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	<title>El Correo</title>
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		<title>La grande violence que pr&#233;pare MacronEntretien avec Juan BRANCO</title>
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		<dc:date>2017-08-07T13:39:40Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Aude Lancelin</dc:creator>



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&lt;p&gt;Voici la transcription de l'&#233;mission &#171; La guerre des id&#233;es &#187; du 18 juillet 2017 : &#171; Macron ou la tentation autoritaire &#187;. Un entretien d'Aude LANCELIN avec Juan BRANCO, l'avocat fran&#231;ais du fondateur de Wikileaks, Julian Assange. A lire et &#224; relire &#224; t&#234;te repos&#233;e. &lt;br class='autobr' /&gt;
Aude LANCELIN : Vous &#234;tes l'un des avocats de Julian Assange, fondateur de WikiLeaks. Vous &#234;tes aussi l'auteur de deux essais, l'un sur la Cour p&#233;nale internationale et l'autre sur notre rapport &#224; Daesh. Vous avez &#233;t&#233; candidat (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.elcorreo.eu.org/Bataille-pour-l-information" rel="directory"&gt;Bataille pour l'information&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Voici la transcription de l'&#233;mission &#171; La guerre des id&#233;es &#187; du 18 juillet 2017 : &#171; Macron ou la tentation autoritaire &#187;. Un entretien d'Aude LANCELIN avec Juan BRANCO, l'avocat fran&#231;ais du fondateur de Wikileaks, Julian Assange. A lire et &#224; relire &#224; t&#234;te repos&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aude LANCELIN : &lt;strong&gt;Vous &#234;tes l'un des avocats de Julian Assange, fondateur de WikiLeaks. Vous &#234;tes aussi l'auteur de deux essais, l'un sur la Cour p&#233;nale internationale et l'autre sur notre rapport &#224; Daesh. Vous avez &#233;t&#233; candidat aux &#233;lections l&#233;gislatives pour La France Insoumise en Seine-Saint-Denis. Quelles sont les menaces qui p&#232;sent aujourd'hui sur Julian Assange ? Il semblerait que l'administration Trump ait un peu chang&#233; de ton r&#233;cemment et qu'une demande d'extradition puisse &#234;tre formul&#233;e.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Juan BRANCO&lt;/strong&gt; : On ne sait pas encore aujourd'hui si une demande extradition sous scell&#233; existe d&#233;j&#224; ou pas. Quand on a demand&#233; aux autorit&#233;s du Royaume-Uni de se prononcer, elles ont refus&#233; de r&#233;pondre. Ce qu'il risque, c'est tout d'abord le prolongement de sa d&#233;tention arbitraire dans l'ambassade d'Equateur. C'est l'ambassade d'un petit pays, un rez-de-chauss&#233;e de 100 m2 pr&#232;s de Harrods &#224; Londres o&#249; je vais tr&#232;s r&#233;guli&#232;rement. Dans ces 100 m2, il a lui-m&#234;me 20 m2 qui lui sont attribu&#233;s, sans cour int&#233;rieure, avec une grande difficult&#233; pour acc&#233;der au balcon parce qu'il donne sur une rue tr&#232;s passante, il doit donc fermer les volets. Il vit dans cette sorte d'enfermement, qui &#224; certains &#233;gards est pire qu'une prison, depuis maintenant cinq ans. Tout cela pour avoir fait son travail de journaliste, de fa&#231;on certes radicale. Rien que le prolongement de cette situation est en soi un probl&#232;me. Par ailleurs, il y a des dangers de plus en plus marqu&#233;s, parce que l'administration Trump est extr&#234;mement agressive &#224; son &#233;gard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt;Alors que pendant la campagne, la r&#233;v&#233;lation des e-mails d'Hillary Clinton l'avait plut&#244;t servi.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense qu'il n'y avait que les ing&#233;nus et le camp d&#233;mocrate qui pouvaient jouer du fait d'une proximit&#233; th&#233;orique entre WikiLeaks et l'administration Trump. Quand on voit id&#233;ologiquement &#224; quel point ces deux espaces sont &#233;cart&#233;s voire compl&#232;tement contradictoires, il n'y avait aucune chance qu'il y ait une forme de congruence qui puisse durer. De fait, Assange ne se faisait aucune illusion &#224; cet &#233;gard. Quand il d&#233;cide de r&#233;v&#233;ler les documents sur le Parti d&#233;mocrate puis sur John Podesta, le directeur de campagne de Hillary Clinton, il le fait convaincu, comme tout le monde, qu'Hillary Clinton va gagner et qu'il est en train d'aggraver sa situation personnelle, mais qu'il doit le faire pour aider les citoyens am&#233;ricains &#224; faire leur choix en conscience. Enfin, on va pouvoir &#234;tre front contre front avec les autorit&#233;s &#233;tats-uniennes et parler du vrai sujet, c'est-&#224;-dire de la pers&#233;cution de quelqu'un pour des faits de r&#233;v&#233;lation de crime de guerre, de crime contre l'humanit&#233;, de crime de la corruption, et pas pour une pseudo-affaire de m&#339;urs qui a &#233;t&#233; entre-temps d&#233;mont&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quel est l'&#233;tat d'esprit de Julian Assange aujourd'hui selon vous ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a fait longtemps que je ne l'ai pas vu. Je vais le voir apr&#232;s-demain, je ne sais pas &#224; quoi m'attendre. Je crois qu'il doit &#234;tre encourag&#233;. Je ne sais pas s'il a pr&#233;vu de nouvelles r&#233;v&#233;lations bient&#244;t ou pas. Son &#233;tat d'esprit d&#233;pend plut&#244;t de sa capacit&#233; &#224; &#171; mordre sur le r&#233;el &#187;. C'est-&#224;-dire que quand il se sent pr&#232;s d'un acte qui va avoir des cons&#233;quences dont il sent l'importance soit historique, soit politique, on sent une &#233;nergie qui revient et qui lui donne une autre prestance. Alors qu'au contraire, lorsqu'il est dans une phase plut&#244;t de r&#233;sistance, de tentative de contention, les effets de l'enfermement, de la situation se font beaucoup plus sentir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Est-ce qu'on peut dire qu'il y a une ligne politique de WikiLeaks ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne pense pas qu'il y ait une id&#233;ologie politique, ou alors pas au sens traditionnel du terme. Par exemple, Julian Assange consid&#233;rait que Trump n'&#233;tait pas forc&#233;ment plus dangereux qu'Hillary Clinton, pendant l'&#233;lection, parce qu'il la voyait comme une n&#233;o-conservatrice qui allait avoir un esprit guerrier, qui allait continuer les politiques men&#233;es par Obama qui, selon lui, attentaient aux questions de s&#233;curit&#233; et de paix dans le monde. L&#224;-dessus, il ne s'aligne pas sur les clivages traditionnels qui peuvent exister dans nos espaces politiques contemporains, parce que, &#224; c&#244;t&#233; de &#231;a, &#233;videmment il ne va pas du tout &#234;tre d'accord id&#233;ologiquement avec la politique int&#233;rieure de Trump. Mais il va essayer de r&#233;fl&#233;chir en termes structurels plut&#244;t qu'en termes d'adh&#233;sion &#224; un espace id&#233;ologique. Je pense que c'est en partie li&#233; au fait que c'est quelqu'un qui est un dissident plus qu'autre chose. Un dissident qui appartient &#224; un espace politique tr&#232;s particulier, que lui consid&#232;re &#234;tre l'empire &#233;tats-unien au sens large du terme. Et donc un dissident qui est &#224; la fois ext&#233;rieur parce qu'il est australien &#8211; il n'habite pas aux Etats-Unis, il n'est pas citoyen am&#233;ricain, donc il ne se laisse pas affecter par les enjeux politiques imm&#233;diats &#233;tats-uniens comme le ferait un citoyen. En m&#234;me temps, il se consid&#232;re sujet de l'empire en quelque sorte, et devant donc intervenir et devant r&#233;agir. Par exemple, sur la France, il y avait eu des discussions il y a quelques ann&#233;es sur la situation politique fran&#231;aise. Et Assange ne percevait pas du tout la sp&#233;cificit&#233; du Front national, en quoi il n'&#233;tait pas seulement une droite dure, mais quelque chose de tr&#232;s particulier qui s'inscrivait dans un h&#233;ritage id&#233;ologique &#8211; la guerre d'Alg&#233;rie et &#233;ventuellement la Seconde Guerre mondiale &#8211; et qui charriait toute une s&#233;rie d'&#233;l&#233;ments assez lourds. Et lui percevait la dynamique politique fran&#231;aise comme il l'aurait per&#231;ue de n'importe quel pays dont il est &#233;tranger, c'est-&#224;-dire en sortant de la question de l'adh&#233;sion ou non et des lignes de clivage que l'on cr&#233;e qui font qu'il serait impossible pour nous d'envisager par exemple d'avoir un quelconque rapport avec le Front national. Lui s'inscrit dans une analyse plus structurelle o&#249; il voit tr&#232;s bien les porosit&#233;s en fait entre l'extr&#234;me droite et la droite la plus dure actuelle. Et &#224; partir de l&#224;, il va consid&#233;rer qu'il n'a pas &#224; se soumettre aux formes d'adh&#233;sion ou de r&#233;sistance qui existent au sein des espaces politiques aux &#233;chelles nationales, qui vont faire que moralement il va falloir que l'on trace une ligne, m&#234;me si elle est partiellement artificielle avec telle force politique ou telle autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quel a &#233;t&#233; le r&#244;le jou&#233; par WikiLeaks pendant la campagne &#233;lectorale fran&#231;aise, dans la diffusion de ce qu'on a appel&#233; les &#171; MacronLeaks &#187; &#224; la veille du premier tour ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Formellement, ce qui se passe c'est qu'il y a ces &#171; MacronLeaks &#187; qui apparaissent sur un certain nombre de sites, et quelques heures plus tard un certain nombre de personnes commencent &#224; les diffuser. Quelqu'un chez WikiLeaks s'en rend compte et signale l'existence de ces r&#233;v&#233;lations en disant : &#171; on n'est pas s&#251;rs que ce soit vrai ou pas, on ne sait pas ce que c'est &#187;, mais tout en lui donnant du coup un retentissement extr&#234;mement fort. Et arrivent ces trois tweets et demi, dont on ne comprend pas quel est leur r&#244;le v&#233;ritable, et qui laissent une sensation un peu &#233;trange. Ils m'ont un peu perturb&#233;, d'autant plus que je venais d'annoncer la veille que j'&#233;tais candidat &#224; La France insoumise pour les l&#233;gislatives, et j'avais tr&#232;s peur &#224; titre personnel qu'il y ait une confusion quelconque, qu'on commence &#224; chercher une intentionnalit&#233; derri&#232;re ce geste qui pourrait m'impliquer, alors que j'y &#233;tais compl&#232;tement &#233;tranger. Je n'ai toujours pas d'ailleurs acc&#232;s aux dynamiques, &#224; ce qui a suscit&#233; ce geste. Qu'il y ait eu une intentionnalit&#233; de nuire cach&#233;e ou une vraie innocence du geste, je pense qu'on n'est plus dans cet ordre-l&#224;. En m&#234;me temps, c'est tellement maladroit et &#233;trange&#8230; Ce que j'avais dit &#224; ce moment-l&#224;, c'est que je trouvais qu'il y avait quelque chose qui n'&#233;tait pas correct, qui ne se faisait pas, et qu'en tous cas je me d&#233;solidarisais compl&#232;tement de cette affaire. D'autant plus que l'une des personnes victimes de ces leaks &#233;tait un camarade de promotion (Quentin Lafay). Il y avait un enjeu personnel un peu particulier, c'&#233;tait l'une des personnes charg&#233;es d'&#233;crire les discours de Macron, et dont je sais tr&#232;s bien qu'il joue un r&#244;le parfaitement mineur, &#171; inexistant &#187; politiquement parlant, dans l'affaire. Donc je ne voyais pas tellement le sens de sortir ces Gmails o&#249; il y avait probablement des mails &#224; moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;On sait que les m&#233;dias officiels aujourd'hui sont d&#233;tenus &#224; plus de 90 % par des entreprises