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		<title>&#171; Se r&#233;volter si n&#233;cessaire &#187; de Howard Zinn (extrait)</title>
		<link>https://www.elcorreo.eu.org/Se-revolter-si-necessaire-de-Howard-Zinn-extrait</link>
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		<dc:date>2019-08-25T16:18:08Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Howard Zinn*</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;&#171; Se r&#233;volter si n&#233;cessaire &#187; de Howard Zinn (extrait)&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.elcorreo.eu.org/Livres" rel="directory"&gt;Livres&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;En 1969, le mouvement des droits civiques et la mobilisation contre la guerre avaient permis d'accumuler une somme gigantesque d'exp&#233;rience pratique, mais aucune assise th&#233;orique claire. Jugeant qu'il &#233;tait temps de combler ce manque, Priscilla Long rassembla plusieurs articles dans un recueil intitul&#233; &lt;i&gt;The New Left&lt;/i&gt;, qui fut publi&#233; par un petit &#233;diteur de Boston, Porter Sargent. L'historien et militant Staughton Lynd &#233;crivit l'introduction, et le tout premier article fut r&#233;dig&#233; par celui qu'on consid&#233;rait g&#233;n&#233;ralement comme le ma&#238;tre &#224; penser de la nouvelle gauche, Charles Wright Mills. Figuraient aussi des articles de Barbara Deming, Noam Chomsky, Daniel Berrigan, Paul Mattick, Percival et Paul Goodman.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Howard Zinn&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;center&gt;Extrait de The New Left (1969)&lt;br/&gt;Chapitre XVI,&lt;br/&gt;&lt;h3 class=&#034;spip&#034;&gt;&#171; Le marxisme et la nouvelle gauche &#187;&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;(version condens&#233;e)&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/center&gt;&lt;div class='spip_document_9445 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.elcorreo.eu.org/local/cache-vignettes/L143xH250/howard_zinn_couv-fb358-76e61.png?1694104241' width='143' height='250' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Mon intention dans cet article n'est pas de d&#233;finir le radicalisme de la nouvelle gauche, mais bien de le red&#233;finir. Car, par une co&#239;ncidence remarquable, il se trouve que je crois &#224; l'esprit du marxisme &#8211; le fait de d&#233;terminer ce qu'une chose est &#224; partir de ce qu'elle devrait &#234;tre. Le marxisme postule que tout &#8211; m&#234;me une id&#233;e &#8211; acquiert une signification nouvelle &#224; chaque moment, dans chaque situation historique singuli&#232;re. Il tente d'&#233;viter le pur exercice d'&#233;rudition qui pr&#233;tend se contenter de relever scrupuleusement les faits, de d&#233;crire &#8211; oubliant que d&#233;crire, c'est d&#233;j&#224; circonscrire. [&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le marxisme n'est pas un corpus de dogmes rigide destin&#233; &#224; &#234;tre consign&#233; dans de grands livres noirs ou de petits livres rouges puis m&#233;moris&#233;. C'est un ensemble de propositions pr&#233;cises, fortes et audacieuses sur le monde moderne, une vision de l'avenir &#224; la fois vague et stimulante et, plus fondamentalement, une fa&#231;on d'appr&#233;hender la vie, les individus, nous-m&#234;mes, un certain type de r&#233;flexion sur la pens&#233;e et sur l'existence. Surtout, c'est une pens&#233;e qui pousse &#224; l'action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est enthousiasmant dans la nouvelle gauche &#8211; cet assemblage composite de militants des droits civiques, de partisans du Black Power, de militants des ghettos, d'&#233;tudiants rebelles et d'opposants &#224; la guerre du Vietnam &#8211; c'est sa capacit&#233; d'action. &#192; ce carrefour o&#249; se croisent l'esprit du marxisme et l'action de la nouvelle gauche, cette derni&#232;re retiendra du marxisme &#8211; si elle est sage &#8211; non pas ses propositions exactes sur le monde dans lequel vivaient Marx et Engels (un monde qui n'est le n&#244;tre qu'en partie), mais son approche. Elle se caract&#233;rise par l'exigence d'une red&#233;finition constante de la th&#233;orie &#224; la lumi&#232;re de la r&#233;alit&#233; imm&#233;diate, et par une insistance sur l'action comme mise &#224; l'&#233;preuve