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	<title>El Correo</title>
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		<title>Pour favoriser l'ob&#233;issance : Effacer le pass&#233; ? : John Berger</title>
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		<dc:date>2007-08-08T00:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>John Berger</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;On a voulu, r&#233;cemment en Pologne, sanctionner les v&#233;t&#233;rans des Brigades Internationales, qui avaient pourtant d&#233;fendu la d&#233;mocratie durant la guerre d'Espagne. Au m&#234;me moment, on rendait hommage &#224; Milton Friedman, p&#232;re du n&#233;olib&#233;ralisme et conseiller du g&#233;n&#233;ral-dictateur Augusto Pinochet. A l'occasion d'une rencontre avec une femme m&#233;decin russe de 83 ans, le grand &#233;crivain britannique John Berger r&#233;fl&#233;chit sur les amn&#233;sies s&#233;lectives. Par John Berger &lt;br class='autobr' /&gt;
On peut lire les apparences comme on (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.elcorreo.eu.org/Reflexions" rel="directory"&gt;R&#233;flexions et travaux&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;On a voulu, r&#233;cemment en Pologne, sanctionner les v&#233;t&#233;rans des Brigades Internationales, qui avaient pourtant d&#233;fendu la d&#233;mocratie durant la guerre d'Espagne. Au m&#234;me moment, on rendait hommage &#224; Milton Friedman, p&#232;re du n&#233;olib&#233;ralisme et conseiller du g&#233;n&#233;ral-dictateur Augusto Pinochet. A l'occasion d'une rencontre avec une femme m&#233;decin russe de 83 ans, le grand &#233;crivain britannique John Berger r&#233;fl&#233;chit sur les amn&#233;sies s&#233;lectives.&lt;br class='autobr' /&gt;
Par John Berger&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut lire les apparences comme on lit les mots et, entre toutes les apparences, le visage humain est peut-&#234;tre l'un des textes les plus longs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alexandra s'est rendue &#224; Paris pour la premi&#232;re fois de sa vie - elle a 83 ans - le printemps dernier. Jusqu'&#224; il y a deux ans, elle exer&#231;ait la m&#233;decine &#224; Moscou. Elle est n&#233;e &#224; Koursk, &#224; 800 km au sud de la capitale. Je l'ai rencontr&#233;e gr&#226;ce &#224; des amies russes, et nous avons d&#238;n&#233; tous les quatre autour d'une table dans un jardin de la banlieue sud de Paris. Je lui ai demand&#233; ce qui l'avait d&#233;cid&#233;e &#224; &#233;tudier la m&#233;decine. La multitude de morts et de bless&#233;s durant la bataille de Koursk&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;NDLR du LMD. La bataille de Koursk, en juillet 1943, est la plus grande (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, m'a-t-elle r&#233;pondu. Cette bataille suivit celle de Stalingrad, et ouvrit &#224; l'Arm&#233;e rouge la voie vers Berlin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La conversation se poursuivait lentement dans le jardin. La mani&#232;re de parler d'Alexandra, qui para&#238;t consid&#233;rablement plus jeune que son &#226;ge, est a&#233;rienne, d&#233;tendue et pond&#233;r&#233;e &#224; la fois. La nuit tombait et nous sort&#238;mes des bougies. A l'&#233;couter parler, il me revint une phrase de Heidegger, &#171; le langage est la maison de l'Etre &#187;. Alexandra ouvrait la porte et l'on se sentait alors chez soi dans cette maison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'elle obtint son dipl&#244;me de m&#233;decin dans les ann&#233;es 1950, elle fut imm&#233;diatement envoy&#233;e dans une ville situ&#233;e juste &#224; c&#244;t&#233; d'une mine d'uranium, au Turkm&#233;nistan. Les mineurs &#233;taient des &lt;i&gt;zeks&lt;/i&gt; [Prisonniers politiques] du goulag. L'Union sovi&#233;tique avait alors urgemment besoin d'uranium pour fabriquer ses bombes et parvenir &#224; la parit&#233; nucl&#233;aire avec les Etats-Unis afin d'&#233;tablir le syst&#232;me de &#171; dissuasion r&#233;ciproque &#187;, qui dura jusqu'en 1989.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au bout de quelques ann&#233;es, presque tous les mineurs mouraient du cancer. Je l'ai eu aussi, a dit Alexandra. J'ai pri&#233;. J'ai gu&#233;ri et je suis rentr&#233;e &#224; Moscou o&#249; j'ai exerc&#233; pendant quarante ans encore comme p&#233;diatre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant qu'elle parlait, mangeait et riait dans le jardin (&#171; D'o&#249; vous vient cette &#233;nergie ? - Des gens ! C'est simple, j'aime les gens. &#187;), pendant ce temps, j'&#233;prouvais le besoin insistant de la dessiner. J'attirai son attention et elle acquies&#231;a d'un signe de t&#234;te. Avant qu'elle ne se l&#232;ve pour partir, je lui demandai de choisir entre les deux dessins que j'avais faits. Elle choisit le plus h&#233;sitant. D&#233;lib&#233;r&#233;ment, je crois. Elle voulait que je garde le plus fort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En le regardant le lendemain matin, il m'a sembl&#233; que les lignes de ce visage appelaient des lignes cass&#233;es de paroles. Je les ai ajout&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La presse internationale publiait la m&#234;me semaine une photographie de Bernard Kon, un ing&#233;nieur polonais de 97 ans vivant &#224; Varsovie, qui risquait - en raison d'une nouvelle loi&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lire Ignacio Ramonet, &#171; Pologne parano &#187;, Le Monde diplomatique, avril 2007.&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; - de perdre la modeste pension d'Etat qu'il touchait pour s'&#234;tre port&#233; volontaire, en 1937, dans les Brigades internationales et avoir combattu en Espagne aux c&#244;t&#233;s des r&#233;publicains lors de la guerre civile. L'expression de ses yeux ressemblait &#224; celle des yeux d'Alexandra. Peut-&#234;tre parce que tous deux ont vu des choses semblables. C&#244;te &#224; c&#244;te, leur deux visages parlent d'accomplissements personnels (et de souffrances) qui n'ont pas besoin d'&#234;tre reconnus, car il &#233;mane de tous deux, d'une mani&#232;re propre &#224; chacun, un sens en partie tragique et en partie triomphant, d'avoir choisi de s'occuper, de se charger d'histoire, et partant de lui appartenir. Et &#233;trangement, c'est cette appartenance qui permet &#224; Alexandra et &#224; Bernard d'avoir une identit&#233; aussi distincte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heureusement, la loi qui mena&#231;ait Bernard Kon et des milliers d'autres a &#233;t&#233; d&#233;clar&#233;e inconstitutionnelle, mais l'op&#233;ration men&#233;e par les &#233;pouvantails jumeaux que sont les jumeaux Kaczynski&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pr&#233;sident (Lech) et premier ministre (Jaroslaw) de la Pologne depuis l'&#233;t&#233; 2005.