du CAC 40. Face &#224; cela, les r&#233;seaux sociaux peuvent donner le sentiment de permettre de casser le mur du silence, de divulguer des informations qui ne soient pas pollu&#233;es ou filtr&#233;es &#224; la source. Pourtant, on sait que les dispositifs de concentration de l'information sont aussi tr&#232;s importants. Selon vous, les r&#233;seaux sociaux peuvent-ils &#224; un moment donn&#233; &#234;tre davantage encadr&#233;s qu'ils ne le sont aujourd'hui, litt&#233;ralement repris en main par le m&#234;me type de puissance financi&#232;re ? Y a-t-il des risques nouveaux qui p&#232;sent sur ce type de r&#233;seau ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils le sont d&#233;j&#224;. L'algorithmisation des &lt;i&gt;feeds&lt;/i&gt; (en gros, ce qui fait appara&#238;tre l'information sur Twitter ou Facebook). Il faut se rappeler que Facebook au d&#233;part montrait de fa&#231;on chronologique tout ce qui &#233;tait fait par tous vos amis sans filtre aucun. Twitter &#233;galement. L&#224;, il y a une algorithimisation progressive qui fait que de plus en plus vous avez un contenu filtr&#233; au pr&#233;alable sur un certain nombre de crit&#232;res qui n'ont &#233;videmment qu'un objectif : accro&#238;tre votre pr&#233;sence sur le site et vous faire aller vers les contenus les plus rentables pour le site en question. Votre acc&#232;s &#224; l'information est donc progressivement filtr&#233; par des acteurs qui n'ont qu'une intention : rentabiliser votre pr&#233;sence. Ce sont ces plateformes qui aujourd'hui d&#233;terminent &#224; quelle information vous allez avoir acc&#232;s, qu'elle soit vraie fausse, orient&#233;e ou pas. L&#224;-dessus, par exemple, le d&#233;bat sur les &lt;i&gt;fake news&lt;/i&gt; est juste un d&#233;riv&#233; de cette question, ce n'est pas une question en soi. On sait que des informations fausses ont toujours &#233;t&#233; produites par des appareils de propagande divers et vari&#233;s. Si elles ont pris cette importance, c'est parce qu'&#224; un moment on a ce dispositif qui va mettre en valeur ce qui va en fait le plus vous tenter &#8211; comme litt&#233;ralement dans un supermarch&#233; de l'information mais o&#249; il n'y avait aucun filtre &#224; l'entr&#233;e et o&#249; il s'agissait simplement de mettre en avant le produit qui attirait le plus l'attention, m&#234;me s'il &#233;tait plein d'OGM, de perturbateurs endocriniens, etc. Et vous allez vous retrouver dans cette situation o&#249; on va faire appel &#224; votre instinct, essayer de vous amener vers l'information la plus tentante ; et o&#249; par ailleurs il va y avoir tout ce qui a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; d&#233;crit sur les filtres qui font que vous allez &#234;tre socialis&#233; plut&#244;t avec des personnes qui sont de droite, donc vous allez avoir des informations plut&#244;t de droite. Il y a un cumul de vecteurs d'orientation d'informations de cet ordre-l&#224;. Mais la question qui est pos&#233;e &#224; travers tout cela, c'est tout simplement le fait qu'il y a des groupes priv&#233;s &#8211; qui par ailleurs n'appartiennent pas &#224; notre espace politique, qui sont aux Etats-Unis, qui d&#233;cident de ce qui doit &#234;tre montr&#233; ou pas &#8211; qui ont la capacit&#233; de tuer une information et de mettre telle autre. Avant m&#234;me la question de la manipulation de l'information de fa&#231;on intentionnelle, le simple fait que &#231;a existe et que ce qui est affich&#233; le soit sur crit&#232;re de rentabilit&#233; et non pas sur crit&#232;re de pertinence politique pose un vrai probl&#232;me d&#233;mocratique. C'est en fait pour moi la question fondamentale aujourd'hui. De la m&#234;me fa&#231;on, quand on parle de l'appartenance des groupes traditionnels &#224; des oligarques. Je tiens beaucoup &#224; ce terme d' &#171; oligarque &#187;. Xavier Niel, aujourd'hui, quand on parle de lui, je pense qu'il faut vraiment insister sur ce fait que sa fortune s'est construite non pas sur le dos, mais en tous cas en d&#233;pendance de l'Etat et du bien public. C'est quelqu'un qui, si demain l'Etat prend une d&#233;cision en sa d&#233;faveur, perd compl&#232;tement sa fortune du jour au lendemain. S'il perd ses licences d'exploitation, qu'elles soient t&#233;l&#233;phoniques ou Internet, son groupe dispara&#238;t. Et cela, c'est un pouvoir que l'Etat, c'est-&#224;-dire les Fran&#231;ais, a &#224; tout moment de le lui retirer. Il d&#233;cide d'investir dans les m&#233;dias, il le dit de fa&#231;on tr&#232;s claire pour qu'on ne l' &#171; emmerde plus &#187;, pour reprendre ses termes. Dans ces m&#233;dias, il joue un r&#244;le tr&#232;s indirect mais marqu&#233; (vous le savez beaucoup mieux que moi), celui de placer quelqu'un qui a un r&#244;le plus ou moins invisible pour le public, qui va &#234;tre le directeur g&#233;n&#233;ral des m&#233;dias en question (en l'occurrence Louis Dreyfus), qui ne va pas avoir de r&#244;le imm&#233;diat dans la s&#233;lection de ce qui doit &#234;tre publi&#233; ou non. Ce n'est pas quelqu'un qui va pouvoir dire (vous me contredirez si je me trompe) : cet article ne peut pas sortir. Il n'a pas de r&#244;le dans le r&#233;dactionnel imm&#233;diat. Sauf que c'est quelqu'un qui, sur le long terme, va d&#233;cider de qui va &#234;tre recrut&#233; ou non, qui voit ses contrats renouvel&#233;s ou non, sous quelles conditions, qui va &#234;tre nomm&#233; aux postes de responsabilit&#233; &#8211; la r&#233;daction en chef, la direction de la r&#233;daction, etc. Qui donc va influencer de fa&#231;on beaucoup plus pernicieuse, sur le long terme, la production de l'information et qui va faire qu'on ne va pas avoir besoin d'intervenir directement dans la production de l'information. Xavier Niel ne va pas avoir besoin de demander que tel article ne sorte pas. Et je ne parle pas de l'autocensure chez les journalistes qui ne vont pas aller vers une position de pr&#233;carit&#233; en voyant soit Herv&#233; Kempf, soit vous-m&#234;me &#171; sauter &#187; de fa&#231;on signal&#233;tique. C'est un peu ce que disait Julian Assange : c'est un signal qu'on envoie en pers&#233;cutant telle ou telle personne, et c'est pour &#231;a aussi qu'il est important de d&#233;fendre telle ou telle personnes. Les symboles, les personnes qu'on va h&#233;ro&#239;ser, ce n'est pas tant pour ce qu'ils sont que pour le contre-signal qu'on va envoyer de r&#233;sistance et qui va faire qu'on va inhiber la peur qui va se cr&#233;er chez tous les autres. Un signal est donc envoy&#233; de temps en temps en virant telle ou telle personne, on m&#233;diocrise de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale l'encadrement. Je pense qu'il y a une vraie s&#233;lection de l'intelligence par exemple. On ne va pas mettre quelqu'un qui va d&#233;fendre directement votre point de vue ou qui va &#234;tre un vendu complet. On va mettre quelqu'un qui est un peu fragile intellectuellement, conceptuellement, qui du coup ne va pas &#234;tre en position de faire &#233;cran entre les d&#233;sirs des actionnaires et les journalistes, qui ne va pas &#234;tre en mesure de d&#233;fendre les bons journalistes qui prennent des risques, et qui va de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale diluer la qualit&#233;. Evidemment, il y a des cons&#233;quences en termes de ventes et de capacit&#233; &#224; influencer &#224; repr&#233;senter la soci&#233;t&#233;, pour la part de ces m&#233;dias-l&#224;. Mais ce sont des effets de long terme qui ne sont pas si n&#233;gatifs pour ces acteurs. Parce que, par ailleurs, ils contr&#244;lent l'entr&#233;e dans le syst&#232;me. C'est-&#224;-dire qu'il est tr&#232;s difficile de cr&#233;er un nouveau m&#233;dia, il faut des capitaux importants. Les fortunes sont concentr&#233;es, c'est tr&#232;s difficile de se lancer. Du coup, ils savent tr&#232;s bien qu'ils ne vont pas se faire remplacer, ils vont en fait abaisser le seuil progressivement, et tout ira bien jusqu'&#224; ce que &#231;a explose. Outre cela, sur l'espace traditionnel, on a un probl&#232;me tr&#232;s similaire de concentration du pouvoir politique &#8211; parce que c'est &#231;a au final, la capacit&#233; de d&#233;cider quelle information doit &#234;tre lue, comment elle doit &#234;tre produite et mise en &#339;uvre, plac&#233;e dans les mains de personnes qui ont, derri&#232;re leurs discours &#233;thiques, une seule intention : faire rentabiliser l'investissement de leurs actionnaires, parce que sinon ils sont sortis de leurs entreprises. On se trouve face &#224; un ass&#232;chement de l'espace politique tr&#232;s dangereux pour la d&#233;mocratie, et m&#234;me pour la sant&#233; mentale de nos concitoyens. On est tr&#232;s appauvris et on n'arrive pas &#224; avoir prise sur ce qui nous affecte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;On a le sentiment que le nouveau pr&#233;sident de la R&#233;publique, Emmanuel Macron, est l'&#233;manation de ce monde-l&#224; dont vous venez de donner un aper&#231;u. Vous avez &#233;crit r&#233;cemment &#224; ce sujet un texte montrant qu'il y avait quelque chose de particuli&#232;rement dangereux dans le type de pouvoir en train de se mettre en place. Vous parlez d' &#171; inspiration poutinienne &#187;, de &#171; gestion oligarchique des m&#233;dias &#187;, de &#171; pulsion autoritaire &#187;, de &#171; contr&#244;le absolu de l'espace public &#187;. Est-ce que vous avez le sentiment que ce message-l&#224; peut passer en ce moment aupr&#232;s de la population ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est le danger de ce genre de pouvoir qui se met en place au d&#233;part de fa&#231;on d&#233;mocratique, ou d'apparence d&#233;mocratique, et qui du coup va s'imposer par des sch&#233;mas tr&#232;s indirects. De la m&#234;me fa&#231;on, il est tr&#232;s difficile aujourd'hui de percevoir Xavier Niel comme un oligarque, et de faire installer cette id&#233;e que c'est quelqu'un qui investit dans les m&#233;dias pour s'assurer de garder sa fortune personnelle, cr&#233;er des r&#233;seaux d'influence au sein de l'Etat qui vont faire que, dans l'ensemble, il va constituer du pouvoir. Du coup, derri&#232;re, il va appuyer ses affid&#233;s, en l'occurrence Emmanuel Macron qu'il conna&#238;t depuis longtemps. Il avait &#233;t&#233; l'un des premiers &#224; qui Macron avait annonc&#233; qu'il comptait se pr&#233;senter &#224; la pr&#233;sidence de la R&#233;publique alors qu'il &#233;tait encore secr&#233;taire g&#233;n&#233;ral adjoint &#224; l'Elys&#233;e, donc m&#234;me pas encore ministre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous faites &#233;tat d'un d&#233;jeuner avec Xavier Niel au cours duquel il vous aurait dit qu'Emmanuel Macron (tr&#232;s t&#244;t, en janvier 2014) comptait se pr&#233;senter.