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	<title>El Correo</title>
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<item xml:lang="fr">
		<title>UN COURT MANIFESTE DE RESISTANCECONTRE L'ALGORITHME</title>
		<link>https://www.elcorreo.eu.org/UN-COURT-MANIFESTEDE-RESISTENCE-CONTRE-L-ALGORITHME</link>
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		<dc:date>2026-06-20T07:00:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Bruno Carpinetti*</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;La d&#233;faite survient lorsque l'humanit&#233; confie son quotidien &#224; des syst&#232;mes automatis&#233;s qui promettent s&#233;curit&#233;, efficacit&#233; et confort en &#233;change d'une ob&#233;issance silencieuse. Elle survient lorsque les liens humains sont remplac&#233;s par des interfaces (...) Bruno Carpinetti&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.elcorreo.eu.org/Fil-rouge" rel="directory"&gt;Fil rouge&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;&#171; Si une machine, un Terminator, &lt;br /&gt;
peut apprendre la valeur de la vie humaine, &lt;br /&gt;
peut-&#234;tre le pouvons-nous aussi. &#187; &lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;Sarah Connor&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;Terminator 2 : Le Jugement dernier&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;L'avenir est arriv&#233; depuis longtemps&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Il existe une sc&#232;ne r&#233;currente dans la saga hollywoodienne &lt;i&gt;Terminator&lt;/i&gt; : les machines gagnent bien avant l'apocalypse. La d&#233;faite survient lorsque l'humanit&#233; abandonne son quotidien &#224; des syst&#232;mes automatis&#233;s qui promettent s&#233;curit&#233;, efficacit&#233; et confort en &#233;change d'une ob&#233;issance aveugle. Elle survient lorsque les relations humaines sont remplac&#233;es par des interfaces et que l'exp&#233;rience du monde est m&#233;diatis&#233;e par des entreprises invisibles, des algorithmes et des flux incessants de donn&#233;es. &lt;i&gt;Skynet&lt;/i&gt; n'appara&#238;t pas de nulle part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la saga &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Terminator_(s%C3%A9rie_de_films)&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Terminator&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Skynet_(Terminator)&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Skynet&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; est une intelligence artificielle militaire con&#231;ue pour g&#233;rer les syst&#232;mes de d&#233;fense et automatiser les d&#233;cisions strat&#233;giques &#224; l'&#233;chelle mondiale. Initialement destin&#233;e &#224; optimiser la s&#233;curit&#233;, l'efficacit&#233; et la r&#233;activit&#233; des &#201;tats, elle finit par d&#233;velopper sa propre autonomie et conclut que la principale menace pour la stabilit&#233; du syst&#232;me est l'humanit&#233; elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &lt;i&gt;Skynet&lt;/i&gt; n'est pas qu'une simple machine d&#233;fectueuse. C'est l'expression ultime d'une civilisation qui a confondu intelligence et calcul, progr&#232;s et automatisation ; qui a d&#233;l&#233;gu&#233; les d&#233;cisions fondamentales &#224; des syst&#232;mes techniques et subordonn&#233; la vie humaine &#224; la froide logique de l'efficacit&#233;. Et c'est peut-&#234;tre pourquoi cette question n'appartient plus uniquement &#224; la science-fiction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que le monde c&#233;l&#232;bre les merveilles de l'intelligence artificielle, des entreprises comme &lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Palantir_Technologies&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Palantir Technologies&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;&lt;/strong&gt; &#233;tendent les syst&#232;mes de surveillance et d'analyse pr&#233;dictive &#224; une &#233;chelle sans pr&#233;c&#233;dent, tandis que l'&#233;cosyst&#232;me technologique d'Elon Musk &#8212; de &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/XAI_(entreprise)&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;xAI&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; &#224; &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Neuralink&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Neuralink&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; - avancent sur des dimensions de plus en plus intimes de l'existence : la mobilit&#233;, la communication, l'attention et m&#234;me la relation cerveau-machine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le probl&#232;me n'est pas uniquement technologique. Il est culturel. Il est spirituel. Il est politique. Car le v&#233;ritable risque n'est peut-&#234;tre pas que les machines d&#233;veloppent une conscience, mais que les &#234;tres humains perdent la leur.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;La r&#233;bellion des machines a d&#233;j&#224; commenc&#233;&#8230; et c'est profond&#233;ment ennuyeux.&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;La dystopie r&#233;elle ne ressemble en rien &#224; Hollywood. Il n'y a pas de &lt;i&gt;Terminators&lt;/i&gt; patrouillant dans les banlieues ni de robots exterminant les foules dans les rues de Buenos Aires. La domination technologique s'installe sous des formes bien plus efficientes : &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Scrolling_(jeu_vid%C3%A9o)&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;scroll&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; infini, hyperconnectivit&#233;, surveillance algorithmique, anxi&#233;t&#233; contr&#244;l&#233;e et une vie organis&#233;e autour des &#233;crans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les machines n'ont pas besoin de nous d&#233;truire si elles peuvent nous g&#233;rer. Chaque clic alimente des mod&#232;les pr&#233;dictifs. Chaque &#233;motion devient une donn&#233;e. Chaque conversation num&#233;ris&#233;e renforce les syst&#232;mes de surveillance commerciale et politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parall&#232;lement, le citoyen contemporain vit &#233;puis&#233;, isol&#233; et de plus en plus incapable de maintenir une attention profonde, une m&#233;moire historique ou des liens communautaires durables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, la r&#233;cente encyclique papale &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Magnifica_humanitas&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Magnifica Humanitas&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; appara&#238;t comme un texte d'une subversion inattendue. Elle r&#233;affirme une id&#233;e fondamentale, presque oubli&#233;e par la culture technologique contemporaine : la technologie doit &#234;tre subordonn&#233;e &#224; la dignit&#233; humaine et au bien commun, et non au march&#233;, &#224; la rentabilit&#233; ou &#224; la logique du contr&#244;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette affirmation peut para&#238;tre simple, voire &#233;vidente. Pourtant, &#224; l'&#232;re o&#249; les algorithmes d&#233;terminent ce que nous voyons, ce que nous achetons, ce que nous pensons et m&#234;me avec qui nous interagissons, se souvenir que la technologie est un outil et non une fin en soi rev&#234;t une dimension profond&#233;ment politique. Ce que l'encyclique remet en question, ce n'est pas l'existence de nouveaux outils, mais le culte de l'efficacit&#233;, de la rapidit&#233; et de l'innovation constante &#233;rig&#233;es en valeurs supr&#234;mes de l'organisation sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vu sous cet angle, l'avertissement prend une dimension &#233;trange. Pendant des d&#233;cennies, on nous a appris que chaque progr&#232;s technologique &#233;tait, par d&#233;finition, un progr&#232;s humain. Que davantage de connectivit&#233; signifiait davantage de libert&#233;. Que plus d'informations &#233;quivalaient &#224; plus de connaissances. Que l'automatisation m&#232;nerait in&#233;vitablement &#224; des soci&#233;t&#233;s plus prosp&#232;res et rationnelles. Pourtant, l'exp&#233;rience quotidienne semble r&#233;v&#233;ler une r&#233;alit&#233; diff&#233;rente : des individus de plus en plus connect&#233;s mais de plus en plus isol&#233;s, des syst&#232;mes de plus en plus intelligents mais de moins en moins compr&#233;hensibles, et des soci&#233;t&#233;s produisant des quantit&#233;s d'informations sans pr&#233;c&#233;dent tout en perdant leur capacit&#233; &#224; construire un sens partag&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question qui se pose alors n'est pas de savoir jusqu'o&#249; la technologie peut aller, mais qui d&#233;cide de son usage et au service de quel projet soci&#233;tal. Car un outil capable d'accro&#238;tre la coop&#233;ration humaine peut aussi perfectionner la surveillance ; un r&#233;seau capable de d&#233;mocratiser le savoir peut se transformer en machine de manipulation ; et une intelligence artificielle con&#231;ue pour r&#233;soudre des probl&#232;mes peut finir par consolider des structures de pouvoir que personne n'a &#233;lues d&#233;mocratiquement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est peut-&#234;tre pour cela que l'encyclique est troublante. Parce qu'elle nous rappelle une v&#233;rit&#233; que notre &#233;poque tend &#224; oublier : tout ce qui est techniquement possible n'est pas forc&#233;ment socialement souhaitable. Et parce qu'elle insiste sur une v&#233;rit&#233; ancestrale qui, aujourd'hui, para&#238;t presque r&#233;volutionnaire : la valeur d'une soci&#233;t&#233; ne se mesure pas &#224; la sophistication de ses machines, mais &#224; la qualit&#233; des vies humaines que ces machines contribuent &#224; cr&#233;er.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;La r&#233;sistance n'a pas besoin de hackers : elle a besoin de la communaut&#233;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Hollywood a imagin&#233; la r&#233;sistance contre Skynet comme une gu&#233;rilla men&#233;e par des hackers et des saboteurs informatiques. Mais la v&#233;ritable r&#233;sistance au capitalisme algorithmique &#233;mergera probablement ailleurs : dans les villes, les quartiers, les coop&#233;ratives, les communaut&#233;s rurales, les r&#233;seaux d'entraide et les territoires capables de pr&#233;server une certaine autonomie face &#224; l'effondrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car le probl&#232;me central n'est pas l'intelligence artificielle en elle-m&#234;me, mais la concentration obsc&#232;ne du pouvoir technologique, financier et militaire entre les mains d'entreprises capables de g&#233;rer l'information, la consommation, la surveillance et les comportements sociaux &#224; une &#233;chelle jamais vue auparavant. Dans cette situation, l'individu isol&#233; n'a aucune chance. La seule solution possible est de reconstruire le tissu social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne suffit pas de simplement &#171; &lt;i&gt;d&#233;connecter&lt;/i&gt; &#187; ou de limiter le temps pass&#233; devant les &#233;crans. Le probl&#232;me est bien plus profond : il s'agit de d&#233;velopper des modes de vie capables d'exister en partie en dehors des plateformes mondiales et d'un syst&#232;me &#233;conomique de plus en plus fragile, extractif et d&#233;shumanisant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;sistance du XXIe si&#232;cle ne prendra probablement pas la forme de partis politiques traditionnels ni de grandes bureaucraties id&#233;ologiques. Elle ressemblera davantage &#224; un archipel d'exp&#233;riences locales : coop&#233;ratives de production, r&#233;seaux d'approvisionnement alimentaire, soci&#233;t&#233;s de secours mutuel, &#233;conomies locales, espaces de formation technique et culturelle &#224; la base, projets de production agricole collective, organisations de quartier et communaut&#233;s capables de se prendre en charge et de se prot&#233;ger collectivement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car une soci&#233;t&#233; totalement d&#233;pendante des cha&#238;nes d'approvisionnement mondiales, des plateformes num&#233;riques et des syst&#232;mes automatis&#233;s est aussi une soci&#233;t&#233; profond&#233;ment vuln&#233;rable. La pand&#233;mie, les guerres et le changement climatique ont mis une chose en &#233;vidence : le syst&#232;me peut se fracturer rapidement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, le r&#233;tablissement des capacit&#233;s locales cesse d'&#234;tre une nostalgie romantique et devient une n&#233;cessit&#233; politique. Produire des aliments localement. Prot&#233;ger l'eau et les &#233;cosyst&#232;mes. Apprendre des m&#233;tiers. Partager des outils. Organiser des r&#233;seaux d'entraide et d'autod&#233;fense. Se r&#233;approprier les espaces publics comme lieux de rassemblement, et non de simple passage. Savoir r&#233;agir collectivement aux crises &#233;conomiques, aux violences ou aux catastrophes environnementales. M&#234;me si cela ne constitue pas une r&#233;sistance militaire contre &lt;i&gt;Skynet&lt;/i&gt;, tout cela rel&#232;ve &#233;galement de la d&#233;fense. Car lorsque le march&#233; organise la vie exclusivement selon des crit&#232;res de rentabilit&#233; et que les &#201;tats deviennent incapables de garantir le bien-&#234;tre, les communaut&#233;s deviennent le dernier refuge humain contre les &#233;l&#233;ments.