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		<title>Pier Paolo Pasolini : &#171; je continue &#224; dire que nous sommes tous en danger &#187;</title>
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		<dc:date>2021-10-27T12:06:34Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pier Paolo Pasolini</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Pier Paolo Pasolini : &#171; Je continue &#224; dire que nous sommes tous en danger &#187;&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.elcorreo.eu.org/Fil-rouge" rel="directory"&gt;Fil rouge&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pasolini, dans tes articles et tes &#233;crits, tu as donn&#233; de nombreuses versions de ce que tu d&#233;testes. Tu as engag&#233; un combat solitaire contre un si grand nombre de choses, d'institutions, de convictions, de personnes, de pouvoirs. Pour ne pas compliquer ce que je veux dire, je parlerai de &#171; la situation &#187;, et tu sais que j'entends par l&#224; la sc&#232;ne contre laquelle, de mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, tu te bats. Maintenant je te fais cette objection. La &#171; situation &#187;, qui comprend tous les maux dont tu parles, contient aussi tout ce qui te permet d'&#234;tre Pasolini. &#192; savoir : tout ton m&#233;rite et ton talent. Mais les instruments ? Les instruments appartiennent &#224; la &#171; situation &#187;. &#201;dition, cin&#233;ma, organisation, jusqu'aux objets m&#234;me. Imaginons que tu poss&#232;des un pouvoir magique. Tu fais un geste et tout dispara&#238;t. Tout ce que tu d&#233;testes. Et toi ? Est-ce que tu ne resterais pas seul et sans moyens ? Je veux dire sans moyens d'expression...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, j'ai bien compris. Mais je ne me contente pas d'exp&#233;rimenter ce pouvoir magique, j'y crois. Pas au sens m&#233;diumnique. Mais parce que je sais qu'en tapant toujours sur le m&#234;me clou, on peut faire s'&#233;crouler une maison. &#192; petite &#233;chelle, les radicaux nous en donnent un bon exemple, quatre chats qui parviennent &#224; d&#233;placer la conscience d'un pays (et tu sais que je ne suis pas toujours d'accord avec eux, mais il se trouve que je suis sur le point de me rendre &#224; leur congr&#232;s). &#192; grande &#233;chelle, l'Histoire nous fournit le m&#234;me exemple. Le refus y a toujours jou&#233; un r&#244;le essentiel. Les saints, les ermites, mais aussi les intellectuels. Les quelques personnes qui ont fait l'Histoire sont celles qui ont dit non, et non les courtisans et les valets des cardinaux. Pour &#234;tre efficace, le refus doit &#234;tre grand, et non petit, total, et non pas porter sur tel ou tel point, &#171; absurde &#187;, contraire au bon sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Adolf_Eichmann&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Eichmann&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, mon cher, avait &#233;norm&#233;ment de bon sens. Qu'est-ce qui lui a fait d&#233;faut ? La capacit&#233; de dire non tout en haut, au sommet, d&#232;s le d&#233;but, tandis qu'il accomplissait une t&#226;che purement et ordinairement administrative, bureaucratique. Peut-&#234;tre qu'il aura dit &#224; ses amis que ce &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Heinrich_Himmler&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Himmler&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; ne lui plaisait pas tant que &#231;a. Il aura murmur&#233;, comme on murmure dans les maisons d'&#233;dition, les journaux, chez les sous-dirigeants politiques et &#224; la t&#233;l&#233;vision. Ou bien il aura protest&#233; parce que tel ou tel train s'arr&#234;tait une fois par jour pour laisser les d&#233;port&#233;s faire leurs besoins et avaler un peu de pain et d'eau, alors qu'il aurait &#233;t&#233; plus fonctionnel ou &#233;conomique de pr&#233;voir deux arr&#234;ts. Il n'a jamais enray&#233; la machine. Alors, trois questions se posent. Quelle est, comme tu dis, &#171; la situation &#187;, et pour quelle raison devrait-on l'arr&#234;ter ou la d&#233;truire ? Et de quelle fa&#231;on ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Nous y voil&#224;. D&#233;cris-nous &#171; la situation &#187;. Tu sais tr&#232;s bien que tes interventions et ton langage ont un peu l'effet du soleil qui traverse la poussi&#232;re. L'image est belle mais elle ne permet pas de voir (ou de comprendre) grand-chose.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Merci pour l'image du soleil, mais mon ambition est bien moindre. Je voudrais que tu regardes autour de toi et que tu prennes conscience de la trag&#233;die. En quoi consiste la trag&#233;die ? La trag&#233;die est qu'il n'y a plus d'&#234;tres humains, mais d'&#233;tranges machines qui se cognent les unes contre les autres. Et nous, les intellectuels, nous consultons l'horaire des trains de l'ann&#233;e pass&#233;e, ou d'il y a dix ans, puis nous disons : comme c'est &#233;trange, mais ces deux trains ne passent pas l&#224;, et comment se fait-il qu'ils se soient fracass&#233;s de cette mani&#232;re ? Soit le conducteur est devenu fou, ou bien c'est un criminel isole&#769;, ou bien il s'agit d'un complot. C'est surtout le complot qui nous fait d&#233;lirer. Il nous lib&#232;re de la lourde ta&#770;che consistant a&#768; nous confronter en solitaires avec la v&#233;rit&#233;. Quelle merveille si, pendant que nous sommes ici &#224; discuter, quelqu'un, dans la cave, est en train d'&#233;chafauder un plan pour se d&#233;barrasser de nous. C'est facile, c'est simple, c'est la r&#233;sistance. Nous perdrons certains compagnons puis nous nous organiserons pour nous d&#233;barrasser de nos ennemis &#224; notre tour, ou bien nous les tuerons les uns apr&#232;s les autres, qu'en penses-tu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sais bien que lorsque Paris br&#251;le-t-il ? passe &#224; la t&#233;l&#233;vision, ils sont tous l&#224; &#224; verser des larmes, avec une envie folle que l'histoire se r&#233;p&#232;te, une histoire bien belle, bien propre (l'un des avantages du temps est qu'il &#171; lave &#187; les choses, comme la fa&#231;ade des maisons). Comme c'est simple, quand moi je suis d'un c&#244;t&#233;, et toi de l'autre. Je ne suis pas en train de plaisanter avec le sang, la douleur, l'effort qu'&#224; cette &#233;poque-l&#224; aussi les gens ont d&#251; payer pour pouvoir &#171; choisir &#187;. Quand tu as la t&#234;te &#233;cras&#233;e contre telle heure, telle minute de l'histoire, faire un choix est toujours tragique. Cependant, il faut bien l'admettre, les choses &#233;taient plus simples &#224; l'&#233;poque. L'homme normal, avec l'aide de son courage et de sa conscience, r&#233;ussit &#224; repousser le fasciste de &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9publique_sociale_italienne&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Sal&#242;&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, le nazi membre des SS, y compris de la sph&#232;re de sa vie int&#233;rieure (o&#249;, toujours, la r&#233;volution commence). Mais aujourd'hui les choses ont chang&#233;. Quelqu'un vient vers toi, d&#233;guis&#233; en ami, il est gentil, poli, et il &#171; collabore &#187; (&#224; la t&#233;l&#233;vision, disons) soit pour gagner sa vie, soit parce que ce n'est quand m&#234;me pas un crime. L'autre &#8211; ou les autres, les groupes &#8211; viennent vers toi ou t'affrontent &#8211; avec leurs chantages id&#233;ologiques, avec leurs avertissements, leurs pr&#234;ches, leurs anath&#232;mes, et tu ressens qu'ils constituent aussi une menace. Ils d&#233;filent avec des banderoles et des slogans, mais qu'est-ce qui les s&#233;pare du &#171; pouvoir &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;En quoi consiste le pouvoir, selon toi, o&#249; se trouve-t-il, &#224; quel endroit, comment le d&#233;busques-tu ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pouvoir est un syst&#232;me d'&#233;ducation qui nous divise en domin&#233;s et dominants. Mais attention. Un syst&#232;me d'&#233;ducation identique pour tous, depuis ce qu'on appelle les classes dirigeantes jusqu'aux pauvres. Voil&#224; pourquoi tout le monde d&#233;sire les m&#234;mes choses et se comporte de la m&#234;me mani&#232;re. Si j'ai entre les mains un conseil d'administration ou bien une man&#339;uvre boursi&#232;re, je l'utilise. Ou sinon je prends une barre de fer. Et quand j'utilise une barre de fer, j'ai recours &#224; la violence pour obtenir ce que je veux. Pourquoi est-ce que je le veux ? Parce qu'ils m'ont dit que c'est bien de le vouloir. J'exerce mon droit-vertu. Je suis &#224; la fois un assassin et un homme de bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ils t'ont accus&#233; de ne plus faire de distinction entre ce qui rel&#232;ve de la politique et de l'id&#233;ologie, d'avoir perdu le sens de la diff&#233;rence profonde qui doit quand m&#234;me exister entre fascistes et non fascistes, par exemple chez les jeunes.