et mise au travail de la th&#233;orie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'une des formules de Marx les plus cit&#233;es et les plus ignor&#233;es dans la pratique est la onzi&#232;me de ses &lt;i&gt;Th&#232;ses sur Feuerbach&lt;/i&gt; (vers 1845) : &#171; Les philosophes ont seulement interpr&#233;t&#233; le monde de diverses mani&#232;res, ce qui compte, c'est de le transformer. &#187; Or puisque tout corpus d'id&#233;es fait partie du monde, cette formule nous invite non seulement &#224; interpr&#233;ter le marxisme et la nouvelle gauche, mais aussi &#224; les transformer. Dans les th&#232;ses qui pr&#233;c&#232;dent, Marx critique l'accent mis par Feuerbach sur &#171; l'activit&#233; th&#233;orique &#187; : &#171; Toute vie sociale est essentiellement pratique &#187;, &#233;crit-il. &#171; Tous les myst&#232;res [&#8230;] trouvent leur solution rationnelle dans la pratique humaine. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour tenter de mettre en pratique l'approche de Marx, consid&#233;rons le paysage acad&#233;mique actuel. Une grande partie de ce qu'on appelle &#171; histoire intellectuelle &#187; n'est qu'un ratissage st&#233;rile d'id&#233;es pr&#233;sentes et pass&#233;es, et non une activit&#233; cr&#233;ative de rem&#233;moration de l'exp&#233;rience destin&#233;e &#224; am&#233;liorer la vie humaine. Nous sommes entour&#233;s de querelles grandiloquentes et pr&#233;tentieuses sur ce que Marx, Machiavel ou Rousseau ont vraiment voulu dire, sur qui a raison et qui a tort &#8211; ce qui n'est pour le p&#233;dant qu'une autre mani&#232;re de dire : &#171; J'ai raison et vous avez tort. &#187; Ce qui passe pour des d&#233;bats th&#233;oriques sur des questions d'int&#233;r&#234;t public n'est trop souvent qu'une joute personnelle visant &#224; conqu&#233;rir honneur ou privil&#232;ges &#8211; chaque participant raisonnant comme le protagoniste de &lt;i&gt;Catch 22, &lt;/i&gt;qui voit dans tout &#233;v&#233;nement mondial un bon point ou un mauvais point dans sa destin&#233;e personnelle, alors m&#234;me que des hommes meurent tout autour de lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet acad&#233;misme doctrinaire, &#233;trangement, caract&#233;rise autant l'ancienne gauche que des revues universitaires qui seraient horrifi&#233;es &#224; l'id&#233;e d'&#234;tre class&#233;es &#224; gauche ou &#224; droite et que l'on peut de fait difficilement accuser de suivre une ligne identifiable. Parce que la nouvelle gauche a succ&#233;d&#233; &#224; l'ancienne gauche dans l'histoire de ce pays, et parce qu'elle est largement issue du monde acad&#233;mique (qu'elle provienne des coll&#232;ges universitaires noirs ou des Berkeley du Nord), elle est cong&#233;nitalement sujette aux divagations th&#233;oriques. Heureusement, les jeunes d'aujourd'hui &#233;vitent plus habilement ce genre de pi&#232;ges.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les apports de l'ancienne gauche &#8211; ils sont consid&#233;rables &#8211; proviennent moins de son f&#233;tichisme id&#233;ologique que de son action. Elle a tir&#233; son dynamisme, non pas tant des le&#231;ons sur la plus-value que de la cr&#233;ation de la conf&#233;d&#233;ration syndicale du CIO 1, non de l'analyse des positions de Staline sur la question nationale et coloniale mais de la d&#233;fense des &#171; gar&#231;ons de Scottsboro2 &#187;, non des arguties sur la dictature du prol&#233;tariat mais des sacrifices du bataillon Abraham Lincoln3. Il ne s'agit pas de condamner le d&#233;bat th&#233;orique, les principes g&#233;n&#233;raux ou l'analyse des r&#233;alit&#233;s sous-jacentes ; je dis simplement que la th&#233;orie doit se transformer au contact de l'observation et s'exprimer par l'action. En d'autres termes, elle doit &#234;tre pertinente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une approche mat&#233;rialiste &#8211; au sens marxiste &#8211; formule des indications plut&#244;t que des imp&#233;ratifs. Elle consid&#232;re par exemple que s'int&#233;resser au contexte o&#249; sont apparus les id&#233;es et le comportement des individus peut &#234;tre utile si l'on veut les transformer. La d&#233;marche dialectique &#8211; au sens de Marx &#8211; consid&#232;re que la situation qu'on analyse n'est pas fixe, mais changeante, et subit l'influence de nos analyses