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il lui &#233;crit un texto &#224; la fin du d&#233;jeuner. J'&#233;tais &#224; Yale &#224; l'&#233;poque, et je venais de rencontrer Julian Assange. Je reviens &#224; Paris pour un cong&#233; d'hiver, et un ami veut me pr&#233;senter &#224; Xavier Niel. Ce qui est int&#233;ressant bien qu'&#233;tant un autre sujet, c'est la d&#233;pendance &#224; l'argent de qui veut faire quelque chose aujourd'hui en France, et cette sorte de rite initiatique qu'il est oblig&#233; de passer, et de passer en quelque sorte par les milliardaires pour faire quelque chose. Parce que l'acc&#232;s aux capitaux pour lancer des projets int&#233;ressants est devenu tr&#232;s difficile. Donc on me pr&#233;sente &#224; cette personne et &#224; la fin il nous dit : &#8211; Ah, j'ai re&#231;u un texto d'Emmanuel Macron. Je dis : c'est un &#234;tre m&#233;prisable ? &#8211; Non, non, il est tr&#232;s bien, je m'entends bien avec lui, d'ailleurs il veut devenir pr&#233;sident de la R&#233;publique. Il dit cela un peu en rigolant, mais il fait part de cette complicit&#233; invisible qu'Emmanuel Macron construit, gr&#226;ce &#224; son acc&#232;s au pouvoir que lui a donn&#233; le fait d'avoir fait l'ENA, d'&#234;tre devenu Inspecteur g&#233;n&#233;ral des Finances, puis d'avoir &#233;t&#233; nomm&#233; secr&#233;taire g&#233;n&#233;ral de l'Elys&#233;e (la banque Rothschild au milieu, je ne suis pas s&#251;r que c'est &#224; ce moment-l&#224; qu'il le rencontre). En tout cas, il s'est constitu&#233; son carnet d'adresses via la puissance publique, via l'Etat, via la R&#233;publique, et il va ensuite s'appuyer sur cette personne et sur un certain nombre d'autres pour construire sa base de lancement qui derri&#232;re va lui permettre de devenir effectivement pr&#233;sident de la R&#233;publique. Evidemment, il y a des liens de d&#233;pendance qui se cr&#233;ent &#224; ce moment-l&#224;. Quand vous vous &#234;tes appuy&#233; sur la mansu&#233;tude voire les r&#233;seaux de cette personne, notamment pour les lev&#233;es de fonds, pour arriver &#224; la pr&#233;sidence de la R&#233;publique, au-del&#224; de l'affinit&#233; id&#233;ologique qui peut exister et qui est r&#233;elle, qui est une affinit&#233; de classe en fait, il va y avoir toute s&#233;rie de service contre service, de don contre don, qui ne sont pas per&#231;us comme &#233;tant de l'ordre de la corruption ou du conflit d'int&#233;r&#234;t par ces individus. Ils pensent vraiment mutuellement qu'il va y avoir en face d'eux quelqu'un de grande valeur et qu'il s'agit de d&#233;fendre pour sa valeur et non pas parce qu'en fait il va d&#233;fendre des int&#233;r&#234;ts mutuels. Rien que &#231;a, rien que l'existence d'un syst&#232;me oligarchique est tr&#232;s difficile &#224; montrer. C'est tr&#232;s difficile d'aller au-del&#224; de l'image de Macron, l'homme qui partait de rien et qui est devenu quelqu'un. Parce qu'il faut une connaissance tr&#232;s fine du syst&#232;me de l'int&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le jeune homme tr&#232;s dou&#233;, qui a eu le courage de la solitude, de partir&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que n'importe quelle personne qui est pass&#233;e par ces &#233;tapes (comme moi par exemple, Normale, etc.) sait tr&#232;s bien &#224; quel point ce parcours est parfaitement classique et offre &#224; tous les moments les moyens de l'opportunisme le plus crasse, qui vont permettre de monter, en de&#231;&#224; de tout engagement id&#233;ologique ou autre, pour prendre une position de pouvoir. Il n'y a rien de plus facile quand on a fait Henri IV. On a rat&#233; Normale, d'accord, mais on a r&#233;ussi l'ENA derri&#232;re. On se d&#233;brouille bien, gr&#226;ce &#224; son capital culturel qui permet d'avoir acc&#232;s &#224; tout &#231;a, parce qu'on est fils d'un m&#233;decin chef d'un service urgentiste. Par ailleurs, on a une relation avec quelqu'un qui a une connaissance tr&#232;s fine de comment se constituent les &#233;lites politiques, quelles sont les priorit&#233;s sur lesquelles il faut investir en termes &#233;ducationnels, quels livres il faut lire, qu'est-ce qui pla&#238;t en gros au syst&#232;me ; et comment on se d&#233;ploie facilement une fois qu'on fait ce choix d'&#234;tre sans foi ni loi et de ne vouloir que le pouvoir pour le pouvoir. Donc montrer que c'est une mise en sc&#232;ne compl&#232;te est tr&#232;s compliqu&#233;, parce qu'il n'y a pas d'espace m&#233;diatique notamment pour d&#233;ployer ce d&#233;cryptage. D'autre part, il est difficile de faire le lien entre cela et la constitution de cette image &#224; travers ces m&#233;dias-l&#224;, qui sont d&#233;tenus par les Xavier Niel, et de montrer que ce n'est pas un complot imm&#233;diat. Ce n'est pas Xavier Niel qui dit : &#171; vous mettez en Une Emmanuel Macron &#187;. C'est beaucoup plus fin que &#231;a. Tout &#231;a prend du temps, c'est une &#233;laboration tr&#232;s compliqu&#233;e &#224; comprendre. Donc soit on entre dans le discours simple : ah oui, c'est un oligarque, Macron c'est un vendu, c'est un complot, vous vous fa&#238;tes manipuler. Du coup, les gens sentent qu'il n'y a pas de finesse dans l'analyse, il est difficile de convaincre au-del&#224; de ceux qui sont d&#233;j&#224; convaincus. Soit vous entrez dans l'&#233;laboration complexe, et l&#224; il faut demander aux personnes un temps qu'elles n'ont pas, les amener &#224; faire des plateformes comme celle-ci vers lesquelles elles ne vont pas naturellement. Je ne suis pas s&#251;r qu'on puisse r&#233;sister &#224; ce genre de d&#233;ferlante qui est si bien huil&#233;e, qui mobilise &#224; la fois des pouvoirs financiers, m&#233;diatiques, &#233;tatiques, la haute fonction publique &#8211; pas n'importe laquelle, le corps le plus puissant de France avec M. Jouyet qui &#233;tait au c&#339;ur de ce corps, qui &#233;tait directeur de l'Inspection g&#233;n&#233;rale des Finances : et que M. Macron a remplac&#233; par int&#233;rim pendant deux ans, ce qui lui a permis de placer des inspecteurs g&#233;n&#233;raux des Finances dans l'appareil d'Etat avant m&#234;me qu'il soit parti chez Rothschild&#8230; Tout cela, ce sont des petites choses qui ne sont pas connues, qui ne sont pas d&#233;crypt&#233;es, sur lesquelles on n'enqu&#234;te pas. Et qui pourtant sont les seules explications &#224; l'ascension fulgurante de cet individu et &#224; la constitution, depuis, d'un pouvoir oligarchique de fa&#231;on transversale &#8211; qui allie haute fonction publique, investisseurs qui d&#233;fendent les int&#233;r&#234;ts de classe, ses hommes &#224; lui qu'il est en train de faire monter &#8211; qui vise &#224; &#233;craser compl&#232;tement l'espace d&#233;mocratique. &#199;a ne sert &#224; rien d'avoir un discours alarmiste a priori, mais pour moi c'est structurel. Il n'y a pas d'intention autoritaire particuli&#232;re chez Macron. Bon, il se prend pour Jupiter, c'est un enfant-roi&#8230; On pourrait faire de la psychologie de bazar, mais structurellement son pouvoir se constitue de fa&#231;on &#224; devenir autoritaire. Parce que pour le maintenir, pour maintenir les int&#233;r&#234;ts de ceux qui l'ont port&#233; jusque-l&#224;, il est oblig&#233; de passer par une forme autoritaire d'exercice du pouvoir qui s'auto-entretient. De la m&#234;me fa&#231;on, je ne suis pas s&#251;r que Poutine ne se soit pas pris pour un tsar d&#232;s le premier jour o&#249; il est arriv&#233; au pouvoir, alors que c'est tout le contraire : il avait &#233;t&#233; plac&#233; l&#224; de la m&#234;me fa&#231;on que Macron. Il y avait une opportunit&#233; qui &#233;tait vue &#224; travers cet &#234;tre et plusieurs personnes s'y sont engouffr&#233;es. Je ne pense pas qu'aujourd'hui Macron se voie comme quelqu'un qui voudrait exercer un pouvoir autoritaire. Je pense qu'il est convaincu de sa bonne foi, mais qu'&#224; terme on se rendra compte de la grande violence en fait du dispositif qu'il est en train de mettre en &#339;uvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il y a toujours eu des forces capitalistiques derri&#232;re les candidats, des int&#233;r&#234;ts oligarchiques m&#234;me. On pense &#233;videmment au pr&#233;c&#233;dent Nicolas Sarkozy. Mais qu'est-ce qui fait la sp&#233;cificit&#233; de Macron &#224; vos yeux ? Effectivement, on sent que ce n'est pas tout &#224; fait la m&#234;me chose. A cet &#233;gard, certains ont pu aller jusqu'&#224; invoquer un coup d'Etat d&#233;mocratique, un putsch du CAC 40. Ce type de sc&#233;nario qui n'a rien &#224; voir avec le complotisme, qui na&#238;t simplement d'une analyse des forces en pr&#233;sence compl&#232;tement l&#233;gitimes. Qu'est-ce qui fait cette diff&#233;rence dans le ressenti ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un &#234;tre qui s'est constitu&#233; politiquement &#224; travers les r&#233;seaux d'influence, c'est la grande diff&#233;rence avec Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac. Jacques Chirac, par exemple, a une position un peu plus ambigu&#235;, mais quand m&#234;me. C'est quelqu'un qui va se mettre au service de l'Etat pour le bien ou pour le mal, et qui va avoir un parcours sacrificiel de rapport au politique, avec toutes les jouissances que peut apporter le politique, mais dans lequel il va tenir une ligne d'engagement qui est la sienne, qui est plus ou moins corrompue, tout ce qu'on pourra penser. Mais qui va faire qu'il va passer par toutes les &#233;tapes de l'&#233;lection, de la mise au service d'autres hommes politiques, du gouvernement, de la constitution d'un parti, de la prise de pouvoir de ce parti, pour arriver &#224; terme &#224; s'imposer comme une figure qui puisse revendiquer sa l&#233;gitimit&#233; politique dans l'exercice du pouvoir. Macron arrive &#224; ce pouvoir port&#233; par des forces qui sont &#233;trang&#232;res au politique, c'est-&#224;-dire &#233;trang&#232;res au bien commun. En effet, quoi qu'on pense de Chirac et des modalit&#233;s de son exercice du pouvoir, ce sont des forces qui &#224; la base sont servies par rapport aux citoyens et &#224; la constitution politique dans le sens d&#233;mocratie lib&#233;rale le plus classique du terme. Au contraire, Macron est quelqu'un qui va sauter toutes ces &#233;tapes pour s'imposer d'en haut dans l'espace politique &#224; travers cette campagne-&#233;clair, apr&#232;s avoir &#233;t&#233; nomm&#233; ministre de l'Economie, apr&#232;s avoir &#233;t&#233; secr&#233;taire g&#233;n&#233;ral de l'Elys&#233;e, sans fonction &#233;lective. C'est-&#224;-dire qu'il va cr&#233;er une tension qui va faire que sa l&#233;gitimit&#233;, et du coup sa fid&#233;lit&#233;, ne tient pas tant au peuple, qui a &#233;t&#233; utilis&#233; pour valider sa mise sur le tr&#244;ne, pour lui donner une onction, qu'aux forces qui l'ont propuls&#233; jusque-l&#224;. La force du parcours de Macron c'est l'ENA, c'est Rothschild, c'est le r&#233;seau de la technocratie, les r&#233;seaux d'affaires qui vont le porter jusque-l&#224;. Ce n'est pas un rapport au politique, ce n'est pas un rapport au peuple, ce n'est pas un rapport &#224; l'&#233;lection qui vont fonder son pouvoir. Nicolas Sarkozy, certes, devient maire de Neuilly pour constituer un r&#233;seau avec tout l'affairisme neuill&#233;en et apr&#232;s avoir rencontr&#233; toutes ces personnes qu'il va marier et qui vont lui permettre d'acc&#233;l&#233;rer son parcours, de permettre &#224; cette personne tr&#232;s banale de devenir pr&#233;sident de la R&#233;publique. Mais avec toujours principalement cette id&#233;e d'&#233;lection. C'est-&#224;-dire d'abord cette l&#233;gitimation par le rapport au populaire, le rapport au politique, le rapport pour finir au service de l'Etat. L&#224;, au contraire, on puise de l'Etat imm&#233;diatement, pour ensuite, utiliser cette puissance accumul&#233;e et la d&#233;verser &#224; travers les r&#233;seaux m&#233;diatiques, oligarchiques, etc. sur le peuple et s'imposer &#224; lui. Il y a un vrai rapport d'imposition &#224; la France, d'imposition au peuple chez Macron. Dans la fa&#231;on dont il agit il y a une grande coh&#233;rence. Que ce soit au Louvre ou dans tout ce qu'il a d&#233;ploy&#233; depuis, il y a une grande volont&#233; de mise en sc&#232;ne de son autorit&#233; qui vise &#224; &#233;craser l'autre &#8211; non pas tant l'opposition, ce n'est pas int&#233;ressant, mais la France tout simplement &#8211; et qui s'explique par cette trajectoire venue d'en haut. Et l&#224;, pour moi, il y a une vraie rupture parce que c'est une cr&#233;ation de ces milieux-l&#224;. A partir de l&#224;, il ne peut rien leur opposer, il en fait parfaitement partie. Il est l&#224; pour d&#233;fendre compl&#232;tement leurs int&#233;r&#234;ts parce qu'il les consid&#232;re comme l&#233;gitimes. Il n'a pas de rapport au peuple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C'est un fond&#233; de pouvoir d'une certaine fa&#231;on.