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pour cette raison que je te parlais de l'horaire des trains de l'ann&#233;e pass&#233;e. Tu as d&#233;j&#224; vu ces marionnettes qui font tellement rire les enfants parce qu'elles ont le corps tourn&#233; d'un c&#244;t&#233;, et la t&#234;te de l'autre ? Il me semble que &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Tot%C3%B2&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Tot&#242;&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; parvenait &#224; faire un tour de ce genre. Voil&#224; comment je vois la belle troupe d'intellectuels, sociologues, experts et journalistes pourvus des intentions les plus nobles : les choses se passent d'un c&#244;t&#233; et leur t&#234;te regarde de l'autre. Je ne dis pas que le fascisme n'existe pas. Je dis : arr&#234;tez de me parler de la mer alors que nous sommes dans la montagne. Il s'agit d'un paysage diff&#233;rent. Ici on ressent le d&#233;sir de tuer. Et ce d&#233;sir nous relie comme les fr&#232;res sinistres de l'&#233;chec sinistre d'un syst&#232;me social dans son ensemble. Moi aussi j'aimerais tout r&#233;soudre en isolant la brebis galeuse. Je les vois aussi les brebis galeuses. J'en vois tellement. Je les vois toutes. C'est &#231;a l'ennui, comme je l'ai d&#233;j&#224; dit &#224; &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Alberto_Moravia&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Alberto Moravia&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; : pour la vie que je m&#232;ne, il y a un prix &#224; payer... C'est comme quelqu'un qui descend aux Enfers. Mais &#224; mon retour &#8212; si je parviens &#224; rentrer &#8212;, j'ai vu des choses diff&#233;rentes, et en plus grand nombre. Je ne dis pas que vous devez me croire. Je dis que vous devez constamment changer de sujet pour &#233;viter d'affronter la v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Et quelle est la v&#233;rit&#233; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je regrette d'avoir employ&#233; ce mot. Je voulais dire la &#171; preuve &#187;. Permets-moi de remettre les choses dans l'ordre. Premi&#232;re trag&#233;die : une &#233;ducation commune, obligatoire et erron&#233;e, qui nous pousse tous dans l'ar&#232;ne du tout avoir &#224; tout prix. Nous sommes pouss&#233;s dans cette ar&#232;ne, telle une &#233;trange et sombre arm&#233;e o&#249; certains d&#233;tiennent les canons, et les autres les barres de fer. Alors une premi&#232;re division, classique, consiste &#224; &#171; rester avec les faibles &#187;. Mais moi je dis qu'en un certain sens, tous sont faibles, parce que tous sont victimes. Et tous sont coupables, parce que tous sont pr&#234;ts au jeu de massacre. &#192; condition d'avoir. L'&#233;ducation re&#231;ue se d&#233;cline en ces termes : &lt;i&gt;avoir&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;poss&#233;der&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;d&#233;truire&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J'en reviens alors &#224; la question par laquelle j'ai commenc&#233;. Toi, magiquement, tu supprimes tout. Mais tu vis de livres, et tu as besoin d'intelligences qui aiment lire. Autrement dit, de consommateurs &#233;duqu&#233;s du produit intellectuel. Tu fais du cin&#233;ma et tu as besoin non seulement de grands publics disponibles (de fait, tu as g&#233;n&#233;ralement beaucoup de succ&#232;s populaire, autrement dit tu es &#171; consomm&#233; &#187; avidement par ton public), mais aussi d'une grande machinerie technique, organisationnelle, industrielle, qui tienne l'ensemble. Si tu enl&#232;ves tout cela, avec une esp&#232;ce de monachisme magique de type pal&#233;ocatholique et n&#233;ochinois, qu'est-ce qui te reste ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout. C'est-&#224;-dire moi-m&#234;me, &#234;tre en vie, &#234;tre au monde, voir, travailler, comprendre. Il existe cent mani&#232;res de raconter les histoires, d'&#233;couter les langues, de reproduire les dialectes, de faire le th&#233;&#226;tre de marionnettes. Aux autres, il reste bien davantage. Ils peuvent me tenir t&#234;te, qu'ils soient cultiv&#233;s comme moi ou bien ignorants comme moi. Le monde s'agrandit, tout se met &#224; nous appartenir et nous n'avons besoin ni de la Bourse, ni d'un conseil d'administration, ni d'une barre de fer, pour nous d&#233;pouiller. Tu sais, dans le monde que beaucoup d'entre nous r&#234;vaient (je r&#233;p&#232;te : lire l'horaire des trains de l'ann&#233;e pass&#233;e, mais dans ce cas pr&#233;cis, on peut m&#234;me parler d'un horaire remontant &#224; de nombreuses ann&#233;es), il y avait un patron ignoble avec un haut-de-forme et des dollars qui lui tombaient des poches, et une veuve &#233;maci&#233;e qui r&#233;clamait justice avec ses enfants. Le beau monde de &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Bertolt_Brecht&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Brecht&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, en somme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tu sembles dire que tu as la nostalgie de ce monde.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non ! J'ai la nostalgie des gens pauvres et vrais qui se battaient pour abattre ce patron, sans pour autant devenir ce patron. Puisqu'ils &#233;taient exclus de tout, personne ne les avait colonis&#233;s. J'ai peur de ces Noirs qui se r&#233;voltent, et qui sont identiques au patron, autant de brigands qui veulent tout &#224; n'importe quel prix. Cette sombre obstination dirig&#233;e vers la violence totale ne permet plus de savoir &#171; de quel signe tu es &#187;. Toute personne que l'on emm&#232;ne mourante &#224; l'h&#244;pital est plus int&#233;ress&#233;e &#8211; s'il lui reste un souffle de vie &#8211; par ce que lui diront les m&#233;decins sur ses chances de survie, que parce que lui diront les policiers sur les m&#233;canismes du crime. Comprends-moi bien : je ne fais aucun proc&#232;s d'intention, et j'ai cess&#233; de m'int&#233;resser &#224; la cha&#238;ne causale, d'abord eux, d'abord lui, ou qui est le coupable en chef. Il me semble que nous avons d&#233;fini ce que tu nommes la &#171; situation &#187;. C'est comme quand il pleut dans une ville, et que les bouches d'&#233;gout se sont engorg&#233;es. L'eau monte, c'est une eau innocente, une eau de pluie, elle ne poss&#232;de ni la furie de la mer ni la m&#233;chancet&#233; des courants d'un fleuve. N&#233;anmoins pour une raison quelconque, elle ne descend plus mais monte. C'est la m&#234;me eau de pluie c&#233;l&#233;br&#233;e par tant de po&#233;sies enfantines et &#171; chantons sous la pluie &#187;. Mais elle monte et te noie. Si nous en sommes arriv&#233;s &#224; ce point, je dis : ne perdons pas notre temps &#224; mettre une &#233;tiquette ici et une autre l&#224;. Voyons plut&#244;t comment d&#233;boucher ce maudit &#233;gout, avant de nous retrouver tous noy&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Et toi, pour y parvenir, tu voudrais tous nous transformer en petits bergers d&#233;pourvus d'&#233;cole obligatoire, ignorants et heureux. &#171; J'ai la nostalgie des gens qui se battaient pour abattre ce patron, sans pour autant