Conflit de faible intensit&#233;&#034;, cela veut dire que des milliers de gens meurent, mais plus lentement que si vous l&#226;chiez une bombe sur eux d'un seul coup. Cela veut dire que vous contaminez le c&#339;ur du pays, que vous y implantez une tumeur maligne et que vous observez s'&#233;tendre la gangr&#232;ne. Une fois que le peuple a &#233;t&#233; soumis - ou battu &#224; mort - &#231;a revient au m&#234;me - et que vos amis, les militaires et les grandes soci&#233;t&#233;s commerciales, sont confortablement install&#233;s au pouvoir, vous allez devant les cam&#233;ras et vous d&#233;clarez que la d&#233;mocratie l'a emport&#233;. C'&#233;tait monnaie courante dans la politique &#233;trang&#232;re am&#233;ricaine dans les ann&#233;es auxquelles je fais allusion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La trag&#233;die du Nicaragua s'est av&#233;r&#233;e &#234;tre un cas extr&#234;mement r&#233;v&#233;lateur. Si je d&#233;cide de l'&#233;voquer ici, c'est qu'il illustre de fa&#231;on convaincante la fa&#231;on dont l'Am&#233;rique envisage son r&#244;le dans le monde, aussi bien &#224; l'&#233;poque qu'aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai assist&#233; &#224; une r&#233;union qui s'est tenue &#224; l'Ambassade des &#201;tats-Unis &#224; Londres &#224; la fin des ann&#233;es 80.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Congr&#232;s am&#233;ricain &#233;tait sur le point de d&#233;cider s'il fallait ou non donner davantage d'argent aux Contras dans la campagne qu'ils menaient contre l'&#201;tat du Nicaragua. J'&#233;tais l&#224; en tant que membre d'une d&#233;l&#233;gation parlant au nom du Nicaragua, mais le membre le plus important de cette d&#233;l&#233;gation &#233;tait un certain P&#232;re John Metcalf. Le chef de file du camp am&#233;ricain &#233;tait Raymond Seitz (alors bras droit de l'ambassadeur, lui-m&#234;me nomm&#233; ambassadeur par la suite). P&#232;re Metcalf a dit : &#034;Monsieur, j'ai la charge d'une paroisse au nord du Nicaragua. Mes paroissiens ont construit une &#233;cole, un centre m&#233;dico-social, un centre culturel. Nous avons v&#233;cu en paix. Il y a quelques mois une force de la Contra a attaqu&#233; la paroisse. Ils ont tout d&#233;truit : l'&#233;cole, le centre m&#233;dico-social, le centre culturel. Ils ont viol&#233; les infirmi&#232;res et les institutrices, massacr&#233; les m&#233;decins, de la mani&#232;re la plus brutale. Ils se sont comport&#233;s comme des sauvages. Je vous en supplie, exigez du gouvernement am&#233;ricain qu'il retire son soutien &#224; cette odieuse activit&#233; terroriste.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raymond Seitz avait tr&#232;s bonne r&#233;putation, celle d'un homme rationnel, responsable et tr&#232;s bien inform&#233;. Il &#233;tait grandement respect&#233; dans les cercles diplomatiques. Il a &#233;cout&#233;, marqu&#233; une pause, puis parl&#233; avec une certaine gravit&#233;. &#034;P&#232;re, dit-il, laissez-moi vous dire une chose. En temps de guerre, les innocents souffrent toujours.&#034; Il y eut un silence glacial. Nous l'avons regard&#233; d'un &#339;il fixe. Il n'a pas bronch&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les innocents, certes, souffrent toujours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finalement quelqu'un a dit : &#034;Mais dans le cas qui nous occupe, des 'innocents' ont &#233;t&#233; les victimes d'une atrocit&#233; innommable financ&#233;e par votre gouvernement, une parmi tant d'autres. Si le Congr&#232;s accorde davantage d'argent aux Contras, d'autres atrocit&#233;s de cette esp&#232;ce seront perp&#233;tr&#233;es. N'est-ce pas le cas ? Votre gouvernement n'est-il pas par l&#224; m&#234;me coupable de soutenir des actes meurtriers et destructeurs commis sur les citoyens d'un &#233;tat souverain ?