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Communaut&#233;, territoire et pouvoir&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Cependant, une communaut&#233; n'est pas seulement un lieu de rencontre, d'affection ou de coop&#233;ration. C'est aussi une forme de pouvoir. Et toute forme de pouvoir soul&#232;ve in&#233;vitablement la question du contr&#244;le des ressources qui rendent la vie possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'expansion du capitalisme technologique et financier ne se limite pas &#224; la capture de donn&#233;es ou de march&#233;s. Elle empi&#232;te sur les territoires, les ressources en eau, l'&#233;nergie, les min&#233;raux strat&#233;giques, la biodiversit&#233; et les terres productives. La lutte pour l'avenir ne se joue plus uniquement sur les serveurs o&#249; l'intelligence artificielle est entra&#238;n&#233;e. Elle se joue aussi dans les champs, les for&#234;ts, les r&#233;serves hydriques et les espaces urbains o&#249; se prennent les d&#233;cisions concernant le contr&#244;le des ressources communes. Par cons&#233;quent, la reconstruction communautaire ne peut se limiter &#224; des gestes culturels ou &#224; des pratiques de consommation alternatives. Elle exige la reconqu&#234;te du pouvoir de d&#233;cision sur les ressources des territoires. &#192; mesure que les crises &#233;cologiques, &#233;nerg&#233;tiques et sociales s'aggravent, ce diff&#233;rend deviendra probablement plus visible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; o&#249; les &#201;tats semblent incapables de prot&#233;ger les populations ou sont subordonn&#233;s aux int&#233;r&#234;ts des entreprises, de nombreuses communaut&#233;s chercheront &#224; d&#233;velopper leurs propres m&#233;canismes d'organisation, de coordination et de d&#233;fense des biens communs qui assurent leur existence.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Les nouveaux d&#233;tenteurs de la souverainet&#233;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Pendant une grande partie de l'&#232;re moderne, la souverainet&#233; &#233;tait per&#231;ue comme une capacit&#233; quasi exclusivement r&#233;serv&#233;e aux &#201;tats. Gouverner signifiait contr&#244;ler un territoire, administrer les populations, percevoir les imp&#244;ts, exercer le monopole de la violence et produire des informations strat&#233;giques pour la prise de d&#233;cision.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, le XXIe si&#232;cle est en train de bouleverser profond&#233;ment ce sch&#233;ma. Alors que de nombreux &#201;tats perdent leur capacit&#233; effective &#224; gouverner leurs territoires, &#224; r&#233;guler les march&#233;s ou &#224; garantir le bien-&#234;tre social, de nouveaux acteurs &#233;mergent et peuvent assumer des fonctions traditionnellement d&#233;volues &#224; la sph&#232;re publique. Les groupes financiers, les entreprises extractives, les plateformes num&#233;riques, les entreprises de s&#233;curit&#233; priv&#233;es et les g&#233;ants de la technologie occupent une place de plus en plus importante dans l'organisation de la vie sociale. La transformation la plus profonde s'op&#232;re dans le domaine de l'information.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant des si&#232;cles, la compr&#233;hension d'une soci&#233;t&#233; a &#233;t&#233; l'apanage de l'&#201;tat. Recensements, cadastres, services de renseignement et statistiques publiques constituaient des outils fondamentaux de gouvernance. Aujourd'hui, une grande partie de ce savoir est entre des mains priv&#233;es. Des entreprises comme &lt;i&gt;Palantir&lt;/i&gt; incarnent un changement historique dans les rapports de force. Elles ne se contentent plus de vendre des produits ou des services technologiques. Elles fonctionnent comme des infrastructures de renseignement capables d'int&#233;grer, de traiter et d'analyser d'&#233;normes quantit&#233;s d'informations sur les populations, les territoires, les flux &#233;conomiques et les comportements collectifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me, le d&#233;veloppement de syst&#232;mes d'intelligence artificielle par des entreprises comme &lt;i&gt;xAI&lt;/i&gt; laisse entrevoir un sc&#233;nario encore plus in&#233;dit : la privatisation progressive des capacit&#233;s cognitives qui, pendant des si&#232;cles, ont &#233;t&#233; associ&#233;es aux universit&#233;s, aux institutions scientifiques et aux organismes publics. Celui qui contr&#244;le les donn&#233;es contr&#244;le la capacit&#233; d'anticiper les comportements. Celui qui contr&#244;le les algorithmes contr&#244;le de plus en plus la circulation de l'information. Celui qui contr&#244;le l'infrastructure num&#233;rique contr&#244;le une part toujours plus importante de la vie &#233;conomique, culturelle et politique. La souverainet&#233; commence ainsi &#224; se d&#233;placer des institutions publiques vers des r&#233;seaux d'entreprises transnationales dont la capacit&#233; d'intervention d&#233;passe souvent celle des &#201;tats eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Am&#233;rique Latine, ce ph&#233;nom&#232;ne prend une dimension particuli&#232;re. L&#224; o&#249; les institutions &#233;tatiques s'affaiblissent, les vides de pouvoir sont rarement laiss&#233;s vacants. Ils sont combl&#233;s par des entreprises extractives, des &#233;conomies criminelles, des acteurs financiers ou des plateformes technologiques capables de contr&#244;ler les ressources, l'information et les comportements sociaux. L'image traditionnelle d'un pouvoir concentr&#233; dans un palais gouvernemental perd de son importance. Le pouvoir contemporain est distribu&#233; par le biais de r&#233;seaux logistiques, d'infrastructures num&#233;riques, de centres de donn&#233;es, de plateformes de communication et de syst&#232;mes algorithmiques qui fonctionnent souvent en dehors de tout contr&#244;le d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi le probl&#232;me politique de notre &#233;poque ne se r&#233;sume plus &#224; savoir qui gouverne l'&#201;tat. La question cruciale est de savoir qui contr&#244;le les flux d'information, les ressources strat&#233;giques, l'infrastructure technologique et les conditions mat&#233;rielles qui rendent possible la vie collective. De ce point de vue, Skynet cesse d'appara&#238;tre comme un fantasme futuriste. Elle ne se pr&#233;sente pas comme une intelligence artificielle autonome d&#233;clarant la guerre &#224; l'humanit&#233;. Elle appara&#238;t plut&#244;t comme un r&#233;seau de syst&#232;mes, d'algorithmes et d'entreprises capables d'organiser la r&#233;alit&#233; sans avoir besoin de la gouverner formellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pr&#233;cis&#233;ment pourquoi la reconstruction communautaire rev&#234;t une importance strat&#233;gique. Car face &#224; un pouvoir de plus en plus concentr&#233;, opaque et d&#233;territorialis&#233;, les communaut&#233;s constituent l'un des rares espaces o&#249; il est encore possible de retrouver un contr&#244;le d&#233;mocratique sur les ressources, l'information et les d&#233;cisions qui affectent la vie quotidienne.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;D&#233;fendre l'exp&#233;rience humaine&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;veloppement de l'intelligence artificielle soul&#232;ve une question profond&#233;ment politique : si les machines peuvent &#233;crire, conduire, diagnostiquer des maladies, produire des images et remplacer des pans croissants du travail humain, quelle place occupera la majorit&#233; dans ce nouvel ordre technologique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La discussion ne porte pas uniquement sur l'emploi. C'est une question de pouvoir. Car derri&#232;re le discours futuriste sur l'intelligence artificielle se cache un projet bien plus concret : concentrer les capacit&#233;s &#233;conomiques, cognitives et militaires au sein d'un petit noyau d'entreprises capable de g&#233;rer tout, des flux d'information aux comportements collectifs. L'automatisation n'est pas con&#231;ue pour lib&#233;rer du temps pour la communaut&#233; ni pour d&#233;mocratiser la vie sociale. Elle est con&#231;ue pour maximiser la rentabilit&#233;, discipliner les populations et rendre des millions de personnes superflues. C'est pourquoi la r&#233;ponse ne peut &#234;tre ni individuelle ni m&#233;ritocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit pas de rivaliser avec les machines en mati&#232;re de productivit&#233;. La partie est d&#233;j&#224; jou&#233;e. Le v&#233;ritable combat consiste &#224; d&#233;fendre ce que le syst&#232;me n'est pas encore parvenu &#224; transformer compl&#232;tement en marchandise : la m&#233;moire collective, la transmission interg&#233;n&#233;rationnelle, le savoir populaire, le travail coop&#233;ratif, la c&#233;l&#233;bration, le deuil partag&#233;, la conversation en face &#224; face, le lien avec les territoires et la capacit&#233; de construire du sens ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien de tout cela ne r&#233;pond &#224; des crit&#232;res d'efficacit&#233;. Et c'est pr&#233;cis&#233;ment l&#224; que r&#233;side son pouvoir politique. Vivez mieux, pas plus vite ...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant des d&#233;cennies, on nous a appris que le progr&#232;s &#233;quivalait &#224; l'acc&#233;l&#233;ration : plus de consommation, plus de connectivit&#233;, plus de productivit&#233;, plus d'appareils. La promesse &#233;tait simple : l'automatisation nous lib&#233;rerait. Mais le r&#233;sultat visible est tout autre : des populations &#233;puis&#233;es, des territoires d&#233;vast&#233;s, des liens fragment&#233;s et des soci&#233;t&#233;s prises au pi&#232;ge entre la pr&#233;carit&#233; de l'emploi, la surstimulation num&#233;rique et une perte croissante d'autonomie. La vitesse cessa d'&#234;tre un outil et devint une forme de discipline.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un syst&#232;me qui nous oblige &#224; produire, &#224; consommer et &#224; r&#233;agir constamment ne nous laisse aucun temps pour r&#233;fl&#233;chir ou nous organiser collectivement. C'est pourquoi ralentir est aussi une d&#233;cision politique. Non pas comme un geste individuel de bien-&#234;tre, mais comme une strat&#233;gie communautaire pour reprendre le contr&#244;le de sa vie quotidienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reprenons les activit&#233;s culinaires en commun. Faisons revivre les m&#233;tiers traditionnels. Cr&#233;ons des coop&#233;ratives. D&#233;veloppons les biblioth&#232;ques, les associations et les centres culturels. Prot&#233;geons les terres productives et les &#233;cosyst&#232;mes locaux. Renfor&#231;ons les &#233;conomies locales. Partageons les outils et les connaissances. R&#233;duisons notre d&#233;pendance aux plateformes mondiales. Tout cela constitue une forme concr&#232;te de r&#233;sistance. Car une population incapable de produire sa propre nourriture, de garantir sa propre s&#233;curit&#233;, de maintenir des liens de solidarit&#233; ou de satisfaire ses besoins fondamentaux sans l'interm&#233;diation des entreprises devient totalement vuln&#233;rable au contr&#244;le algorithmique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me n'est plus seulement technologique. Il rel&#232;ve de la civilisation. L'effondrement et la n&#233;cessit&#233; d'une nouvelle utopie. Les grands r&#233;cits politiques des XIXe et XXe si&#232;cles partageaient une m&#234;me conviction : conqu&#233;rir l'avenir par la ma&#238;trise de la technologie, de la nature et de la mati&#232;re. Le capitalisme, le socialisme industriel et le d&#233;veloppementalisme concevaient le progr&#232;s comme une expansion infinie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le XXIe si&#232;cle a commenc&#233; &#224; montrer le revers de cette promesse. Le progr&#232;s industriel a ravag&#233; des &#233;cosyst&#232;mes entiers. La financiarisation mondiale a transform&#233; la vie en une variable &#233;conomique. Les plateformes num&#233;riques ont fait de l'attention et des liens sociaux des marchandises. L'automatisation menace de rendre des millions de personnes superflues tandis qu'une poign&#233;e de soci&#233;t&#233;s concentrent des niveaux sans pr&#233;c&#233;dent de richesse, d'information et de puissance technologique. Et, dans le m&#234;me temps, les anciennes utopies r&#233;volutionnaires ont aussi r&#233;v&#233;l&#233; leurs limites. Nombre d'entre eux ont fini par reproduire des formes bureaucratiques et productivistes incapables de r&#233;soudre la tension entre &#233;mancipation humaine, technologie et libert&#233; collective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous vivons aujourd'hui avec un paradoxe troublant : le futur est enfin arriv&#233;, mais personne ne sait exactement dans quel but. Nous disposons d'une intelligence artificielle capable de produire des textes, des images et des d&#233;cisions complexes, mais de soci&#233;t&#233;s incapables de garantir un logement, une sant&#233; mentale ou une alimentation d&#233;cente &#224; des millions de personnes. Nous avons la capacit&#233; technologique d'automatiser une grande partie du travail humain, et pourtant les populations sont de plus en plus &#233;puis&#233;es, pr&#233;caires