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;lection pr&#233;sidentielle ne r&#233;sout rien &#224; &#231;a. La fa&#231;on dont elle a &#233;t&#233; men&#233;e fait qu'il n'y a pas de rapport organique qui se cr&#233;e. On est sur une vraie distinction qui, encore une fois, ressemble un peu &#224; ce qui est arriv&#233; &#224; Poutine au d&#233;but de son mandat ; avec toutes les diff&#233;rences qui existent qui font que Poutine arrive l&#224; pour combler un vide (en l'occurrence c'&#233;tait Eltsine, on pourrait comparer Eltsine et Hollande). Cette sorte de chose o&#249; on met quelqu'un l&#224; pour sauver la France, o&#249; &#231;a n'allait plus, o&#249; on &#233;tait en pleine d&#233;rive avec un incomp&#233;tent, etc. Et enfin on a un soulagement parce qu'on a quelqu'un qui a une certaine autorit&#233;, une certaine prestance, qui va s'imposer l&#224; sans &#234;tre vraiment pass&#233; vraiment par une quelconque initiation. Je pense qu'il y a quelque chose qui a &#233;t&#233; ressenti par beaucoup de personnes : quand on le voit remonter les Champs-Elys&#233;es sur cet appareil militaire, j'ai l'impression qu'il y a peu de personnes (en tout cas je ne l'ai pas ressenti) qui aient senti une forme de sens &#224; ce geste, toute sa symbolique. Vous voyez Chirac, vous voyez Mitterrand, y compris Sarkozy, vous voyez un destin qui s'accomplit, qui apr&#232;s vingt, trente, quarante ans, finit par arriver l&#224; et du coup porte en lui un rapport au politique tr&#232;s d&#233;ploy&#233;. L&#224;, on voit quelqu'un qui a pris ce pouvoir comme &#231;a, sans que personne comprenne trop comment &#231;a s'est fait, et qui ne charrie rien derri&#232;re lui &#8211; si ce n'est ses discours manag&#233;riaux sur l'excellence, la qualit&#233;, mais on pourrait placer n'importe qui &#224; cette place-l&#224;. Sans que toute la fonction d'incarnation que le pouvoir politique doit porter soit existante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le nombre de gardes r&#233;publicains ce jour-l&#224; sur les Champs-Elys&#233;es &#233;tait inversement proportionnel au nombre de passants agglutin&#233;s pour le voir.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, il y a un besoin de surinvestissement de ces espaces-l&#224;, parce qu'on sent qu'il n'y a rien derri&#232;re. La seule fa&#231;on qu'a Macron de compenser tout &#231;a, c'est par la force, par une forme d'autoritarisme marqu&#233; qui va &#233;craser toute contestation qui, naturellement, pourrait dire : mais qui est ce type, qu'est-ce qu'il fait l&#224;, d'o&#249; sort-il, comment se fait-il qu'on l'ait plac&#233; dans cet espace-l&#224; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;O&#249; est la v&#233;ritable opposition aujourd'hui &#224; vos yeux ? Dans la rue, du c&#244;t&#233; des &#233;ventuels black blocs ou du cort&#232;ge de t&#234;te dans les manifestations &#224; venir contre la loi travail surmultipli&#233;e ? Ou &#224; l'Assembl&#233;e, du c&#244;t&#233; de La France insoumise ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour moi, il y a aujourd'hui une vraie reconstruction intellectuelle et m&#233;diatique de l'espace politique &#224; mener en France. On peut &#234;tre sur des mises en sc&#232;ne, comme le fait tr&#232;s bien La France insoumise, en r&#233;ussissant &#224; tenir un principal groupe d'opposition &#224; l'Assembl&#233;e alors qu'ils sont quinze, ce qui est un miracle. Mais on sent tr&#232;s bien le for&#231;age auquel ils sont oblig&#233;s pour y arriver, comme le coup des cravates. Je ne suis m&#234;me pas s&#251;r que M&#233;lenchon lui-m&#234;me soit satisfait d'avoir &#224; en passer par l&#224; pour occuper le terrain. On voit bien que c'est parce qu'il y a un manque de relais dans l'espace public de fa&#231;on g&#233;n&#233;rale qui permette de porter une voie alternative. La reconstruction de ces relais, une pens&#233;e de ce que devrait &#234;tre une R&#233;publique aujourd'hui, est pour moi le plus fondamental. Et la construction d'espaces qui permettent des r&#233;sistances intellectuelles ; c'est-&#224;-dire avant m&#234;me de vouloir &#234;tre dans un rapport d'opposition &#224; ce que va faire Macron. Parce que c'est compl&#232;tement sec et pauvre d'&#234;tre juste dans une limitation. C'est important de le faire, mais &#231;a ne produit rien. Il faut absolument se redonner les armes pour repenser ce qui nous a men&#233;s jusqu'ici. On ne donne pas les outils de compr&#233;hension du pourquoi. Pourquoi est-ce coh&#233;rent, dans la pens&#233;e macronienne et dans son exercice du pouvoir, que demain les pr&#233;fets puissent ordonner une perquisition hors du gouvernement, chez n'importe qui, y compris un opposant politique, sans avoir &#224; justifier, sans avoir &#224; passer par le judiciaire ? Pourquoi y a-t-il une continuit&#233; entre cela et son exercice du pouvoir symbolique ? Etc. Tout cela est compl&#232;tement inexistant dans l'espace public, ces discussions de fond qui ne visent pas seulement &#224; &#234;tre en r&#233;action, &#224; dire : non, &#233;thiquement ce n'est pas bien que les pr&#233;fets puissent&#8230; Mais &#224; comprendre &#224; quoi cela correspond dans l'exercice du pouvoir, quels sont ses dangers, pourquoi est-ce qu'on en arrive l&#224;. Et comment du coup on peut construire une alternative qui ne soit pas juste de dire : non, finalement il y aura une intervention du juge du Conseil d'Etat. Je pense que c'est par l&#224; qu'il faut passer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Est-ce que vous allez continuer l'aventure au c&#244;t&#233; de La France insoumise ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais &#234;tre un compagnon, s'ils ont besoin de moi. Pendant cette &#233;lection, j'ai jou&#233; principalement un r&#244;le symbolique important qui aidait &#224; mettre en visibilit&#233; la campagne nationale. Il y avait quelques circonscriptions o&#249; on m'avait propos&#233; d'aller, dans laquelle il y avait de grandes chances que je sois &#233;lu. Je ne peux pas en parler, parce que je ne veux par remettre en cause la l&#233;gitimit&#233; des personnes qui ont &#233;t&#233; &#233;lues. L'enjeu principal, je pense, pour La France insoumise, et que j'ai accept&#233;, c'&#233;tait qu'ils avaient l'avocat de WikiLeaks qui participait avec eux. Et par ailleurs je pense que M&#233;lenchon me faisait une confiance personnelle importante et aurait &#233;t&#233; heureux que je sois &#224; l'Assembl&#233;e. C'&#233;tait plus &#224; ce niveau-l&#224; et je pense que l&#224;-dessus &#231;a a un sens pour moi de continuer d'&#234;tre au c&#244;t&#233; de quelqu'un qui porte un rapport &#224; la culture, &#224; l'histoire et au politique qu'il me semble tr&#232;s important de d&#233;fendre aujourd'hui. Parce qu'il est structur&#233;, justement, parce qu'au-del&#224; des expressions publiques qui parfois peuvent sembler faciles, il porte un sens beaucoup plus large. Apr&#232;s, les modalit&#233;s d'engagement d&#233;pendront de ce qui viendra, je n'ai pas d'id&#233;e pr&#233;cise. Je pense qu'eux non plus d'ailleurs. Ce qui est important pour moi, c'est de continuer &#224; exister &#224; c&#244;t&#233;, sans d&#233;pendance par rapport &#224; l'appareil politique quel qu'il soit, et qui fera que je pourrai demain accepter de me pr&#233;senter &#224; tel endroit ou de faire telle mission, sans avoir peur d'&#234;tre instrumentalis&#233; ou me sentir en vuln&#233;rabilit&#233; de l'&#234;tre, ou aigri, ou au contraire d'en d&#233;pendre et de vouloir absolument le poste qu'il faudrait pour avoir une vie meilleure tout simplement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il y a une phrase que vous aimez beaucoup, vous l'avez m&#234;me mise en exergue sur votre compte Twitter : &#171; C'est un vrai d&#233;fi que de pr&#233;server l'&#233;tranget&#233; dans un monde si contr&#244;l&#233; que le n&#244;tre. &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une phrase qui m'est venue en lisant Merleau-Ponty, un texte justement sur les algorithmes. J'ai retrouv&#233; une prise de note, et je pense que c'est assez pertinent dans cette p&#233;riode macronienne, parce qu'il y a un autre &#233;l&#233;ment Macron important aussi, c'est ce rapport &#224; la normalisation absolue. Macron, c'est l'individu type d'une certaine forme de civilisation. Qui r&#233;pond aux canons d'esth&#233;tique, de r&#233;ussite professionnelle et intellectuelle assez superficielle qui est impos&#233;e &#224; notre &#233;poque, qui va avoir un discours &#224; la fois parfaitement plat du point de vue de la pens&#233;e, mais avec en m&#234;me temps des abords de la complexit&#233; et de l'&#233;laboration ; qui r&#233;ussit tout ce qu'il fait ; qui a certes un mariage un peu inconventionnel mais qui fait partie de ces &#233;tranget&#233;s parfaitement acceptables et banalisables dans une soci&#233;t&#233; comme la n&#244;tre ; et qui s'impose dans sa communication, dans tous les espaces au-del&#224; de l'espace politique. Qui va cr&#233;er une forme de tension qui vise &#224; montrer qu'il est un mod&#232;le. Jusqu'ici, quand ils sont &#233;lus, Jacques Chirac, Fran&#231;ois Mitterrand, ou Val&#233;ry Giscard d'Estaing apparaissent comme des mod&#232;les politiques, c'est-&#224;-dire une incarnation politique mod&#233;lique qui se compare aux autres incarnations politiques. L&#224; aussi, il y a de la part de Macron une ambition totalitaire &#8211; pas au sens politique du terme mais de totalisation du rapport &#224; l'autre &#8211; tr&#232;s &#233;trange, tr&#232;s troublante et tr&#232;s dangereuse, je pense, o&#249; il va essayer d'appara&#238;tre &#224; la fois comme un mod&#232;le d'incarnation politique, un mod&#232;le de souverain, et comme un mod&#232;le d'individu. C'est-&#224;-dire un exemple &#224; suivre dans son c&#244;t&#233; le plus banal. Et il y a une sorte de volont&#233; d'&#233;crasement et de d&#233;fense d'une norme qui est compl&#232;tement catastrophique. Parce que ce que repr&#233;sente Macron c'est l'individualisme. C'est quelqu'un qui n'a jamais fait de geste que pour lui-m&#234;me, qui a toujours investi dans sa r&#233;ussite personnelle, qui n'a jamais investi par rapport &#224; l'autre, &#224; aucun moment. Il n'y a pas un geste dans sa carri&#232;re, dans son parcours politique, qui soit fait pour l'autre, c'est sid&#233;rant &#224; voir. Il n'y a pas une prise de risque, c'est toujours une concentration de pouvoirs pour lui-m&#234;me. Cette d&#233;fense de la transgression, cette d&#233;fense de l'&#233;tranget&#233;, dans un espace communicationnel de plus en plus normatif, qui p&#233;n&#232;tre de plus en plus dans l'intime. Politiquement, c'est pareil : cette sorte de m&#233;lange des genres de plus en plus marqu&#233; joue ce r&#244;le-l&#224;. Cette d&#233;fense de l'&#233;tranget&#233;, de l'erreur, de l'&#233;chec, de l'effondrement, du droit &#224; une forme politique civilisationnelle et individuelle o&#249; l'autre puisse appara&#238;tre dans sa vuln&#233;rabilit&#233; sans avoir peur