&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seitz &#233;tait imperturbable. &#034;Je ne suis pas d'accord que les faits, tels qu'ils nous ont &#233;t&#233; expos&#233;s, appuient ce que vous affirmez l&#224;&#034;, dit-il.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que nous quittions l'ambassade, un conseiller am&#233;ricain m'a dit qu'il aimait beaucoup mes pi&#232;ces. Je n'ai pas r&#233;pondu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dois vous rappeler qu'&#224; l'&#233;poque le pr&#233;sident Reagan avait fait la d&#233;claration suivante : &#034;Les Contras sont l'&#233;quivalent moral de nos P&#232;res fondateurs.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#201;tats-Unis ont pendant plus de quarante ans soutenu la dictature brutale de Somoza au Nicaragua. Le peuple nicaraguayen, sous la conduite des Sandinistes, a renvers&#233; ce r&#233;gime en 1979, une r&#233;volution populaire et poignante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Sandinistes n'&#233;taient pas parfaits. Ils avaient leur part d'arrogance et leur philosophie politique comportait un certain nombre d'&#233;l&#233;ments contradictoires. Mais ils &#233;taient intelligents, rationnels et civilis&#233;s. Leur but &#233;tait d'instaurer une soci&#233;t&#233; stable, digne, et pluraliste. La peine de mort a &#233;t&#233; abolie. Des centaines de milliers de paysans frapp&#233;s par la mis&#232;re ont &#233;t&#233; ramen&#233;s d'entre les morts. Plus de 100 000 familles se sont vues attribuer un droit &#224; la terre. Deux mille &#233;coles ont &#233;t&#233; construites. Une campagne d'alphab&#233;tisation tout &#224; fait remarquable a fait tomber le taux d'analphab&#233;tisme dans le pays sous la barre des 15 %. L'&#233;ducation gratuite a &#233;t&#233; instaur&#233;e ainsi que la gratuit&#233; des services de sant&#233;. La mortalit&#233; infantile a diminu&#233; d'un tiers. La polio a &#233;t&#233; &#233;radiqu&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#201;tats-Unis accus&#232;rent ces franches r&#233;ussites d'&#234;tre de la subversion marxiste-l&#233;niniste. Aux yeux du gouvernement am&#233;ricain, le Nicaragua donnait l&#224; un dangereux exemple. Si on lui permettait d'&#233;tablir les normes &#233;l&#233;mentaires de la justice &#233;conomique et sociale, si on lui permettait d'&#233;lever le niveau des soins m&#233;dicaux et de l'&#233;ducation et d'acc&#233;der &#224; une unit&#233; sociale et une dignit&#233; nationale, les pays voisins se poseraient les m&#234;mes questions et apporteraient les m&#234;mes r&#233;ponses. Il y avait bien s&#251;r &#224; l'&#233;poque, au Salvador, une r&#233;sistance farouche au statu quo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai parl&#233; tout &#224; l'heure du &#034;tissu de mensonges&#034; qui nous entoure. Le pr&#233;sident Reagan qualifiait couramment le Nicaragua de &#034;donjon totalitaire&#034;. Ce que les m&#233;dias, et assur&#233;ment le gouvernement britannique, tenaient g&#233;n&#233;ralement pour une observation juste et m&#233;rit&#233;e. Il n'y avait pourtant pas trace d'escadrons de la mort sous le gouvernement sandiniste. Il n'y avait pas trace de tortures. Il n'y avait pas trace de brutalit&#233; militaire, syst&#233;matique ou officielle. Aucun pr&#234;tre n'a jamais &#233;t&#233; assassin&#233; au Nicaragua. Il y avait m&#234;me trois pr&#234;tres dans le gouvernement sandiniste, deux j&#233;suites et un missionnaire de la Soci&#233;t&#233; de Maryknoll. Les &#034;donjons totalitaires&#034; se trouvaient en fait tout &#224; c&#244;t&#233;, au Salvador et