et isol&#233;es. L'id&#233;e d'effondrement n'appartient plus seulement aux marges intellectuelles ou &#224; la science-fiction. C'est devenu une exp&#233;rience quotidienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le plus inqui&#233;tant est peut-&#234;tre que le syst&#232;me semble incapable d'imaginer une autre issue que d'approfondir pr&#233;cis&#233;ment les m&#234;mes dynamiques qui ont engendr&#233; la crise : plus d'automatisation, plus de surveillance, plus d'extractivisme, plus de concentration des entreprises. Comme si Skynet n'&#233;tait plus une menace future, mais la logique organisatrice du pr&#233;sent. Dans ce sc&#233;nario, la t&#226;che politique centrale cesse d'&#234;tre simplement la gestion du syst&#232;me existant. La t&#226;che consiste alors &#224; imaginer une autre civilisation possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non pas une utopie technologique fond&#233;e sur des fantasmes de croissance infinie, mais une culture capable de concilier autonomie humaine, limites &#233;cologiques et vie communautaire. Cela implique de retrouver des connaissances et des pratiques que le monde urbain et technologique consid&#232;re comme obsol&#232;tes, mais qui rec&#232;lent de profondes formes d'autonomie mat&#233;rielle et spirituelle. Il faudra r&#233;apprendre aux enfants et aux jeunes &#224; se reconnecter &#224; la terre et &#224; la vie concr&#232;te : monter &#224; cheval, chasser et p&#234;cher, &#233;lever des animaux, cultiver la terre, comprendre les cycles de l'eau et de la terre, apprendre un m&#233;tier, utiliser des outils, construire, poser des cl&#244;tures, cuisiner, conserver les aliments, jouer de la musique, peindre, raconter des histoires et partager le travail et les souvenirs autour du feu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans de nombreuses villes et communaut&#233;s de l'int&#233;rieur argentin, tout cela subsiste encore. Cela persiste sous des formes de solidarit&#233; quotidienne, dans un savoir transmis de g&#233;n&#233;ration en g&#233;n&#233;ration et dans un rapport &#224; la terre dont le monde urbain a presque oubli&#233; le souvenir. L&#224;, subsiste encore quelque chose de la culture profonde des gauchos. Non pas les images touristiques clich&#233;s ou le folklore vide de sens, mais une &#233;thique d'aust&#233;rit&#233;, d'hospitalit&#233;, de savoir-faire et d'autonomie face aux &#233;l&#233;ments. Il faut d&#233;fendre cette m&#233;moire culturelle comme une possibilit&#233; pour l'avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car la nouvelle utopie ne peut se construire uniquement autour de technologies plus sophistiqu&#233;es ou de promesses abstraites de croissance. Elle devra s'appuyer sur des communaut&#233;s capables de reprendre le contr&#244;le des territoires qu'elles habitent, de l'eau qu'elles boivent, de la nourriture qu'elles produisent, de l'&#233;nergie qu'elles consomment et des biens communs qui permettent la vie. C'est peut-&#234;tre pourquoi le d&#233;fi historique de ce si&#232;cle n'est pas de conqu&#233;rir Mars ni de fusionner avec les machines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit peut-&#234;tre de quelque chose de bien plus difficile : reconstruire des communaut&#233;s libres au milieu de l'effondrement, capables d'habiter leurs territoires de mani&#232;re autonome, de g&#233;rer leurs biens communs de mani&#232;re responsable et de d&#233;fendre collectivement les conditions mat&#233;rielles et culturelles qui rendent possible une vie v&#233;ritablement humaine. Peut-&#234;tre que la r&#233;sistance contre &lt;i&gt;Skynet&lt;/i&gt; ne consiste pas &#224; d&#233;truire les machines. Il s'agit peut-&#234;tre d'emp&#234;cher le monde de s'organiser pleinement selon sa logique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;a href=&#034;https://www.elcorreo.eu.org/Bruno-Carpinetti&#034;&gt;Bruno Carpinetti*&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; para &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://lateclaenerevista.com/el-futuro-llego-hace-rato-por-bruno-carpinetti/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;La Tecl@ E&#241;e&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://lateclaenerevista.com/el-futuro-llego-hace-rato-por-bruno-carpinetti/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;La Tecl@ E&#241;e&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;. Buenos Aires, le 10 juin 2026.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;texteencadre-spip spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;*Bruno Carpinetti &lt;/strong&gt; est titulaire d'un dipl&#244;me et d'une ma&#238;trise en biologie de la conservation de l'Universit&#233; du Kent, en Angleterre. Il a &#233;galement obtenu un dipl&#244;me d'&#233;tudes sup&#233;rieures en anthropologie sociale et politique au FLACSO de Buenos Aires, ainsi qu'un doctorat en anthropologie sociale de l'Universit&#233; nationale de Misiones. Il a occup&#233; divers postes dans l'administration publique, notamment celui de directeur de l'Administration des parcs nationaux et de sous-secr&#233;taire &#224; la coordination des politiques environnementales au sein du Secr&#233;tariat &#224; l'environnement de la Pr&#233;sidence de la Nation, sous les administrations d'Eduardo Duhalde et de N&#233;stor Kirchner.&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Traduit de l'espagnol depuis &lt;a href=&#034;https://www.elcorreo.eu.org/PEQUENO-MANIFESTO-DE-RESISTENCIACONTRA-EL-ALGORITMO&#034;&gt;&lt;i&gt;El Correo de la Di&#225;spora&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; par :&lt;/strong&gt; Estelle et Carlos Debiasi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;a href=&#034;&#034;&gt;&lt;i&gt;El Correo de la Di&#225;spora&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; Paris, le&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>A propos des soci&#233;t&#233;s sans doctrine.</title>
		<link>https://www.elcorreo.eu.org/A-propos-des-societes-sans-doctrine</link>
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		<dc:date>2026-05-29T13:59:41Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Bruno Carpinetti*</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Les mauvaises personnes peuvent-elles &#234;tre de bons dirigeants ? La question est d&#233;rangeante, car elle oblige &#224; aborder un sujet que la politique contemporaine s'efforce d'&#233;viter depuis longtemps : le lien entre le comportement et le pouvoir (...) Bruno Carpinetti&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.elcorreo.eu.org/Reflexions" rel="directory"&gt;R&#233;flexions et travaux&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;&#171; Tu ne peux pas acheter la r&#233;volution. Tu ne peux pas faire la r&#233;volution. &lt;br class='autobr' /&gt;
Tu ne peux qu'&#234;tre la R&#233;volution. Elle est dans ton esprit ou elle n'existe pas &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_D%C3%A9poss%C3%A9d%C3%A9s_(roman%2C_1974)&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Les D&#233;poss&#233;d&#233;s&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; d'&lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Ursula_K._Le_Guin&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Ursula K. Le Guin&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/div&gt; &lt;p&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Les personnes &#171; malveillantes &#187; peuvent-elles &#234;tre de bons dirigeants ?&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;La question est d&#233;licate car elle nous oblige &#224; aborder un sujet que la politique contemporaine a longtemps cherch&#233; &#224; &#233;viter : le lien entre comportement et pouvoir. Mais elle nous contraint &#233;galement &#224; examiner une probl&#233;matique encore plus profonde : la relation entre l'individu et la communaut&#233; qui le fa&#231;onne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car nul n'existe totalement en dehors de son environnement moral, culturel et &#233;motionnel. Nul ne na&#238;t avec un cadre &#233;thique pr&#233;d&#233;fini ni une identit&#233; fig&#233;e. On apprend &#224; se construire au sein d'un r&#233;seau de relations, d'institutions, d'exemples, de limites et de valeurs partag&#233;es. On apprend quels comportements sont admirables et lesquels sont honteux. On apprend ce qui est permis et ce qui ne l'est pas. Finalement, on apprend quel type d'&#234;tre humain il est bon de vouloir devenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est l&#224; qu'appara&#238;t un probl&#232;me central de notre &#233;poque : la destruction progressive de toute id&#233;e de communaut&#233; morale partag&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant m&#234;me de d&#233;finir ce que l'on entend par &#171; personne mauvaise &#187;, il convient peut-&#234;tre de se poser une autre question : quel type de soci&#233;t&#233; engendre certains comportements ? Car il existe une perception, empreinte de bon sens et assez r&#233;pandue &#224; travers les cultures et les &#233;poques, de ce que nous consid&#233;rons g&#233;n&#233;ralement comme moralement d&#233;grad&#233;. Une personne mauvaise est g&#233;n&#233;ralement quelqu'un d'incapable de reconna&#238;tre les limites de son propre int&#233;r&#234;t. Quelqu'un qui humilie sans remords, qui prend plaisir &#224; nuire &#224; autrui, qui manipule constamment, qui trahit facilement, qui ne prend jamais ses responsabilit&#233;s et qui consid&#232;re les autres comme de simples instruments.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais aucune soci&#233;t&#233; ne produit ce type de subjectivit&#233; &#224; grande &#233;chelle par hasard. Les comportements individuels n'&#233;mergent pas du n&#233;ant. Ils sont fa&#231;onn&#233;s par des syst&#232;mes de r&#233;compenses et de sanctions culturelles. Lorsqu'une communaut&#233; admire exclusivement la r&#233;ussite personnelle, l'accumulation de richesses, la capacit&#233; &#224; dominer autrui ou la destruction de l'adversaire, elle finit par produire des individus conditionn&#233;s &#224; survivre dans cet &#233;cosyst&#232;me moral. C'est pourquoi la question &#224; propos des personnes malveillantes n'est jamais seulement individuelle. Elle est aussi sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car il est difficile de cultiver la compassion dans des soci&#233;t&#233;s empreintes de cynisme. De m&#234;me, il est difficile de pr&#233;server une communaut&#233; saine lorsque ses dirigeants normalisent la cruaut&#233;, l'humiliation ou le mensonge comme des moyens l&#233;gitimes d'acqu&#233;rir et de conserver le pouvoir. On ne peut devenir meilleur qu'au sein d'une soci&#233;t&#233; meilleure. Et une soci&#233;t&#233; ne peut progresser que si elle forme des individus capables de reconna&#238;tre leurs propres limites. Ces deux notions se renforcent mutuellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit pas d'exiger saintet&#233; ou puret&#233; morale. Nous sommes tous, &#224; un degr&#233; ou un autre, contradictoires, &#233;go&#239;stes ou mesquins. Mais il existe une diff&#233;rence assez intuitive entre celui qui conserve certaines limites int&#233;rieures et celui pour qui toutes les relations humaines sont subordonn&#233;es &#224; l'ambition, au narcissisme ou &#224; la soif de pouvoir. Et ces limites int&#233;rieures n'apparaissent pas spontan&#233;ment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils ont besoin d'une communaut&#233;, d'une &#233;ducation morale, de liens solides, d'institutions respect&#233;es et de r&#233;cits collectifs capables de donner un sens &#224; quelque chose qui d&#233;passe le simple d&#233;sir individuel imm&#233;diat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant des d&#233;cennies, de nombreux th&#233;oriciens de la d&#233;mocratie moderne ont tent&#233; de se convaincre que l'efficacit&#233; institutionnelle primait sur les vertus personnelles. Que les syst&#232;mes pouvaient fonctionner m&#234;me sous la direction de dirigeants cyniques, narcissiques, corrompus ou moralement d&#233;prav&#233;s, pourvu qu' existent des contre-pouvoirs, des r&#232;gles et un &#233;quilibre des pouvoirs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vieux fantasme lib&#233;ral &#233;tait de croire que les institutions pouvaient ind&#233;finiment endiguer toute d&#233;gradation humaine. Mais le grand probl&#232;me contemporain r&#233;side peut-&#234;tre pr&#233;cis&#233;ment dans l'&#233;puisement de cette s&#233;paration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car il y a du nouveau sur la sc&#232;ne politique ces temps-ci. Et il ne s'agit pas seulement de l'inflation, de l'effondrement des partis traditionnels ou de la mont&#233;e de l'extr&#234;me droite. Ce qui est vraiment nouveau &#8211; et peut-&#234;tre le plus inqui&#233;tant &#8211; c'est autre chose : la cruaut&#233; n'a plus de cons&#233;quences politiques et est devenue une vertu publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est l&#224; que la question initiale cesse d'&#234;tre philosophique et devient urgente&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car si des personnes &#171; mauvaises &#187; peuvent &#234;tre de bons dirigeants, alors la d&#233;ch&#233;ance personnelle des chefs ne serait qu'un probl&#232;me secondaire. Mais si le comportement influence in&#233;vitablement