&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; pour &#233;liminer ce qu'il reste du communisme se poursuit, et elle est caract&#233;ristique de nombreuses initiatives politiques actuelles (lire aussi &#171; &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;http://www.monde-diplomatique.fr/2007/08/CHAUVIER/15047&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Comment les nationalistes ukrainiens r&#233;&#233;crivent l'histoire&lt;/a&gt; &lt;/i&gt; &#187;). En choisissant d'oblit&#233;rer les exp&#233;riences complexes de l'histoire, l'objectif omnipr&#233;sent de ces initiatives est d'effacer le pass&#233; et de r&#233;duire ainsi les choix politiques &#224; ce qui est en solde dans la vitrine de l'instant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Graphiquement parlant, le long texte du visage humain se trouve r&#233;duit &#224; un clich&#233; format&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dessin repr&#233;sentant Alexandra &#233;tait encore sur ma table lorsque je lisais les &#233;preuves du livre de Naomi Klein, d'une importance inestimable, The Shock Doctrine : The Rise of Disaster Capitalism&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;A para&#238;tre cet automne en anglais chez ICM Books, New York, et en fran&#231;ais (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; (&#171; La doctrine du choc ou la mont&#233;e du capitalisme du d&#233;sastre &#187;). Elle se penche dans cet ouvrage sur la carri&#232;re notoire de l'&#233;conomiste Milton Friedman, d&#233;c&#233;d&#233; en novembre 2006. Dans les ann&#233;es 1950, Friedman enseignait &#224; l'universit&#233; de Chicago et &#233;laborait sa th&#233;orie des libert&#233;s plan&#233;taires d'un nouveau capitalisme &#233;chappant &#224; toutes les restrictions impos&#233;es par les gouvernements ou les Etats. Un capitalisme dont r&#234;vaient d&#233;j&#224; les futures multinationales et les investisseurs financiers offshore. Devenu le conseiller &#233;conomique du g&#233;n&#233;ral-dictateur Augusto Pinochet, au Chili, dans les ann&#233;es 1970, Friedman mit sa th&#233;orie en pratique et r&#233;forma l'&#233;conomie du Chili. Il fut par la suite un mentor et un &#171; proph&#232;te visionnaire &#187; pour Mme Margaret Thatcher, Ronald Reagan, les Bush p&#232;re et fils, MM. Anthony Blair et Nicolas Sarkozy...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous n'avions pas extrait d'uranium pour fabriquer des armes nucl&#233;aires, dit Alexandra dans le jardin, nous serions devenus une colonie am&#233;ricaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Consid&#233;r&#233; comme un th&#233;oricien, Friedman rappelle un peu le docteur Folamour : m&#234;me m&#233;lange de dogmatisme, d'innocence, de cynisme, et m&#234;me r&#234;ve de faire figure de sauveur (il a obtenu, en 1976, le prix Nobel&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;NDLR du LDM. Ou prix de la Banque de Su&#232;de en m&#233;moire d'Alfred Nobel.&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Il pr&#233;tendait qu'une concurrence non fauss&#233;e, &#171; pure &#187;, pouvait tout r&#233;gler ! Il a le visage d'un oncle souriant, qui n'a jamais, au grand jamais, mis les pieds dehors, et qui vous emm&#232;ne &#224; la fen&#234;tre pour vous expliquer ce qui est important dans la vie et ce qui ne l'est pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais Friedman se double d'un homme politique pratique, dont la carri&#232;re a &#233;t&#233; sans merci. Depuis le d&#233;but, il a conscience du fait que sa solution de &#171; puret&#233; &#187; pour r&#233;gler les difficult&#233;s de l'humanit&#233; ne sera jamais accept&#233;e par ceux &#224; qui elle doit &#234;tre impos&#233;e, &#224; moins qu'ils ne soient dans un &#233;tat de choc affreux. Pour que les gens acceptent le d&#233;mant&#232;lement des aides sociales, la suppression d'un revenu minimum et de tout contr&#244;le des conditions de travail, la privatisation des services sociaux, des imp&#244;ts qui favorisent de plus en plus les riches, la perte de tout droit de faire r&#233;ellement entendre son opposition, pour que les gens acceptent ce deal (l'exact contraire du New Deal de Franklin D. Roosevelt), il faut d'abord qu'ils subissent un d&#233;sastre &#233;conomique et soient pris de panique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette &#171; doctrine du choc &#187; impr&#232;gne et d&#233;termine depuis quelque temps les d&#233;cisions globales du G8, de la Banque mondiale, du Fonds mon&#233;taire international, des strat&#232;ges de la Central Intelligence Agency (CIA) et - &#224; l'occasion - de l'arm&#233;e am&#233;ricaine (guerres du Golfe, d'Irak). Parfois le choc est totalement maniganc&#233;, comme au Chili en 1973. Parfois il tombe &#224; point nomm&#233;, comme en Russie en 1991, ou en Afrique du Sud en 1994.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son ouvrage, Klein nous livre une r&#233;v&#233;lation ahurissante : les d&#233;fenseurs et les instigateurs de la &#171; doctrine du choc &#187; pr&#233;conis&#233;e par Friedman &#233;taient, et sont toujours, &#233;troitement associ&#233;s aux &#233;quipes de la CIA (voir le manuel Kubark&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;NDLR du LDM. Kubark Counterintelligence Interrogation est le titre d'un (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; qui travaillent sur les techniques d'interrogatoire coercitif de prisonniers en &#233;tat de choc physique - c'est-&#224;-dire de torture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un mois avant d'&#234;tre assassin&#233;, mon ami Orlando Letelier, ministre de la d&#233;fense de Salvador Allende, constatait qu'il arrivait &#224; l'&#233;conomie chilienne exactement la m&#234;me chose qu'&#224; ses camarades en prison ! (Orlando avait le visage d'un chanteur pour qui chaque chant est peut-&#234;tre le dernier.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux types de chocs sont diff&#233;rents et ont des effets d&#233;vastateurs diff&#233;rents. L'un est solitaire et physique. L'autre, collectif et ontologique. Le premier est inflig&#233; impitoyablement au moyen d'&#233;lectrochocs (objet d'&#233;tudes assidues de la part de la CIA depuis les ann&#233;es 1950) et par privation sensorielle. Le second, par la mise en sc&#232;ne contr&#244;l&#233;e d'un effondrement &#233;conomique, le d&#233;mant&#232;lement de toutes les infrastructures sociales existantes, la synchronisation bien calcul&#233;e d'une p&#233;riode de pauvret&#233; abjecte et de panique, apr&#232;s quoi on sort du bois cyniquement avec de fausses promesses &#224; la main. Ces deux types de chocs ont cependant un seul et m&#234;me objectif : &#233;craser toute r&#233;sistance ; et, pour ce faire, on commence par d&#233;truire le sens de l'identit&#233; du sujet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux qui administrent les chocs - qu'il s'agisse de tortionnaires, d'&#233;conomistes