elles-m&#234;mes. Le mat&#233;rialisme dialectique nous demande d'&#234;tre attentifs au fait que nous sommes des cr&#233;atures au champ de vision limit&#233;, par les yeux ou par l'esprit, et de ne pas prendre nos perceptions pour la totalit&#233; &#8211; garder en t&#234;te que des tendances antagonistes sont souvent dissimul&#233;es sous la surface d'un &#233;v&#233;nement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le marxisme ne nous dit pas &lt;i&gt;exactement&lt;/i&gt; ce que nous allons trouver sous la surface : il nous encourage &#224; chercher, insiste pour que nous cherchions. Un marxiste aurait donn&#233; un microscope &#224; Lyssenko ; c'est le stalinien qui lui a dict&#233; &#8211; ou a cr&#233;&#233; une atmosph&#232;re revenant &#224; lui dicter &#8211; ce qu'il devait d&#233;couvrir avec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et si on vous r&#233;pond que ce n'est pas du mat&#233;rialisme dialectique ou du marxisme, que c'est du bon sens, du rationalisme, du pragmatisme, de l'empirisme ou du naturalisme, pourquoi nier, pourquoi contester ? Qui se soucie des r&#233;f&#233;rences ? Il est vrai que l'ancienne gauche refusait toute association avec une autre id&#233;ologie. Elle est rest&#233;e immacul&#233;e et solitaire. La nouvelle gauche semble diff&#233;rente.&lt;br /&gt;
[&#8230;]&lt;br /&gt;
Selon moi, le nouveau radicalisme devrait &#234;tre anti-id&#233;ologique au sens que j'ai examin&#233;. Mais il devrait aussi &#8211; ce qu'il n'a pas r&#233;ussi &#224; faire jusqu'ici &#8211; se soucier d'&#233;laborer une th&#233;orie. Elle contiendrait trois &#233;l&#233;ments essentiels. En premier lieu, nous avons besoin d'une vision de ce &#224; quoi nous aspirons &#8211; vision fond&#233;e sur des besoins humains transcendants et qui ne se limite pas &#224; notre &#233;troite r&#233;alit&#233; d'aujourd'hui. Ensuite, cette th&#233;orie devrait analyser la r&#233;alit&#233; actuelle, non pas &#224; travers le prisme de cat&#233;gories anciennes et fig&#233;es, mais plut&#244;t en pr&#234;tant attention &#224; la singularit&#233; du moment et &#224; la n&#233;cessit&#233; de rendre le pr&#233;sent intelligible pour ceux qui nous entourent. Enfin, cette th&#233;orie permettrait de recenser &#8211; parall&#232;lement &#224; l'action &#8211; les techniques qui ont fait leurs preuves pour transformer la soci&#233;t&#233; dans le contexte particulier d'aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Venons-en maintenant &#224; la premi&#232;re chose que l'on demande &#224; cette th&#233;orie, qu'elle nous donne une vision de l'avenir. Ici, la pens&#233;e marxiste est utile. Certes, elle est vague. Mais quel meilleur rempart contre le dogmatisme ? L'incertitude n'est pas une vertu quand il s'agit de d&#233;crire des faits actuels ; mais elle peut s'av&#233;rer non seulement acceptable, mais d&#233;sirable quand on tente de d&#233;crire l'avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;La Sainte Famille&lt;/i&gt;, un de leurs premiers &#233;crits (vers 1845), Marx et Engels disent que l'homme doit &#234;tre &#171; libre, non par la force n&#233;gative d'&#233;viter telle ou telle chose, mais par la force positive de faire valoir sa vraie individualit&#233; &#187;. [&#8230;] Voil&#224; qui peut s'adresser aux actuels pays soi-disant socialistes o&#249; l'on emprisonne les &#233;crivains qui critiquent l'&#201;tat ; mais aussi &#224; un pays comme les &#201;tats-Unis, qui donne aux individus les libert&#233;s n&#233;gatives du Bill of Rights, mais distribue de fa&#231;on tr&#232;s in&#233;quitable l'espace social permettant aux gens de faire valoir leur individualit&#233;, d'exercer leur libert&#233; [&#8230;].