au Guatemala. Les &#201;tats-Unis avaient, en 1954, fait tomber le gouvernement d&#233;mocratiquement &#233;lu du Guatemala et on estime que plus de 200 000 personnes avaient &#233;t&#233; victimes des dictatures militaires qui s'y &#233;taient succ&#233;d&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1989, six des plus &#233;minents j&#233;suites du monde ont &#233;t&#233; violemment abattus &#224; l'Universit&#233; Centram&#233;ricaine de San Salvador par un bataillon du r&#233;giment Alcatl entra&#238;n&#233; &#224; Fort Benning, G&#233;orgie, USA. L'archev&#234;que Romero, cet homme au courage exemplaire, a &#233;t&#233; assassin&#233; alors qu'il c&#233;l&#233;brait la messe. On estime que 75 000 personnes sont mortes. Pourquoi a-t-on tu&#233; ces gens-l&#224; ? On les a tu&#233;s parce qu'ils &#233;taient convaincus qu'une vie meilleure &#233;tait possible et devait advenir. Cette conviction les a imm&#233;diatement catalogu&#233;s comme communistes. Ils sont morts parce qu'ils osaient contester le statu quo, l'horizon infini de pauvret&#233;, de maladies, d'humiliation et d'oppression, le seul droit qu'ils avaient acquis &#224; la naissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#201;tats-Unis ont fini par faire tomber le gouvernement sandiniste. Cela leur prit plusieurs ann&#233;es et ils durent faire preuve d'une t&#233;nacit&#233; consid&#233;rable, mais une pers&#233;cution &#233;conomique acharn&#233;e et 30 000 morts ont fini par &#233;branler le courage des Nicaraguayens. Ils &#233;taient &#233;puis&#233;s et de nouveau mis&#233;rables. L'&#233;conomie &#034;casino&#034; s'est r&#233;install&#233;e dans le pays. C'en &#233;tait fini de la sant&#233; gratuite et de l'&#233;ducation gratuite. Les affaires ont fait un retour en force. La &#034;D&#233;mocratie&#034; l'avait emport&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette &#034;politique&#034; ne se limitait en rien &#224; l'Am&#233;rique centrale. Elle &#233;tait men&#233;e partout dans le monde. Elle &#233;tait sans fin. Et c'est comme si &#231;a n'&#233;tait jamais arriv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#201;tats-Unis ont soutenu, et dans bien des cas engendr&#233;, toutes les dictatures militaires droiti&#232;res apparues dans le monde &#224; l'issue de la seconde guerre mondiale. Je veux parler de l'Indon&#233;sie, de la Gr&#232;ce, de l'Uruguay, du Br&#233;sil, du Paraguay, d'Ha&#239;ti, de la Turquie, des Philippines, du Guatemala, du Salvador, et, bien s&#251;r, du Chili. L'horreur que les &#201;tats-Unis ont inflig&#233;e au Chili en 1973 ne pourra jamais &#234;tre expi&#233;e et ne pourra jamais &#234;tre oubli&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des centaines de milliers de morts ont eu lieu dans tous ces pays. Ont-elles eu lieu ? Et sont-elles dans tous les cas imputables &#224; la politique &#233;trang&#232;re des &#201;tats-Unis ? La r&#233;ponse est oui, elles ont eu lieu et elles sont imputables &#224; la politique &#233;trang&#232;re am&#233;ricaine. Mais vous n'en savez rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a ne s'est jamais pass&#233;. Rien ne s est jamais pass&#233;. M&#234;me pendant que cela se passait, &#231;a ne se passait pas. &#199;a n'avait aucune importance. &#199;a n'avait aucun int&#233;r&#234;t. Les crimes commis par les &#201;tats-Unis ont &#233;t&#233; syst&#233;matiques, constants, violents, impitoyables, mais tr&#232;s peu de gens en ont r&#233;ellement parl&#233;. Rendons cette justice &#224; l'Am&#233;rique : elle s'est livr&#233;e, partout dans le monde, &#224; une manipulation tout &#224; fait clinique du pouvoir tout en se faisant passer pour une force qui agissait dans l'int&#233;r&#234;t du