devenir ce patron. &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Formul&#233;e en ces termes, l'id&#233;e est stupide. Mais la fameuse &#233;cole obligatoire fabrique n&#233;cessairement des gladiateurs d&#233;sesp&#233;r&#233;s. La masse ne cesse de s'accro&#238;tre, tout comme le d&#233;sespoir, tout comme la rage. Disons que j'ai fait une boutade (mais je ne crois pas). Mais vous, dites-moi autre chose. On entend dire que je regrette la r&#233;volution pure et directe faite par les opprim&#233;s, dans le seul but de devenir libres et patrons d'eux-m&#234;mes. On entend dire que je m'imagine qu'un pareil moment pourrait encore advenir dans l'histoire de l'Italie et du monde. Le meilleur de ma pens&#233;e pourra peut-&#234;tre inspirer l'une de mes futures po&#233;sies. Mais pas ce que je sais et ce que je vois. Je vais le dire carr&#233;ment : je descends dans l'enfer et je sais des choses qui ne d&#233;rangent pas la paix des autres. Mais faites attention. L'enfer est en train de descendre chez vous. Il est vrai qu'il s'invente un uniforme et une justification (quelquefois). Mais il est &#233;galement vrai que son d&#233;sir, son besoin de violence, d'agression, de meurtre, est fort partag&#233; par tous. Cela ne restera pas longtemps l'exp&#233;rience priv&#233;e et p&#233;rilleuse de celui qui a, disons, exp&#233;riment&#233; &#171; la vie violente &#187;. Ne vous faites pas d'illusions. Et c'est vous qui &#234;tes, avec l'&#233;cole, la t&#233;l&#233;vision, le calme de vos journaux, c'est vous les grands conservateurs de cet ordre horrible fond&#233; sur l'id&#233;e de poss&#233;der et sur l'id&#233;e de d&#233;truire. Heureux, vous qui vous r&#233;jouissez quand vous pouvez mettre sur un crime sa belle &#233;tiquette. Pour moi cela ressemble &#224; l'une des op&#233;rations parmi tant d'autres de la culture de masse. Ne pouvant emp&#234;cher que certaines choses se produisent, on trouve la paix en fabriquant des &#233;tag&#232;res o&#249; on les range.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais abolir signifie n&#233;cessairement cr&#233;er, si tu n'es pas toi aussi un destructeur. Les livres, par exemple, que deviennent-ils ? Je ne veux pas tenir le r&#244;le de celui qui s'angoisse davantage pour le sort de la culture que pour celui des individus. Mais ces gens que tu sauves, dans ta vision d'un monde diff&#233;rent, ne peuvent pas &#234;tre plus primitifs (c'est une accusation que l'on t'adresse souvent), et si nous ne voulons pas utiliser la r&#233;pression &#171; plus avanc&#233;e &#187;...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;... Qui me fait fr&#233;mir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Si nous ne voulons pas employer de phrases toutes faites, il faut quand m&#234;me &#234;tre plus pr&#233;cis. Par exemple, dans la science-fiction comme dans le nazisme, le fait de br&#251;ler des livres constitue toujours le geste initial d'extermination. Une fois ferm&#233;es les &#233;coles, et une fois la t&#233;l&#233;vision &#233;teinte, comment animes-tu la cr&#232;che ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je croyais m'&#234;tre d&#233;j&#224; expliqu&#233; avec Moravia. Fermer, dans mon langage, signifie changer. Mais changer d'une mani&#232;re aussi drastique et d&#233;sesp&#233;r&#233;e que l'est la situation elle-m&#234;me. Ce qui emp&#234;che d'avoir un v&#233;ritable d&#233;bat avec Moravia, mais surtout avec &lt;a href=&#034;https://en.wikipedia.org/wiki/Luigi_Firpo&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Firpo&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, par exemple, est que nous ressemblons &#224; des gens qui ne voient pas la m&#234;me sc&#232;ne, qui n'&#233;coutent pas les m&#234;mes voix. Pour vous un &#233;v&#233;nement a lieu lorsqu'il fait l'objet d'un article, beau, bien fait, mis en page, relu, avec un titre. Mais qu'est-ce qu'il y a l&#224;-dessous ? Il manque ici le chirurgien qui a le courage d'examiner le tissu et de dire : messieurs, il s'agit d'un cancer, pas d'une maladie b&#233;nigne. Qu'est-ce que le cancer ? Une chose qui modifie toutes les cellules, qui les fait toutes s'accro&#238;tre de mani&#232;re folle, en dehors de la logique qui les animait pr&#233;c&#233;demment. Est-il un nostalgique, le malade qui r&#234;ve de la sant&#233; qu'il avait avant, m&#234;me si avant il &#233;tait stupide et malheureux ? Avant le cancer, je veux dire ? Voil&#224;, avant tout il faudra faire je ne sais quel effort afin que tous, nous regardions la m&#234;me image. Moi j'&#233;coute les hommes politiques avec leurs petites formules, tous les hommes politiques, et cela me rend fou. Ils ne savent pas de quel pays ils sont en train de parler, ils sont aussi &#233;loign&#233;s que la lune. Et les lettr&#233;s. Et les sociologues. Et les experts en tout genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pourquoi penses-tu que pour toi, certaines choses sont tellement plus claires ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais arr&#234;ter de parler de moi, peut-&#234;tre en ai-je d&#233;j&#224; trop dit. Tout le monde sait que mes exp&#233;riences, je les paie personnellement. Mais il y a aussi mes livres et mes films. Peut-&#234;tre est-ce moi qui me trompe. Mais je continue &#224; dire que nous sommes tous en danger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.revue-ballast.fr/pasolini-quelques-heures-avant-sa-mort/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Revue Ballast&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, 1er d&#233;cembre 2014.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;texteencadre-spip spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;Note de l'auteur Furio Colombo :&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet entretien a eu lieu le samedi 1er novembre 1975, entre 4 et 6 heures de l'apr&#232;s-midi, peu d'heures avant que Pasolini soit assassin&#233;. Je veux pr&#233;ciser que le titre de l'entretien est le sien, non le mien. En fait, &#224; la fin de la conversation qui, comme souvent dans d'autres occasions, nous a surpris avec des convictions et des points de vue diff&#233;rents, je lui ai demand&#233; s'il voulait donner un titre &#224; son entretien. Il a pens&#233; un peu, il a dit que cela n'avait pas d'importance, il a chang&#233; de sujet et ensuite quelque chose nous a rendus &#224; l'argument de fond qui appara&#238;t continuellement dans les r&#233;ponses qui suivent ; &#171; &lt;i&gt;Voici la graine, le sens de tout&lt;/i&gt; &#8211; a-t-il dit &#8211; &lt;i&gt;Tu ne sais pas qui pense &#224; te tuer en ce moment. Mets ce titre, si tu veux, parce que &#171; nous sommes tous en danger&lt;/i&gt; &#187;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il se faisait tard, Pasolini n'a pas allum&#233; la lumi&#232;re et il &#233;tait difficile de prendre des notes. Nous regardons ensemble les miennes. Ensuite, il me demande de lui laisser les questions.
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;Pasolini, si tu vois la vie ainsi &#8211; je ne sais si tu accepteras cette question : comment penses-tu &#233;viter le danger et le risque ?&lt;/strong&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&#171; Il y a des points qui me semblent trop absolus. Laisse-moi que j'y pense, que je les relise. Et donne-moi du temps pour trouver une conclusion. J'ai une chose &#224; l'esprit pour r&#233;pondre &#224; ta question. Pour moi il est plus facile d'&#233;crire que de parler. Je te laisse les notes que j'ajoute demain matin &#187;.
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le jour suivant, un dimanche, le corps inanim&#233; de Pier Paolo Pasolini se trouvait dans le fun&#233;rarium de la police de Rome.&lt;/div&gt;&lt;div class=&#034;texteencadre-spip spip&#034;&gt;Entretien original paru en 1975 dans le quotidien &lt;i&gt;La Stampa&lt;/i&gt; puis en 2005, sous le titre &lt;a href=&#034;http://www.sagarana.it/rivista/numero19/saggio2.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;L'Ultima intervista di Pasolini&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;.