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l'instant, la nouvelle gauche ne sait absolument pas comment expliquer ce difficile probl&#232;me de libert&#233; &#224; tous ces habitants des &#201;tats-Unis dont l'&#233;ducation se r&#233;sume aux manuels d'histoire et aux concours d'&#233;criture de la L&#233;gion am&#233;ricaine. Ce qui peut rendre la nouvelle gauche r&#233;ellement novatrice et pertinente pour l'&#233;poque pr&#233;sente est sa capacit&#233; &#224; d&#233;crire objectivement, sans faire appel aux slogans poussi&#233;reux sur les &#171; libert&#233;s bourgeoises &#187;, le degr&#233; de libert&#233; dont les gens disposent dans ce pays &#8211; tout en montrant que c'est &lt;i&gt;effectivement&lt;/i&gt; une question de degr&#233;, que la libert&#233; aux &#201;tats-Unis est comme la richesse, abondante et tr&#232;s in&#233;galement r&#233;partie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Passons maintenant &#224; un autre aspect de la conception marxiste. Une croyance populaire tr&#232;s r&#233;pandue continue &#224; perdurer, en particulier chez les lecteurs du Reader's Digest, selon laquelle le marxisme pr&#244;nerait la domination de l'&#201;tat sur l'individu, alors que la d&#233;mocratie d&#233;fendrait l'inverse. De fait, l'existence d'&#201;tats tentaculaires et tyranniques qui se d&#233;finissent comme marxistes conforte cette id&#233;e. Mais un v&#233;ritable radicalisme rappellerait aussi bien aux habitants des pays socialistes que capitalistes quel &#233;tait l'espoir de Marx et Engels, exprim&#233; d&#232;s le Manifeste : qu'un jour &#171; le pouvoir public [perde] son caract&#232;re politique &#187; et forme &#171; une association o&#249; le libre d&#233;veloppement de chacun est la condition du libre d&#233;veloppement de tous &#187;. [&#8230;] Il note [plus tard], &#224; propos de l'&#233;ducation du peuple par l'&#201;tat que &#171; c'est au contraire l'&#201;tat qui a besoin d'&#234;tre &#233;duqu&#233; d'une rude mani&#232;re par le peuple &#187;. &lt;br /&gt;
[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nouvelle gauche est anti-autoritaire ; elle br&#251;lerait des documents d'incorporation &#8211; j'imagine &#8211; dans n'importe quel pays. Elle est anarchiste, non seulement en ce qu'elle vise en derni&#232;re instance l'abolition de l'&#201;tat, mais aussi dans son exigence imm&#233;diate que l'autorit&#233; et la coercition soient bannies de toutes les sph&#232;res de l'existence, que les moyens correspondent d'embl&#233;e &#224; la fin poursuivie. Marx et Bakounine divergeaient sur ce point, mais la nouvelle gauche a sur Marx l'avantage d'un si&#232;cle suppl&#233;mentaire de recul historique. Nous avons constat&#233; comment la dictature du prol&#233;tariat peut facilement devenir une dictature exerc&#233;e sur le prol&#233;tariat, conform&#233;ment aux mises en garde de Trotsky ou de Rosa Luxemburg. [&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux &#201;tats-Unis, lib&#233;raux et radicaux en sont tous venus &#224; s'enthousiasmer pour l'&#201;tat qui, sous la pr&#233;sidence de Franklin Delano Roosevelt, semblait b&#233;n&#233;fique : il a mis en place certaines r&#233;formes &#233;conomiques et combattu Hitler. La nouvelle gauche, on peut l'esp&#233;rer, conclura qu'on ne peut faire confiance &#224; l'&#201;tat, que ce soit pour mener des r&#233;formes &#224; leur terme ou pour larguer des bombes seulement sur les envahisseurs nazis et non sur les paysans asiatiques dans leur propre pays. Elle cr&#233;era donc des constellations de pouvoir &#224; l'ext&#233;rieur de l'&#201;tat pour l'obliger &#224; agir humainement, s'opposer &#224; ses actions inhumaines et le remplacer dans plusieurs de ses fonctions par de petits groupes de b&#233;n&#233;voles cherchant &#224; faire coexister l'individualit&#233; et la coop&#233;ration. C'est ce que tente de faire le Black Power, dans ses aspects les plus prometteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux &#201;tats-Unis, il faut que la nouvelle gauche fasse comprendre aux gens que l'&#201;tat, que ce soit sous la forme d'une dictature prol&#233;tarienne ou d'un &#201;tat-providence capitaliste moderne, constitue un int&#233;r&#234;t en propre et que, loin de m&#233;riter une loyaut&#233; aveugle, il appelle critique, r&#233;sistance et (quand il se comporte bien) vigilance. [&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autre point sur l'approche marxiste : nulle part peut-&#234;tre Marx ne s'adresse-t-il plus directement &#224; l'actuelle soci&#233;t&#233; de masse, et par-l&#224; aux nouveaux contestataires de la soci&#233;t&#233; de masse, que dans ses Manuscrits &#233;conomiques et philosophiques de 1844. Sa description de l'ali&#233;nation des individus correspond non seulement au prol&#233;tariat classique de son &#233;poque, mais &#224; toutes les classes dans toutes les soci&#233;t&#233;s industrielles modernes &#8211; et tout