bien universel. Un cas d'hypnose g&#233;nial, pour ne pas dire spirituel, et terriblement efficace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#201;tats-Unis, je vous le dis, offrent sans aucun doute le plus grand spectacle du moment. Pays brutal, indiff&#233;rent, m&#233;prisant et sans piti&#233;, peut-&#234;tre bien, mais c'est aussi un pays tr&#232;s malin. &#192; l'image d'un commis voyageur, il &#339;uvre tout seul et l'article qu'il vend le mieux est l'amour de soi. Succ&#232;s garanti. &#201;coutez tous les pr&#233;sidents am&#233;ricains &#224; la t&#233;l&#233;vision prononcer les mots &#034;peuple am&#233;ricain&#034;, comme dans la phrase : &#034;Je dis au peuple am&#233;ricain qu'il est temps de prier et de d&#233;fendre les droits du peuple am&#233;ricain et je demande au peuple am&#233;ricain de faire confiance &#224; son pr&#233;sident pour les actions qu'il s'appr&#234;te &#224; mener au nom du peuple am&#233;ricain.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le stratag&#232;me est brillant. Le langage est en fait employ&#233; pour tenir la pens&#233;e en &#233;chec. Les mots &#034;peuple am&#233;ricain&#034; fournissent un coussin franchement voluptueux destin&#233; &#224; vous rassurer. Vous n'avez pas besoin de penser. Vous n'avez qu'&#224; vous allonger sur le coussin. Il se peut que ce coussin &#233;touffe votre intelligence et votre sens critique mais il est tr&#232;s confortable. Ce qui bien s&#251;r ne vaut pas pour les 40 millions de gens qui vivent en dessous du seuil de pauvret&#233; ni aux 2 millions d'hommes et de femmes incarc&#233;r&#233;s dans le vaste goulag de prisons qui s'&#233;tend d'un bout &#224; l'autre des &#201;tats-Unis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#201;tats-Unis ne se pr&#233;occupent plus des conflits de faible intensit&#233;. Ils ne voient plus l'int&#233;r&#234;t qu'il y aurait &#224; faire preuve de r&#233;serve, ni m&#234;me de sournoiserie. Ils jouent cartes sur table, sans distinction. C'est bien simple, ils se fichent &#233;perdument des Nations unies, du droit international ou des voix dissidentes, dont ils pensent qu'ils n'ont aucun pouvoir ni aucune pertinence. Et puis ils ont leur petit agneau b&#234;lant qui les suit partout au bout d'une laisse, la Grande-Bretagne, path&#233;tique et soumise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; est donc pass&#233;e notre sensibilit&#233; morale ? En avons-nous jamais eu une ? Que signifient ces mots ? Renvoient-ils &#224; un terme tr&#232;s rarement employ&#233; ces temps-ci - la conscience ? Une conscience qui soit non seulement li&#233;e &#224; nos propres actes mais qui soit &#233;galement li&#233;e &#224; la part de responsabilit&#233; qui est la n&#244;tre dans les actes d'autrui ? Tout cela est-il mort ? Regardez Guantanamo. Des centaines de gens d&#233;tenus sans chef d'accusation depuis plus de trois ans, sans repr&#233;sentation l&#233;gale ni proc&#232;s &#233;quitable, th&#233;oriquement d&#233;tenus pour toujours. Cette structure totalement ill&#233;gitime est maintenue au m&#233;pris de la Convention de Gen&#232;ve. Non seulement on la tol&#232;re mais c'est &#224; peine si la soi-disant &#034;communaut&#233; internationale&#034; en fait le moindre cas. Ce crime scandaleux est commis en ce moment m&#234;me par un pays qui fait profession d'&#234;tre &#034;le leader du monde libre&#034;. Est-ce que nous pensons aux locataires de Guantanamo ? Qu'en disent les m&#233;dias ? Ils se r&#233;veillent de temps en temps pour nous pondre un petit article en page six. Ces hommes ont &#233;t&#233; rel&#233;gu&#233;s dans un no man's land dont ils pourraient fort bien ne jamais revenir. &#192; pr&#233;sent beaucoup d'entre