ou d'&#233;pouvantails - ont appris, apr&#232;s un demi-si&#232;cle d'exp&#233;rimentations, que la fa&#231;on la plus efficace de d&#233;truire le sens de l'identit&#233; des gens consiste &#224; d&#233;manteler et &#224; fragmenter syst&#233;matiquement l'histoire de leur vie qu'ils s'&#233;taient racont&#233;e jusque-l&#224;, soit &#224; effacer le pass&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fois le pass&#233; effac&#233;, n'importe quel slogan politiquement pourri, malgr&#233; l'innocence qu'il affichera, fera l'affaire : l'heure est au changement, prenons un nouveau d&#233;part, repartons de z&#233;ro. Ainsi va la d&#233;magogie du n&#233;olib&#233;ralisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alexandra &#233;tait assise dans le jardin au moment de la campagne pour l'&#233;lection pr&#233;sidentielle fran&#231;aise. Le style des deux principaux candidats - Mme S&#233;gol&#232;ne Royal et M. Sarkozy - avait ceci de frappant qu'il rejetait toute explication. Aucun des deux n'expliquait ce qui se passait dans le monde, l'influence de ces &#233;v&#233;nements sur la France ou leurs cons&#233;quences pr&#233;visibles, et les choix susceptibles d'en d&#233;couler. Ni l'un ni l'autre n'avait de carte g&#233;ographique. Et ils n'avaient pas de carte parce qu'ils n'osaient pas parler de vies situ&#233;es dans l'histoire, des histoires que les gens se racontent pour donner un sens &#224; leur combat pour vivre. Et ce face &#224; un &#233;lectorat qui &#233;tait, du moins jusqu'&#224; il y a peu, le plus politis&#233; d'Europe !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une telle conspiration du silence change profond&#233;ment la nature d'une &#233;lection. Le premier principe d&#233;mocratique oblige les &#233;lus &#224; &#234;tre comptables envers ceux qui les ont &#233;lus : leur fa&#231;on de gouverner doit &#234;tre jug&#233;e par ceux qu'ils gouvernent. En d'autres termes, l'&#233;lecteur interroge l'&#233;lu, et ce questionnement joue un r&#244;le &#224; long terme dans la prise des d&#233;cisions. Une dialectique de discussion remplace l'ob&#233;issance aveugle, non d&#233;mocratique. Si les candidats n'exposent pas dans ses grandes lignes leur vision de l'&#233;poque dans laquelle ils vivent et ne pr&#233;sentent pas la strat&#233;gie qu'ils proposent pour survivre, si cela reste non dit et non lu, l'&#233;lectorat ne peut pas remplir son r&#244;le dialectique, car il n'y aura eu aucun dialogue sur l'essentiel. Lorsqu'un candidat est, ou pr&#233;tend &#234;tre, sans carte, les &#233;lecteurs sont r&#233;duits &#224; l'&#233;tat de chevaux de trait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Leur conspiration du silence ressemblait &#224; un accord tacite : lorsque chaque spectateur est un client, le d&#233;bat se r&#233;duit &#224; une comp&#233;tition entre styles, le dernier sondage compte plus que de proposer une vision de l'avenir, et l'autopromotion s'impose. Les deux candidats se sont adress&#233;s aux diff&#233;rentes peurs, aux chocs particuliers que ressentent diff&#233;rentes couches de la population, en promettant de ne jamais les oublier, sans se r&#233;f&#233;rer un seul instant &#224; l'ensemble et sans poser la question, avec les gens, &#224; leurs c&#244;t&#233;s : que se passe-t-il dans le monde ? Le boniment est incons&#233;quent et martel&#233; avec assurance, car il sait d&#233;j&#224; exactement o&#249; il veut en venir. Les deux candidats voulaient obtenir la m&#234;me chose : faites-moi confiance et fiez-vous &#224; mes promesses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une lecture de l'histoire implique, au contraire, de partager la prise en compte des &#233;v&#233;nements, de leurs causes et de leurs cons&#233;quences, de discuter des marges de man&#339;uvre possibles (l'histoire est rarement g&#233;n&#233;reuse), et ensuite de pr&#233;senter une politique et de l'expliquer. Les promesses prof&#233;r&#233;es sans passer par l&#224; sont toutes d&#233;linquantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a cinquante ans, dit Alexandra, la valeur de la vie humaine &#233;tait diff&#233;rente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je regarde &#224; nouveau le visage d'Alexandra, assise dans le jardin, et je me souviens d'une phrase d'Anton Tchekhov, qui &#233;tait lui aussi m&#233;decin. &#171; Le r&#244;le de l'&#233;crivain est de d&#233;crire une situation avec une telle v&#233;racit&#233; (...) que le lecteur ne peut plus s'en &#233;chapper. &#187; Aujourd'hui, forts de nos exp&#233;riences v&#233;cues dans l'histoire, que les machines politiques essaient d'effacer, nous devons &#234;tre &#224; la fois ce lecteur et cet &#233;crivain... C'est en notre pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Traduit de l'anglais par&lt;/strong&gt; Claude Albert.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;http://www.monde-diplomatique.fr/2007/08/BERGER/15005.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Le Monde Diplomatique&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;. Paris, Ao&#251;t 2007.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;NDLR du LMD. La bataille de Koursk, en juillet 1943, est la plus grande bataille de chars de la seconde guerre mondiale et de l'histoire. L'arm&#233;e sovi&#233;tique parvint &#224; stopper la derni&#232;re grande offensive de la Wehrmacht allemande sur le front de l'Est, repoussant celle-ci jusqu'&#224; Berlin, finalement lib&#233;r&#233;e du nazisme par les Sovi&#233;tiques le 7 mai 1945.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;strong&gt;Lire Ignacio Ramonet&lt;/strong&gt;, &#171; &lt;a href=&#034;http://www.monde-diplomatique.fr/2007/04/RAMONET/14597&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Pologne parano&lt;/a&gt; &#187;, &lt;i&gt;Le Monde diplomatique&lt;/i&gt;, avril 2007.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pr&#233;sident (Lech) et premier ministre (Jaroslaw) de la Pologne depuis l'&#233;t&#233; 2005.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;A para&#238;tre cet automne en anglais chez ICM Books, New York, et en fran&#231;ais chez Actes Sud, Arles.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;NDLR du LDM. Ou prix de la Banque de Su&#232;de en m&#233;moire d'Alfred Nobel.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;NDLR du LDM. &lt;a href=&#034;http://www.gwu.edu/~nsarchiv/NSAEBB/NSAEBB27/01-01.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Kubark Counterintelligence Interrogation&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; est le titre d'un manuel &#233;labor&#233; par la CIA en 1963 qui d&#233;crit les &lt;i&gt;&#171; techniques d'interrogatoire coercitif sur des sujets-sources r&#233;sistants &#187;&lt;/i&gt;. Ces techniques furent appliqu&#233;es, en particulier, d&#232;s 1967, dans le cadre du programme Phoenix au Sud-Vietnam pour rechercher et liquider les dirigeants communistes sud-vietnamiens.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes :&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>O&#249; sommes-nous ? John Berger</title>