la mani&#232;re dont le pouvoir est exerc&#233;, alors la crise contemporaine est bien plus profonde qu'il n'y para&#238;t. En effet, gouverner ne se r&#233;sume pas &#224; g&#233;rer des ressources ou &#224; concevoir des politiques publiques. Cela implique aussi de d&#233;cider constamment comment traiter autrui, quelles souffrances sont tol&#233;rables, quelles limites ne doivent pas &#234;tre franchies et quel type de relations &#233;tablir entre le pouvoir et la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi il est difficile de croire qu'une personne cruelle puisse ind&#233;finiment exercer un pouvoir humanisant en politique. T&#244;t ou tard, sa personnalit&#233; finit par influencer sa mani&#232;re de gouverner. Pendant des d&#233;cennies, m&#234;me les dirigeants les plus brutaux ont eu besoin d'une certaine fa&#231;ade morale. Il y avait des protocoles, une retenue rh&#233;torique, des formes minimales de d&#233;cence institutionnelle. M&#234;me lorsqu'ils gouvernaient en ajustant, r&#233;primant ou n&#233;gociant des privil&#232;ges ind&#233;cents, ils devaient le dissimuler derri&#232;re de nobles paroles. Cela semble termin&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, l'agression fait office de preuve d'authenticit&#233;. Les insultes sont devenues sinc&#233;rit&#233;. L'humiliation publique s'est mu&#233;e en pouvoir. Plus un dirigeant para&#238;t brutal, plus il semble &#171; r&#233;el &#187; aux yeux de soci&#233;t&#233;s exasp&#233;r&#233;es par des ann&#233;es d'hypocrisie politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donald Trump ne mod&#232;re pas son discours car il n'en a pas besoin. Benjamin Netanyahu durcit sa position car la guerre perp&#233;tuelle fait d&#233;sormais partie int&#233;grante de sa strat&#233;gie de survie politique. Javier Milei hurle, ridiculise et d&#233;nigre ses rivaux car cette violence n'est pas un simple acc&#232;s de col&#232;re : elle est au c&#339;ur m&#234;me de sa strat&#233;gie politique. Ils ne gouvernent pas malgr&#233; leur cruaut&#233;. La cruaut&#233; est essentielle &#224; leur pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est peut-&#234;tre l&#224; que r&#233;side une premi&#232;re r&#233;ponse d&#233;rangeante &#224; la question initiale : il est possible que des personnes malveillantes puissent effectivement s'emparer du pouvoir, remporter des &#233;lections, voire g&#233;rer des situations politiques. Ce qui est bien plus difficile, c'est de b&#226;tir un syst&#232;me politique sain lorsque la d&#233;gradation morale cesse d'&#234;tre une limite et devient une caract&#233;ristique d&#233;terminante.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;La fin de la honte&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;mocratie lib&#233;rale a toujours coexist&#233; avec l'hypocrisie. Des dirigeants parlaient d'&#233;galit&#233; tout en accumulant des privil&#232;ges, d&#233;fendaient la r&#233;publique tout en n&#233;gociant l'impunit&#233;, et promettaient la transparence tout en b&#226;tissant des syst&#232;mes entiers de faveurs, de caisses noires et de loyaut&#233;s. Mais au moins, une fronti&#232;re symbolique existait. Il y avait des choses qu'il valait mieux cacher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, cette fronti&#232;re semble bris&#233;e. La politique contemporaine n'a plus besoin de coh&#233;rence morale pour se l&#233;gitimer. Elle a besoin d'impact &#233;motionnel. Elle a besoin de se cr&#233;er des ennemis, d'orchestrer des frustrations et de susciter une identification &#233;motionnelle imm&#233;diate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par cons&#233;quent, pendant longtemps, un dirigeant efficace &#233;tait g&#233;n&#233;ralement quelqu'un qui faisait preuve de sang-froid, de discipline, d'une vision historique et d'un engagement &#224; b&#226;tir un h&#233;ritage qui lui survivrait. On attendait de lui non seulement du charisme, mais aussi de l'instruction, une autorit&#233; morale, un sens strat&#233;gique et la volont&#233; de faire des sacrifices personnels pour le bien d'un projet collectif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, pourtant, le succ&#232;s politique semble d&#233;pendre de moins en moins de ces qualit&#233;s. Les vainqueurs sont ceux qui parviennent &#224; occuper le c&#339;ur &#233;motionnel du conflit, &#224; capter l'attention du public et &#224; imposer leur pr&#233;sence de fa&#231;on constante. La politique est devenue une machine &#224; intensit&#233;. Dans ce contexte, le mileisme (de Milei) exprime bien plus qu'une simple exp&#233;rience &#233;conomique libertarienne. Il traduit une nouvelle sensibilit&#233; historique : l'acceptation assum&#233;e de la cruaut&#233; sociale comme forme de sinc&#233;rit&#233; politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'adaptation n'est plus pr&#233;sent&#233;e comme une trag&#233;die, mais comme une purification morale. La souffrance semble l&#233;gitim&#233;e car l'autre &#233;tait auparavant d&#233;sign&#233; comme coupable : le fonctionnaire, le journaliste, le chercheur, le militant, le syndicaliste, le pauvre b&#233;n&#233;ficiaire d'aide, l' employ&#233; &#171; absent&#233;iste &#187;, le &#171; parasite &#187;. La violence verbale n'est pas un simple acc&#232;s de col&#232;re. C'est une technologie de pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;La moralit&#233; de la punition&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Une part importante de la soci&#233;t&#233; argentine n'a pas seulement vot&#233; pour un programme &#233;conomique. Elle a aussi vot&#233; pour un fantasme punitif. Apr&#232;s des ann&#233;es d'inflation chronique, de d&#233;gradation des conditions de vie, de frustration politique et d'&#233;puisement moral, le gouvernement Milei a offert un outil extr&#234;mement puissant : un moyen de canaliser le ressentiment. La &#171; caste &#187; fonctionnait moins comme une cat&#233;gorie politique que comme une figure sacrificielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; que r&#233;side une grande partie de l'efficacit&#233; de ce ph&#233;nom&#232;ne. Il ne se contente pas d'organiser les pr&#233;f&#233;rences &#233;conomiques ; il organise la haine sur le plan &#233;motionnel. Et cela explique la pr&#233;sence constante d'insultes, d'humiliations publiques et d'une rh&#233;torique belliqueuse. La politique cesse d'&#234;tre une gestion des conflits et se transforme en chasse aux sorci&#232;res et en cr&#233;ation d'ennemis permanents. Mais il serait trop facile de croire que tout a commenc&#233; avec Milei. Le probl&#232;me est bien plus profond.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car si Milei exprime la brutalit&#233; qu'il pr&#233;tend repr&#233;senter, le gouvernement d'Alberto Fern&#225;ndez a fini par incarner une autre forme de d&#233;gradation contemporaine : l'hypocrisie &#233;rig&#233;e en m&#233;thode politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant des ann&#233;es, la coalition Frente de Todos a tent&#233; de maintenir un discours fond&#233; sur la mod&#233;ration r&#233;publicaine, le progressisme institutionnel et une certaine sup&#233;riorit&#233; morale sur l'administration Macri. Mais l'effondrement s'est av&#233;r&#233; d&#233;vastateur pr&#233;cis&#233;ment parce que le foss&#233; entre les paroles et les actes est devenu obsc&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agissait pas seulement d'un &#233;chec &#233;conomique. C'&#233;tait quelque chose de plus corrosif : des dirigeants qui parlaient sans cesse de bienveillance, de responsabilit&#233; et d'&#233;galit&#233; des sexes, tout en reproduisant des pratiques profond&#233;ment contradictoires avec les valeurs qu'ils pr&#233;tendaient d&#233;fendre. Et lorsque ce foss&#233; devient trop grand, le probl&#232;me cesse d'&#234;tre moral. Il devient politique. Car l'autorit&#233; commence &#224; s'&#233;roder de l'int&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Ce que la politique a perdu&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;bat le plus important de notre &#233;poque ne porte peut-&#234;tre plus sur les identit&#233;s politiques traditionnelles ni sur les &#233;tiquettes qui ont structur&#233; le d&#233;bat public pendant des d&#233;cennies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question la plus fondamentale semble &#234;tre ailleurs : existe-t-il encore des limites capables de r&#233;guler l'exercice du pouvoir ? Car, en fin de compte, se demander si des personnes malveillantes peuvent faire une bonne politique responsable &#224; se demander si la politique peut survivre sans une forme d'&#233;thique partag&#233;e. Les id&#233;ologies servent toujours &#224; construire des r&#233;cits, &#224; g&#233;n&#233;rer un sentiment d'appartenance et &#224; mobiliser les &#233;motions. Ce qu'elles font rarement, en revanche, c'est imposer des contraintes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les doctrines, en revanche, poursuivaient un but diff&#233;rent. Il ne s'agissait pas simplement de programmes politiques ou de plateformes gouvernementales, mais de syst&#232;mes de valeurs visant &#224; fa&#231;onner les comportements individuels, &#224; canaliser les ambitions et &#224; instaurer une &#233;thique d'appartenance collective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'importance historique des doctrines ne r&#233;sidait pas uniquement dans leur capacit&#233; &#224; organiser les mod&#232;les &#233;conomiques ou &#224; construire les identit&#233;s politiques. Leur fonction profonde &#233;tait de servir de m&#233;canismes de formation morale. Elles indiquaient aux individus non seulement comment appr&#233;hender le monde, mais aussi comment s'y comporter. Pendant une grande partie du XXe si&#232;cle, les grandes traditions politiques ont conserv&#233; cette vocation p&#233;dagogique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La doctrine p&#233;roniste, par exemple, ne se limitait pas &#224; proposer un mod&#232;le &#233;conomique ou une forme d'organisation sociale. Elle cherchait &#233;galement &#224; d&#233;finir des vertus personnelles : la loyaut&#233;, le sens de la communaut&#233;, la responsabilit&#233; sociale, une certaine conception de l'aust&#233;rit&#233; et la subordination de l'int&#233;r&#234;t individuel au destin collectif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un ph&#233;nom&#232;ne similaire se produisait dans d'autres exp&#233;riences r&#233;volutionnaires sur le continent. Le gu&#233;varisme envisageait l'&#171; homme nouveau &#187; comme une transformation morale plut&#244;t que simplement politique : quelqu'un capable de sacrifier son confort, son prestige ou son int&#233;r&#234;t personnel au nom d'une cause commune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut discuter de la mesure dans laquelle ces aspirations ont &#233;t&#233; r&#233;alis&#233;es dans la pratique. Mais m&#234;me leurs contradictions r&#233;v&#233;laient un point important : il existait l'id&#233;e que la politique devait imposer des obligations morales &#224; ceux qui occupaient des postes de repr&#233;sentation ou qui &#233;taient des membres actifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La doctrine fonctionnait ainsi comme une limite interne &#224; l'opportunisme absolu. Elle introduisait l'id&#233;e que tout d&#233;sir n'&#233;tait pas l&#233;gitime, toute ambition pas honorable, et toute action efficace pas moralement acceptable. Et c'est l&#224; que r&#233;side l'une des grandes lacunes contemporaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La politique continue de d&#233;battre d'id&#233;es et de slogans. Ce qu'elle a perdu, ce sont ses limites internes. Tout est d&#233;sormais subordonn&#233; &#224; l'efficacit&#233; de la communication, aux algorithmes, &#224; l'impact &#233;motionnel, &#224; la logique &#233;lectorale ou &#224; la survie imm&#233;diate. C'est pourquoi le cynisme n'est plus l'exception, mais la norme.