eux font la gr&#232;ve de la faim, ils sont nourris de force, y compris des r&#233;sidents britanniques. Pas de raffinements dans ces m&#233;thodes d'alimentation forc&#233;e. Pas de s&#233;datifs ni d'anesth&#233;siques. Juste un tube qu'on vous enfonce dans le nez et qu'on vous fait descendre dans la gorge. Vous vomissez du sang. C'est de la torture. Qu'en a dit le ministre des affaires &#233;trang&#232;res britannique ? Rien. Qu'en a dit le premier ministre britannique ? Rien. Et pourquoi ? Parce que les &#201;tats-Unis ont d&#233;clar&#233; : critiquer notre conduite &#224; Guantanamo constitue un acte hostile. Soit vous &#234;tes avec nous, soit vous &#234;tes contre nous. R&#233;sultat, Blair se tait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'invasion de l'Irak &#233;tait un acte de banditisme, un acte de terrorisme d'&#201;tat patent&#233;, t&#233;moignant d'un absolu m&#233;pris pour la notion de droit international. Cette invasion &#233;tait un engagement militaire arbitraire inspir&#233; par une s&#233;rie de mensonges r&#233;p&#233;t&#233;s sans fin et une manipulation flagrante des m&#233;dias et, partant, du public ; une intervention visant &#224; renforcer le contr&#244;le militaire et &#233;conomique de l'Am&#233;rique sur le Moyen-Orient et ce faisant passer - en dernier ressort - toutes les autres justifications n'ayant pas r&#233;ussi &#224; prouver leur bien-fond&#233; - pour une lib&#233;ration. Une redoutable affirmation de la force militaire responsable de la mort et de la mutilation de milliers et de milliers d'innocents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons apport&#233; au peuple irakien la torture, les bombes &#224; fragmentation, l'uranium appauvri, d'innombrables tueries commises au hasard, la mis&#232;re, l'humiliation et la mort et nous appelons cela &#034;apporter la libert&#233; et la d&#233;mocratie au Moyen-Orient&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Combien de gens vous faut-il tuer avant d'avoir droit au titre de meurtrier de masse et de criminel de guerre ? Cent mille ? Plus qu'assez, serais-je tent&#233; de croire. Il serait donc juste que Bush et Blair soient appel&#233;s &#224; compara&#238;tre devant la Cour internationale de justice. Mais Bush a &#233;t&#233; malin. Il n'a pas ratifi&#233; la Cour internationale de justice. Donc, si un soldat am&#233;ricain ou, &#224; plus forte raison, un homme politique am&#233;ricain, devait se retrouver au banc des accus&#233;s, Bush a pr&#233;venu qu'il enverrait les marines. Mais Tony Blair, lui, a ratifi&#233; la Cour et peut donc faire l'objet de poursuites. Nous pouvons communiquer son adresse &#224; la Cour si &#231;a l'int&#233;resse. Il habite au 10 Downing Street, Londres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mort dans ce contexte devient tout &#224; fait accessoire. Bush et Blair prennent tous deux bien soin de la mettre de c&#244;t&#233;. Au moins 100 000 Irakiens ont p&#233;ri sous les bombes et les missiles am&#233;ricains avant que ne commence l'insurrection irakienne. Ces gens-l&#224; sont quantit&#233; n&#233;gligeable. Leur mort n'existe pas. Un n&#233;ant. Ils ne sont m&#234;me pas recens&#233;s comme &#233;tant morts. &#034;Nous ne comptons pas les cadavres&#034; a d&#233;clar&#233; le g&#233;n&#233;ral am&#233;ricain Tommy Franks.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux premiers jours de l'invasion une photo a &#233;t&#233; publi&#233;e &#224; la une des journaux britanniques ; on y voit Tony Blair embrassant sur la joue un petit gar&#231;on irakien. &#034;Un enfant reconnaissant&#034; disait la l&#233;gende. Quelques jours plus tard on pouvait trouver, en pages int&#233;rieures, l'histoire et la photo d'un autre petit gar&#231;on de quatre ans qui n'avait plus de bras. Sa famille avait &#233;t&#233; pulv&#233;ris&#233;e par un missile. C'&#233;tait le seul survivant. &#034;Quand est-ce que je retrouverai mes bras ?