		<link>https://www.elcorreo.eu.org/Ou-sommes-nous-John-Berger</link>
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		<dc:date>2003-02-08T00:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>John Berger</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Les flammes des Twin Towers ne sauraient justifier les bombes tombant sur l'Irak. La r&#233;ponse &#224; l'intol&#233;rance du monde, &#224; ses injustices et &#224; ses &#233;garements ne viendra pas des strat&#232;ges militaires. D&#233;mocratie, justice, droits de la personne... Qu'en a fait le nouveau chaos &#233;conomique ? Sans vision de l'avenir, une grande partie de la souffrance pr&#233;sente condamnerait, jour apr&#232;s jour, &#224; vivre dans la nuit. &lt;br class='autobr' /&gt; Je voudrais dire au moins quelques mots sur la douleur existant dans le monde (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.elcorreo.eu.org/Reflexions" rel="directory"&gt;R&#233;flexions et travaux&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Les flammes des Twin Towers ne sauraient justifier les bombes tombant sur l'Irak. La r&#233;ponse &#224; l'intol&#233;rance du monde, &#224; ses injustices et &#224; ses &#233;garements ne viendra pas des strat&#232;ges militaires. D&#233;mocratie, justice, droits de la personne... Qu'en a fait le nouveau chaos &#233;conomique ? Sans vision de l'avenir, une grande partie de la souffrance pr&#233;sente condamnerait, jour apr&#232;s jour, &#224; vivre dans la nuit.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Je voudrais dire au moins quelques mots sur la douleur existant dans le monde aujourd'hui. Cette douleur, &#224; certains &#233;gards, sans pr&#233;c&#233;dent. J'&#233;cris dans la nuit, bien qu'il fasse jour, un jour du d&#233;but d'octobre 2002. Depuis presque une semaine, le ciel est rest&#233; bleu au-dessus de Paris. Chaque jour le soleil se couche un peu plus t&#244;t et, chaque jour, il nous fait don de sa splendide beaut&#233;. Beaucoup de gens redoutent que bient&#244;t les forces militaires des Etats-Unis ne se lancent dans une &#171; guerre pr&#233;ventive &#187; contre l'Irak, pour que les grosses compagnies p&#233;troli&#232;res de ce pays puissent mettre la main sur des ressources suppl&#233;mentaires et jug&#233;es plus s&#251;res. D'autres esp&#232;rent que cette attaque pourra &#234;tre &#233;vit&#233;e. Entre les d&#233;cisions annonc&#233;es et les calculs secrets, tout est laiss&#233; dans l'ombre, puisque le mensonge pr&#233;pare l'envoi de missiles. J'&#233;cris dans une nuit de honte.&lt;/p&gt;
&lt;h5 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;p&gt;Par honte, je n'entends pas une culpabilit&#233; individuelle. La honte, telle que je commence &#224; la concevoir, est un sentiment appartenant &#224; l'esp&#232;ce humaine qui, &#224; long terme, mine sa capacit&#233; d'esp&#233;rer et nous emp&#234;che de regarder loin devant nous. Nous nous bornons &#224; regarder &#224; nos pieds et &#224; ne penser qu'au prochain petit pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Partout des gens, dans des situations tr&#232;s diff&#233;rentes, se demandent : o&#249; sommes-nous ? La question ne rel&#232;ve pas de la g&#233;ographie mais de l'histoire. Que vivons-nous ? O&#249; nous m&#232;ne-t-on ? Qu'avons-nous perdu ? Comment continuer &#224; vivre sans vision vraisemblable de l'avenir ? Pourquoi avons-nous perdu toute perspective d&#233;passant la dur&#233;e d'une vie humaine ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les experts, aux comptes bancaires bien garnis, r&#233;pondent : mondialisation, postmodernisme, r&#233;volution des moyens de communication, lib&#233;ralisme &#233;conomique. Ces termes tautologiques &#233;ludent la question. A l'angoisse du &#171; O&#249; sommes-nous ? &#187;, les experts murmurent : &#171; Nulle part &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ne vaudrait-il pas mieux nous apercevoir et affirmer haut et fort que nous vivons au sein du chaos le plus tyrannique qui ait jamais exist&#233; ? Il n'est pas facile de saisir la nature de cette tyrannie, parce que la structure de son pouvoir (qui s'&#233;tend des deux cents plus grosses multinationales au Pentagone) est &#224; la fois interd&#233;pendante et diffuse, dictatoriale mais anonyme, dou&#233;e d'ubiquit&#233; et pourtant d&#233;pourvue de centre. Ce pouvoir est une tyrannie &lt;i&gt;offshore&lt;/i&gt;, pas seulement en ce qui concerne le droit fiscal, mais aussi en ce qui concerne tout pouvoir autre que le sien. Son but est de d&#233;localiser le monde entier. Sa strat&#233;gie id&#233;ologique - aupr&#232;s de laquelle celle de Ben Laden est un conte de f&#233;es - est de faire s'effondrer tout ce qui existe pour le couler dans sa version particuli&#232;re du virtuel, royaume qui - c'est le credo de cette tyrannie - sera une source in&#233;puisable de profit. Cela para&#238;t stupide, mais les tyrannies le sont toutes. A tous les niveaux, celle-ci d&#233;truit la vie de la plan&#232;te, qui est, pourtant, son champ d'action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;ologie mise &#224; part, son pouvoir se fonde sur deux menaces. La premi&#232;re est l'intervention a&#233;rienne de l'Etat le plus puissamment arm&#233; du monde. On pourrait l'appeler &#171; la menace B 52 &#187;. La seconde est l'endettement impitoyable, la banqueroute, et, par cons&#233;quent, &#233;tant donn&#233; les rapports actuels de production dans le monde, la famine. C'est &#171; la menace z&#233;ro &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h5 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;p&gt;On commence &#224; &#233;prouver de la honte d&#232;s qu'on constate (constatation que nous faisons tous d'une mani&#232;re ou d'une autre, mais que, par impuissance, nous &#233;cartons de nos pr&#233;occupations) qu'une grande partie de la souffrance pr&#233;sente pourrait &#234;tre soulag&#233;e et &#233;vit&#233;e, pour peu que l'on se d&#233;cide &#224; prendre des mesures r&#233;alistes et relativement simples. Il y a un rapport direct aujourd'hui entre les proc&#232;s-verbaux des r&#233;unions et les minutes de souffrance insupportable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-il un seul &#234;tre humain qui m&#233;rite d'&#234;tre condamn&#233; &#224; une mort certaine simplement parce qu'il n'a pas acc&#232;s &#224; un traitement m&#233;dical qui co&#251;te moins de 2 dollars par jour ? C'est l'une des questions pos&#233;es en juillet dernier par la directrice de l'Organisation Mondiale de la Sant&#233; (OMS). Elle parlait de l'&#233;pid&#233;mie du sida en Afrique et ailleurs, dont on estime que 68 millions de personnes mourront dans les dix-huit