&lt;br/&gt;
&lt;br/&gt;
&lt;a href=&#034;http://www.sagarana.it/rivista/numero19/saggio2.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Leggere en Italien&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. (Intervista tratta da Tuttolibri, settimanale d'informazione edito da La Stampa, pubblicata l'8 novembre del 1975, a pagg. 3- 4. L'intervista &#232; stata fatta da Furio Colombo.&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.elcorreo.eu.org/Pier-Paolo-Pasolini-je-continue-a-dire-que-nous-sommes-tous-en-danger&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;El Correo de la Diaspora&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. Paris, le 27 octobre 2021&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Pier Paolo Pasolini : &#171; Le vide du pouvoir &#187; ou &#171; L'article des lucioles &#187;</title>
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		<dc:date>2016-04-22T17:30:16Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pier Paolo Pasolini</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Leggere in italiano in fondo pagina : &#171; Il vuoto del potere &#187; ovvero &#171; l'articolo delle lucciole &#187; Corriere della Sera, 1 febbraio 1975. &lt;br class='autobr' /&gt;
La distinction entre fascisme adjectif et fascisme substantif remonte en fait au journal Il Politecnico, c'est-&#224;-dire &#224; l'imm&#233;diat apr&#232;s-guerre... &#187; Ainsi commence une intervention de Franco Fortini sur le fascisme (L'Europeo, 26 d&#233;cembre 1974) : intervention &#224; laquelle, comme on dit, je souscris compl&#232;tement et pleinement. Je ne peux pourtant pas (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.elcorreo.eu.org/Reflexions" rel="directory"&gt;R&#233;flexions et travaux&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Leggere in italiano in fondo pagina &lt;/strong&gt; : &lt;br/&gt;&#171; &lt;strong&gt;Il vuoto del potere&lt;/strong&gt; &#187; ovvero &#171; &lt;strong&gt;l'articolo delle lucciole&lt;/strong&gt; &#187; &lt;br/&gt;&lt;a href=&#034;http://www.corriere.it/speciali/pasolini/potere.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Corriere della Sera&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, 1 febbraio 1975.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_9127 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.elcorreo.eu.org/local/cache-vignettes/L168xH225/pier_paolo_pasolini_2-1a402.jpg?1694157556' width='168' height='225' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La distinction entre fascisme adjectif et fascisme substantif remonte en fait au journal Il Politecnico, c'est-&#224;-dire &#224; l'imm&#233;diat apr&#232;s-guerre... &#187; Ainsi commence une intervention de Franco Fortini sur le fascisme (L'Europeo, 26 d&#233;cembre 1974) : intervention &#224; laquelle, comme on dit, je souscris compl&#232;tement et pleinement. Je ne peux pourtant pas souscrire &#224; son pr&#233;ambule tendancieux. En effet, la distinction entre les &#171; fascismes &#187; &#233;tablie dans le Politecnico n'est ni pertinente, ni actuelle. Elle pouvait &#234;tre valable il y a encore une dizaine d'ann&#233;es : quand le r&#233;gime d&#233;mocrate-chr&#233;tien &#233;tait encore la pure et simple continuit&#233; du r&#233;gime fasciste. Mais, il y a une dizaine d'ann&#233;es, &#171; quelque chose &#187; est arriv&#233;. &#171; Quelque chose &#187; qui n'&#233;tait pas auparavant, qui n'&#233;tait pas pr&#233;visible, non seulement &#224; l'&#233;poque du Politecnico, mais un an m&#234;me avant que cela n'arrive (ou carr&#233;ment, comme on le verra, pendant que cela arrivait).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La confrontation r&#233;elle entre les &#171; fascismes &#187; ne peut donc &#234;tre &#171; chronologiquement &#187;, entre le fascisme fasciste et le fascisme d&#233;mocrate-chr&#233;tien, mais entre le fascisme fasciste et celui, radicalement, totalement et impr&#233;visiblement nouveau, n&#233; de ce &#171; quelque chose &#187; survenu il y a une dizaine d'ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme je suis &#233;crivain, que dans mes &#233;crits je pol&#233;mique ou, tout au moins, je discute avec d'autres &#233;crivains, que l'on me permette de d&#233;finir d'une mani&#232;re po&#233;tico-litt&#233;raire ce ph&#233;nom&#232;ne survenu en Italie, il y a environ dix ans. Cela servira &#224; simplifier et &#224; abr&#233;ger notre propos (&#224; mieux le comprendre aussi, probablement).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;but des ann&#233;es 60, &#224; cause de la pollution atmosph&#233;rique et, surtout, &#224; la campagne, &#224; cause de la pollution des eaux (fleuves d'azur et canaux transparents), les lucioles ont commenc&#233; &#224; dispara&#238;tre. Le ph&#233;nom&#232;ne a &#233;t&#233; fulminant, foudroyant. Au bout de quelques ann&#233;es, c'en &#233;tait fini des lucioles. (Elles sont aujourd'hui un souvenir quelque peu poignant du pass&#233; : qu'un vieil homme s'en souvienne, il ne peut se retrouver tel qu'en sa jeunesse dans les jeunes d'aujourd'hui, et ne peut donc plus avoir les beaux regrets d'autrefois).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce &#171; quelque chose &#187; survenu il y a une dizaine d'ann&#233;es, je l'appellerai donc &#171; disparition des lucioles &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;gime d&#233;mocrate-chr&#233;tien a eu deux phases tout &#224; fait distinctes, qui, non seulement, ne peuvent &#234;tre confront&#233;es, ce qui impliquerait une certaine continuit&#233; entre elles, mais qui sont devenues franchement incommensurables sur le plan historique. La premi&#232;re phase de ce r&#233;gime (comme, &#224; juste titre, les radicaux ont toujours tenu &#224; l'appeler) est celle qui va de la fin de la guerre &#224; la disparition des lucioles, la seconde, de la disparition des lucioles &#224; aujourd'hui. Observons-les l'une apr&#232;s l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Avant la disparition des lucioles.&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;La continuit&#233; entre le fascisme fasciste et le fascisme d&#233;mocrate-chr&#233;tien est totale et absolue. Je ne parlerai pas de ce qui pouvait se dire, alors, &#224; ce sujet, peut-&#234;tre m&#234;me justement dans le Politecnico : l'&#233;puration manqu&#233;e, la continuit&#233; des codes, la violence polici&#232;re, le m&#233;pris pour la Constitution. Et je m'arr&#234;te sur ce qui, en d&#233;finitive, a compt&#233; pour une conscience historique r&#233;trospective. La d&#233;mocratie que les antifascistes d&#233;mocrates-chr&#233;tiens opposaient &#224; la dictature fasciste &#233;tait, en toute impudeur, formelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se fondait sur une majorit&#233; absolue obtenue par les votes d'&#233;normes couches des classes moyennes et d'&#233;normes masses paysannes, g&#233;r&#233;es par le Vatican. Cette gestion du Vatican n'&#233;tait possible que si elle se fondait sur un r&#233;gime totalement r&#233;pressif. Dans cet univers, les &#171; valeurs &#187; qui comptaient &#233;taient les m&#234;mes que pour le fascisme : l'&#201;glise, la patrie, la famille, l'ob&#233;issance, la discipline, l'ordre, l'&#233;pargne, la moralit&#233;. Ces &#171; valeurs &#187; (comme d'ailleurs durant le fascisme) &#233;taient &#171; aussi r&#233;elles &#187; : elles appartenaient aux cultures particuli&#232;res et concr&#232;tes qui constituaient l'Italie archa&#239;quement agricole et pal&#233;oindustrielle. Mais du moment qu'elles &#233;taient promues en tant que &#171; valeurs &#187; nationales, elles ne pouvaient que perdre toute r&#233;alit&#233;, et devenir un atroce, stupide et r&#233;pressif conformisme d'&#201;tat : le conformisme du pouvoir fasciste et d&#233;mocrate-chr&#233;tien. Provincialisme, grossi&#232;ret&#233; et ignorance, que ce soit des &#233;lites comme, &#224; un niveau diff&#233;rent, des masses, &#233;taient les m&#234;mes pendant le fascisme comme pendant la premi&#232;re phase du r&#233;gime d&#233;mocrate-chr&#233;tien. Les paradigmes de cette ignorance &#233;taient le pragmatisme et le formalisme vaticans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela semble clair et sans &#233;quivoque aujourd'hui, alors qu'&#224; l'&#233;poque, on nourrissait, du c&#244;t&#233; des intellectuels et des opposants des esp&#233;rances insens&#233;es. On esp&#233;rait que tout cela ne f&#251;t pas compl&#232;tement vrai et que la d&#233;mocratie formelle compt&#226;t au fond pour quelque chose. Maintenant, avant de passer &#224; la seconde phase, je dois consacrer quelques lignes au moment de transition.