particuli&#232;rement &#224; la jeune g&#233;n&#233;ration des Am&#233;ricains d'aujourd'hui. Il parle d'individus produisant des objets qui leur sont &#233;trangers et deviennent des monstres ind&#233;pendants d'eux (regardons autour de nous : nos voitures, nos t&#233;l&#233;viseurs, nos gratte-ciels et m&#234;me nos universit&#233;s) ; des individus qui ne tirent pas de satisfaction de leur travail. Il souligne le fait ironique que l'homme se sent comme un animal dans ses fonctions les plus sp&#233;cifiquement humaines (travail, cr&#233;ation), et n'a le sentiment d'&#234;tre humain qu'en remplissant ses fonctions animales (nourriture, sexualit&#233;). [&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous devenons ainsi &#233;trangers &#224; ce que nous produisons, &#224; notre propre activit&#233;, &#224; nos semblables, &#224; la nature (id&#233;e qui doit autant au marxisme qu'au tao&#239;sme) et enfin &#224; nous-m&#234;mes, car nous nous retrouvons &#224; vivre une autre vie que celle que nous voudrions vraiment. Les nouveaux radicaux d'aujourd'hui en sont d&#233;sesp&#233;r&#233;ment conscients et tentent d'y &#233;chapper. Comme ils veulent faire un travail qui leur pla&#238;t, ils partent pour le Mississippi ou s'installent dans le ghetto &#8211; ou pr&#233;f&#232;rent tout simplement ne pas travailler plut&#244;t qu'exercer une activit&#233; d&#233;testable ou parasitique. Souvent, ils tentent de cr&#233;er autour d'eux des relations qui ne soient pas fauss&#233;es par les r&#232;gles ou les exigences du monde qui les entoure. Toutes ces formes d'ali&#233;nation d&#233;coulent de ce que les activit&#233;s des individus sont contraintes et non libres, ce qui suscite la m&#233;fiance des jeunes d'aujourd'hui. Il n'est pas facile de vivre diff&#233;remment, mais le simple fait d'essayer est un acte de libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;] &#192; mon avis, les divergences [de la nouvelle gauche avec Marx] commencent avec l'id&#233;e de Marx &#8211; bien que certains l'attribuent &#224; Engels (une de ces querelles d'universitaires dont je parlais) &#8211; que cette conception de l'individu &#233;mancip&#233; n'est pas un souhait mais une observation, la conspiration scientifique d'une courbe historique avan&#231;ant inexorablement vers la libert&#233; humaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre confiance dans les &#233;v&#233;nements soi-disant inexorables a &#233;t&#233; s&#233;rieusement entam&#233;e &#8211; ce si&#232;cle nous a r&#233;serv&#233; trop de surprises. [&#8230;] Nous manifestons sans embarras nos d&#233;sirs et nos besoins subjectifs &#8211; sans avoir besoin d'en d&#233;montrer l'existence &#171; scientifiquement &#187;. L&#224; encore, la question de savoir si les normes &#233;thiques trouvent leur fondement dans la science empirique est l'un de ces d&#233;bats acad&#233;miques qui n'apportent rien de concret. La plupart des gens ne s'accordent-ils pas sur les n&#233;cessit&#233;s basiques de l'existence &#8211; la nourriture, la sexualit&#233;, la paix, la libert&#233;, l'amour, la dignit&#233;, l'&#233;panouissement personnel ? Il vaut mieux employer son &#233;nergie &#224; les satisfaire plut&#244;t qu'&#224; d&#233;battre de leur signification m&#233;taphysique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai indiqu&#233; plus haut que la deuxi&#232;me chose dont a besoin une th&#233;orie pertinente est une analyse des &lt;i&gt;sp&#233;cificit&#233;s&lt;/i&gt; de la r&#233;alit&#233; d'aujourd'hui. L'une des grandes intuitions de Marx est que l'ali&#233;nation et le malheur des individus ont une origine mat&#233;rielle &#8211; la raret&#233; des biens dont eux-m&#234;mes et la soci&#233;t&#233; ont besoin, l'exploitation, la coercition et les conflits li&#233;s &#224; la production. Aussi l'abondance est-elle une condition n&#233;cessaire &#8211; mais pas suffisante &#8211; de la libert&#233; humaine. Aux &#201;tats-Unis, nous sommes confront&#233;s &#224; ce paradoxe que l'&#201;tat dot&#233; de l'appareil productif le plus &#233;norme, en fait le seul &#201;tat au monde dont la capacit&#233; technologique permettrait le communisme, et o&#249; une soci&#233;t&#233; communiste aurait les plus grandes chances de pr&#233;server la libert&#233; de l'individu (car les soci&#233;t&#233;s socialistes souffrent