prochaines ann&#233;es. C'est de la douleur de ceux qui vivent dans le monde d'aujourd'hui que je parle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plupart des analyses et des pronostics des &#233;v&#233;nements qui se produisent sont pr&#233;sent&#233;s et &#233;tudi&#233;s - et c'est compr&#233;hensible - dans le cadre de disciplines distinctes : &#233;conomie, politique, m&#233;diologie, sant&#233; publique, &#233;cologie, d&#233;fense nationale, &#233;ducation, et ainsi de suite. Dans la r&#233;alit&#233;, chacune de ces disciplines se relie &#224; une autre pour constituer le terrain r&#233;el de l'exp&#233;rience v&#233;cue. Il se trouve que, dans leur vie r&#233;elle, les gens souffrent de maux class&#233;s dans des cat&#233;gories distinctes, mais qu'ils subissent en m&#234;me temps et sans distinction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un exemple parmi d'autres : les Kurdes qui ont fui la semaine derni&#232;re &#224; Cherbourg et qui, du fait que le gouvernement fran&#231;ais leur a refus&#233; le droit d'asile, risquent d'&#234;tre renvoy&#233;s en Turquie, sont tout &#224; la fois pauvres, politiquement ind&#233;sirables, sans terre, &#233;puis&#233;s, dans l'ill&#233;galit&#233;, et ne constituent des clients pour personne. Ces conditions diverses, ils les subissent toutes en m&#234;me temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour saisir ce qui se passe, il convient d'adopter une vision interdisciplinaire permettant de relier les &#171; domaines &#187; qu'on maintient officiellement s&#233;par&#233;s. Une telle vision est n&#233;cessairement politique, au sens originel du mot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La condition de possibilit&#233; d'une pens&#233;e politique &#224; une &#233;chelle globale, c'est de bien voir que c'est un processus unifi&#233; qui produit toute la douleur superflue. C'est l&#224; le point de d&#233;part.&lt;/p&gt;
&lt;h5 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;cris dans la nuit, mais ce que je vois, ce n'est pas seulement la tyrannie. Si c'&#233;tait le cas, je n'aurais probablement pas le courage de continuer. Je vois des gens qui dorment, qui se r&#233;veillent, se l&#232;vent pour boire de l'eau, des gens qui murmurent leurs projets ou leurs craintes, qui font l'amour, qui prient, qui cuisent quelque chose pendant que le reste de la famille dort, &#224; Bagdad et &#224; Chicago (Oui, je vois aussi les Kurdes, &#224; jamais invincibles, dont 4 000 ont &#233;t&#233; gaz&#233;s par Saddam Hussein avec la b&#233;n&#233;diction des Etats-Unis.) Je vois au Ghana une m&#232;re dont le nom est Aya, ce qui veut dire &#171; n&#233;e vendredi &#187;, ber&#231;ant son b&#233;b&#233; pour le faire dormir, je vois les ruines de Kaboul et un homme qui rentre chez lui, et je sais que, malgr&#233; la souffrance, l'ing&#233;niosit&#233; des survivants est intacte, une ing&#233;niosit&#233; appliqu&#233;e &#224; la r&#233;cup&#233;ration et &#224; r&#233;colter de l'&#233;nergie. Dans la ruse sans fin de cette ing&#233;niosit&#233;, il existe quelque chose qui ressemble au Saint-Esprit : j'en suis convaincu dans la nuit, mais sans savoir pourquoi.&lt;/p&gt;
&lt;h5 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;marche suivante consiste &#224; rejeter absolument le discours de la tyrannie, qui n'est que foutaise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la r&#233;p&#233;tition interminable de ses discours, de ses d&#233;clarations, de ses conf&#233;rences de presse et de ses menaces, les termes qui reviennent sans cesse sont : D&#233;mocratie, Justice, Droits de la personne, Terrorisme. Dans le contexte actuel, chacun de ces termes signifie le contraire de ce qu'il &#233;tait cens&#233; vouloir dire nagu&#232;re. Chacun a &#233;t&#233; trafiqu&#233; pour devenir le mot de passe d'un gang qui l'a vol&#233; &#224; l'humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;mocratie est une proposition concernant la mani&#232;re de prendre des d&#233;cisions (m&#234;me si elle est rarement mise en pratique) qui n'a pas grand-chose &#224; voir avec les campagnes &#233;lectorales. Elle s'engage &#224; ce que les d&#233;cisions politiques ne soient prises qu'apr&#232;s consultation pouss&#233;e avec les gouvern&#233;s, dont on tiendra compte. La condition de possibilit&#233; de ce processus, c'est que les gouvern&#233;s soient tenus convenablement inform&#233;s des probl&#232;mes pos&#233;s et que les d&#233;cideurs aient la capacit&#233; et la volont&#233; d'&#233;couter les gouvern&#233;s et de tenir compte de ce qu'ils auront entendu. Il ne faut pas confondre d&#233;mocratie et &#171; libert&#233; &#187; de choix entre deux options, publication de sondages et mise en statistiques du peuple : ce n'en sont que les simulacres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, les d&#233;cisions fondamentales qui affectent la souffrance superflue subie de plus en plus sur toute la plan&#232;te sont prises depuis longtemps - et cela continue de plus belle - de fa&#231;on unilat&#233;rale, sans la moindre consultation ou participation transparentes.&lt;/p&gt;
&lt;h5 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;p&gt;Il y a un peu plus d'un si&#232;cle, Dvorak composait sa &lt;i&gt;Symphonie du Nouveau Monde&lt;/i&gt;. Il l'a compos&#233;e alors qu'il dirigeait un conservatoire de musique &#224; New York. Je ne connais pas une autre oeuvre d'art qui exprime si spontan&#233;ment et pourtant si fermement (Dvorak &#233;tait le fils d'un paysan qui, &#224; l'origine, r&#234;vait de faire de son fils un boucher) les croyances qui ont inspir&#233; ces multiples g&#233;n&#233;rations d'immigrants qui sont devenus citoyens am&#233;ricains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, le pouvoir du m&#234;me pays qui a suscit&#233; de tels espoirs est tomb&#233; entre les mains d'une coterie d'impitoyables comploteurs de B 52 imbus de fanatisme (ils veulent tout r&#233;duire, sauf le pouvoir du capital), d'ignorance (ils ne reconnaissent qu'une r&#233;alit&#233; : celle de leur puissance de feu) et d'hypocrisie (ils ont deux s&#233;ries de crit&#232;res pour tout jugement &#233;thique, l'un pour nous, l'autre pour eux). Comment cela a-t-il pu se produire ? C'est l&#224; une question purement rh&#233;torique, car elle n'admet pas de r&#233;ponse simple et, de plus, elle est oiseuse, car aucune r&#233;ponse n'est jusqu'&#224; pr&#233;sent en mesure d'entamer leur pouvoir. Mais poser ainsi cette question dans la nuit r&#233;v&#232;le l'&#233;normit&#233; de ce qui s'est produit. C'est de la douleur du monde que nous parlons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le m&#233;canisme politique de la nouvelle tyrannie - bien qu'elle requi&#232;re une technologie tr&#232;s sophistiqu&#233;e - est &#233;tonnamment simple. Usurpez les mots d&#233;mocratie, libert&#233;, etc. Imposez partout - et quelles qu'en