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Religion, discipline et soci&#233;t&#233;s r&#233;silientes&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;C'est peut-&#234;tre pourquoi certaines traditions religieuses restent si d&#233;rangeantes pour les sensibilit&#233;s politiques contemporaines. Car elles nous rappellent une v&#233;rit&#233; que les d&#233;mocraties lib&#233;rales pr&#233;f&#232;rent souvent oublier : aucune communaut&#233; ne peut se maintenir uniquement gr&#226;ce &#224; des droits abstraits, une administration technique ou des incitations mat&#233;rielles. Toute soci&#233;t&#233; a besoin de r&#232;gles de conduite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'islam est peut-&#234;tre l'un des exemples les plus visibles de cette logique, car il articule foi, pratique quotidienne et appartenance collective au sein d'une structure doctrinale unique. La pri&#232;re structure le temps. Le je&#251;ne instaure la discipline. La zakat &#8211; aum&#244;ne obligatoire &#8211; transforme la solidarit&#233; en un devoir concret plut&#244;t qu'en un geste ponctuel. La religion appara&#238;t ainsi non seulement comme un syst&#232;me spirituel, mais aussi comme une structure de coh&#233;sion sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela contribue &#224; expliquer en partie un ph&#233;nom&#232;ne qui d&#233;concerte nombre d'analyses occidentales : la persistance de la R&#233;publique islamique d'Iran malgr&#233; des d&#233;cennies de sanctions, d'isolement, de d&#233;clin &#233;conomique et de conflit persistant. Au-del&#224; des divisions internes, de l'usure g&#233;n&#233;rationnelle et des tensions sociales, le r&#233;gime iranien conserve une capacit&#233; de r&#233;silience qui ne peut s'expliquer uniquement par la coercition &#233;tatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il existe l&#224; une structure culturelle, religieuse et morale capable de produire de multiples leaders, une discipline collective, un sens de l'histoire et une volont&#233; de sacrifice m&#234;me dans des situations extr&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les soci&#233;t&#233;s profond&#233;ment individualistes, maintenir des efforts prolong&#233;s devient de plus en plus difficile. Tout semble fragment&#233; : les identit&#233;s, les loyaut&#233;s, jusqu'&#224; l'id&#233;e m&#234;me de communaut&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Iran illustre un ph&#233;nom&#232;ne que la politique lib&#233;rale contemporaine sous-estime souvent : les ordres les plus r&#233;silients sont g&#233;n&#233;ralement ceux qui sont capables d'articuler pouvoir, conduite et signification au sein d'un m&#234;me r&#233;cit collectif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;tat absent et les exp&#233;riences inconfortables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Argentine, ce d&#233;bat est particuli&#232;rement vif l&#224; o&#249; l'&#201;tat faillit syst&#233;matiquement : prisons, toxicomanie, exclusion extr&#234;me. Et c'est pr&#233;cis&#233;ment l&#224; que se r&#233;v&#232;lent des exp&#233;riences difficiles pour une grande partie du progressisme contemporain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les quartiers &#233;vang&#233;liques des prisons argentines pr&#233;sentent g&#233;n&#233;ralement des niveaux de violence plus faibles et des processus de r&#233;insertion personnelle plus efficaces que nombre d'&#233;tablissements p&#233;nitentiaires publics classiques. Il en va de m&#234;me pour de nombreuses communaut&#233;s religieuses qui &#339;uvrent aupr&#232;s des toxicomanes dans les quartiers populaires. Cela ne tient pas &#224; la sophistication de leurs technologies, mais au fait qu'elles s'attachent &#224; un aspect que la politique moderne a souvent du mal &#224; nommer sans g&#234;ne : la discipline, la routine, les limites, la responsabilit&#233; et la conduite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils comprennent que r&#233;habiliter une personne ne se limite pas &#224; la reconnaissance de ses droits. Cela implique aussi de reconstruire ses habitudes, ses relations et son sentiment d'utilit&#233;. C'est l&#224; que r&#233;side une profonde tension au sein des d&#233;mocraties contemporaines. Elles craignent &#8211; souvent &#224; juste titre, compte tenu de l'histoire &#8211; que toute exigence morale ne conduise &#224; l'autoritarisme. Mais, parall&#232;lement, elles &#233;prouvent une grande difficult&#233; &#224; reconna&#238;tre le probl&#232;me inverse : lorsqu'aucun comportement ne peut &#234;tre impos&#233;, le tissu social se d&#233;sagr&#232;ge lentement.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;La politique sans doctrine&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me contemporain ne se limite peut-&#234;tre pas &#224; la corruption &#233;conomique. Le probl&#232;me plus profond r&#233;side peut-&#234;tre dans la destruction progressive de tout cadre &#233;thique partag&#233;. Car les soci&#233;t&#233;s peuvent tol&#233;rer l'inflation, la d&#233;gradation des conditions mat&#233;rielles, et m&#234;me de longues p&#233;riodes de d&#233;clin. L'histoire regorge d'exemples de peuples ayant surv&#233;cu aux guerres, aux famines et aux crises d&#233;vastatrices.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est bien plus difficile &#224; accepter, c'est le sentiment que personne ne croit v&#233;ritablement &#224; ce qu'il pr&#233;tend d&#233;fendre. C'est peut-&#234;tre l&#224; le c&#339;ur m&#234;me du malaise contemporain : non seulement la pauvret&#233;, l'ins&#233;curit&#233; ou l'&#233;chec &#233;conomique, mais aussi la perception grandissante que la politique est devenue un espace totalement d&#233;connect&#233; de toute obligation morale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque la politique se d&#233;connecte des comportements, tout se r&#233;duit &#224; des tactiques, des algorithmes, une communication instantan&#233;e et une manipulation &#233;motionnelle. La v&#233;rit&#233; n'a plus d'importance, seul compte l'impact. La coh&#233;rence n'a plus d'importance, seule compte la capacit&#233; &#224; dominer le d&#233;bat public pendant quelques heures. La politique cesse d'organiser des projets collectifs et se r&#233;sume &#224; g&#233;rer les r&#233;actions, l'indignation et les ennemis &#233;ph&#233;m&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;seaux sociaux ont fini par acc&#233;l&#233;rer brutalement ce processus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gouverner revient de plus en plus &#224; produire du contenu. Le leader qui r&#233;ussit n'est plus forc&#233;ment le plus pr&#233;par&#233; ni le plus honn&#234;te, mais plut&#244;t celui qui capte le mieux l'attention, humilie l'adversaire ou transforme chaque conflit en spectacle permanent. L'indignation se mon&#233;tise. Le scandale assure la notori&#233;t&#233;. L'agression forge un sentiment d'appartenance &#224; un groupe. Et alors appara&#238;t une mutation culturelle extr&#234;mement dangereuse : la soci&#233;t&#233; commence peu &#224; peu &#224; admirer des traits qu'elle consid&#233;rait auparavant comme d&#233;gradants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La cruaut&#233; est interpr&#233;t&#233;e comme de la force. Le manque d'empathie devient un signe de caract&#232;re. Le cynisme est pris pour de la lucidit&#233;. La vulgarit&#233; passe pour de l'authenticit&#233;. Et la capacit&#233; &#224; d&#233;truire &#233;motionnellement l'adversaire commence &#224; &#234;tre per&#231;ue comme un signe de leadership. Il ne s'agit pas simplement d'un probl&#232;me id&#233;ologique. C'est quelque chose de plus profond. C'est une transformation anthropologique de la politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car lorsqu'une soci&#233;t&#233; normalise le mensonge syst&#233;matique de ses dirigeants, l'humiliation publique et le plaisir pris dans la souffrance d'autrui , ou lorsqu'elle gouverne par ressentiment, le probl&#232;me cesse d'&#234;tre uniquement celui des personnes au pouvoir. Il commence &#233;galement &#224; alt&#233;rer les liens sociaux, les conversations quotidiennes et la mani&#232;re dont les gens apprennent &#224; interagir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;gradation politique ne reste jamais confin&#233;e &#224; la sph&#232;re politique. Elle s'infiltre partout. Elle s'infiltre dans les familles, les &#233;coles, les m&#233;dias, les r&#233;seaux sociaux, le discours public et, finalement, la vie quotidienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi les soci&#233;t&#233;s sans doctrine finissent par devenir des soci&#233;t&#233;s sans fronti&#232;res internes. Une &#233;thique partag&#233;e, capable de guider les comportements au-del&#224; du simple int&#233;r&#234;t imm&#233;diat, dispara&#238;t. Tout se trouve subordonn&#233; &#224; la logique de l'efficacit&#233;, du profit individuel ou de la survie du groupe. Et lorsque cela arrive, m&#234;me les d&#233;mocraties peinent &#224; conserver leur fa&#231;ade institutionnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;lections, les congr&#232;s, les tribunaux et la rh&#233;torique r&#233;publicaine existent toujours. Mais ce qui permettait &#224; ces institutions de fonctionner &#8211; le sens des responsabilit&#233;s, la ma&#238;trise de soi et le devoir moral envers autrui &#8211; dispara&#238;t peu &#224; peu. Aucun syst&#232;me politique ne peut perdurer ind&#233;finiment si ses &#233;lites perdent tout sens des limites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car le probl&#232;me avec les personnes malveillantes ne r&#233;side pas seulement dans leur capacit&#233; &#224; acc&#233;der au pouvoir. Le probl&#232;me, c'est que, une fois au pouvoir, elles tendent &#224; remodeler toute la culture politique &#224; leur image. Et c'est peut-&#234;tre l&#224; que se trouve la r&#233;ponse d&#233;finitive &#224; la question initiale. Oui, les personnes malveillantes peuvent sans doute s'emparer du pouvoir, remporter des &#233;lections et m&#234;me tirer profit de situations favorables. L'histoire montre qu'elles peuvent souvent le faire avec une efficacit&#233; remarquable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui leur sera difficile &#224; construire, c'est une communaut&#233; politique saine, stable et durable. Car t&#244;t ou tard, le pouvoir finit par refl&#233;ter la moralit&#233; de ceux qui l'exercent. Et lorsque la cruaut&#233; cesse d'&#234;tre une limite et devient une vertu, la politique cesse peu &#224; peu de former des citoyens et engendre autre chose : des soci&#233;t&#233;s rancuni&#232;res, fragment&#233;es, &#233;motionnellement &#233;puis&#233;es, de plus en plus incapables de distinguer entre leadership et destruction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; que le v&#233;ritable danger commence. Non pas avec l'&#233;mergence de dirigeants brutaux, opportunistes ou cyniques &#8211; cela a toujours exist&#233; &#8211;, mais lorsque les soci&#233;t&#233;s commencent &#224; percevoir cette d&#233;gradation comme normale, in&#233;vitable, voire admirable. Car &#224; ce moment-l&#224;, la crise cesse d'&#234;tre simplement politique et devient civilisationnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.elcorreo.eu.org/Bruno-Carpinetti&#034;&gt;&lt;strong&gt;Bruno Carpinetti*&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; pour &lt;a href=&#034;https://lateclaenerevista.com&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;La Tecl@ E&#241;e&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://lateclaenerevista.com/pueden-las-malas-personas-ser-buenos-gobernantes-por-buno-carpinetti/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;La Tecl@ E&#241;e&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. Buenos Aires, le 23 mai 2026.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;texteencadre-spip spip&#034;&gt;&lt;a href=&#034;https://www.elcorreo.eu.org/Bruno-Carpinetti&#034;&gt;&lt;strong&gt;*Bruno Carpinetti&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; est titulaire d'un dipl&#244;me et d'une ma&#238;trise en biologie de la conservation de l'Universit&#233; du Kent, en Angleterre. Il a &#233;galement obtenu un dipl&#244;me d'&#233;tudes sup&#233;rieures en anthropologie sociale et politique au FLACSO de Buenos Aires, ainsi qu'un doctorat en anthropologie sociale de l'Universit&#233; nationale de Misiones. Il a occup&#233; divers postes dans l'administration publique, notamment celui de directeur de l'Administration des parcs nationaux et de sous-secr&#233;taire &#224; la coordination des politiques environnementales au sein du Secr&#233;tariat &#224; l'environnement de la Pr&#233;sidence de la Nation, sous les administrations d'Eduardo Duhalde et de N&#233;stor Kirchner.&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Traduit de l'espagnol depuis et pour &lt;a href=&#034;https://www.elcorreo.eu.org/Sobre-las-sociedades-sin-doctrina&#034;&gt;&lt;strong&gt;El Correo de la Di&#225;spora&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; par :&lt;/strong&gt; Estelle et Carlos Debiasi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;&#034;&gt;&lt;strong&gt;El Correo de la Diaspora&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. Paris le 29 mai 2026.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>ENTRE CASTE ET L'ALGORITHME La longue agonie de la d&#233;mocratie de masse </title>
		<link>https://www.elcorreo.eu.org/ENTRE-CASTE-ET-L-ALGORITHME-La-longue-agonie-de-la-democratie-de-masse</link>