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Pendant la disparition des lucioles.&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Au cours de cette p&#233;riode, la distinction entre fascisme et fascisme &#233;labor&#233;e dans &lt;i&gt;Il Politecnico&lt;/i&gt; pouvait m&#234;me fonctionner. En effet, aussi bien ce grand pays qui &#233;tait en train de se former &#224; l'int&#233;rieur du pays (c'est-&#224;-dire la masse ouvri&#232;re et paysanne organis&#233;e par le P.C.I.), aussi bien les intellectuels, m&#234;me les plus avanc&#233;s et les plus critiques, ne s'&#233;taient aper&#231;us que &#171; les lucioles &#233;taient en train de dispara&#238;tre &#187;. Ils &#233;taient assez bien inform&#233;s par la sociologie (qui, dans ces ann&#233;es-l&#224;, avait mis en crise la m&#233;thode d'analyse marxiste) : mais il s'agissait d'informations non encore v&#233;cues, formalistes, en somme. Personne ne pouvait mettre en doute la r&#233;alit&#233; historique qu'aurait &#233;t&#233; le futur Imm&#233;diat ; ni identifier ce que l'on appelait alors le &#171; bien-&#234;tre &#187; avec le &#171; d&#233;veloppement &#187; qui aurait d&#251; r&#233;aliser en Italie pour la premi&#232;re fois totalement le &#171; g&#233;nocide &#187; dont parlait Marx dans Le Manifeste.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Apr&#232;s la disparition des lucioles.&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Les &#171; valeurs &#187; nationalis&#233;es, et donc falsifi&#233;es, du vieil univers agricole et pal&#233;ocapitaliste, d'un seul coup, ne comptent plus. &#201;glise, patrie, famille, ob&#233;issance, ordre, &#233;pargne, moralit&#233;, ne comptent plus. Elles ne servent m&#234;me plus en tant que fausses valeurs. Elles survivent dans le cl&#233;rico-fascisme marginalis&#233; (m&#234;me le M.S.I., en somme, les r&#233;pudie). Les remplacent, les &#171; valeurs &#187; d'un nouveau type de civilisation, totalement &#171; autre &#187; par rapport &#224; la civilisation paysanne et pal&#233;oindustrielle. Cette exp&#233;rience a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; faite par d'autres &#201;tats. Mais, en Italie, elle est tout &#224; fait particuli&#232;re car il s'agit de la premi&#232;re &#171; unification &#187; r&#233;elle subie par notre pays, alors que dans les autres pays elle se superpose, avec une certaine logique, &#224; l'unification monarchique et aux unifications ult&#233;rieures de la r&#233;volution bourgeoise et industrielle. Le traumatisme italien du contact entre l'&#171; archa&#239;cit&#233; &#187; pluraliste et le nivellement industriel n'a peut-&#234;tre qu'un seul pr&#233;c&#233;dent : l'Allemagne d'avant Hitler. L&#224; aussi, les valeurs des diff&#233;rentes cultures particularistes ont &#233;t&#233; d&#233;truites par la violente homologation de l'industrialisation : d'o&#249; la formation en cons&#233;quence de ces &#233;normes masses qui ne sont d&#233;j&#224; plus anciennes (paysannes, artisanes) mais pas encore modernes (bourgeoises), et qui ont constitu&#233; le sauvage, l'aberrant, l'impr&#233;visible corps des troupes nazies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Italie, il est en train de se passer quelque chose de semblable : avec une violence d'autant plus grande que l'industrialisation des ann&#233;es 60/70 constitue une &#171; mutation &#187; d&#233;cisive m&#234;me par rapport &#224; celle de l'Allemagne d'il y a cinquante ans. Nous ne faisons plus face, comme tout le monde le sait maintenant, &#224; des &#171; temps nouveaux &#187;, mais &#224; une nouvelle &#233;poque de l'histoire humaine, de cette histoire humaine dont les &#233;ch&#233;ances sont mill&#233;naristes. Il &#233;tait impossible que les Italiens r&#233;agissent de pire mani&#232;re &#224; ce traumatisme historique. Ils sont devenus (surtout dans le Centre-Sud), en quelques ann&#233;es, un peuple d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;, ridicule, monstrueux, criminel &#8212; il suffit de descendre dans la rue pour le comprendre. Mais, naturellement, pour comprendre les changements des hommes, il faut les aimer. Moi, malheureusement, ce peuple italien, je l'avais aim&#233;, aussi bien en dehors des mod&#232;les du pouvoir (au contraire d'ailleurs, en opposition d&#233;sesp&#233;r&#233;e avec eux), que des mod&#232;les populistes et humanitaires. Il s'agissait d'un amour r&#233;el, enracin&#233; dans ma fa&#231;on d'&#234;tre. J'ai donc vu avec &#171; mes sens &#187; le comportement forc&#233; du pouvoir de la soci&#233;t&#233; de consommation remodeler et d&#233;former la conscience du peuple italien, jusqu'&#224; une irr&#233;versible d&#233;gradation. Quelque chose qui n'&#233;tait pas arriv&#233; durant le fascisme fasciste, p&#233;riode au cours de laquelle le comportement &#233;tait totalement dissoci&#233; de la conscience. En vain, le pouvoir &#171; totalitaire &#187; r&#233;it&#233;rait, r&#233;it&#233;rait sans cesse ses impositions comportementales : la conscience n'y &#233;tait pas impliqu&#233;e. Les &#171; mod&#232;les &#187; fascistes n'&#233;taient que des masques &#224; mettre et &#224; retirer. Quand le fascisme fasciste est tomb&#233;, tout est redevenu comme avant. On l'a vu aussi au Portugal : apr&#232;s quarante ann&#233;es de fascisme, le peuple portugais a c&#233;l&#233;br&#233; le 1er mai comme si le dernier l'avait &#233;t&#233; l'ann&#233;e d'avant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est donc ridicule que Fortini antidate la distinction entre fascisme et fascisme &#224; l'imm&#233;diat apr&#232;s-guerre : la distinction entre le fascisme fasciste et le fascisme de la deuxi&#232;me phase du pouvoir d&#233;mocrate-chr&#233;tien ne conna&#238;t rien de comparable non seulement dans notre histoire, mais probablement aussi dans l'histoire toute enti&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais je n'&#233;cris pas le pr&#233;sent article dans le seul but de pol&#233;miquer sur ce sujet, m&#234;me s'il me tient tr&#232;s &#224; c&#339;ur. J'&#233;cris cet article, en r&#233;alit&#233;, pour une raison bien diff&#233;rente. La voici :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous mes lecteurs se seront certainement aper&#231;us du changement des notables d&#233;mocrates-chr&#233;tiens : en quelques mois, ils sont devenus des masques mortuaires. C'est vrai : ils continuent &#224; &#233;taler des sourires radieux, d'une incroyable sinc&#233;rit&#233;. Dans leurs pupilles grumelle la v&#233;ritable et bienheureuse lumi&#232;re de la bonne humeur. Quand il ne s'agit pas de la lumi&#232;re sous-entendue du bon mot ou de la fourberie. Une chose qui pla&#238;t, para&#238;t-il, aux &#233;lecteurs, tout autant que le plein bonheur. Par ailleurs, nos notables poursuivent, imperturbables, leurs palabres incompr&#233;hensibles o&#249; flottent les flatus vocis de leurs habituelles promesses st&#233;r&#233;otyp&#233;es. Mais ce sont bel et bien, en r&#233;alit&#233;, des masques. Je suis certain que si on &#244;tait ces masques, on ne trouverait m&#234;me pas un tas d'os ou de cendres : il y aurait le n&#233;ant, le vide. L'explication est simple : Il y a, en r&#233;alit&#233;, aujourd'hui en Italie un dramatique vide du pouvoir. Mais nous y voil&#224; : pas un vide de pouvoir l&#233;gislatif ou ex&#233;cutif, pas un vide de pouvoir dirigeant, ni, pour finir, un vide de pouvoir politique, qu'il soit pris dans n'importe quel sens traditionnel. Mais un vide de pouvoir en soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment en sommes-nous arriv&#233;s &#224; ce vide ? Ou, mieux, &#171; comment les hommes du pouvoir en sont-ils arriv&#233;s l&#224; &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'explication, encore une fois, est simple : les hommes de pouvoir, d&#233;mocrate-chr&#233;tiens, sont pass&#233;s de la &#171; phase des lucioles &#187; &#224; celle de la &#171; disparition des lucioles &#187; sans s'en apercevoir. Si proche de la criminalit&#233; que cela puisse para&#238;tre, leur inconscience sur ce point a &#233;t&#233; absolue : ils n'ont pas soup&#231;onn&#233; le moins du monde que le pouvoir, qu'ils d&#233;tenaient et qu'ils g&#233;raient, ne subissait pas simplement une &#233;volution &#171; normale &#187;, mais qu'il &#233;tait en train de changer radicalement de nature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils se sont illusionn&#233;s que sous leur r&#233;gime tout serait rest&#233;, en substance, pareil : que, par exemple, ils auraient pu compter &#233;ternellement sur le Vatican : sans se rendre compte que le pouvoir, qu'eux-m&#234;mes continuaient &#224; d&#233;tenir et &#224; g&#233;rer, ne savait plus que faire du Vatican en tant que centre de vie paysanne, r&#233;trograde, et pauvre. Ils s'&#233;taient illusionn&#233;s pouvoir compter &#233;ternellement sur une arm&#233;e nationaliste (tout comme leurs pr&#233;d&#233;cesseurs fascistes) : et ils ne voyaient pas que le pouvoir, qu'eux-m&#234;mes continuaient &#224; d&#233;tenir et &#224; g&#233;rer, man&#339;uvrait d&#233;j&#224; pour jeter les bases d'arm&#233;es, nouvelles d'&#234;tre transnationales, c'est-&#224;-dire presque des polices technocratiques. Et l'on peut dire la m&#234;me chose pour la famille, contrainte, sans solution de continuit&#233; depuis l'&#233;poque du fascisme, &#224; l'&#233;pargne et &#224; la moralit&#233; : &#224; pr&#233;sent, le pouvoir de la soci&#233;t&#233; de consommation lui imposait des changements radicaux, jusqu'&#224; l'acceptation du divorce et dor&#233;navant, potentiellement, de tout le reste, sans plus de limites (ou tout au moins dans les limites autoris&#233;es par la permissivit&#233; du nouveau pouvoir, bien pire que totalitaire, car violemment totalisant).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les hommes du pouvoir, d&#233;mocrate-chr&#233;tiens, ont subi tout cela, croyant administrer et surtout manipuler. Ils ne se sont pas aper&#231;us que ce nouveau pouvoir &#233;tait &#171; autre &#187; : sans commune mesure non seulement avec eux mais encore avec toute une forme de civilisation. Comme toujours (cf. Gramsci), il n'y eut de sympt&#244;mes que dans la langue. Dans la phase de transition &#8212; soit &#171; durant la disparition des lucioles &#187; &#8212; les hommes de pouvoir, d&#233;mocrate-chr&#233;tiens, ont chang&#233; presque brusquement leur fa&#231;on de s'exprimer, adoptant un langage compl&#232;tement nouveau (aussi incompr&#233;hensible que le latin, du reste) : tout sp&#233;cialement Aldo Moro : c'est-&#224;-dire (en une corr&#233;lation &#233;nigmatique) celui qui appara&#238;t comme le moins impliqu&#233; de tous dans les horreurs organis&#233;es de 1969 &#224; aujourd'hui, dans la tentative, jusqu'&#224; pr&#233;sent formellement r&#233;ussie, de conserver, de toute fa&#231;on, le pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dis &#171; formellement &#187; parce que, je le r&#233;p&#232;te, dans la r&#233;alit&#233;, les notables d&#233;mocrates-chr&#233;tiens recouvrent, par leurs man&#339;uvres d'automates et leurs sourires, le vide. Le pouvoir r&#233;el avance sans eux : il ne leur reste entre les mains que ces appareils inutiles ne livrant plus d'eux que la r&#233;alit&#233; de leurs funestes complets vestons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, dans l'histoire, le &#171; vide &#187; ne peut perdurer : on ne peut l'invoquer que dans l'abstrait ou par l'absurde. Il est probable qu'effectivement le &#171; vide &#187; dont je parle soit d&#233;j&#224; en train de se remplir, par le biais d'une crise et d'une reprise qui ne peuvent pas ne pas bouleverser la nation tout enti&#232;re. On peut y voir un indice, par exemple, dans l'attente &#171; morbide &#187; de coup d'&#201;tat. Comme s'il s'agissait seulement de &#171; remplacer &#187; le groupe d'hommes qui nous a si &#233;pouvantablement gouvern&#233;s pendant trente ans en menant l'Italie au d&#233;sastre &#233;conomique, &#233;cologique, urbaniste, anthropologique !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, le faux remplacement de ces &#171; marionnettes &#187; par d'autres &#171; marionnettes &#187; [teste di legno] (pas moins, mais plus encore fun&#232;brement carnavalesques), r&#233;alis&#233; par le renforcement artificiel des vieux appareils du pouvoir fasciste, ne servirait &#224; rien (et qu'il soit bien clair que, dans pareil cas, la &#171; troupe &#187; serait, de par sa composition m&#234;me, nazie). Le pouvoir r&#233;el, que depuis une dizaine d'ann&#233;es les &#171; marionnettes &#187; ont servi sans se rendre compte de sa r&#233;alit&#233; : voil&#224; quelque chose qui pourrait avoir d&#233;j&#224; rempli le &#171; vide &#187; (rendant &#233;galement vaine une possible participation au gouvernement du grand pays communiste n&#233; dans la d&#233;b&#226;cle de l'Italie : car il ne s'agit pas de &#171; gouverner &#187;). De ce &#171; pouvoir r&#233;el &#187;, nous nous faisons des images abstraites et, au fond, apocalyptiques : nous ne savons pas nous figurer &#171; quelles formes &#187; il emprunterait en se substituant directement aux domestiques qui l'ont pris pour une simple &#171; modernisation &#187; de techniques. Quoi qu'il en soit, en ce qui me concerne (si cela repr&#233;sente quelque int&#233;r&#234;t pour le lecteur), soyons clair : moi, et m&#234;me si c'est une multinationale, je donnerai toute la Montedison pour une luciole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pier Paolo Pasolini&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.corriere.it/speciali/pasolini/potere.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Corriere della sera&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, sous le titre &#171; Le vide du pouvoir en Italie &#187;, 1er f&#233;vrier 1975.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;texteencadre-spip spip&#034;&gt;&#171; &lt;strong&gt;Scritti corsari&lt;/strong&gt; &#187;, Garzanti Libri. 1976 - ISBN 978881169705-3&lt;br/&gt;
&#171; &lt;strong&gt;&#201;crits corsaires&lt;/strong&gt; &#187; Pier Paolo Pasolini, Flammarion - EAN&lt;br class='autobr' /&gt;
9782080815057 &lt;br/&gt;
&#171; &lt;strong&gt;Survivance des lucioles&lt;/strong&gt; &#187; de Georges Didi-Huberman, Les &#201;ditions de Minuit - ISBN : 9782707320988 pour mieux comprendre le sens des mots et les concepts &#233;voqu&#233;s &#224; l'&#233;poque. &lt;/div&gt;&lt;center&gt;***&lt;/center&gt;