soient les cons&#233;quences d&#233;sastreuses - le nouveau chaos &#233;conomique qui engendre le profit et cr&#233;e la mis&#232;re. Assurez-vous que toutes les fronti&#232;res soient ouvertes &#224; sens unique &#224; la tyrannie, et ferm&#233;es aux autres. Et &#233;liminez toute opposition en la taxant de terrorisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non, je n'ai pas oubli&#233; le couple qui s'est jet&#233; des Twin Towers pour &#233;viter d'&#234;tre carbonis&#233; s&#233;par&#233;ment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il existe un objet qui ressemble &#224; un jouet et co&#251;te &#224; peu pr&#232;s 4 dollars pi&#232;ce : il est incontestablement terroriste. On l'appelle mine antipersonnel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fois lanc&#233;e d'un avion, il est impossible de savoir qui ou quand ces mines vont mutiler ou tuer. Il y en a, en ce moment, plus de 100 millions &#224; la surface de la Terre ou enterr&#233;es. La majorit&#233; de leurs victimes ont &#233;t&#233; et seront des civils.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mine antipersonnel a pour fonction de mutiler plut&#244;t que de tuer. Son but est de produire des estropi&#233;s, et elle est bourr&#233;e de mitraille qui - c'est son but - prolongera les soins m&#233;dicaux aux victimes et les rendra plus difficiles. La plupart des survivants doivent subir huit ou neuf op&#233;rations chirurgicales. Chaque mois, d&#233;sormais, deux mille civils sont estropi&#233;s ou tu&#233;s par ces mines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les appeler &#171; mines antipersonnel &#187; constitue un meurtre linguistique. C'est une expression anonyme, sans nom, sans sexe, sans &#226;ge. Le &#171; personnel &#187; est le contraire du &#171; peuple &#187;. L'expression &#171; antipersonnel &#187; fait l'impasse sur le sang, les membres, la douleur, l'amputation, l'intimit&#233; et l'amour. Elle fait abstraction de tout, et c'est ainsi que ces deux mots, joints &#224; un explosif, deviennent terroristes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nouvelle tyrannie, &#224; l'instar d'autres tyrannies r&#233;centes, d&#233;pend dans une large mesure d'un abus syst&#233;matique du langage. Ensemble, il nous faut reconqu&#233;rir tous les mots qu'on a d&#233;tourn&#233;s et rejeter les euph&#233;mismes meurtriers de la tyrannie. Faute de quoi il ne nous restera plus qu'un seul mot, celui de &#171; honte &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas une t&#226;che ais&#233;e, car la plupart de ces discours officiels ont recours &#224; l'image, &#224; l'association d'id&#233;es, aux &#233;nonc&#233;s &#233;vasifs et au sous-entendu. Tr&#232;s peu de choses sont dites en noir et blanc. Les strat&#232;ges militaires et &#233;conomiques ont maintenant pris conscience du r&#244;le capital que jouent les m&#233;dias, non pas tant pour vaincre l'ennemi pr&#233;sent que pour circonscrire et emp&#234;cher les soul&#232;vements, les protestations et les d&#233;sertions. Toute manipulation des m&#233;dias par une tyrannie est un indice de ce qu'elle redoute. La tyrannie d'aujourd'hui vit dans la peur du d&#233;sespoir du monde, une peur si enracin&#233;e que l'adjectif &#171; d&#233;sesp&#233;r&#233; &#187;, sauf au sens de &#171; dangereux &#187;, est banni de l'usage.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;***&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Sans argent, tout besoin quotidien de l'homme devient douleur.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;***&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Ceux qui se sont appropri&#233; ind&#251;ment le pouvoir - et ils ne sont pas tous &#224; la t&#234;te de l'Etat, si bien qu'ils peuvent compter sur la continuit&#233; de leur pouvoir, ind&#233;pendamment des &#233;lections pr&#233;sidentielles - pr&#233;tendent &#234;tre les sauveurs du monde et offrir &#224; la population la chance de devenir leurs clients. Le consommateur mondial est sacr&#233;, mais ce qu'ils se gardent bien d'ajouter, c'est qu'il n'a d'importance que parce qu'il produit du profit, qui est la seule chose qu'ils tiennent pour vraiment sacr&#233;e. Ce tour de passe-passe nous introduit au coeur du probl&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pr&#233;tention d'&#234;tre les sauveurs du monde masque, chez les comploteurs, le pr&#233;suppos&#233; qu'une grande partie de ce monde (qui inclut le continent africain presque tout entier et une part consid&#233;rable de l'Am&#233;rique du Sud) se trouve dans une situation irr&#233;m&#233;diable. En fait, tout endroit de la plan&#232;te qui ne peut se rattacher &#224; leur centre est dans cette situation. Une telle conclusion se d&#233;duit in&#233;vitablement du dogme selon lequel le salut se trouve dans le seul argent et que le seul avenir global possible est celui sur lequel leurs priorit&#233;s mettent l'accent, des priorit&#233;s qui, sous de faux noms, ne sont en r&#233;alit&#233; rien d'autre que leurs profits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceux qui nourrissent d'autres visions et d'autres espoirs pour le monde, tout comme ceux qui ne peuvent acheter et ne survivent qu'au jour le jour (environ 800 millions d'&#234;tre humains), sont les reliques d&#233;pass&#233;es d'une &#233;poque r&#233;volue ou, s'ils r&#233;sistent - qu'ils le fassent pacifiquement ou en prenant les armes -, des terroristes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on les aura &#171; d&#233;graiss&#233;s &#187; (un des mots-cl&#233;s de cette id&#233;ologie), la tyrannie imagine na&#239;vement que le monde sera unifi&#233;. Elle a besoin du fantasme d'une fin heureuse, fantasme qui, de fait, sera la cause de sa d&#233;faite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute forme de contestation de cette tyrannie est compr&#233;hensible. Tout dialogue avec elle est impossible. Pour que nous puissions vivre et mourir dignement, il faut appeler les choses par leur nom. Exigeons qu'on nous rende nos mots.&lt;/p&gt;
&lt;h5 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;/h5&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;cris ceci dans la nuit. Quand on fait la guerre, l'obscurit&#233; n'est du c&#244;t&#233; de personne, mais quand on fait l'amour, elle confirme qu'on est l'un avec l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Traduit de l'anglais par Michel Fuchs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;http://www.monde-diplomatique.fr/2003/02/BERGER/9949.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Le Monde Diplomatique&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;.&lt;/strong&gt; Paris, F&#233;vrier 2003.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Crimes contre l'Humanit&#233;De Hiroshima aux Twin Towers.</title>
		<link>https://www.elcorreo.eu.org/Crimes-contre-l-HumaniteDe-Hiroshima-aux-Twin-Towers</link>