bel et bien de p&#233;nurie), cet &#201;tat manifeste des signes d'apoplexie &#224; la simple mention du terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les cat&#233;gories &#233;conomiques marxiennes alimentent depuis longtemps les controverses acad&#233;miques &#8211; et je doute que c'est ce que Marx souhaitait. Mais n'&#233;tant apr&#232;s tout qu'un &#234;tre humain, il a peut-&#234;tre lui aussi succomb&#233; aux tentations de l'intellectuel : sa recherche, sa curiosit&#233;, sa passion pour l'&#233;laboration de th&#233;ories et les constructions scientifiques ont pris le dessus. J'avoue que je ne vois pas en quoi le volumineux tome deux de Das Kapital sur la &#171; circulation des marchandises &#187; et ses longues explications sur la rente absolue et la rente diff&#233;rentielle sont cruciales pour la th&#233;orie r&#233;volutionnaire. [&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me une th&#233;orie aussi brillante que celle de la plus-value &#8211; en quoi peut-elle favoriser l'action sur la soci&#233;t&#233; ? Les luttes historiques des travailleurs ont-elles eu besoin de cette analyse pour alimenter leur combativit&#233; ? A-t-on vu quelque part cette combativit&#233; se transformer en conscience r&#233;volutionnaire par la compr&#233;hension de la distinction entre valeur d'usage et valeur d'&#233;change de la force de travail ? Le concept de surplus chez Baran-Sweezy (dans Le Capitalisme monopoliste4), qui &#224; la fois recouvre le gaspillage, les d&#233;penses militaires et la capacit&#233; productive exc&#233;dentaire peut se r&#233;v&#233;ler plus f&#233;cond, je crois, comme stimulant th&#233;orique de l'action r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;James Bevel a raison de dire que l'on ne peut mobiliser un grand nombre de gens que sur des questions &#233;videntes ou pouvant &#234;tre rendues &#233;videntes. Donc au lieu d'ergoter sur le d&#233;clin du taux de profit ou la composition organique du capital, je me concentrerais sur ce qui est d'embl&#233;e observable : le fait que notre pays dispose d'&#233;normes ressources qui font l'objet d'un gaspillage honteux et d'une r&#233;partition injuste. [&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le constat de Marx le plus utile sur la soci&#233;t&#233; capitaliste est aussi le plus g&#233;n&#233;ral : nous vivons dans une &#232;re o&#249; la production est devenue un processus social complexe, mondial, exigeant de la rationalit&#233;, et pourtant notre syst&#232;me est d'une irrationalit&#233; incroyable. Parce que ce sont les b&#233;n&#233;fices des grands groupes et non les besoins humains qui d&#233;cident de ce qui sera produit ou non. [&#8230;] Au lieu de mener des d&#233;bats th&#233;oriques sur les cat&#233;gories &#233;conomiques, la nouvelle gauche doit trouver des fa&#231;ons de faire comprendre aux Am&#233;ricains &#224; quel point notre &#233;conomie est gaspilleuse, irrationnelle et injuste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En plus d'&#233;laborer un id&#233;al de vie, et de d&#233;crire la vie telle qu'elle est actuellement (bien des gens ont besoin qu'on leur mette le nez dessus), le probl&#232;me th&#233;orique le plus urgent de la nouvelle gauche &#8211; et celui sur lequel le marxisme traditionnel nous aiguille le moins &#8211; est le suivant : comment changer la soci&#233;t&#233; ? Comment redistribuer le pouvoir pour redistribuer les richesses ? Comment vaincre les d&#233;tenteurs du pouvoir et des richesses, qui ne sont pas pr&#234;ts de les l&#226;cher ? [&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vieille id&#233;e marxiste d'une r&#233;volution qui se d&#233;clencherait &#224; la faveur d'une panne du m&#233;canisme capitaliste, et suite &#224; l'offensive victorieuse d'un prol&#233;tariat structur&#233; et mu par une conscience de classe, n'est plus vraiment tenable aujourd'hui. L&#224; o&#249; des r&#233;volutions socialistes ont eu lieu, elles ont la plupart du temps &#233;t&#233; permises par une guerre qui, en affaiblissant ou en d&#233;truisant l'&#201;tat, a cr&#233;&#233; un appel d'air o&#249; des r&#233;volutionnaires organis&#233;s ont pu s'engouffrer. L'id&#233;e lib&#233;rale traditionnelle d'une &#233;volution progressive vers la libert&#233;, la paix et la d&#233;mocratie par la r&#233;forme