d'appara&#238;tre comme n'&#233;tant rien, typiquement &#231;a me semble extr&#234;mement important. Pour moi, le politique n'a de sens que pour aller d&#233;fendre celui qui se pense rien et d&#233;fendre sa diff&#233;rence. Quand je vais &#224; Clichy-sous-Bois, je sens un vrai rapport de fusion avec les personnes que je vois sur place. Pas du tout parce que je suis celui qui a r&#233;ussi et qui vient leur dire : je vais porter votre voix, faites-moi confiance. Au contraire, je vois une richesse extraordinaire en termes d'humanit&#233; qui n'est pas visible. Aujourd'hui, on a toujours ces discours victimaires d'&#233;crasement de l'autre, mais moi je dis : non, la France c'est ici aussi. Et &#231;a a un sens de d&#233;fendre la France telle qu'elle est, ici aussi ; et &#233;videmment de donner &#224; ces personnes une capacit&#233; &#224; agir politiquement, mais en d&#233;fendant leurs diff&#233;rences, pas en les poussant &#224; rentrer dans un mod&#232;le de r&#233;ussite individuelle. Cette phrase est donc pour moi cardinale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Aude Lancelin&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;texteencadre-spip spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;*Aude Lancelin&lt;/strong&gt;, est une journaliste fran&#231;aise. Elle a &#233;t&#233; directrice adjointe de la r&#233;daction de L'Obs de 2014 &#224; 2016, et de la r&#233;daction de Marianne de 2011 &#224; 2014. Revient en 2014 &#224; L'Obs comme Directrice adjointe de la r&#233;daction, elle est licenci&#233;e en mai 2016. Cette d&#233;cision, est impos&#233;e, selon Mediapart, par les actionnaires Claude Perdriel et Xavier Niel. Son livre &#171; &lt;strong&gt;Le Monde libre&lt;/strong&gt; &#187; raconte de l'int&#233;rieur &#171; la d&#233;rive du syst&#232;me m&#233;diatique fran&#231;ais &#187;. Cet ouvrage lui vaut le prix Renaudot de l'essai 2016 et une lettre ouverte virulente de Jean Daniel dans L'Obs...&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Transcription de l'entretien par &lt;/strong&gt; : Josette Barrera et Elodie Couratier&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/la-grande-violence-que-prepare-macron&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;L&#224;-bas si j'y suis&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. paris, le 29 juillet 2017&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>En quel temps vivons-nous ? Entretien avec Jacques RANCIERE</title>
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		<dc:date>2017-08-07T11:32:12Z</dc:date>
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		<dc:creator>Aude Lancelin</dc:creator>



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&lt;p&gt;Le philosophe Jacques RANCIERE &#233;tait l'invit&#233; d'Aude LANCELIN dans La Guerre des id&#233;es du 20 juin 2017. Voici la transcription de cet entretien. &lt;br class='autobr' /&gt;
Aude LANCELIN : Jacques Ranci&#232;re, bonjour. Je remercie le grand philosophe de la politique que vous &#234;tes de venir nous aider &#224; comprendre ce qui se passe dans un pays d&#233;mocratique o&#249; l'on peut obtenir les pleins pouvoirs avec le soutien de moins de 11% du corps &#233;lectoral. Une des le&#231;ons tr&#232;s cruelles de votre nouveau livre de dialogue avec (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.elcorreo.eu.org/Bataille-pour-l-information" rel="directory"&gt;Bataille pour l'information&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le philosophe Jacques RANCIERE &#233;tait l'invit&#233; d'Aude LANCELIN dans La Guerre des id&#233;es du 20 juin 2017. Voici la transcription de cet entretien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aude LANCELIN : &lt;strong&gt;Jacques Ranci&#232;re, bonjour. Je remercie le grand philosophe de la politique que vous &#234;tes de venir nous aider &#224; comprendre ce qui se passe dans un pays d&#233;mocratique o&#249; l'on peut obtenir les pleins pouvoirs avec le soutien de moins de 11% du corps &#233;lectoral. Une des le&#231;ons tr&#232;s cruelles de votre nouveau livre de dialogue avec l'&#233;diteur Eric Hazan, &#171; En quel temps vivons-nous ? &#187;, c'est que, quelle que soit l'abstention de masse, quels que soient les dysfonctionnements du syst&#232;me repr&#233;sentatif, celui-ci tient le coup. Il organise m&#234;me un fonctionnement de plus en plus oligarchique de nos soci&#233;t&#233;s, sans rencontrer d'obstacle s&#233;rieux. Il ne suffit pas de tourner le dos au syst&#232;me &#233;lectoral pour qu'il s'effondre de lui-m&#234;me, il continue &#224; fonctionner sans les classes populaires, sans la gauche&#8230; Jusqu'&#224; quand ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques RANCIERE&lt;/strong&gt; : Je pense que le syst&#232;me repr&#233;sentatif est fait pour fonctionner sur l'appui d'une minorit&#233;. Il y a toujours cette confusion entre d&#233;mocratie comme pouvoir de tous et syst&#232;me repr&#233;sentatif. Le syst&#232;me &#233;lectoral fait qu'on confond les deux mais fondamentalement le syst&#232;me repr&#233;sentatif est dans son essence un syst&#232;me oligarchique. Au XVIIIe si&#232;cle le syst&#232;me repr&#233;sentatif est ainsi fait pour qu'une petite partie de la population suppos&#233;e &#171; &#233;clair&#233;e &#187;, repr&#233;sentative et consciente des int&#233;r&#234;ts g&#233;n&#233;raux pour la soci&#233;t&#233;, puisse gouverner avec le moins d'obstacles possibles. Au moment des r&#233;volutions du XIXe et XXe si&#232;cle a &#233;merg&#233; une croyance dans le pouvoir du peuple, qui pourrait s'exprimer &#224; travers le syst&#232;me &#233;lectoral et la repr&#233;sentation. Aujourd'hui, on en revient au fait que, de diff&#233;rentes mani&#232;res, le pouvoir est toujours celui d'une petite minorit&#233;. Avant, c'&#233;tait une classe sociale ; maintenant, il est difficile de dire quelle classe sociale peut v&#233;ritablement gouverner le pays, m&#234;me si on sait quels int&#233;r&#234;ts ce syst&#232;me sert. Par cons&#233;quent, on a eu une professionnalisation qui a produit ce rapport entre une gauche et une droite qui fondamentalement pensaient et faisaient la m&#234;me chose. Et du m&#234;me coup, se d&#233;signaient eux-m&#234;mes comme repr&#233;sentants du syst&#232;me et appelaient &#224; un sursaut hors syst&#232;me ou &#171; antisyst&#232;me &#187;. Pour r&#233;sumer, le syst&#232;me produit lui-m&#234;me son antisyst&#232;me. Ce que l'on voit avec Macron, avec En Marche, c'est une forme in&#233;dite et inattendue de production par le syst&#232;me de son &#171; antisyst&#232;me &#187;. Je veux dire que le syst&#232;me repr&#233;sentatif a engendr&#233; en creux plusieurs alternatives possibles. Il y a l'alternative du style Le Pen, &#224; savoir le peuple des profondeurs qui va balayer tous les gens du syst&#232;me ; et puis bien s&#251;r la forme Macron, qui est une forme plus adapt&#233;e parce qu'elle remplace le syst&#232;me par le syst&#232;me lui-m&#234;me. Au fond, qu'est-ce qu'on a comme grande nouveaut&#233; sous la banni&#232;re de En Marche ? Ce sont des alliances qu'on a d&#233;j&#224; connues dans d'autres pays europ&#233;ens (on peut penser &#224; l'Allemagne), &#224; la diff&#233;rence que les partis gardaient leur autonomie, tout en faisant fondamentalement la m&#234;me politique, tant&#244;t adversaires et tant&#244;t alli&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous affirmez dans ce livre qu'une sorte d'incroyance radicale &#224; l'&#233;gard des &#233;lections et de leur capacit&#233; &#224; changer nos vies est devenue le mode normal de rapport &#224; la chose politique, autant chez les gens qui votent que chez ceux qui ne votent pas. Pourquoi une telle r&#233;signation s'est-elle install&#233;e au fil du temps au sein du peuple ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois qu'il y a toujours l'id&#233;e un peu fausse qu'un syst&#232;me d'adh&#233;sion fonctionne sur de la croyance, sur le fait que v&#233;ritablement on a des convictions. &#199;a renvoie &#224; l'id&#233;e que la majorit&#233; des gens sont des ignorants ou des gens qui s'illusionnent et qui bien s&#251;r votent en fonction de leurs illusions ; avec l'id&#233;e que, le jour o&#249; ils perdent leurs illusions, tout s'effondre. Je ne le pense pas. Je pense que dans tous les domaines o&#249; la croyance est en jeu, il y a une esp&#232;ce de glissement de l'intelligence dominante. Parce que maintenant, tout le monde est intelligent. Il y a un syst&#232;me d'incroyance qui s'est g&#233;n&#233;ralis&#233; ; et qui par cons&#233;quent permet &#224; la fois l'adh&#233;sion et la distance. L'important, dans les types de soci&#233;t&#233; o&#249; l'on vit, c'est de pouvoir &#224; la fois croire et ne pas croire. Au fond, c'est ce que j'ai essay&#233; d'analyser dans &#171; Le ma&#238;tre ignorant &#187; &#224; la suite de Jacotot, &#224; savoir cette logique des inf&#233;rieurs sup&#233;rieurs : si l'on peut m&#233;priser le syst&#232;me qui nous domine, on pense que &#231;a va. Si on peut m&#233;priser les journalistes, si on peut m&#233;priser la pub, si on peut m&#233;priser finalement tout ce qui nous gouverne, &#224; ce moment-l&#224; on se sent sup&#233;rieur aux gens qui nous dominent. C'est une forme d'adh&#233;sion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Est-ce qu'il n'y a pas une croyance qui demeure, ne serait-ce que par le fait que nous vivons dans une d&#233;mocratie effective ? Par exemple, l'&#233;lection pr&#233;sidentielle. C'est une &#233;lection qui demeure populaire, pour laquelle les gens se d&#233;placent. C'est l'une des critiques que vous adressez dans ce livre au mouvement Nuit debout : plut&#244;t que d'appeler &#224; ne plus jamais voter PS par l'entremise de Fran&#231;ois Ruffin, mieux aurait fallu appeler &#224; abolir l'&#233;lection pr&#233;sidentielle. Est-ce qu'un tel mot d'ordre ne reste pas &#233;litiste ? Est-ce qu'il ne peut pas &#234;tre entendu seulement de cercles intellectuels restreints et d&#233;j&#224; tr&#232;s politis&#233;s ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi serait-il sp&#233;cifiquement &#233;litiste ? Effectivement nous sommes dans une situation paradoxale o&#249; l'&#233;lection pr&#233;sidentielle, qui au fond est la confiscation la plus r&#233;solue de la puissance suppos&#233;e &#234;tre celle de tous, appara&#238;t comme celle qui v&#233;ritablement est l'essence de la d&#233;mocratie. On sait bien que l'&#233;lection pr&#233;sidentielle a &#233;t&#233; cr&#233;&#233;e en 1848 essentiellement contre le peuple des clubs, contre le peuple d&#233;mocrate, contre le peuple ouvrier. M&#234;me ceux qui l'ont cr&#233;&#233;e pensaient que le pr&#233;sident de la R&#233;publique en question allait rappeler le roi. C'&#233;tait destin&#233; &#224; &#231;a, au d&#233;part. Apr&#232;s, &#231;a a &#233;t&#233; r&#233;invent&#233; en France par de Gaulle, d'une mani&#232;re tr&#232;s claire, pour lui donner une majorit&#233; et une assise en cr&#233;ant un rapport plus ou moins mythique avec un peuple des profondeurs qui s'opposerait aux jeux politiques, qui s'opposerait aux partis, et ainsi de suite. En fait, l'&#233;lection pr&#233;sidentielle est la forme extr&#234;me de la d&#233;possession sous l'apparence de l'expression directe du peuple. Le r&#244;le qu'a jou&#233; d'ailleurs le vote n&#233;gatif dans toutes ces &#233;lections pr&#233;sidentielles a &#233;t&#233; significatif. De m&#234;me que les abstentions aux derni&#232;res l&#233;gislatives. Et dans quatre ans la machine va repartir. Je pense que si on