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		<dc:date>2002-09-08T00:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>John Berger</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Puisque le nombre de victimes civiles innocentes, tu&#233;es &#224; titre &#171; collat&#233;ral &#187; en Afghanistan par les bombardements am&#233;ricains, est d&#233;sormais &#233;gal au nombre de celles de l'attaque contre les Twin Towers, il est peut-&#234;tre permis de replacer les &#233;v&#233;nements dans une perspective plus large, mais nullement moins tragique, et de nous poser une nouvelle question : tuer d&#233;lib&#233;r&#233;ment, est-ce commettre un mal plus grave ou plus r&#233;pr&#233;hensible que tuer aveugl&#233;ment et syst&#233;matiquement ? (Je dis &#171; (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.elcorreo.eu.org/Reflexions" rel="directory"&gt;R&#233;flexions et travaux&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Puisque le nombre de victimes civiles innocentes, tu&#233;es &#224; titre &#171; collat&#233;ral &#187; en Afghanistan par les bombardements am&#233;ricains, est d&#233;sormais &#233;gal au nombre de celles de l'attaque contre les &lt;i&gt;Twin Towers&lt;/i&gt;, il est peut-&#234;tre permis de replacer les &#233;v&#233;nements dans une perspective plus large, mais nullement moins tragique, et de nous poser une nouvelle question : tuer d&#233;lib&#233;r&#233;ment, est-ce commettre un mal plus grave ou plus r&#233;pr&#233;hensible que tuer aveugl&#233;ment et syst&#233;matiquement ? (Je dis &#171; syst&#233;matiquement &#187; parce que les Etats-Unis ont commenc&#233; &#224; mettre en &#339;uvre cette strat&#233;gie arm&#233;e &#224; partir de la guerre du Golfe.) Je ne connais pas la r&#233;ponse &#224; cette question. Peut-&#234;tre que sur le terrain, parmi les bombes en grappe lanc&#233;es par les B-52 ou dans la fum&#233;e suffocante de &lt;i&gt;Church Street&lt;/i&gt;, &#224; Manhattan, &#224; ce niveau toute comparaison &#233;thique devient ind&#233;cente.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Quand, le 11 septembre 2001, &#224; la t&#233;l&#233;vision, j'ai vu les vid&#233;os, elles m'ont aussit&#244;t rappel&#233; le 6 ao&#251;t 1945. C'est le soir de ce jour-l&#224;, en effet, que nous autres Europ&#233;ens avons appris la nouvelle du bombardement de Hiroshima.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces deux &#233;v&#233;nements pr&#233;sentent d'embl&#233;e des correspondances, au nombre desquelles une boule de feu qui descend sans crier gare dans un ciel sans nuages, deux attaques minut&#233;es pour co&#239;ncider avec l'heure o&#249; les civils des villes cibles se rendent le matin &#224; leur travail, o&#249; les magasins ouvrent, o&#249; les enfants sont &#224; l'&#233;cole, pr&#233;parant leurs le&#231;ons. Une identique r&#233;duction en cendre, et des corps lanc&#233;s &#224; travers les airs et devenant d&#233;bris. Une m&#234;me incr&#233;dulit&#233;, un m&#234;me chaos, provoqu&#233;s par une nouvelle arme de destruction employ&#233;e pour la premi&#232;re fois - la 'bombe A' il y a soixante ans, un avion de ligne &#224; l'automne dernier. Partout, &#224; l'&#233;picentre, sur tout et tous, un &#233;pais suaire de poussi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les diff&#233;rences d'&#233;chelle et de contexte sont, bien entendu, &#233;normes. A Manhattan, la poussi&#232;re n'&#233;tait pas radioactive. En 1945, cela faisait trois ans que les Etats-Unis menaient une v&#233;ritable guerre contre le Japon. Il n'emp&#234;che que les deux attaques ont &#233;t&#233; con&#231;ues pour servir d'avertissement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En voyant l'une ou l'autre, on a su que le monde ne serait plus jamais le m&#234;me : les risques partout inh&#233;rents &#224; la vie ont subi une m&#233;tamorphose &#224; l'aube d'un jour nouveau et sans nuages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les bombes l&#226;ch&#233;es sur Hiroshima et Nagasaki ont annonc&#233; que les Etats-Unis &#233;taient d&#233;sormais la supr&#234;me puissance militaire du monde. L'attaque du 11 septembre a annonc&#233; que cette puissance ne jouit plus d'une invuln&#233;rabilit&#233; garantie sur son propre sol. Ces deux &#233;v&#233;nements marquent le d&#233;but et la fin d'une certaine p&#233;riode historique.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Les commentaires et les analyses les plus percutants, les plus angoiss&#233;s aussi, de la riposte du pr&#233;sident George W. Bush au 11 septembre - ce qu'il a appel&#233; la &#171; guerre contre le terrorisme &#187;, baptis&#233;e d'abord &#171; Justice infinie &#187; et rebaptis&#233;e &#171; Libert&#233; immuable &#187; - ont &#233;t&#233; exprim&#233;s et &#233;crits par des citoyens des Etats-Unis. L'accusation d'antiam&#233;ricanisme port&#233;e contre ceux qui s'opposent formellement aux d&#233;cideurs en fonction &#224; Washington est &#224; aussi courte vue que la politique que nous mettons en cause. Il existe d'innombrables citoyens des Etats-Unis qui sont anti-am&#233;ricains et dont nous sommes solidaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il existe aussi de nombreux citoyens des Etats-Unis qui soutiennent la politique du pr&#233;sident Bush, y compris ces soixante intellectuels qui ont r&#233;cemment sign&#233; une d&#233;claration s'attachant &#224; d&#233;finir ce qu'est une guerre &#171; juste &#187; en g&#233;n&#233;ral et pourquoi, en particulier, l'op&#233;ration &#171; Libert&#233; immuable &#187; en Afghanistan et la guerre contre le terrorisme sont justifi&#233;es&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lire la d&#233;claration &#171; Lettre d'Am&#233;rique, les raisons d'un combat &#187;, Le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils mettent en avant l'argument selon lequel une guerre est &#171; juste &#187;, ou moralement justifi&#233;e, quand elle a pour but de d&#233;fendre les innocents contre le mal. Ils citent saint Augustin. Et ils ajoutent qu'une telle guerre doit, dans toute la mesure du possible, respecter l'immunit&#233; des non-combattants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A lire leur d&#233;claration en toute innocence (mais elle n'a bien entendu pas &#233;t&#233; &#233;crite spontan&#233;ment ni innocemment), ce texte fait penser &#224; une r&#233;union d'experts patients et &#233;rudits, s'exprimant &#224; voix feutr&#233;e, ayant &#224; leur disposition une vaste biblioth&#232;que (et peut-&#234;tre m&#234;me une piscine, entre chaque session de travail) et tout le temps de r&#233;fl&#233;chir calmement, de discuter de leurs r&#233;serves, pour finir par aboutir &#224; un accord r&#233;sumant leur jugement sur la question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'en d&#233;gage aussi l'id&#233;e que cette r&#233;union d'experts s'est d&#233;roul&#233;e