&#034; demandait-il. L'histoire est pass&#233;e &#224; la trappe. Eh bien oui, Tony Blair ne le serrait pas contre lui, pas plus qu'il ne serrait dans ses bras le corps d'un autre enfant mutil&#233;, ou le corps d'un cadavre ensanglant&#233;. Le sang, c'est sale. &#199;a salit votre chemise et votre cravate quand vous parlez avec sinc&#233;rit&#233; devant les cam&#233;ras de t&#233;l&#233;vision.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les 2 000 morts am&#233;ricains sont embarrassants. On les transporte vers leurs tombes dans le noir. Les fun&#233;railles se font discr&#232;tement, en lieu s&#251;r. Les mutil&#233;s pourrissent dans leurs lits, certains pour le restant de leurs jours. Ainsi les morts et les mutil&#233;s pourrissent-ils, dans diff&#233;rentes cat&#233;gories de tombes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici un extrait de &#034;J'explique certaines choses&#034;2, un po&#232;me de Pablo Neruda :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et un matin tout &#233;tait en feu,&lt;br /&gt;
et un matin les b&#251;chers &lt;br /&gt;
sortaient de la terre &lt;br /&gt;
d&#233;vorant les &#234;tres vivants, &lt;br /&gt;
et d&#232;s lors ce fut le feu, &lt;br /&gt;
ce fut la poudre, &lt;br /&gt;
et ce fut le sang. &lt;br /&gt;
Des bandits avec des avions, avec des Maures, &lt;br /&gt; des bandits avec des bagues et des duchesses, &lt;br /&gt;
des bandits avec des moins noirs pour b&#233;nir &lt;br /&gt;
tombaient du ciel pour tuer des enfants, &lt;br /&gt;
et &#224; travers les rues le sang des enfants &lt;br /&gt;
coulait simplement, comme du sang d'enfants. &lt;br /&gt;
Chacals que le chacal repousserait, &lt;br /&gt;
pierres que le dur chardon mordrait en crachant,&lt;br /&gt; vip&#232;res que les vip&#232;res d&#233;testeraient ! &lt;br /&gt;
Face &#224; vous j'ai vu le sang &lt;br /&gt;
de l'Espagne se lever &lt;br /&gt;
pour vous noyer dans une seule vague&lt;br /&gt; d'orgueil et de couteaux ! &lt;br /&gt;
G&#233;n&#233;raux &lt;br /&gt;
de trahison : &lt;br /&gt;
regardez ma maison morte,&lt;br /&gt; regardez l'Espagne bris&#233;e : &lt;br /&gt;
mais de chaque maison morte surgit un m&#233;tal ardent&lt;br /&gt; au lieu de fleurs,&lt;br /&gt;
mais de chaque br&#232;che d'Espagne&lt;br /&gt;
surgit l'Espagne,&lt;br /&gt;
mais de chaque enfant mort surgit un fusil avec des&lt;br /&gt; yeux,&lt;br /&gt;
mais de chaque crime naissent des balles&lt;br /&gt;
qui trouveront un jour&lt;br /&gt;
l'endroit de votre c&#339;ur.&lt;br /&gt;
Vous allez demander pourquoi sa po&#233;sie&lt;br /&gt;
ne parle-t-elle pas du r&#234;ve, des feuilles,&lt;br /&gt;
des grands volcans de son pays natal ?&lt;br /&gt;
Venez voir le sang dans les rues,&lt;br /&gt;
venez voir&lt;br /&gt;
le sang dans les rues,&lt;br /&gt;
venez voir&lt;br /&gt;
le sang dans les rues !&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Laissez-moipr&#233;ciser qu'en citant ce po&#232;me de Neruda je ne suis en aucune fa&#231;on en train de comparer l'Espagne r&#233;publicaine &#224; l'Irak de Saddam Hussein. Si je cite Neruda c'est parce que je n'ai jamais lu ailleurs dans la po&#233;sie contemporaine de description aussi puissante et visc&#233;rale d'un bombardement de civils.