ne vise pas le syst&#232;me en son c&#339;ur, on manque quelque chose. Du m&#234;me coup, on se red&#233;clare, on se d&#233;foule un peu avant de passer aux choses s&#233;rieuses. C'est un peu comme &#231;a que la fin de Nuit debout et la mont&#233;e de l'entreprise M&#233;lenchon a &#233;t&#233; v&#233;cu, &#224; savoir : on s'est fait plaisir &#8211; ou vous vous &#234;tes fait plaisir, ce qui est diff&#233;rent &#8211; et maintenant on passe aux choses s&#233;rieuses. Le probl&#232;me est de savoir si on peut casser, ou au contraire outrepasser, cette partition entre les moments o&#249; les gens entre eux peuvent se lib&#233;rer et les moments o&#249; les choses s&#233;rieuses reprennent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Restons sur la France insoumise et le ph&#233;nom&#232;ne M&#233;lenchon pendant la pr&#233;sidentielle. Vous &#234;tes tr&#232;s sceptique &#224; l'&#233;gard de la figure du tribun (M&#233;lenchon) qui va parler au nom des souffrances d'un peuple et se faire le h&#233;raut de sa cause. Cette posture est suspecte &#224; vos yeux. Quel est le fond de votre critique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a plusieurs choses. D&#233;j&#224;, adopter cette posture, c'est adopter aussi la posture que la logique m&#234;me du syst&#232;me impose, &#224; savoir qu'il y a le jeu de la politique officielle et qu'il y a le peuple des profondeurs qui n'est pas repr&#233;sent&#233; &#8211; ou par l'extr&#234;me droite &#224; laquelle il faut l'arracher. C'est cette id&#233;e que le peuple existe, qu'il y a des gens qui le repr&#233;sentent plus ou moins bien ou plus du tout, et qu'il faut quelqu'un pour l'incarner. Cette incarnation du peuple, c'est ce que pr&#233;tendait faire de Gaulle. Je ne pense pas que ce soit une id&#233;e d&#233;mocratique qui v&#233;ritablement permette de mobiliser et d'avancer. C'est un premier point. Le deuxi&#232;me point, c'est que je trouve paradoxal de demander l'investiture supr&#234;me au sein de ce syst&#232;me, en disant : si vous m'&#233;lisez, voil&#224; mon programme. Et en m&#234;me temps dire : mais attention, ce syst&#232;me est mauvais, donc tout va changer. Je pense qu'il y a une contradiction fondamentale. Vous me disiez que ce mot d'ordre anti-pr&#233;sidentiel est un peu paradoxal ou difficile &#224; avaler. Mais je pense que c'est encore plus difficile &#224; avaler de vouloir &#224; la fois demander &#224; &#234;tre investi des pouvoirs qui sont donn&#233;s au pr&#233;sident de la Ve R&#233;publique et de dire en m&#234;me temps je veux la VIe et je vais fiche tout &#231;a en l'air. C'est l'un ou l'autre. Si on dit : il faut fiche en l'air la Ve R&#233;publique, on dit : je suis l&#224; pour fiche en l'air la Ve R&#233;publique, point !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous ne croyez pas au fait de passer par les institutions pour les r&#233;former voire les mettre &#224; bas ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois qu'&#224; ce moment-l&#224; il faut jouer un jeu unique avec l'institution : pas &#224; la fois &#234;tre pr&#233;sident sur le mode des pr&#233;sidents de la Ve R&#233;publique et en m&#234;me temps dire vouloir le d&#233;truire. Si on n'est l&#224; que pour le d&#233;truire, on n'a qu'un seul mot d'ordre, on ne va pas chercher &#224; ramasser un peu de protection sociale, un peu d'&#233;cologie, pour faire un programme, un peu de r&#233;publicanisme, un peu de socialisme&#8230; On dit : je ne veux que &#231;a, je suis celui qui se pr&#233;sente pour l'abolition de la pr&#233;sidence. &#199;a c'est clair. A ce moment on utilise l'institution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C'&#233;tait d'une certaine fa&#231;on le programme de la France insoumise : une Constituante, puis la mise &#224; bas de la monarchie pr&#233;sidentielle. Vous ne le voyez que comme un instrument de conqu&#234;te du pouvoir ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense qu'on peut jouer un jeu avec les institutions, mais c'est un jeu qui est d&#233;termin&#233;, et pas ce double jeu qui a quand m&#234;me abouti &#224; cette chose tr&#232;s mis&#233;rable : les affiches qu'on a vues pour le second tour, avec la cohabitation pour des lendemains heureux. Excusez-moi, les lendemains heureux, pour les gens de mon &#226;ge, &#231;a veut dire autre chose que le fait d'avoir un ministre de la France insoumise avec un pr&#233;sident d'En Marche. Il faut &#234;tre s&#233;rieux. La cohabitation pour les &#171; jours heureux &#187; [&lt;a href=&#034;http://la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/en-quel-temps-vivons-nous&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] a quand m&#234;me quelque chose d'un peu grotesque. M&#233;lenchon a repris exactement les vieux mots d'ordre de la droite, &#224; savoir : ne donnez pas tous les pouvoirs aux socialistes. Il a dit : ne donnez pas tous les pouvoirs &#224; Macron. Est-ce vraiment un mot d'ordre de mobilisation d'un peuple nouveau ? C'est quoi cette grande d&#233;claration de la France insoumise qui reprend le mot d'ordre le plus mis&#233;rable, &#224; savoir : ne donnez pas tous les pouvoirs &#224; ceux qui ont gagn&#233;, donnez-nous en un peu aussi. C'est un premier probl&#232;me. Il y a un deuxi&#232;me probl&#232;me dans l'id&#233;e qu'on va &#233;lire une Constituante. Mais ce ne sont pas les constituantes qui ont fait quelque chose dans l'histoire. Les constituantes naissaient de mouvements r&#233;volutionnaires ou de mouvements de masse importants. Ce ne sont pas les constituantes d&#233;cr&#233;t&#233;es simplement comme application de mesures propos&#233;es dans un programme &#233;lectoral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le slogan &#171; Abolissons l'&#233;lection pr&#233;sidentielle, plus de pr&#233;sident &#187;. Pensez-vous vraiment que l'incarnation soit l'objet d'un rejet au sein de la population ? Ne pensez-vous pas que par hyper-d&#233;mocratisme on risque de promouvoir des revendications tout sauf populaires ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question est : est-ce qu'on favorise des formes autonomes de discussion, des formes autonomes de d&#233;cision, qui soient un peu &#224; l'&#233;cart du jeu ? Ou est-ce que d'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale on ouvre l'initiative au plus grand nombre de ceux qui le veulent. Je ne pense pas qu'il faille de se reconna&#238;tre dans un chef plus ou moins charismatique qui, malgr&#233; tout, se rappelle que tous les quatre ans il y a une &#233;lection. Un leader populaire authentique, c'est autre chose. Blanqui, au XIXe si&#232;cle, ce n'&#233;tait pas quelqu'un qui tout &#224; coup disait : il y a une &#233;lection l'ann&#233;e prochaine, il va falloir soulever le peuple des profondeurs. Si on est vraiment un leader d'un mouvement populaire, on participe &#224; ce mouvement populaire, &#224; ses initiatives, &#224; la cr&#233;ation de formes autonomes, au lieu de chercher &#224; ramasser la mise tous les cinq ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pour remettre de la d&#233;mocratie dans notre syst&#232;me, vous proposez toutefois dans votre livre de 2005, &#171; La haine de la d&#233;mocratie &#187;, d'introduire du tirage au sort, d'introduire &#233;videmment des mandats courts non cumulables, non renouvelables, toutes sortes de mesures dont on a discut&#233; depuis notamment Nuit debout. Est-ce &#224; dire que pour vous quelque chose de bon malgr&#233; tout peut encore sortir des urnes ? Est-ce qu'il y a encore quelque chose &#224; sauver dans le syst&#232;me &#233;lectoral ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le syst&#232;me &#233;lectoral cr&#233;e des comportements, des attitudes, des croyances et toute une s&#233;rie de choses qui affectent les vies. Mon id&#233;e, c'est qu'on ne va pas faire la r&#233;volution en &#233;lisant un pr&#233;sident de la R&#233;publique de gauche ; mais nous n'allons pas attendre que les vraies luttes, l'insurrection g&#233;n&#233;ralis&#233;e am&#232;nent un pouvoir r&#233;volutionnaire en ignorant totalement l'existence de tout &#231;a. Non, un mouvement politique marche sur deux pieds et par cons&#233;quent peut se servir de ses institutions, ou en tout cas se d&#233;finir par rapport &#224; elles, ce qui n'est pas la m&#234;me chose. On peut avoir une strat&#233;gie par rapport &#224; l'&#233;lection pr&#233;sidentielle, une strat&#233;gie de d&#233;claration de refus de cette &#233;lection, de d&#233;claration de candidature &#224; la non-pr&#233;sidence ou que sais-je. C'est possible. A ce moment-l&#224;, on se rapporte &#224; ce syst&#232;me qui existe, comme on se rapporte &#224; toute une s&#233;rie de syst&#232;mes qui existent. C'est une forme de domination comme une autre. Par cons&#233;quent on a un comportement par rapport &#224; cette forme de domination comme on en a par rapport &#224; d'autres. On peut proposer des mesures institutionnelles, mais on les propose en sachant que tout &#231;a prend un sens quand c'est l'&#233;manation d'un mouvement qui a sa propre dynamique, ses propres structures. C'est &#231;a qui est important. Les mouvements qui disent simplement &#171; VIe R&#233;publique, Assembl&#233;e constituante, et puis tout ira bien &#187;, n'ont pas de sens. On peut toujours &#233;crire sur le papier une Constitution de la VIe R&#233;publique, &#231;a ne prend un sens que si c'est l'&#233;manation d'un mouvement capable de porter les revendications par ailleurs inscrites dans cette Constitution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous avez suivi ce qui s'est pass&#233; &#224; Nuit debout au printemps 2016. Quelles ont &#233;t&#233; selon vous les erreurs strat&#233;giques (le fait de se focaliser sur le PS et sur le bilan catastrophique de la gauche de gouvernement) ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne suis pas du tout l&#224; pour dire ce que Nuit debout a mal fait ou aurait d&#251; faire. Je pense qu'un mouvement comme Nuit debout est de toutes fa&#231;ons un mouvement h&#233;t&#233;rog&#232;ne, avec des vieux routiers de la lutte sociale ou de la r&#233;volution, et des gens qui d&#233;barquent. Et puis il y a ce probl&#232;me qu'on retrouve je pense avec tous les mouvements des places. A savoir qu'il y a comme une r&#233;alisation directe de la d&#233;mocratie. On est ensemble, on est une assembl&#233;e, on est &#233;gaux, on est heureux d'&#234;tre &#233;gaux&#8230; &#199;a devient tr&#232;s difficile de conjuguer la forme de l' &#171; &#234;tre ensemble &#187; avec la forme de l' &#171; &#234;tre contre &#187;. Ce n'est pas la question de savoir qui est responsable de quoi. Je crois qu'on n'a pas d&#233;pass&#233; cette juxtaposition, entre les gens pour qui l'important c'est d'abord d'&#234;tre ensemble, de constituer un peuple ensemble, et ceux pour qui l'important c'est de se battre contre l'ennemi avec l'id&#233;e qu'on va constituer un peuple en d&#233;clarant la lutte violente, en obligeant les gens &#224; choisir leur camp. On n'a pas invent&#233; encore de logique qui aille au-del&#224;. Il y a des pays o&#249; &#231;a a &#233;t&#233; un petit peu plus loin. On pense &#224; la Gr&#232;ce, &#224; tout le mouvement des espaces sociaux libres qui essaient d'institutionnaliser des formes d'&#234;tre ensemble qui en m&#234;me temps ne sont pas les formes du parti, qui ne sont pas non plus des formes &#233;ph&#233;m&#232;res d'Assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale. Il y a quelque chose qui se passe l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Revenons