quelque part dans une sorte de mythique h&#244;tel 6 &#233;toiles (auquel on ne peut acc&#233;der que par h&#233;licopt&#232;re), situ&#233; dans un parc spacieux mais aussi entour&#233; de hautes murailles, avec gardes et points de contr&#244;le policiers. Un lieu o&#249; il ne peut y avoir le moindre contact entre ces penseurs et la population locale, un lieu sans rencontres de hasard. Il en r&#233;sulte que ce qui s'est r&#233;ellement pass&#233; dans l'histoire et ce qui se passe aujourd'hui au-del&#224; des murs de l'h&#244;tel n'est pas tenu pour donn&#233;e l&#233;gitime, et n'est donc pas pris en compte. Ethique pour touristes de luxe, prot&#233;g&#233;s du monde ext&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Revenons &#224; l'&#233;t&#233; 1945. Soixante-six des plus grandes villes du Japon ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; d&#233;truites par le feu &#224; la suite de bombardements au napalm. A Tokyo, un million de civils sont sans abri et 100.000 personnes ont trouv&#233; la mort. Elles ont &#233;t&#233;, pour reprendre l'expression du g&#233;n&#233;ral de division Curtis Lemay, responsable de ces op&#233;rations de bombardement par le feu, &#171; grill&#233;es, bouillies et cuites &#224; mort &#187;. Le fils du pr&#233;sident Franklin Roosevelt, qui &#233;tait aussi son confident, avait d&#233;clar&#233; que les bombardements devaient se poursuivre &#171; jusqu'&#224; ce que nous ayons d&#233;truit &#224; peu pr&#232;s la moiti&#233; de la population civile japonaise &#187;. Le 18 juillet, l'empereur du Japon t&#233;l&#233;graphie au pr&#233;sident Harry S. Truman, qui avait succ&#233;d&#233; &#224; Roosevelt, pour demander une fois de plus la paix. On ignore son message.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques jours avant le bombardement de Hiroshima, le vice-amiral Arthur Radford fanfaronne : &#171; Le Japon va finir par n'&#234;tre qu'une nation sans villes - un peuple de nomades. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La bombe qui a explos&#233; au-dessus d'un h&#244;pital au centre de la ville a tu&#233; d'un seul coup 100.000 personnes, dont 95 % de civils. 100.000 autres mourront lentement, par la suite, des effets de l'irradiation.&lt;/p&gt;
&lt;table class=&#034;table spip&#034;&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;&lt;strong&gt;&#171; Il y a seize heures&lt;/strong&gt;, annon&#231;a le pr&#233;sident Truman, &lt;strong&gt;un avion &#233;tasunien a l&#226;ch&#233; une bombe sur Hiroshima, importante base militaire japonaise. &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;
&lt;p&gt;Un mois plus tard, le premier reportage non censur&#233; - d&#251; au courageux journaliste australien Wilfred Burchett - d&#233;crit les souffrances indicibles dont il a &#233;t&#233; le t&#233;moin en visitant un h&#244;pital de fortune install&#233; dans cette ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le g&#233;n&#233;ral Leslie Groves, alors directeur militaire du projet Manhattan ayant pour mission de planifier et de produire la bombe, s'empressa de rassurer les membres du Congr&#232;s en leur disant que les radiations ne provoquaient &#171; aucune souffrance excessive &#187; et que, &#171; en fait, &#224; ce qu'on dit, c'est une mani&#232;re tr&#232;s agr&#233;able de mourir &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1946, l'enqu&#234;te sur les bombardements strat&#233;giques effectu&#233;s par les Etats-Unis conclut que &#171; le Japon se serait rendu m&#234;me si les bombes atomiques n'avaient pas &#233;t&#233; l&#226;ch&#233;es &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;crire une suite d'&#233;v&#233;nements aussi succinctement que je le fais, c'est bien entendu simplifier &#224; outrance. Le projet Manhattan a &#233;t&#233; lanc&#233; en 1942, au moment o&#249; Hitler triomphait et o&#249; l'on risquait de voir des chercheurs allemands produire les premiers des armes atomiques. La d&#233;cision &#233;tasunienne de l&#226;cher deux bombes sur le Japon, au moment o&#249; ce risque n'existait plus, doit s'appr&#233;cier dans le contexte des atrocit&#233;s commises par les forces japonaises &#224; travers l'Asie du Sud-Est et l'attaque surprise contre Pearl Harbor en d&#233;cembre 1941. Des commandants &#233;tasuniens et certains scientifiques travaillant au projet Manhattan firent tout leur possible pour dissuader Truman de prendre sa d&#233;cision, si lourde de cons&#233;quences, ou &#224; tout le moins pour la retarder.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant, en fin de compte, quand tout a &#233;t&#233; dit et fait, il a &#233;t&#233; impossible de c&#233;l&#233;brer la reddition sans condition du Japon le 14 ao&#251;t - elle ne l'a d'ailleurs pas &#233;t&#233; - comme une victoire longtemps d&#233;sir&#233;e. En son centre r&#233;gnaient une angoisse et un aveuglement.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Cette histoire a pour but de montrer &#224; quel point les soixante penseurs &#233;tasuniens, dans leur mythique h&#244;tel 6 &#233;toiles, sont &#233;trangers m&#234;me &#224; la r&#233;alit&#233; de leur propre histoire nationale. Elle a aussi pour but de rappeler que la p&#233;riode de supr&#233;matie militaire des Etats-Unis qui a d&#233;marr&#233; en 1945 a commenc&#233;, pour tous ceux situ&#233;s en dehors de l'orbite des Etats-Unis, par une aveuglante d&#233;monstration de puissance lointaine, sans piti&#233; mais pleine d'ignorance. Quand le pr&#233;sident Bush se demande : &#171; Pourquoi nous ha&#239;ssent-ils ? &#187;, il devrait m&#233;diter ces faits. Mais comment le ferait-il ? Il est l'un des directeurs de l'h&#244;tel 6 &#233;toiles et ne le quitte jamais.&lt;br class='autobr' /&gt;
John Berger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Traduction de l'anglais de&lt;/strong&gt; : Michel Fuchs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;http://www.monde-diplomatique.fr/2002/09/BERGER/16842.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Le Monde Diplomatique&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt;. Paris, Septembre 2002.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;strong&gt;Lire la d&#233;claration&lt;/strong&gt; &#171; Lettre d'Am&#233;rique, les raisons d'un combat &#187;, &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt;, rubrique &#171; Horizon-d&#233;bats &#187;, 15 f&#233;vrier 2002, et Louis Pinto, &lt;strong&gt;&#171; &lt;a href=&#034;http://www.monde-diplomatique.fr/2002/05/PINTO/16440&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;La croisade antiterroriste du professeur Walzer&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; &#187;, &lt;i&gt;Le Monde diplomatique,&lt;/i&gt; mai 2002.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notas&lt;/strong&gt; :&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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