parlementaire n'est pas plus convaincante. On constate que la pauvret&#233; et le racisme peuvent s'institutionnaliser, moyennant quelques mesures de fa&#231;ade pour en att&#233;nuer les pires aspects ; que la cr&#233;ation d'une classe moyenne satisfaite et repl&#232;te, l'introduction de m&#233;canismes de r&#233;gulation dans l'&#233;conomie, peuvent maintenir le &lt;i&gt;statu quo&lt;/i&gt;. Enfin, il est devenu normal que le pr&#233;sident et un cercle restreint de conseillers d&#233;cident de toute la politique &#233;trang&#232;re, tandis que l'industrie des m&#233;dias de masse cr&#233;e un consensus gr&#233;gaire pour l'avaliser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux &#201;tats-Unis, il est clair que l'id&#233;e ancienne d&#233;signant le prol&#233;tariat comme moteur de la transformation sociale doit &#234;tre r&#233;-examin&#233;e, &#224; l'heure o&#249; l'on ach&#232;te le silence des ouvriers les plus politis&#233;s avec des pavillons de banlieue et des voitures, et o&#249; le divertissement de masse les intoxique jusqu'&#224; l'assentiment. Certes, les travailleurs non syndiqu&#233;s &#8211; c'est-&#224;-dire la majorit&#233; d'entre eux &#8211; ont peut-&#234;tre un r&#244;le &#224; jouer, mais n'oublions pas que les employ&#233;s de bureau, le personnel de maison, les ouvriers agricoles et migrants, les employ&#233;s de l'industrie des services, etc. sont les cat&#233;gories d'actifs les plus difficiles &#224; mobiliser. L'exp&#233;rience r&#233;cente montre que les noirs &#8211; et peut-&#234;tre les noirs des ghettos &#8211; repr&#233;sentent le vecteur de changement social le plus puissant du pays. Marx consid&#233;rait les prol&#233;taires de l'industrie comme des sujets r&#233;volutionnaires parce qu'ils &#233;taient pauvres, exploit&#233;s et regroup&#233;s dans les usines. Les noirs sont pauvres, exploit&#233;s et parqu&#233;s dans les ghettos. Et depuis Berkeley et le mouvement des &lt;i&gt;teach-in&lt;/i&gt;, on a vu que les &#233;tudiants &#8211; &#224; force d'&#234;tre pouss&#233;s toujours plus pr&#232;s de la bouche du canon &#8211; peuvent jouer un r&#244;le important. Une alliance improbable, pour l'instant impr&#233;visible, se formera peut-&#234;tre &#224; la faveur d'une crise nationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment le changement se produira-t-il ? Par des moyens moins extr&#234;mes que la violence r&#233;volutionnaire, mais beaucoup moins paisibles, je crois, que la voie parlementaire habituelle. M&#234;me les manifestations du mouvement des droits civiques n'ont pas d&#233;bouch&#233; sur autre chose que des changements symboliques : quelques lois, quelques entrevues avec des dirigeants, et Lyndon Johnson chantant &lt;i&gt;We Shall Overcome&lt;/i&gt;. Les &#233;meutes spontan&#233;es qui &#233;clatent dans les ghettos sont des signaux d'alerte, mais elles ne produisent pas de changement par elles-m&#234;mes. Un long travail de mobilisation et d'&#233;ducation syst&#233;matique dans les ghettos et les universit&#233;s, plus diverses actions coordonn&#233;es, seront n&#233;cessaires pour secouer cette soci&#233;t&#233; et la faire sortir de sa torpeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e de la nouvelle gauche de cr&#233;er des organisations parall&#232;les pour &lt;i&gt;faire la d&#233;monstration&lt;/i&gt; des changements qu'il faudrait mener, de la fa&#231;on dont il faudrait vivre, renferme des possibilit&#233;s immenses : c'est le mod&#232;le des Freedom Schools, des universit&#233;s libres, des villes libres &#8211; rappelons-nous comment ces institutions, au Moyen-&#194;ge, se sont d&#233;velopp&#233;es &#224; l'ext&#233;rieur du syst&#232;me f&#233;odal &#8211; et des communaut&#233;s autog&#233;r&#233;es. Mais cela passe aussi par l'existence de &lt;i&gt;poches&lt;/i&gt; de gens libres, actifs, &#224; l'int&#233;rieur des villes, universit&#233;s, corporations. Dans le domaine militaire, la gu&#233;rilla est apparue comme une r&#233;ponse face &#224; l'omnipr&#233;sence d'une arm&#233;e centralis&#233;e. De la m&#234;me mani&#232;re, la soci&#233;t&#233; de masse nous oblige peut-&#234;tre &#224; inventer des tactiques de gu&#233;rilla politique &#8211; permettant &#224; des enclaves de libert&#233;, cr&#233;&#233;es ici et l&#224; au milieu du mode de vie dominant, de