&lt;div class=&#034;texteencadre-spip spip&#034;&gt; &lt;a href=&#034;http://www.corriere.it/speciali/pasolini/potere.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Corriere della Sera&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, 1 febbraio 1975. &#171; Il vuoto del potere &#187; ovvero &#171; l'articolo delle lucciole &#187;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;di Pier Paolo Pasolini&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La distinzione tra fascismo aggettivo e fascismo sostantivo risale niente meno che al giornale &#171; Il Politecnico &#187;, cio&#232; all'immediato dopoguerra...&#034; Cos&#236; comincia un intervento di Franco Fortini sul fascismo (&#034;L'Europeo, 26-12-1974) : intervento che, come si dice, io sottoscrivo tutto, e pienamente. Non posso per&#242; sottoscrivere il tendenzioso esordio. Infatti la distinzione tra &#171; fascismi &#187; fatta sul &#171; Politecnico &#187; non &#232; n&#233; pertinente n&#233; attuale. Essa poteva valere ancora fino a circa una decina di anni fa : quando il regime democristiano era ancora la pura e semplice continuazione del regime fascista. Ma una decina di anni fa, &#232; successo &#171; qualcosa &#187;. &#171; Qualcosa &#187; che non c'era e non era prevedibile non solo ai tempi del &#171; Politecnico &#187;, ma nemmeno un anno prima che accadesse (o addirittura, come vedremo, mentre accadeva).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il confronto reale tra&#171; fascismi &#187; non pu&#242; essere dunque &#171; cronologicamente &#187;, tra il fascismo fascista e il fascismo democristiano : ma tra il fascismo fascista e il fascismo radicalmente, totalmente, imprevedibilmente nuovo che &#232; nato da quel &#171; qualcosa &#187; che &#232; successo una decina di anni fa.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Poich&#233; sono uno scrittore, e scrivo in polemica, o almeno discuto, con altri scrittori, mi si lasci dare una definizione di carattere poetico-letterario di quel fenomeno che &#232; successo in Italia una decina di anni fa. Ci&#242; servir&#224; a semplificare e ad abbreviare il nostro discorso (e probabilmente a capirlo anche meglio).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nei primi anni sessanta, a causa dell'inquinamento dell'aria, e, soprattutto, in campagna, a causa dell'inquinamento dell'acqua (gli azzurri fiumi e le rogge trasparenti) sono cominciate a scomparire le lucciole. Il fenomeno &#232; stato fulmineo e folgorante. Dopo pochi anni le lucciole non c'erano pi&#249;. (Sono ora un ricordo, abbastanza straziante, del passato : e un uomo anziano che abbia un tale ricordo, non pu&#242; riconoscere nei nuovi giovani se stesso giovane, e dunque non pu&#242; pi&#249; avere i bei rimpianti di una volta).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel &#171; qualcosa &#187; che &#232; accaduto una decina di anni fa lo chiamer&#242; dunque &#171; scomparsa delle lucciole &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il regime democristiano ha avuto due fasi assolutamente distinte, che non solo non si possono confrontare tra loro, implicandone una certa continuit&#224;, ma sono diventate addirittura storicamente incommensurabili. La prima fase di tale regime (come giustamente hanno sempre insistito a chiamarlo i radicali) &#232; quella che va dalla fine della guerra alla scomparsa delle lucciole, la seconda fase &#232; quella che va dalla scomparsa delle lucciole a oggi. Osserviamole una alla volta.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Prima della scomparsa delle lucciole&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;La continuit&#224; tra fascismo fascista e fascismo democristiano &#232; completa e assoluta. Taccio su ci&#242;, che a questo proposito, si diceva anche allora, magari appunto nel &#171; Politecnico &#187; : la mancata epurazione, la continuit&#224; dei codici, la violenza poliziesca, il disprezzo per la Costituzione. E mi soffermo su ci&#242; che ha poi contato in una coscienza storica retrospettiva. La democrazia che gli antifascisti democristiani opponevano alla dittatura fascista, era spudoratamente formale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si fondava su una maggioranza assoluta ottenuta attraverso i voti di enormi strati di ceti medi e di enormi masse contadine, gestiti dal Vaticano. Tale gestione del Vaticano era possibile solo se fondata su un regime totalmente repressivo. In tale universo i &#171; valori &#187; che contavano erano gli stessi che per il fascismo : la Chiesa, la Patria, la famiglia, l'obbedienza, la disciplina, l'ordine, il risparmio, la moralit&#224;. Tali &#034;valori&#034; (come del resto durante il fascismo) erano &#171; anche reali &#187; : appartenevano cio&#232; alle culture particolari e concrete che costituivano l'Italia arcaicamente agricola e paleoindustriale. Ma nel momento in cui venivano assunti a &#171; valori &#187; nazionali non potevano che perdere ogni realt&#224;, e divenire atroce, stupido, repressivo conformismo di Stato : il conformismo del potere fascista e democristiano. Provincialit&#224;, rozzezza e ignoranza sia delle &#171; &#233;lites &#187; che, a livello diverso, delle masse, erano uguali sia durante il fascismo sia durante la prima fase del regime democristiano. Paradigmi di questa ignoranza erano il pragmatismo e il formalismo vaticani.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tutto ci&#242; che risulta chiaro e inequivocabilmente oggi, perch&#233; allora si nutrivano, da parte degli intellettuali e degli oppositori, insensate speranze. Si sperava che tutto ci&#242; non fosse completamente vero, e che la democrazia formale contasse in fondo qualcosa. Ora, prima di passare alla seconda fase, dovr&#242; dedicare qualche riga al momento di transizione.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Durante la scomparsa delle lucciole&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;In questo periodo la distinzione tra fascismo e fascismo operata sul &#034;Politecnico&#034; poteva anche funzionare. Infatti sia il grande paese che si stava formando dentro il paese - cio&#232; la massa operaia e contadina organizzata dal PCI - sia gli intellettuali anche pi&#249; avanzati e critici, non si erano accorti che &#171; le lucciole stavano scomparendo &#187;. Essi erano informati abbastanza bene dalla sociologia (che in quegli anni aveva messo in crisi il metodo dell'analisi marxista) : ma erano informazioni ancora non vissute, in sostanza formalistiche. Nessuno poteva sospettare la realt&#224; storica che sarebbe stato l'immediato futuro ; n&#233; identificare quello che allora si chiamava &#171; benessere &#187; con lo &#171; sviluppo &#187; che avrebbe dovuto realizzare in Italia per la prima volta pienamente il &#171; genocidio &#187; di cui nel &#171; Manifesto &#187; parlava Marx.&lt;/p&gt;
&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;Dopo la scomparsa delle lucciole&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;I &#171; valori &#187; nazionalizzati e quindi falsificati del vecchio universo agricolo e paleocapitalistico, di colpo non contano pi&#249;. Chiesa, patria, famiglia, obbedienza, ordine, risparmio, moralit&#224; non contano pi&#249;. E non servono neanche pi&#249; in quanto falsi. Essi sopravvivono nel clerico-fascismo emarginato (anche il MSI in sostanza li ripudia). A sostituirli sono i &#034;valori&#034; di un nuovo tipo di civilt&#224;, totalmente &#171; altra &#187; rispetto alla civilt&#224; contadina e paleoindustriale. Questa esperienza &#232; stata fatta gi&#224; da altri Stati. Ma in Italia essa &#232; del tutto particolare, perch&#233; si tratta della prima &#171; unificazione &#187; reale subita dal nostro paese ; mentre negli altri paesi essa si sovrappone con una certa logica alla unificazione monarchica e alla ulteriore unificazione della rivoluzione borghese e industriale. Il trauma italiano del contatto tra l'&#171; arcaicit&#224; &#187; pluralistica e il livellamento industriale ha forse un solo precedente : la Germania prima di Hitler. Anche qui i valori delle diverse culture particolaristiche sono stati distrutti dalla violenta omologazione dell'industrializzazione : con la conseguente formazione di quelle enormi masse, non pi&#249; antiche (contadine, artigiane) e non ancor moderne (borghesi), che hanno costituito il selvaggio, aberrante, imponderabile corpo delle truppe naziste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In Italia sta succedendo qualcosa di simile : e con ancora maggiore violenza, poich&#233; l'industrializzazione degli anni Settanta costituisce una &#034;mutazione&#034; decisiva anche rispetto a quella tedesca di cinquant'anni fa. Non siamo pi&#249; di fronte, come tutti ormai sanno, a &#171; tempi nuovi &#187;, ma a una nuova epoca della storia umana, di quella storia umana le cui scadenze sono millenaristiche. Era impossibile che gli italiani reagissero peggio di cos&#236; a tale trauma storico. Essi sono diventati in pochi anni (specie nel centro-sud) un popolo degenerato, ridicolo, mostruoso, criminale. Basta soltanto uscire per strada per capirlo. Ma, naturalmente, per capire i cambiamenti della gente, bisogna amarla. Io, purtroppo, questa gente italiana, l'avevo amata : sia al di fuori degli schemi del potere (anzi, in opposizione disperata a essi), sia al di fuori degli schemi populisti e umanitari. Si trattava di un amore reale, radicato nel mio modo di essere. Ho visto dunque &#171; coi miei sensi &#187; il comportamento coatto del potere dei consumi ricreare e deformare la coscienza del popolo italiani, fino a una irreversibile degradazione. Cosa che non era accaduta durante il fascismo fascista, periodo in cui il comportamento era completamente dissociato dalla coscienza. Vanamente il potere &#171; totalitario &#187; iterava e reiterava le sue imposizioni comportamentistiche : la coscienza non ne era implicata. I &#034;modelli&#034; fascisti non erano che maschere, da mettere e levare. Quando il fascismo fascista &#232; caduto, tutto &#232; tornato come prima. Lo si &#232; visto anche in Portogallo : dopo quarant'anni di fascismo, il popolo portoghese ha celebrato il primo maggio come se l'ultimo lo avesse celebrato l'anno prima.