sur votre d&#233;finition, votre pens&#233;e de la d&#233;mocratie. A vos yeux, celle-ci ne consiste pas &#224; choisir, comme on le fait aujourd'hui, entre diff&#233;rentes fractions rivales des professionnels du pouvoir. Elle ne consiste pas &#224; choisir celui-ci ou celui-l&#224; au milieu d'une m&#234;me classe d'experts, tous au demeurant tr&#232;s compr&#233;hensifs &#224; l'&#233;gard des int&#233;r&#234;ts de l'oligarchie. Au contraire, la d&#233;mocratie, pour vous, c'est le pouvoir de ceux qui ne sont pas qualifi&#233;s pour exercer le pouvoir. Aujourd'hui, malheureusement on sait bien que ceux qui ne sont pas qualifi&#233;s pour exercer le pouvoir, notamment les classes populaires, sont totalement exclus du jeu par diff&#233;rents processus &#8211; que ce soit par l'abstention massive ou par le vote Front national x&#233;nophobe qui les condamne &#224; une certaine marginalit&#233;. Est-ce qu'il y a n&#233;anmoins quelque chose encore d'authentiquement d&#233;mocratique dans notre syst&#232;me ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut savoir ce que l'on va entendre par &#171; syst&#232;me &#187;. On vit dans des syst&#232;mes paradoxaux dans la mesure o&#249; le fondement qu'ils se donnent est d&#233;mocratique mais en derni&#232;re instance, le pouvoir revient &#224; ceux qui ne sont pas qualifi&#233;s pour l'exercer. Fondamentalement, on ne peut pas dire que le fonctionnement de nos institutions est d&#233;mocratique. La repr&#233;sentation &#8211; pas toujours mais initialement &#8211; a &#233;t&#233; clairement l'oppos&#233; de la d&#233;mocratie. Le probl&#232;me, c'est que petit &#224; petit, avec le suffrage universel, on en est venu &#224; confondre compl&#232;tement les deux syst&#232;mes. D'autant plus dans le monde monde actuel o&#249; l'id&#233;e de choisir est devenue constante. Et cette contrainte absolument folle de choisir tout le temps est devenue une contrainte d'ob&#233;ir &#224; cette logique m&#234;me. Au fond, c'est ce qui se passe dans l'id&#233;e du syst&#232;me &#233;lectoral tel qu'il fonctionne. On est oblig&#233; de choisir mais on ne choisit pas r&#233;ellement. Qui a choisi parmi les vingt-cinq programmes offerts dans la plupart des circonscriptions lors des derni&#232;res &#233;lections l&#233;gislatives ? Personne. Finalement, soit on choisit parce qu'on conna&#238;t les gens ou on conna&#238;t les partis auxquels ils appartiennent, soit on choisit parce qu'on est s&#233;duit par certains types de parole. On choisit parce que c'est une chose qui s'impose, parce qu'on a un pr&#233;sident et qu'il faut lui donner des gens pour faire ce qu'il a &#224; faire. On est dans un syst&#232;me oligarchique qui cr&#233;e en m&#234;me temps une image aberrante de la d&#233;mocratie. La d&#233;mocratie c'est un mode d'action, ce n'est pas un choix. Donc les institutions d&#233;mocratiques sont des institutions qui permettent de l'initiative, qui permettent la mise en &#339;uvre d'une intelligence qui est l'intelligence de n'importe qui. Il faut cr&#233;er les conditions pour que les plus grands nombres aient effectivement une initiative, participent de fait &#224; une vie politique. Ce qui ne veut pas dire que tout le monde participe, mais &#231;a veut dire qu'il n'y a pas de confiscation. En ce sens que dans l'id&#233;e tirage au sort, il n'y a pas plus de d&#233;put&#233;s dans la repr&#233;sentation mais simplement ces d&#233;put&#233;s ne sont pas les repr&#233;sentants d'une classe. Je pense qu'on est dans un monde o&#249; la plupart des d&#233;cisions sont prises tr&#232;s haut, o&#249; la part d'initiative populaire est r&#233;duite &#224; des formes un peu caricaturales. Il y a un d&#233;placement &#224; op&#233;rer du choix o&#249; le libre arbitre s'exercerait dans le choix, vers la le mode d'action. C'est pour &#231;a que les mouvements qui ont eu lieu ces derni&#232;res ann&#233;es &#8211; les mouvements d'occupation, les mouvements des places &#8211; ont eu un sens. Parce qu'on avait un peuple qui se d&#233;clarait en descendant dans la rue, et non pas en choisissant qui allait le repr&#233;senter. &#199;a ne veut pas dire qu'il ne faille pas quelquefois choisir, mais il vaut mieux choisir des d&#233;cisions, choisir des actes, que choisir des gens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous d&#238;tes que la d&#233;mocratie n'est pas un choix, c'est une action. Dans votre nouveau livre vous &#233;crivez que, pour sortir de notre impasse politique actuelle, il faut apprendre &#224; construire des probl&#232;mes autres que ceux qui nous sont livr&#233;s cl&#233; en main par les gouvernements successifs. Et qu'il faut aussi construire une autre temporalit&#233; qui soit autonome par rapport aux agendas politiques officiels. A quoi pensez-vous concr&#232;tement, quelles formes cela peut-il prendre ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a peut prendre la forme d'organisations qui ont leurs propres objectifs dans toute une s&#233;rie de domaines comme le travail, l'&#233;ducation, l'accueil des r&#233;fugi&#233;s, des migrants, ainsi de suite. Mais qui ont leurs propres mots d'ordre, leurs propres campagnes, leurs propres agendas qui ne soient pas d&#233;pendants du fait que le gouvernement passe une loi. Un certain nombre de choses se sont faites. Par exemple en Espagne autour de certaines municipalit&#233;s, o&#249; il ne s'agit pas simplement de cr&#233;er un parti qui va porter la revendication du peuple, mais de cr&#233;er des formes autour d'un certain nombre d'actions concr&#232;tes. La nouvelle &#233;quipe de la mairie de Barcelone est n&#233;e d'abord de gens qui combattaient contre les expulsions, par exemple. On a un cas o&#249; une lutte d&#233;termin&#233;e, particuli&#232;re cr&#233;e une capacit&#233; collective d'un type nouveau qui &#233;ventuellement, on l'esp&#232;re toujours, d&#233;bouche sur des formes d'action institutionnelles qui soient un peu diff&#233;rentes. Il y a eu des choses comme &#231;a avec les espaces sociaux libres en Gr&#232;ce qui sont des m&#233;langes de services sociaux et d'assembl&#233;es populaires. Ce sont des cas particuliers, c'est tr&#232;s difficile effectivement. Les formes alternatives fonctionnent bien quand on a un cas particulier, un rassemblement particulier. Lorsqu'il s'agit de g&#233;n&#233;raliser, d'ouvrir, de f&#233;d&#233;rer, aussit&#244;t on se retrouve plus ou moins sous la coupe de gens sp&#233;cialistes des g&#233;n&#233;ralit&#233;s ; c'est-&#224;-dire des organisations qui ont pignon sur rue, qui savent d&#233;j&#224; comment on regroupe des mouvements, ou qui proposent simplement une nouvelle forme de regroupement. A mon avis ce n'est pas impossible. Si on pense &#224; ce qu'&#233;taient les partis ouvriers &#224; une &#233;poque, ils faisaient des campagnes pour telle ou telle forme de lutte, m&#234;me seulement pour am&#233;liorer les conditions du travail. Ils avaient &#233;ventuellement un pied au Parlement, un pied hors du Parlement, et poursuivaient leurs campagnes propres sans &#234;tre d&#233;termin&#233;s par les &#233;ch&#233;ances fix&#233;es par les gouvernements. On vit aujourd'hui dans un monde o&#249; il n'y a qu'un seul &#233;v&#233;nement politique en France, qui est l'&#233;lection pr&#233;sidentielle. A la rentr&#233;e on va commencer &#224; pr&#233;parer l'&#233;lection de 2022, &#224; se demander comment on va se regrouper. Et probablement les mouvements populaires vont &#234;tre aussi sollicit&#233;s, coinc&#233;s par cela. Il y a une logique &#224; renverser par rapport au syst&#232;me oligarchique qui est en place. Comment faire ? Ce n'est pas facile, on ne voit pas le bout du chemin mais la condition absolument essentielle est de pr&#233;server une autonomie par rapport &#224; un syst&#232;me dont on voit tr&#232;s bien qu'il va tourner sur lui-m&#234;me &#233;ternellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Votre livre est aussi une s&#233;v&#232;re claque pour tous ceux qui aujourd'hui placent leurs espoirs dans ce fameux cort&#232;ge de t&#234;te : les jeunes autonomes qui vont au carton avec la police apr&#232;s les manifs. Vous avez des mots tr&#232;s ironiques &#224; ce sujet. Pour vous, il s'agit avant tout d'un vernis de radicalit&#233; qui vient se surajouter &#224; des manifestations assez traditionnelles. Le sens politique de tout cela et son avenir ne sont pas tout &#224; fait assur&#233;s &#224; vos yeux. Je trahis votre pens&#233;e ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premi&#232;re chose. Le cort&#232;ge de t&#234;te ce n'est pas simplement les r&#233;volutionnaires professionnels qui pensent qu'il faut radicaliser la lutte et qu'on radicalise la lutte en cassant des vitrines. Il y a aussi des gens qui pensent que casser des vitrines, c'est des moments de rassemblement entre des gens qui viennent d'horizons diff&#233;rents, qui viennent de la lutte politique ou qui viennent de la d&#233;linquance de banlieue, et qui tout d'un coup se retrouvent. C'est une mani&#232;re de mettre ensemble des gens qui font de la politique anarchiste ou r&#233;volutionnaire en un sens classique, et puis des gens que le mouvement sollicite et embarque, qui arrivent avec leur geste propre, leur r&#233;volte propre ou leurs mani&#232;res propres et qui viennent plut&#244;t du monde de la d&#233;linquance que du monde de la politique. Le cort&#232;ge de t&#234;te ce n'est pas simplement des gens qui ont une strat&#233;gie d&#233;lib&#233;r&#233;e. L'autre chose, c'est ce que j'essaie de dire, c'est que les actions du type actions violentes du cort&#232;ge de t&#234;te sont aussi symboliques et pas plus strat&#233;giques en r&#233;alit&#233; que les rassemblements de Nuit debout. Parce que l&#224; encore, qu'est-ce qu'on fait ? On s'en prend &#224; des cibles symboliques &#8211; un automate bancaire, une vitrine, une belle voiture&#8230;- mais ce n'est en rien une action strat&#233;gique. Il y a cette id&#233;e qu'il faut radicaliser, cr&#233;er la condition d'un irr&#233;versible. Mon exp&#233;rience, c'est qu'il n'y a pas d'irr&#233;versible, ce n'est pas vrai que des actions cr&#233;ent de l'irr&#233;versible. Je ne pense pense pas que les conditions actuelles cr&#233;ent les conditions d'un regroupement plus large. Au fond, la question est de savoir comment g&#233;rer ce rapport entre &#234;tre ensemble le plus nombreux possible et porter des coups &#224; l'ennemi. Mais que signifie &#171; porter des coups &#224; l'ennemi &#187; ? Je ne sais pas tr&#232;s bien. Je pense que dans la pens&#233;e dite &#171; radicale &#187;, il y a toujours une double logique. D'une part, la logique d'affrontement (&#171; on va &#224; l'affrontement et c'est en allant &#224; l'affrontement qu'on va faire que l'ennemi doute &#187;) et en m&#234;me temps une logique de d&#233;sertion (&#171; si on fait acte de s&#233;cession le syst&#232;me va crouler &#187;). Dans les textes du Comit&#233; invisible, il y a toujours cette double logique. Je pense qu'aucune des deux logiques n'a v&#233;ritablement fait ses preuves. Mais, je ne suis pas l&#224; pour donner des le&#231;ons, je r&#233;ponds &#224; des questions c'est tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il faut quand m&#234;me pr&#233;ciser que dans ce livre vous dialoguez avec Eric Hazan qui l'&#233;diteur du Comit&#233; invisible, de l'Insurrection qui vient, qui est en sympathie &#233;videmment avec ce mouvement ; et que l'&#233;change est quand m&#234;me assez rude sur ces questions-l&#224;. Puisque vous portez tout de m&#234;me, depuis votre exp&#233;rience des ann&#233;es 1960 et 1970, un regard assez d&#233;senchant&#233; ou ironique sur ces jeunes gens qui sont en train de reparcourir des &#233;tapes qui ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; parcourues il y a trente ou quarante ans.