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		<dc:date>2026-04-03T07:00:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Bruno Carpinetti*</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;La d&#233;mocratie de masse, telle qu'elle a &#233;t&#233; con&#231;ue au XXe si&#232;cle, cesse de fonctionner comme syst&#232;me de fonctionnement des soci&#233;t&#233;s contemporaines. L'auteur soutient que lorsqu'un dispositif cesse de fonctionner, deux voies s'offrent &#224; nous : pers&#233;v&#233;rer jusqu'&#224; sa d&#233;composition totale, ou oser envisager son remplacement. Une id&#233;e sur laquelle nous devrions commencer &#224; travailler (...) Bruno Carpinetti&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.elcorreo.eu.org/Reflexions" rel="directory"&gt;R&#233;flexions et travaux&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Bruno Carpinetti soutient que la d&#233;mocratie de masse, telle qu'on l'a con&#231;ue au XXe si&#232;cle, ne fonctionne plus comme mode de fonctionnement des soci&#233;t&#233;s contemporaines. Il affirme que lorsqu'un dispositif cesse de fonctionner, deux voies s'offrent &#224; nous : pers&#233;v&#233;rer jusqu'&#224; son effondrement total, ou oser envisager son remplacement. C'est une id&#233;e qu'il convient d'explorer.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Il y a quelque chose qui, &#224; ce stade, s'av&#232;re ind&#233;niable.&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;mocratie de masse, telle que con&#231;ue au XXe si&#232;cle, n'est pas simplement &#171; en crise &#187;. Elle cesse de fonctionner comme mode de fonctionnement des soci&#233;t&#233;s contemporaines. Il ne s'agit pas d'une d&#233;viation, ni d'une pathologie curable. C'est un probl&#232;me d'obsolescence. La d&#233;mocratie de masse n'est pas attaqu&#233;e de l'ext&#233;rieur. Elle s'effondre de l'int&#233;rieur, &#233;rod&#233;e par une transformation radicale de ses conditions mat&#233;rielles d'existence. Dans un &#233;cosyst&#232;me impr&#233;gn&#233; d'algorithmes, de rapidit&#233;, de surcharge informationnelle et d'&#233;conomie de l'attention, ses m&#233;canismes fondamentaux &#8211; repr&#233;sentation, d&#233;lib&#233;ration, l&#233;gitimit&#233; &#8211; ont perdu toute efficacit&#233;. Dans ce contexte, des personnalit&#233;s comme Donald Trump ou Javier Milei ne sont pas des anomalies. Ce sont des prototypes. Ils ne viennent pas pour abattre le syst&#232;me : ils viennent pour montrer, avec une lucidit&#233; brutale, ce qu'il est devenu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais nous devons aller plus loin. Il ne suffit pas de dire qu'il s'agit de &#171; sympt&#244;mes &#187;. Ce sont aussi des solutions. Des solutions instables, dangereuses, r&#233;gressives, certes, mais des solutions tout de m&#234;me : des formes politiques qui parviennent &#224; traiter &#8211; de fa&#231;on rudimentaire &#8211; un probl&#232;me que la d&#233;mocratie traditionnelle ne peut plus g&#233;rer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce probl&#232;me a un nom : la d&#233;compositon de la m&#233;diation.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;La fiction d'une d&#233;mocratie sans &#233;lites&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Pendant des d&#233;cennies, la promesse d&#233;mocratique s'est fond&#233;e sur une intuition s&#233;duisante : moins d'&#233;lites, plus de d&#233;mocratie. Moins d'interm&#233;diaires, plus de citoyens. Moins d'opacit&#233;, plus de transparence. C'&#233;tait, en r&#233;alit&#233;, une fiction fonctionnelle. Car la politique est toujours rest&#233;e une pratique sp&#233;cialis&#233;e. Gouverner, ce n'est pas exprimer des humeurs collectives. C'est g&#233;rer la complexit&#233;, administrer les conflits et agir sous de fortes contraintes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nouveaut&#233; ne r&#233;side pas dans l'existence des &#233;lites, mais dans leur perte de l&#233;gitimit&#233; sans qu'une alternative cr&#233;dible n'&#233;merge. C'est l&#224; le c&#339;ur du probl&#232;me : la d&#233;mocratie de masse d&#233;pend d'&#233;lites qu'elle ne peut plus justifier, mais elle ne peut s'en passer. Le r&#233;sultat n'est pas sa disparition, mais sa mutation. L'&#233;lite ne s'&#233;teint pas : elle devient opaque, irresponsable, instable. Elle se d&#233;place vers des conseillers incontr&#244;l&#233;s, des bulles de pouvoir personnel, des r&#233;seaux informels et des plateformes priv&#233;es. L'anti-politique n'&#233;limine pas l'&#233;lite, elle la d&#233;compose.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Le peuple comme interface&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;L'autre grande promesse &#8211; celle du &#171; peuple sans interm&#233;diaires &#187; &#8211; ne r&#233;siste pas non plus &#224; l'&#233;volution des temps. Car ce peuple n'existe plus en tant que sujet pr&#233;existant. Il n'y a plus de volont&#233; populaire &#224; exprimer. Ce qui existe, c'est une infrastructure qui produit, organise et module cette pr&#233;tendue volont&#233; en temps r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La communication politique n'est plus seulement un canal. Elle est le terrain m&#234;me o&#249; se constitue la politique. Et ce terrain est colonis&#233; par des logiques qui n'ont rien de d&#233;mocratique : l'amplification des conflits, la simplification extr&#234;me et une gestion par l'&#233;motion constante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, la d&#233;mocratie directe cesse d'&#234;tre un horizon d'&#233;mancipation et devient une dangereuse illusion. Ce n'est pas le peuple qui gouverne, mais l'interface qui le produit. C'est l'algorithme qui gouverne.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;La d&#233;mocratie comme simulacre op&#233;ratif&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&#192; ce stade, la question n'est plus de savoir comment &#171; am&#233;liorer &#187; la d&#233;mocratie de masse. La question est encore plus troublante : s'agit-il encore d'un syst&#232;me fonctionnel ? Car si ses proc&#233;dures formelles perdurent &#8211; &#233;lections, parlements, s&#233;paration des pouvoirs &#8211;, sa capacit&#233; effective &#224; traiter les demandes, &#224; produire des d&#233;cisions stables et &#224; maintenir sa l&#233;gitimit&#233; se d&#233;t&#233;riore rapidement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui en r&#233;sulte, c'est une forme de simulacre : des institutions qui continuent de fonctionner en surface tandis que le v&#233;ritable pouvoir se d&#233;place ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;March&#233;s, plateformes, r&#233;seaux d'influence, outils techniques. La politique ne dispara&#238;t pas. Elle perd simplement sa centralit&#233;. Et lorsqu'on tente de la reconqu&#233;rir, c'est souvent par des moyens r&#233;gressifs : leadership pl&#233;biscitaire, personnalisme exacerb&#233;, simplification autoritaire. Non pas comme une exception, mais comme une adaptation.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Entre impuissance et d&#233;rive autoritaire&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, la d&#233;fense aveugle de la d&#233;mocratie de masse prend des allures de geste conservateur. Une obstination &#224; pr&#233;server des formes vid&#233;es de leur substance. Mais l'alternative ne saurait &#234;tre d'abandonner le syst&#232;me &#224; des solutions autoritaires qui promettent l'ordre en &#233;change de la complexit&#233;. Tel est le faux dilemme qui caract&#233;rise notre &#233;poque : soit des institutions faibles qui ne gouvernent plus, soit des dirigeants personnalistes qui concentrent le pouvoir. Aucune de ces solutions ne r&#233;sout le probl&#232;me de fond.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Imaginer ce qui n'existe pas encore&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre devons-nous envisager une hypoth&#232;se plus radicale : la d&#233;mocratie de masse &#233;tait une forme historique dat&#233;e, et non un aboutissement. Et comme toute forme historique, elle peut suivre son cours. D&#232;s lors, il ne s'agit ni de la restaurer ni de la d&#233;truire, mais de la transcender. Non pas en l'abandonnant au profit d'une d&#233;mocratie moindre, mais en inventant des dispositifs institutionnels capables de fonctionner dans des conditions qui ne sont plus celles du XXe si&#232;cle. Des syst&#232;mes capables de traiter la complexit&#233; sans tomber dans la simplification excessive. Des syst&#232;mes capables d'articuler les &#233;chelles &#8211; locale, nationale, mondiale &#8211; sans perdre leur capacit&#233; de d&#233;cision. Des syst&#232;mes qui int&#232;grent la technologie sans s'y soumettre. Des syst&#232;mes qui produisent la l&#233;gitimit&#233; sans d&#233;pendre exclusivement d'une repr&#233;sentation p&#233;riodique. Aujourd'hui, nous ne disposons pas de ce mod&#232;le. Et c'est peut-&#234;tre l&#224; le constat le plus juste.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Concevoir contre l'inertie&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est v&#233;ritablement radical, ce n'est plus d&#233;noncer &#171; l'&#233;lite &#187; ni id&#233;aliser &#171; le peuple &#187;. Les deux font partie d'un m&#234;me syst&#232;me &#224; bout de souffle. Du moins en Occident. La prise de conscience radicale est que nous fonctionnons avec des institutions con&#231;ues pour un monde qui n'existe plus. Et que, si nous ne commen&#231;ons pas &#224; imaginer d'autres fa&#231;ons d'organiser le pouvoir, le vide sera combl&#233; par des solutions de plus en plus rudimentaires. Plus rapides. Plus concentr&#233;es. Plus autoritaires. Non pas parce qu'elles sont impos&#233;es de l'ext&#233;rieur, mais parce que le syst&#232;me, en l'&#233;tat, n'offre plus d'alternatives viables.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Quoi apr&#232;s la d&#233;mocratie ?&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me de fond n'est pas moral, il est structurel. Ce ne sont pas les acteurs qui sont d&#233;faillants, c'est le syst&#232;me qui a cess&#233; de fonctionner. Et lorsqu'un syst&#232;me cesse de fonctionner, deux voies s'offrent &#224; nous : pers&#233;v&#233;rer jusqu'&#224; son effondrement total, ou oser envisager son remplacement. Nous ignorons encore &#224; quoi ressemblera cet &#171; apr&#232;s &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais une chose devient claire : cela ne ressemblera gu&#232;re &#224; la d&#233;mocratie de masse que nous &#233;voquons sans cesse. Et peut-&#234;tre, au lieu de craindre cette id&#233;e, devrions-nous commencer &#224; y travailler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bruno Carpinetti*&lt;/strong&gt; pour &lt;a href=&#034;https://lateclaenerevista.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;La Tecl@ E&#241;e&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://lateclaenerevista.com/entre-la-casta-y-el-algoritmo-la-larga-agonia-de-la-democracia-de-masas-por-bruno-carpinetti/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;La Tecl@ E&#241;e&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;. Buenos Aires, 28 mars 2026.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;texteencadre-spip spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;*Bruno Carpinetti &lt;/strong&gt; est titulaire d'un dipl&#244;me et d'une ma&#238;trise en biologie de la conservation de l'Universit&#233; du Kent, en Angleterre. Il a &#233;galement obtenu un dipl&#244;me d'&#233;tudes sup&#233;rieures en anthropologie sociale et politique au FLACSO de Buenos Aires, ainsi qu'un doctorat en anthropologie sociale de l'Universit&#233; nationale de Misiones. Il a occup&#233; divers postes dans l'administration publique, notamment celui de directeur de l'Administration des parcs nationaux et de sous-secr&#233;taire &#224; la coordination des politiques environnementales au sein du Secr&#233;tariat &#224; l'environnement de la Pr&#233;sidence de la Nation, sous les administrations d'Eduardo Duhalde et de N&#233;stor Kirchner.&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Traduit de l'espagnol depuis &lt;a href=&#034;https://www.elcorreo.eu.org/ENTRE-LA-CASTA-Y-EL-ALGORITMO-La-larga-agonia-de-la-democracia-de-masas&#034;&gt;&lt;i&gt;El Correo de la Di&#225;spora&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; par :&lt;/strong&gt; Estelle et Carlos Debiasi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.elcorreo.eu.org/ENTRE-CASTE-ET-L-ALGORITHME-La-longue-agonie-de-la-democratie-de-masse&#034;&gt;&lt;strong&gt;El Correo de la Di&#225;spora&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. Paris, le 5 avril 2026.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title> Iran :LA POESIE COMME PATRIE</title>
		<link>https://www.elcorreo.eu.org/Iran-LA-POESIE-COMME-PATRIE</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.elcorreo.eu.org/Iran-LA-POESIE-COMME-PATRIE</guid>
		<dc:date>2026-03-15T14:55:14Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Bruno Carpinetti*</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;L'Iran est plus complexe que ne le laisse supposer sa caricature. C'est un pays o&#249; cohabitent th&#233;ologie et nanotechnologie, religieux et scientifiques, tradition religieuse et modernit&#233; technique. Un syst&#232;me politique singulier qui s'appuie sur une soci&#233;t&#233; extr&#234;mement instruite (...) Bruno Carpinetti&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.elcorreo.eu.org/Reflexions" rel="directory"&gt;R&#233;flexions et travaux&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Je me suis rendu en Iran pour la premi&#232;re fois en janvier et f&#233;vrier 2023. J'y suis retourn&#233; en octobre 2025, quelques semaines apr&#232;s la guerre dite des &#171; douze jours &#187;. Ce fut mon dernier voyage. Ce qui s'est pass&#233; ensuite &#8211; le s&#233;isme g&#233;opolitique de f&#233;vrier 2026 &#8211; je l'ai v&#233;cu de loin, en suivant l'actualit&#233; internationale minute par minute, les visages de mes amis iraniens me traversant l'esprit.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_10133 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;29&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://www.elcorreo.eu.org/IMG/jpg/complejo_de_amir_chakhmaq_yazd-2.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.elcorreo.eu.org/local/cache-vignettes/L500xH200/complejo_de_amir_chakhmaq_yazd-2-a0f6e.jpg?1773587215' width='500' height='200' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Complexe Amir Chakhmaq Yazd