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#200; ridicolo dunque che Fortini retrodati la distinzione tra fascismo e fascismo al primo dopoguerra : la distinzione tra il fascismo fascista e il fascismo di questa seconda fase del potere democristiano non solo non ha confronti nella nostra storia, ma probabilmente nell'intera storia.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Io tuttavia non scrivo il presente articolo solo per polemizzare su questo punto, bench&#233; esso mi stia molto a cuore. Scrivo il presente articolo in realt&#224; per una ragione molto diversa. Eccola.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tutti i miei lettori si saranno certamente accorti del cambiamento dei potenti democristiani : in pochi mesi, essi sono diventati delle maschere funebri. &#200; vero : essi continuano a sfoderare radiosi sorrisi, di una sincerit&#224; incredibile. Nelle loro pupille si raggruma della vera, beata luce di buon umore. Quando non si tratti dell'ammiccante luce dell'arguzia e della furberia. Cosa che agli elettori piace, pare, quanto la piena felicit&#224;. Inoltre, i nostri potenti continuano imperterriti i loro sproloqui incomprensibili ; in cui galleggiano i &#171; &lt;i&gt;flatus vocis&lt;/i&gt; &#187; delle solite promesse stereotipe. In realt&#224; essi sono appunto delle maschere. Son certo che, a sollevare quelle maschere, non si troverebbe nemmeno un mucchio d'ossa o di cenere : ci sarebbe il nulla, il vuoto. La spiegazione &#232; semplice : oggi in realt&#224; in Italia c'&#232; un drammatico vuoto di potere. Ma questo &#232; il punto : non un vuoto di potere legislativo o esecutivo, non un vuoto di potere dirigenziale, n&#233;, infine, un vuoto di potere politico in un qualsiasi senso tradizionale. Ma un vuoto di potere in s&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Come siamo giunti, a questo vuoto ? O, meglio, &#171; come ci sono giunti gli uomini di potere ? &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La spiegazione, ancora, &#232; semplice : gli uomini di potere democristiani sono passati dalla &#171; fase delle lucciole &#187; alla &#171; fase della scomparsa delle lucciole &#187; senza accorgersene. Per quanto ci&#242; possa sembrare prossimo alla criminalit&#224; la loro inconsapevolezza su questo punto &#232; stata assoluta ; non hanno sospettato minimamente che il potere, che essi detenevano e gestivano, non stava semplicemente subendo una &#171; normale &#187; evoluzione, ma sta cambiando radicalmente natura.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Essi si sono illusi che nel loro regime tutto sostanzialmente sarebbe stato uguale : che, per esempio, avrebbero potuto contare in eterno sul Vaticano : senza accorgersi che il potere, che essi stessi continuavano a detenere e a gestire, non sapeva pi&#249; che farsene del Vaticano quale centro di vita contadina, retrograda, povera. Essi si erano illusi di poter contare in eterno su un esercito nazionalista (come appunto i loro predecessori fascisti) : e non vedevano che il potere, che essi stessi continuavano a detenere e a gestire, gi&#224; manovrava per gettare la base di eserciti nuovi in quanto transnazionali, quasi polizie tecnocratiche. E lo stesso si dica per la famiglia, costretta, senza soluzione di continuit&#224; dai tempi del fascismo, al risparmio, alla moralit&#224; : ora il potere dei consumi imponeva a essa cambiamenti radicali nel senso della modernit&#224;, fino ad accettare il divorzio, e ormai, potenzialmente, tutto il resto, senza pi&#249; limiti (o almeno fino ai limiti consentiti dalla permissivit&#224; del nuovo potere, peggio che totalitario in quanto violentemente totalizzante).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gli uomini del potere democristiani hanno subito tutto questo, credendo di amministrarselo e soprattutto di manipolarselo. Non si sono accorti che esso era &#171; altro &#187; : incommensurabile non solo a loro ma a tutta una forma di civilt&#224;. Come sempre (cfr. Gramsci) solo nella lingua si sono avuti dei sintomi. Nella fase di transizione - ossia &#171; durante &#187; la scomparsa delle lucciole - gli uomini di potere democristiani hanno quasi bruscamente cambiato il loro modo di esprimersi, adottando un linguaggio completamente nuovo (del resto incomprensibile come il latino) : specialmente Aldo Moro : cio&#232; (per una enigmatica correlazione) colui che appare come il meno implicato di tutti nelle cose orribili che sono state, organizzate dal '69 ad oggi, nel tentativo, finora formalmente riuscito, di conservare comunque il potere.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dico formalmente perch&#233;, ripeto, nella realt&#224;, i potenti democristiani coprono con la loro manovra da automi e i loro sorrisi, il vuoto. Il potere reale procede senza di loro : ed essi non hanno pi&#249; nelle mani che quegli inutili apparati che, di essi, rendono reale nient'altro che il luttuoso doppiopetto.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tuttavia nella storia il &#171; vuoto &#187; non pu&#242; sussistere : esso pu&#242; essere predicato solo in astratto e per assurdo. &#200; probabile che in effetti il &#034;vuoto&#034; di cui parlo stia gi&#224; riempiendosi, attraverso una crisi e un riassestamento che non pu&#242; non sconvolgere l'intera nazione. Ne &#232; un indice ad esempio l'attesa &#034;morbosa&#034; del colpo di Stato. Quasi che si trattasse soltanto di &#171; sostituire &#187; il gruppo di uomini che ci ha tanto spaventosamente governati per trenta anni, portando l'Italia al disastro economico, ecologico, urbanistico, antropologico.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In realt&#224; la falsa sostituzione di queste &#171; teste di legno &#187; (non meno, anzi pi&#249; funereamente carnevalesche), attuata attraverso l'artificiale rinforzamento dei vecchi apparati del potere fascista, non servirebbe a niente (e sia chiaro che, in tal caso, la &#034;truppa&#034; sarebbe, gi&#224; per sua costituzione, nazista). Il potere reale che da una decina di anni le &#034;teste di legno&#034; hanno servito senza accorgersi della sua realt&#224; : ecco qualcosa che potrebbe aver gi&#224; riempito il &#171; vuoto &#187; (vanificando anche la possibile partecipazione al governo del grande paese comunista che &#232; nato nello sfacelo dell'Italia : perch&#233; non si tratta di &#034;governare&#034;). Di tale &#171; potere reale &#187; noi abbiamo immagini astratte e in fondo apocalittiche : non sappiamo raffigurarci quali &#034;forme&#034; esso assumerebbe sostituendosi direttamente ai servi che l'hanno preso per una semplice &#171; modernizzazione &#187; di tecniche. Ad ogni modo, quanto a me (se ci&#242; ha qualche interesse per il lettore) sia chiaro : io, ancorch&#233; multinazionale, darei l'intera Montedison per una lucciola.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pier Paolo Pasolini&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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