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne pense pas du tout qu'ils soient des na&#239;fs qui ignorent ce qui s'est pass&#233; il y a trente ou quarante ans. Ils pensent simplement qu'il y a trente ou quarante ans les gens n'&#233;taient pas aussi radicaux qu'eux. Et qu'&#233;tant plus radicaux, ils feront mieux que les gens d'il y a quarante ans. Ce qui est au c&#339;ur de la n&#233;buleuse de pens&#233;e Comit&#233; invisible, ce qui les diff&#233;rencie des ann&#233;es 1960-1970, c'est que c'&#233;tait des mouvements qui se pensaient comme partie d'une grande offensive des luttes ouvri&#232;res, des luttes pour l'ind&#233;pendance, des luttes anticoloniales, anti-imp&#233;rialistes. On &#233;tait dans la logique o&#249; un affrontement violent &#233;tait comme port&#233; par un mouvement historique. Or dans le cas actuel, c'est plut&#244;t le contraire. C'est l'id&#233;e qu'il n'y a plus rien, c'est le n&#233;ant, tout va s'effondrer. Par cons&#233;quent, la violence est pens&#233;e comme une d&#233;sagr&#233;gation, &#224; savoir qu'on peut aider ce monde &#224; se d&#233;sagr&#233;ger de lui-m&#234;me, parce qu'il n'y a plus ces grandes formations derri&#232;re &#8211; classe ouvri&#232;re, mouvement ouvrier, mouvement anti-imp&#233;rialiste mondial. Il y a un pari sur le &#171; rien &#187; (l&#224; encore je r&#233;sume et je caricature).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C'est ce qui est un peu terrible dans la situation actuelle dont vous dressez le panorama dans ce livre, c'est qu'on ne sait plus exactement vers quelle solution se tourner. Le syst&#232;me repr&#233;sentatif vous inspire un d&#233;senchantement total ; le mouvement des places vous laisse assez sceptique ; les vieux sch&#233;mas de la lutte des classes, c'est-&#224;-dire un affrontement o&#249; les militants seraient en face &#224; face avec le capital et non pas baignant au sein du liquide amniotique du capital, vous semblent totalement inadapt&#233;s et dat&#233;s ; les mouvements du type Comit&#233; invisible, qui statuent sur un fantasme de la destitution voire du retour au rural, de l'abandon &#224; l'issue duquel peut-&#234;tre le syst&#232;me s'effondrera de lui-m&#234;me, attirent vos sarcasmes. On ne sait plus vers quel horizon se tourner.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne suis pas l&#224; pour dire vers quel horizon se tourner. J'ai essay&#233;, en r&#233;ponse aux questions qui m'&#233;taient pos&#233;es, de dire de quelle mani&#232;re, pour moi, il n'&#233;tait plus possible de penser les transformations radicales du monde. On ne peut ni les penser &#224; la mani&#232;re ancienne sur la base d'un mouvement historique qui conna&#238;t sa cons&#233;cration, ni &#224; la mani&#232;re qu'on pourrait dire un peu nihiliste actuelle, &#224; savoir : comme tout s'effondre, il suffit de donner un coup de pied et &#231;a s'effondrera encore plus. En m&#234;me temps, on constate les limites qui ont &#233;t&#233; celles des mouvements d&#233;mocratiques r&#233;cents. Mais constater les limites, c'est constater en m&#234;me temps que &#231;a a exist&#233;, qu'il y a quelque chose, qu'il y a malgr&#233; tout une conscience un peu grandissante de ce que peut vouloir dire &#171; d&#233;mocratie &#187; si on prend le mot au s&#233;rieux. Une conscience de la question de qui est l'ennemi aujourd'hui, de comment l'affronter, de comment concilier la cr&#233;ation de formes politiques avec la cr&#233;ation de formes de vie qui soient diff&#233;rentes. Il n'y a pas de raison que j'en sache plus que mes contemporains. Mon &#233;diteur et ami Eric Hazan me dit : vous parliez de d&#233;mocratie, vous parliez de tirage au sort il y a douze ou quinze ans, est-ce qu'on n'a pas d&#233;pass&#233; tout &#231;a ? Je r&#233;ponds non, je n'ai pas l'impression qu'on ait d&#233;pass&#233; tout &#231;a. Essayons justement de sortir des sch&#233;mas de l'&#233;volution historique, du d&#233;passement et dire en quel temps nous nous trouvons. Est-ce qu'on peut se penser dans le temps d'une &#233;volution historique qui a son terme d&#233;termin&#233;, dans le temps d'une strat&#233;gie qui elle aussi a ses instruments d&#233;termin&#233;s ? On n'est dans rien de tout &#231;a. On est dans un temps d'interruption. Au fond, les mouvements politiques int&#233;ressants qu'on a connus sont des moments d'interruption. C'est vrai que l'interruption est une des formes ambigu&#235;s de la politique. La gr&#232;ve a toujours &#233;t&#233; en m&#234;me temps une forme de lutte et une forme de s&#233;cession. La gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale a &#233;t&#233; aussi quelque chose d'arch&#233;typal. Les mouvements des places, Occupy, etc. sont aussi des mouvements d'interruption. A savoir qu'on cr&#233;e quelque chose comme des temps sp&#233;cifiques, dans des espaces sp&#233;cifiques, des esp&#232;ces d'interruption de la logique normale. On esp&#232;re toujours que de cela peuvent sortir des temporalit&#233;s diff&#233;rentes. En m&#234;me temps, ce n'est pas quelque chose de nouveau. Les grandes forces d'action politiques sont toujours n&#233;es d'interruptions. 1789, 1830, 1848, la R&#233;sistance, la Lib&#233;ration, Mai-68 &#224; sa mani&#232;re &#8211; pour ne parler que de l'histoire fran&#231;aise &#8211; sont des interruptions qui cr&#233;ent des forces et des &#233;nergies. Apr&#232;s &#231;a, on ne sait plus tr&#232;s bien que faire de ces &#233;nergies, comment les sortir &#224; la fois de la r&#233;cup&#233;ration par les partis &#233;lectoraux, ou bien de l'esp&#232;ce de rh&#233;torique avant-gardiste sous ses diff&#233;rentes formes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Est-ce que toutes les tentatives, aussi embryonnaires qu'elles soient, parfois d&#233;sordonn&#233;es, ne r&#233;pondent pas l'&#233;tranget&#233; de notre situation ? D'une certaine fa&#231;on, il y a &#224; la fois une clarification et un aiguisement de la situation. Le pouvoir du capital est de plus en plus &#224; nu, les r&#233;cents &#233;v&#233;nements politiques fran&#231;ais &#8211; cet effondrement des grands partis et cette fusion dans une esp&#232;ce de soupe oligarchique commune &#8211; laissent les forces du progr&#232;s social extr&#234;mement d&#233;munies. Est-ce qu'il n'y a pas m&#234;me le risque que le f&#233;tiche d&#233;mocratique, qui est encore n&#233;cessaire &#224; nos gouvernants pour valider les politiques publiques et organiser une apparence de consentement, un risque que ce f&#233;tiche d&#233;mocratique devienne inutile ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le terme de &#171; f&#233;tiche d&#233;mocratique &#187; qui renvoie &#224; l'id&#233;e qu'au fond tout cela n'est qu'apparence, ou que les apparences ne sont rien, ne sont que l'illusion. Je pense qu'on est dans des syst&#232;mes qui renforcent leur autoritarisme. On vit dans des syst&#232;mes de compromis, parce que l'&#233;tat d'urgence existe maintenant depuis plus d'un an en France. On voit &#224; la fois comment c'est un &#233;tat d'urgence d'un certain c&#244;t&#233; mou, parce que malgr&#233; tout les gens manifestent, sortent dans la rue, qui en m&#234;me temps peut parfaitement se durcir quand il le faut. On est dans cette logique-l&#224;, je ne vois donc pas pourquoi nos gouvernants chercheraient &#224; le radicaliser. Il n'y a pas de raison particuli&#232;re. On est dans un durcissement du syst&#232;me repr&#233;sentatif. C'est pour &#231;a qu'il n'y a pas tellement de solution autre que d'essayer de penser des constitutions de forces qui soient autonomes par rapport &#224; ce syst&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans un syst&#232;me aussi verrouill&#233;, de plus en plus autoritaire, o&#249; on passe par ordonnance des mesures pareilles et o&#249; le syst&#232;me m&#233;diatique est enti&#232;rement contr&#244;l&#233;, est-ce que le retour de la violence n'est pas in&#233;vitable ? Vous savez que beaucoup de gens d&#233;sormais &#224; gauche placent tous leurs espoirs dans l'action de la rue, que ce soit manifestations ou violences. Est-ce que le fonctionnement actuel de la d&#233;mocratie fran&#231;aise ne condamne pas &#224; cela ? En 2016, pendant le mouvement de la loi travail, il y a eu des dizaines de manifestations des mois durant pour un gain politique nul.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Gain politique &#187; peut vouloir dire des choses diff&#233;rentes. En tout cas la loi est pass&#233;e effectivement. On a connu quand m&#234;me des mouvements o&#249; les lois ne sont pas pass&#233;es &#224; cause de la force du mouvement. On a m&#234;me connu une fois pour le contrat premi&#232;re embauche o&#249; la loi &#233;tait pass&#233;e, et o&#249; la loi vot&#233;e a finalement &#233;t&#233; r&#233;voqu&#233;e parce que le mouvement de la rue l'a d&#233;clar&#233;e inapplicable. Effectivement, on n'est pas dans cette situation-l&#224;, mais personne ne croit que parce qu'il y aura plus de bagarres avec la police on r&#233;sistera mieux aux lois. Je pense que la question aujourd'hui est de repenser des formes d'organisation, des mani&#232;res d'&#234;tre ensemble qui soient sur le long terme, et en m&#234;me temps en marge par rapport aux forces &#233;lectorales. Des formes d'action qui peuvent &#234;tre plus ou moins violentes, mais pas avec l'id&#233;e que c'est parce qu'on aura cass&#233; plus de magasins qu'on aura fait des progr&#232;s, ni non plus par le fait qu'on sera plus nombreux dans la rue. Il y a un d&#233;sarroi autour de la question de savoir ce qui peut &#234;tre efficace. Je pense que la premi&#232;re chose est d'essayer de constituer des formes de r&#233;flexion, d'action communes qui, &#224; d&#233;faut de produire des r&#233;sultats imm&#233;diats, produisent une clarification de ce que les gens veulent et peuvent ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Journaliste &lt;/strong&gt; : Aude Lancelin*&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;texteencadre-spip spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;*Aude Lancelin&lt;/strong&gt;, est une journaliste fran&#231;aise. Elle a &#233;t&#233; directrice adjointe de la r&#233;daction de L'Obs de 2014 &#224; 2016, et de la r&#233;daction de Marianne de 2011 &#224; 2014. Revient en 2014 &#224; L'Obs comme Directrice adjointe de la r&#233;daction, elle est licenci&#233;e en mai 2016. Cette d&#233;cision, est impos&#233;e, selon Mediapart, par les actionnaires Claude Perdriel et Xavier Niel. Son livre &#171; &lt;strong&gt;Le Monde libre&lt;/strong&gt; &#187; raconte de l'int&#233;rieur &#171; la d&#233;rive du syst&#232;me m&#233;diatique fran&#231;ais &#187;. Cet ouvrage lui vaut le prix Renaudot de l'essai 2016 et une lettre ouverte virulente de Jean Daniel dans L'Obs...&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Transcription de l'entretien par&lt;/strong&gt; Josette Barrera et &lt;strong&gt;Elodie Couratier&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L&#224;-bas si j'y suis&lt;/strong&gt;. Paris, le 4 ao&#251;t 2017&lt;/p&gt;
&lt;center&gt;l&#224;-bas si j'y suis&lt;br/&gt;Plu pr&#233;s des jetables que des notables&lt;/center&gt;
&lt;p&gt;&lt;/strong&gt;}&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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