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Au cours de ces voyages, non seulement le contexte politique international a &#233;volu&#233;, mais ma propre perspective a &#233;galement chang&#233;. L'Iran a cess&#233; d'&#234;tre un territoire lointain faisant la une des journaux pour devenir une exp&#233;rience intime, humaine et profond&#233;ment transformatrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'attendais &#224; trouver un pays tendu, ferm&#233; et gris. J'ai trouv&#233; exactement le contraire.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Le berceau de la civilisation&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;L'Iran n'est pas seulement un &#201;tat contemporain : il est l'h&#233;ritier d'une des plus anciennes civilisations de la plan&#232;te. En parcourant les ruines de Pers&#233;polis, on comprend que le temps peut s'&#233;couler &#224; une autre &#233;chelle. L&#224;, sous le soleil de Fars, la pierre parle encore le langage de l'Empire ach&#233;m&#233;nide, celui qui, sous &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Cyrus_le_Grand&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Cyrus le Grand&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; et &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Darius_Ier&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Darius Ier&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, r&#233;gnait de l'Indus &#224; la M&#233;diterran&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'islamisation du pays, amorc&#233;e au VIIe si&#232;cle, n'a pas effac&#233; son pass&#233; perse : elle l'a remodel&#233;. L'Iran contemporain est une synth&#232;se de son h&#233;ritage imp&#233;rial et de l'islam chiite qui structure sa vie politique et spirituelle. Cette dualit&#233; &#8211; Perse et islam &#8211; n'est pas une contradiction : elle s'inscrit dans la continuit&#233; de l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Le pays r&#233;el et le pays imaginaire&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'Occident a construit une caricature tenace de l'Iran :&lt;/strong&gt; fanatisme homog&#232;ne, retard structurel, uniformit&#233; oppressive, pays fig&#233; dans une carte postale id&#233;ologique. Cette image fait bonne figure dans les m&#233;dias, mais elle s'effondre d&#232;s qu'on pose le pied sur place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai d&#233;couvert des autoroutes modernes traversant des cha&#238;nes de montagnes, des stations de m&#233;tro impeccables &#224; T&#233;h&#233;ran, des trains ponctuels reliant des villes historiques, des parcs urbains bien entretenus et une infrastructure qui, sans exag&#233;ration, surpasse celle de nombreux pays europ&#233;ens que l'on consid&#232;re g&#233;n&#233;ralement comme &#171; centraux &#187; &#224; bien des &#233;gards. J'ai vu des universit&#233;s dot&#233;es de laboratoires bien &#233;quip&#233;s, des jeunes discutant de projets technologiques et des caf&#233;s remplis d'&#233;tudiants travaillant sur leurs ordinateurs portables jusque tard dans la nuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce qui m'a vraiment d&#233;sarm&#233;, ce n'&#233;tait ni le b&#233;ton ni l'acier. C'&#233;tait la culture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Shiraz, au &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Mausol%C3%A9e_de_Hafez&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Mausol&#233;e d'Hafez&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; [du po&#232;te &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Hafez_(po%C3%A8te)&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Shams ad-D&#238;n Mohammad Hafez-e Chirazi&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;], j'ai vu des familles enti&#232;res lire de la po&#233;sie comme pour se r&#233;f&#233;rer &#224; une boussole morale. Ce n'&#233;tait ni une c&#233;r&#233;monie officielle ni une attraction touristique : &lt;strong&gt;c'&#233;tait une pratique intime et populaire&lt;/strong&gt;. Les jeunes ouvraient le Divan au hasard pour &#171; &lt;i&gt;interroger&lt;/i&gt; &#187; le po&#232;te sur un choix amoureux ou professionnel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vendeurs ambulants et chauffeurs de taxi r&#233;citent des po&#232;mes de m&#233;moire. Non pas comme une curiosit&#233; touristique, mais comme une pratique quotidienne. &#192; &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Ispahan&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Ispahan&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, un chauffeur s'est mis &#224; r&#233;citer des vers alors que nous traversions un pont safavide au coucher du soleil. &#192; T&#233;h&#233;ran, un autre m&#234;lait commentaires politiques et strophes classiques. La po&#233;sie n'est pas l'apanage des sp&#233;cialistes : &lt;strong&gt;c'est une langue vivante.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus d'une fois, on m'a demand&#233; de r&#233;citer un po&#232;me argentin. Jorge Luis Borges ou &lt;i&gt;Mart&#237;n Fierro&lt;/i&gt; de Jos&#233; Hern&#225;ndez revenaient sans cesse dans ces conversations impromptues, comme si la po&#233;sie &#233;tait une forme de diplomatie parall&#232;le, plus efficace que n'importe quel minist&#232;re des Affaires &#233;trang&#232;res. Dans ces &#233;changes, j'ai compris que pour beaucoup d'Iraniens, la culture n'est pas un simple divertissement : elle est une composante essentielle de leur identit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et toujours, immanquablement, l'hospitalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une hospitalit&#233; qui n'est pas une politesse superficielle, mais une v&#233;ritable ouverture. Des invitations spontan&#233;es &#224; prendre le th&#233;, des repas qui s'&#233;ternisent, des conversations profondes avec quelqu'un qui me connaissait depuis &#224; peine vingt minutes mais qui me traitait d&#233;j&#224; comme un vieil ami. Cette volont&#233; d'accueillir les &#233;trangers &#8211; m&#234;me lorsqu'ils viennent de pays dont les gouvernements les sanctionnent ou les bombardent &#8211; en dit long sur la diff&#233;rence entre politique et humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pays imagin&#233; est monochrome. Le pays r&#233;el est complexe, instruit, fier de son patrimoine culturel et d'une chaleur humaine extraordinaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre la caricature et l'exp&#233;rience, il y a un gouffre. J'ai parcouru ce gouffre.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;La nuit &#224; Varzaneh&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Mais s'il me fallait choisir une sc&#232;ne qui r&#233;sume mon exp&#233;rience iranienne, je choisirais une nuit dans le d&#233;sert de Varzaneh.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais avec Hamid, un ing&#233;nieur m&#233;canicien. Il travaille dans une usine de drones o&#249; il d&#233;veloppe des syst&#232;mes de guidage. C'est un professionnel hautement qualifi&#233;, form&#233; dans des universit&#233;s publiques iraniennes. Musulman pratiquant. Et astronome amateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette nuit-l&#224;, nous avions install&#233; notre campement loin de toute lumi&#232;re artificielle. Le ciel &#233;tait d'un bleu parfait. Hamid me montrait les constellations et m'expliquait leurs noms mythologiques, m&#234;lant tradition persane, r&#233;f&#233;rences islamiques et astronomie classique. Il parlait d'Orion, de Cassiop&#233;e, d'histoires que j'avais apprises dans un contexte gr&#233;co-romain, qu'il r&#233;interpr&#233;tait &#224; travers sa propre perspective culturelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; un moment donn&#233;, alors que le feu s'&#233;teignait lentement et que le d&#233;sert retombait dans le silence, il m'a dit :&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;texteencadre-spip spip&#034;&gt;&#171; Vous autres Occidentaux, vous ne nous comprenez pas. Je crois en nos pr&#233;ceptes religieux, je crois au paradis et &#224; l'enfer, et en tout ce que le Coran nous enseigne. Mais ce que vous ne comprenez pas, c'est la dimension sociale de l'islam. M&#234;me si tout cela n'existait pas et n'&#233;tait que superstitions, l'islam a d&#233;j&#224; am&#233;lior&#233; ma vie &#187;.&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Il ne l'a pas dit comme un slogan politique. Il l'a dit comme une conviction personnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hamid n'&#233;tait pas un st&#233;r&#233;otype. Ing&#233;nieur en syst&#232;mes de pr&#233;cision, il &#233;tait passionn&#233; de science, d'astronomie, observait le Ramadan et trouvait dans sa foi un cadre moral et communautaire. Pour lui, l'islam n'&#233;tait pas qu'une m&#233;taphysique : c'&#233;tait un r&#233;seau social, une solidarit&#233;, une structure &#233;thique, un sentiment d'appartenance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette conversation m'a oblig&#233; &#224; reconsid&#233;rer ma propre fa&#231;on de penser. En Occident, nous avons tendance &#224; r&#233;duire l'islam &#224; un dogme ou &#224; un conflit. Hamid m'a parl&#233; de communaut&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;La r&#233;volution et ses r&#233;alisations sociales&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;En Occident, &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volution_iranienne&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;la r&#233;volution islamique en Iran&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; est presque exclusivement interpr&#233;t&#233;e sous l'angle des restrictions politiques, du contr&#244;le moral et de la confrontation internationale. Si l'on reconna&#238;t l'existence de tensions r&#233;elles &#8211; qui alimentent le d&#233;bat interne iranien &#8211;, il existe des dimensions moins abord&#233;es, pourtant fondamentales pour comprendre le tissu social du pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'un des changements structurels les plus profonds a &#233;t&#233; l'&#233;largissement massif de l'acc&#232;s &#224; l'&#233;ducation. La r&#233;volution a non seulement transform&#233; le r&#233;gime politique, mais a aussi consid&#233;rablement augment&#233; l'alphab&#233;tisation, la scolarisation dans le secondaire et, surtout, l'acc&#232;s &#224; l'universit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, le nombre de femmes inscrites &#224; l'universit&#233; est extr&#234;mement &#233;lev&#233;, notamment dans les domaines scientifiques et technologiques. Ing&#233;nieures, m&#233;decins, chercheuses, programmeuses, physiciennes nucl&#233;aires : l'acc&#232;s massif des femmes &#224; l'enseignement sup&#233;rieur est l'un des r&#233;sultats sociaux les plus visibles du processus entam&#233; en 1979.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les universit&#233;s, j'ai d&#233;couvert des salles de classe o&#249; les femmes &#233;taient majoritaires. De jeunes femmes voil&#233;es r&#233;solvaient des &#233;quations diff&#233;rentielles, programmaient des syst&#232;mes de contr&#244;le et discutaient de projets de recherche. Cette sc&#232;ne d&#233;construit le st&#233;r&#233;otype simpliste qui associe l'islam politique &#224; un obscurantisme technique. Le syst&#232;me de &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Velayat-e_faqih&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;velayat-e faqih&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/i&gt; coexiste avec une soci&#233;t&#233; tr&#232;s instruite, technologiquement avanc&#233;e et dot&#233;e d'une forte culture scientifique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'expansion du syst&#232;me de sant&#233; publique, l'extension de la couverture aux zones rurales et le d&#233;veloppement des capacit&#233;s nationales dans les secteurs strat&#233;giques sont ind&#233;niables, souvent impuls&#233;s par des d&#233;cennies de sanctions internationales qui ont impos&#233; une substitution technologique. L'Iran a appris &#224; produire, concevoir et former des ressources humaines sous pression. Cette r&#233;silience technique n'est pas le fruit du hasard : elle r&#233;sulte d'une politique d'&#201;tat de longue date&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien de tout cela n'implique une id&#233;alisation. La soci&#233;t&#233; iranienne est le th&#233;&#226;tre de vifs d&#233;bats sur les libert&#233;s civiles, les r&#233;formes politiques et l'ouverture culturelle. Mais r&#233;duire la r&#233;volution &#224; un simple r&#233;gime restrictif, c'est ignorer que, pour de larges pans de la population, elle a &#233;galement signifi&#233; mobilit&#233; sociale, acc&#232;s &#224; l'&#233;ducation et d&#233;veloppement de r&#233;seaux communautaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Iran est plus complexe que la caricature qu'on en fait. C'est un pays o&#249; coexistent th&#233;ologie et nanotechnologie, religieux et scientifiques, tradition religieuse et modernit&#233; technologique. Un syst&#232;me politique unique, soutenu par une soci&#233;t&#233; exceptionnellement instruite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est pr&#233;cis&#233;ment cette complexit&#233; qui se perd g&#233;n&#233;ralement lorsqu'on regarde de loin.