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai dit tout &#224; l'heure que les &#201;tats-Unis &#233;taient d&#233;sormais d'une franchise totale et jouaient cartes sur table. C'est bien le cas. Leur politique officielle d&#233;clar&#233;e est d&#233;sormais d&#233;finie comme une &#034;full spectrum dominance&#034; (une domination totale sur tous les fronts). L'expression n'est pas de moi, elle est d'eux. &#034;Full spectrum dominance&#034;, cela veut dire contr&#244;le des terres, des mers, des airs et de l'espace et de toutes les ressources qui vont avec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#201;tats-Unis occupent aujourd'hui 702 installations militaires dans 132 pays du monde entier, &#224; l'honorable exception de la Su&#232;de, bien s&#251;r. On ne sait pas trop comment ils en sont arriv&#233;s l&#224;, mais une chose est s&#251;re, c'est qu'ils y sont.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#201;tats-Unis d&#233;tiennent 8 000 ogives nucl&#233;aires actives et op&#233;rationnelles. 2 000 sont en &#233;tat d'alerte maximale, pr&#234;tes &#224; &#234;tre lanc&#233;es avec un d&#233;lai d'avertissement de 15 minutes. Ils d&#233;veloppent de nouveaux syst&#232;mes de force nucl&#233;aire, connus sous le nom de &#034;bunker busters&#034; (briseurs de blockhaus). Les Britanniques, toujours coop&#233;ratifs, ont l'intention de remplacer leur missile nucl&#233;aire, le Trident. Qui, je me le demande, visent-ils ? Oussama Ben Laden ? Vous ? Moi ? Tartempion ? La Chine ? Paris ? Qui sait ? Ce que nous savons c'est que cette folie infantile - d&#233;tenir des armes nucl&#233;aires et menacer de s'en servir - est au c&#339;ur de la philosophie politique am&#233;ricaine actuelle. Nous devons nous rappeler que les &#201;tats-Unis sont en permanence sur le pied de guerre et ne laissent entrevoir en la mati&#232;re aucun signe de d&#233;tente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des milliers, sinon des millions, de gens aux &#201;tats-Unis sont pleins de honte et de col&#232;re, visiblement &#233;c&#339;ur&#233;s par les actions de leur gouvernement, mais en l'&#233;tat actuel des choses, ils ne constituent pas une force politique coh&#233;rente - pas encore. Cela dit, l'angoisse, l'incertitude et la peur que nous voyons grandir de jour en jour aux &#201;tats-Unis ne sont pas pr&#232;s de s'att&#233;nuer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sais que le pr&#233;sident Bush emploie d&#233;j&#224; pour &#233;crire ses discours de nombreuses personnes extr&#234;mement comp&#233;tentes, mais j'aimerais me porter volontaire pour le poste. Je propose la courte allocution suivante, qu'il pourrait faire &#224; la t&#233;l&#233;vision et adresser &#224; la nation. Je l'imagine grave, les cheveux soigneusement peign&#233;s, s&#233;rieux, avenant, sinc&#232;re, souvent enj&#244;leur, y allant parfois d'un petit sourire forc&#233;, curieusement s&#233;duisant, un homme plus &#224; son aise avec les hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Dieu est bon. Dieu est grand. Dieu est bon. Mon Dieu est bon. Le Dieu de Ben Laden est mauvais. Le sien est un mauvais Dieu. Le Dieu de Saddam &#233;tait mauvais, sauf que Saddam n'en avait pas. C'&#233;tait un barbare. Nous ne sommes pas des barbares. Nous ne tranchons pas la t&#234;te des gens. Nous croyons &#224; la libert&#233;. Dieu aussi. Je ne suis pas un barbare. Je suis le leader d&#233;mocratiquement &#233;lu d'une d&#233;mocratie &#233;prise de libert&#233;. Nous sommes une soci&#233;t&#233; pleine de compassion. Nous administrons des &#233;lectrocutions pleines de compassion et des injections l&#233;tales pleines de compassion. Nous sommes une grande nation. Je ne suis pas un dictateur. Lui, oui. Je ne suis pas un barbare. Lui, oui. Et lui aussi. Ils le sont tous. Moi, je d&#233;tiens l'autorit&#233; morale. Vous voyez ce poing ? C'est &#231;a, mon autorit&#233; morale. T&#226;chez de ne pas l'oublier.