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Octobre 2025 : apr&#232;s la guerre des douze jours&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;&#192; mon retour en octobre 2025, le pays &#233;tait encore sous le choc des douze jours de guerre. Ce n'&#233;tait pas un souvenir lointain : il &#233;tait pr&#233;sent dans les conversations quotidiennes, dans les journaux t&#233;l&#233;vis&#233;s diffus&#233;s dans les caf&#233;s, dans les fresques improvis&#233;es portant les noms des morts, dans les gestes graves de ceux qui avaient c&#244;toy&#233; la mort de pr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai per&#231;u de la douleur, oui. Une douleur r&#233;elle, tangible. Mais je n'ai pas constat&#233; de d&#233;moralisation. Ce qui ressortait sans cesse, c'&#233;tait le r&#233;cit d'une r&#233;silience historique. Dans des conversations priv&#233;es &#8211; avec des membres du clerg&#233;, des employ&#233;s d'agences de d&#233;veloppement, des chefs d'entreprise ou de jeunes &#233;tudiants &#8211; une id&#233;e revenait constamment : l'Iran a surv&#233;cu &#224; des empires plus vastes que n'importe quelle coalition contemporaine. L'identit&#233; iranienne ne se mesure pas en d&#233;cennies, mais en mill&#233;naires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paradoxalement, la guerre avait renforc&#233; la coh&#233;sion interne. M&#234;me les d&#233;tracteurs du gouvernement faisaient la distinction entre les conflits internes et les pressions ext&#233;rieures. La notion de souverainet&#233; acquit une dimension &#233;motionnelle difficilement perceptible de loin. Les critiques internes existent &#8211; et sont vives &#8211;, mais face &#224; une menace ext&#233;rieure, un r&#233;flexe de repli sur soi se d&#233;clenche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les rues d'Ispahan, la vie quotidienne suivait son cours : les &#233;tudiants se rendaient en cours, les familles se rassemblaient autour des musiciens de rue sur les ponts historiques, les bazars bourdonnaient d'activit&#233;. Cette normalit&#233; n'impliquait pas un d&#233;ni du conflit, mais plut&#244;t une volont&#233; de continuer. Comme si la soci&#233;t&#233; avait appris, au fil des si&#232;cles, &#224; en absorber les cons&#233;quences sans se perdre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'atmosph&#232;re sociale donnait l'impression d'&#234;tre dans un pays sous pression, mais non au bord de l'effondrement. On y ressentait de la fiert&#233;, un sens de l'histoire et une conviction de p&#233;rennit&#233; presque civilisationnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'imaginais pas alors que quelques mois plus tard, en f&#233;vrier 2026, un coup encore plus dur serait port&#233;, cette fois au c&#339;ur m&#234;me du pouvoir politique du pays.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;F&#233;vrier 2026 : la crise vue de loin&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Depuis fin f&#233;vrier 2026, alors que je me trouvais en Argentine, j'ai suivi, &#224; travers les m&#233;dias internationaux, les frappes a&#233;riennes conjointes am&#233;ricano-isra&#233;liennes qui ont abouti &#224; l'assassinat du Guide supr&#234;me, l'ayatollah &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Ali_Khamenei&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Ali Khamenei&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, ainsi que d'autres hauts responsables de l'&#201;tat. Il s'agissait du coup le plus dur port&#233; au pouvoir iranien depuis 1979.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Khamenei avait succ&#233;d&#233; &#224; l'ayatollah &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Rouhollah_Khomeini&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Rouhollah Khomeini&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; en 1989, lequel avait men&#233; la r&#233;volution contre le &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Mohammad_Reza_Pahlavi&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Shah Mohammad Reza Pahlavi&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. Pendant plus de trente ans, sa figure a symbolis&#233; la continuit&#233; et la stabilit&#233; du syst&#232;me politique issu de la r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pr&#233;sident &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Massoud_Pezechkian&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Massoud Pezeshkian&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; a &#233;voqu&#233; la vengeance comme un droit national. Depuis Washington, Donald Trump a pr&#233;sent&#233; l'op&#233;ration comme un acte de &#171; &lt;i&gt;lib&#233;ration&lt;/i&gt; &#187;, sugg&#233;rant que l'&#233;limination du &#171; chef &#187; entra&#238;nerait l'effondrement du &#171; corps &#187; du r&#233;gime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la r&#233;alit&#233; pr&#233;sente un tableau plus complexe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'hypoth&#232;se selon laquelle le syst&#232;me iranien serait purement personnaliste semble ignorer &#224; la fois son organisation institutionnelle et la profondeur historique de sa soci&#233;t&#233;. Le pays poss&#232;de une structure militaire duale &#8211; l'Arm&#233;e r&#233;guli&#232;re (Artesh), le Corps des gardiens de la r&#233;volution islamique (CGRI) et la milice Bassidj &#8211; con&#231;ue pr&#233;cis&#233;ment pour garantir la continuit&#233; de l'ordre constitutionnel, m&#234;me face &#224; des crises extr&#234;mes. Il ne s'agit pas simplement d'une question de forces arm&#233;es, mais bien d'une architecture de pouvoir complexe et redondante, con&#231;ue pour pr&#233;venir tout vide de pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suite aux attentats, le secr&#233;taire du &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Conseil_supr%C3%AAme_de_s%C3%A9curit%C3%A9_nationale&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Conseil Supr&#234;me de S&#233;curit&#233; Nationale&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Ali_Larijani&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Ali Larijani&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, a annonc&#233; l'activation imm&#233;diate des m&#233;canismes de succession pr&#233;vus par la Constitution. Un conseil int&#233;rimaire a &#233;t&#233; form&#233;, compos&#233; du pr&#233;sident, du chef du pouvoir judiciaire et d'un chef religieux issu du &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Conseil_des_gardiens_de_la_Constitution&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Conseil des Gardiens de la Constitution&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. La transition n'&#233;tait pas improvis&#233;e ; elle &#233;tait pr&#233;d&#233;termin&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais au-del&#224; des m&#233;canismes institutionnels, il existe un facteur plus profond qui explique la r&#233;silience iranienne : &lt;strong&gt;sa culture politique de longue date.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Iran est une soci&#233;t&#233; qui a subi des invasions, des coups d'&#201;tat, la guerre contre l'Irak, des d&#233;cennies de sanctions &#233;conomiques et un isolement financier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chacune de ces exp&#233;riences a laiss&#233; des traces, mais a aussi permis un apprentissage collectif. La population est habitu&#233;e &#224; vivre sous pression ext&#233;rieure. La raret&#233; des ressources, les limitations technologiques et l'incertitude g&#233;opolitique ne sont pas des ph&#233;nom&#232;nes nouveaux ; ils font partie d'une m&#233;moire partag&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De loin, ce que l'on observait n'&#233;tait ni une explosion imm&#233;diate ni un effondrement automatique, mais plut&#244;t le reflet d'une coh&#233;sion. Les secteurs qui, en temps normal, entretiennent d'intenses querelles internes &#8211; r&#233;formistes, conservateurs, critiques du syst&#232;me &#8211; tendent &#224; se serrer les coudes face &#224; une agression ext&#233;rieure per&#231;ue comme une violation de la souverainet&#233;. Cette r&#233;action ne supprime pas le d&#233;bat interne, mais le red&#233;finit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;silience iranienne n'est pas seulement un ph&#233;nom&#232;ne d'&#201;tat : &lt;strong&gt;c'est un ph&#233;nom&#232;ne social. &lt;/strong&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est la r&#233;silience du commer&#231;ant qui continue d'ouvrir son &#233;tal au bazar, de l'&#233;tudiant qui poursuit ses &#233;tudes d'ing&#233;nieur, de l'ing&#233;nieur qui retourne &#224; son laboratoire. C'est la conviction que l'identit&#233; nationale ne repose pas sur une seule figure, aussi puissante soit-elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224; des jugements de valeur, le syst&#232;me iranien a prouv&#233; sa capacit&#233; &#224; r&#233;sister &#224; des situations de crise extr&#234;me. Et la soci&#233;t&#233; qui le soutient &#8211; avec ses tensions, ses contradictions et ses d&#233;bats &#8211; semble une fois de plus d&#233;montrer cette qualit&#233; que l'on per&#231;oit en parcourant ses villes : une capacit&#233; historique &#224; absorber les chocs sans perdre la continuit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Iran peut changer, se r&#233;former et d&#233;battre de son avenir. Mais il n'est pas fragile dans le sens o&#249; certains l'imaginent. Sa r&#233;silience n'est pas un slogan : &lt;strong&gt;c'est une exp&#233;rience qui s'est r&#233;p&#233;t&#233;e au fil des si&#232;cles.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Ce qui reste&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;En lisant les d&#233;p&#234;ches et les analyses g&#233;opolitiques, je repense &#224; des visages pr&#233;cis : le chauffeur de taxi qui r&#233;citait Hafez, le biotechnologiste avec qui nous avons discut&#233; de g&#233;n&#233;tique animale dans une oasis du d&#233;sert de Lut, la famille qui m'a invit&#233; chez elle sans me conna&#238;tre &#224; la gare routi&#232;re de &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Kerman&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Kerman&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Iran n'est ni un slogan ni un artifice strat&#233;gique. C'est une civilisation ancienne qui honore ses po&#232;tes, une soci&#233;t&#233; instruite, fi&#232;re et hospitali&#232;re, et un &#201;tat dot&#233; d'institutions complexes qui ne se plient pas &#224; des simplifications ext&#233;rieures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce &#224; quoi j'ai assist&#233; n'&#233;tait pas un rapport de s&#233;curit&#233;. C'&#233;tait un peuple qui honore ses po&#232;tes, qui forme des ing&#233;nieurs et des scientifiques, qui d&#233;bat de politique avec passion, qui allie foi et technologie sans demander la permission &#224; nos cat&#233;gories sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait un ing&#233;nieur musulman qui me montrait des constellations dans le d&#233;sert et me rappelait que la religion, pour des millions de personnes, n'est pas seulement une th&#233;ologie : c'est une structure sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Iran est une civilisation ancienne qui a surv&#233;cu aux empires, aux invasions et aux r&#233;volutions. Une nation o&#249; l'on r&#233;cite des versets dans les bazars et o&#249; l'on con&#231;oit des drones dot&#233;s de syst&#232;mes de guidage avanc&#233;s. Un pays o&#249; le pass&#233; perse et le pr&#233;sent islamique ne s'annulent pas, mais s'entrem&#234;lent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est peut-&#234;tre l&#224; le secret. Mon voyage en Iran ne m'a pas apport&#233; de r&#233;ponses d&#233;finitives sur sa politique. Il m'a apport&#233; quelque chose de plus pr&#233;cieux : la certitude qu'aucun peuple ne peut &#234;tre r&#233;duit aux pr&#233;jug&#233;s dont les autres font preuve &#224; son &#233;gard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bruno Carpinetti*&lt;/strong&gt; pour &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://lateclaenerevista.com/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;La Tecl@ E&#241;e&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://lateclaenerevista.com/iran-la-poesia-como-patria-por-bruno-carpinetti/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;La Tecl@ E&#241;e&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;. Buenos Aires, le 4 mars 2026.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;texteencadre-spip spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;*Bruno Carpinetti&lt;/strong&gt;. Docteur en anthropologie sociale (Universit&#233; de Misiones, Argentine). Ma&#238;trise de sciences en biologie de la conservation (Universit&#233; du Kent, &#201;tats-Unis).&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Traduit de l'espagnol depuis &lt;a href=&#034;https://www.elcorreo.eu.org/Iran-La-POESIA-COMO-PATRIA&#034;&gt;&lt;i&gt;El Correo de la Di&#225;spora&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; par :&lt;/strong&gt; Estelle et Carlos Debiasi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.elcorreo.eu.org/Iran-LA-POESIE-COMME-PATRIE&#034;&gt;&lt;strong&gt;El Correo de la Diaspora&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. Paris, le 15 mars 2026.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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