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vie d'un &#233;crivain est une activit&#233; infiniment vuln&#233;rable, presque nue. Inutile de pleurer l&#224;-dessus. L'&#233;crivain fait un choix, un choix qui lui colle &#224; la peau. Mais il est juste de dire que vous &#234;tes expos&#233; &#224; tous les vents, dont certains sont glac&#233;s bien s&#251;r. Vous &#339;uvrez tout seul, isol&#233; de tout. Vous ne trouvez aucun refuge, aucune protection - sauf si vous mentez - auquel cas bien s&#251;r vous avez construit et assur&#233; vous-m&#234;me votre protection et, on pourrait vous le r&#233;torquer, vous &#234;tes devenu un homme politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai parl&#233; de la mort pas mal de fois ce soir. Je vais maintenant vous lire un de mes po&#232;mes, intitul&#233; &#034;Mort&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; a-t-on trouv&#233; le cadavre ? &lt;br /&gt;
Qui a trouv&#233; le cadavre ?&lt;br /&gt;
Le cadavre &#233;tait-il mort quand on l'a trouv&#233; ?&lt;br /&gt;
Comment a-t-on trouv&#233; le cadavre ?&lt;br /&gt;
Qui &#233;tait le cadavre ?&lt;br /&gt;
Qui &#233;tait le p&#232;re ou la fille ou le fr&#232;re&lt;br /&gt;
Ou l'oncle ou la s&#339;ur ou la m&#232;re ou le fils&lt;br /&gt;
Du cadavre abandonn&#233; ?&lt;br /&gt;
Le corps &#233;tait-il mort quand on l'a abandonn&#233; ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Le corps &#233;tait-il abandonn&#233; ?&lt;br /&gt;
Par qui avait-il &#233;t&#233; abandonn&#233; ?&lt;br /&gt;
Le cadavre &#233;tait-il nu ou en costume de voyage ?&lt;br /&gt;
Qu'est-ce qui a fait que ce cadavre, vous l'avez &lt;br /&gt;
d&#233;clar&#233; mort ?&lt;br /&gt;
Le cadavre, vous l'avez d&#233;clar&#233; mort ?&lt;br /&gt;
Vous le connaissiez bien, le cadavre ?&lt;br /&gt;
Comment saviez-vous que le cadavre &#233;tait mort ?&lt;br /&gt;
Avez-vous lav&#233; le cadavre&lt;br /&gt;
Avez-vous ferm&#233; ses deux yeux&lt;br /&gt;
Avez-vous enterr&#233; le corps&lt;br /&gt;
L'avez-vous laiss&#233; &#224; l'abandon&lt;br /&gt;
Avez-vous embrass&#233; le cadavre &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand nous nous regardons dans un miroir nous pensons que l'image qui nous fait face est fid&#232;le. Mais bougez d'un millim&#232;tre et l'image change. Nous sommes en fait en train de regarder une gamme infinie de reflets. Mais un &#233;crivain doit parfois fracasser le miroir - car c'est de l'autre c&#244;t&#233; de ce miroir que la v&#233;rit&#233; nous fixe des yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois que malgr&#233; les &#233;normes obstacles qui existent, &#234;tre intellectuellement r&#233;solus, avec une d&#233;termination farouche, sto&#239;que et in&#233;branlable, &#224; d&#233;finir, en tant que citoyens, la r&#233;elle v&#233;rit&#233; de nos vies et de nos soci&#233;t&#233;s est une obligation cruciale qui nous incombe &#224; tous. Elle est m&#234;me imp&#233;rative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si une telle d&#233;termination ne s'incarne pas dans notre vision politique, nous n'avons aucun espoir de restaurer ce que nous sommes si pr&#232;s de perdre - notre dignit&#233; d'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#169; La Fondation Nobel 2005.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Traduction de l'anglais par S&#233;verine Magois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;* Harold Pinter&lt;/strong&gt; a &#233;crit, entre autres, La Guerre (Ed.Gallimard, coll. Du monde entier) ; Le sc&#233;nario Proust (Ed. Gallimard, coll. Du monde entier) ; C&#233;l&#233;bration. La Chambre (Ed. Gallimard, coll. Du monde entier) ; Autres Voix ( Ed.Buchet/Chastel).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



</channel>

</rss>