devenir des foyers de contestation et des exemples &#224; suivre. Pour trouver en particulier des moyens de mobiliser, d'installer un rapport de force, de cr&#233;er du changement, de construire des communaut&#233;s, les nouveaux radicaux ont besoin d'outils de r&#233;flexion &#8211; et d'action. Mener &#224; bien une r&#233;volution d'un genre nouveau exigera s&#251;rement de combiner ing&#233;nieusement force et agilit&#233; d'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fait, il vaut mieux que l'action soit organis&#233;e, r&#233;fl&#233;chie, mais il devrait y avoir de la place pour tous les types d'actions qu'un individu ou un groupe se sent appel&#233; &#224; mener. &#192; une &#233;poque o&#249; on est si facilement plong&#233; dans le d&#233;sarroi, nous avons besoin de cette libert&#233; d'action mise en avant par les existentialistes. [&#8230;] Nous devons rester existentiellement conscients que l'issue du combat contre les obstacles qui nous entourent est totalement ind&#233;termin&#233;e. [&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette ind&#233;termination montre que l'important n'est pas de pr&#233;dire ou de mesurer des r&#233;sultats imm&#233;diats, mais de prendre le risque d'agir. Nous ne sommes pas totalement libres mais notre force sera d&#233;multipli&#233;e si nous agissons &lt;i&gt;comme si&lt;/i&gt; nous l'&#233;tions. Nous ne sommes pas des observateurs, des &#233;tudiants, des th&#233;oriciens passifs ; par nos r&#233;flexions m&#234;mes, nos paroles, nos discours, nos pamphlets, nous chargeons une balance dont on ne peut savoir de quel c&#244;t&#233; elle penchera avant d'&#234;tre pass&#233;s &#224; l'action. L'insistance existentialiste sur la n&#233;cessit&#233; d'agir &#8211; en suivant sa conscience, non en pesant froidement et prudemment &#171; les r&#233;alit&#233;s &#187; &#8211; est l'un des traits les plus rafra&#238;chissants du nouveau radicalisme am&#233;ricain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Howard Zinn&lt;/strong&gt;, 1 octobre 2014&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;texteencadre-spip spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;Howard Zinn&lt;/strong&gt;, &lt;i&gt;Se r&#233;volter si n&#233;cessaire. Textes et discours (1952-2010), &lt;/i&gt;Marseille, Agone, 2014. &lt;strong&gt;Traduit par Celia Izoard. &lt;/strong&gt; &lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.contretemps.eu/a-lire-un-texte-inedit-de-howard-zinn-extrait-de-se-revolter-si-necessaire/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Contretemps&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. Marseille, le 30 ao&#251;t 2016&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title> Christophe Colomb, les Indiens et le progr&#232;s de l'humanit&#233;</title>
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		<dc:creator>Howard Zinn*</dc:creator>



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&lt;p&gt;Au commencement &#233;taient la conqu&#234;te, l'esclavage et la mort. &lt;br class='autobr' /&gt; Les premiers contacts entre europ&#233;ens et indig&#232;nes &lt;br class='autobr' /&gt;
Frapp&#233;es d'&#233;tonnement, les Arawaks, femmes et hommes aux corps h&#226;l&#233;s et nus abandonn&#232;rent leurs villages pour se rendre sur le rivage, puis nag&#232;rent jusqu'&#224; cet &#233;trange et imposant navire afin de mieux l'observer. Lorsque finalement Christophe Colomb et son &#233;quipage se rendirent &#224; terre, avec leurs &#233;p&#233;es et leur dr&#244;le de parler, les Arawaks s'empress&#232;rent de les accueillir en (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.elcorreo.eu.org/Frere-Indigene" rel="directory"&gt;Fr&#232;re Indig&#232;ne&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Au commencement &#233;taient la conqu&#234;te, l'esclavage et la mort.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les premiers contacts entre europ&#233;ens et indig&#232;nes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Frapp&#233;es d'&#233;tonnement, les Arawaks, femmes et hommes aux corps h&#226;l&#233;s et nus abandonn&#232;rent leurs villages pour se rendre sur le rivage, puis nag&#232;rent jusqu'&#224; cet &#233;trange et imposant navire afin de mieux l'observer. Lorsque finalement Christophe Colomb et son &#233;quipage se rendirent &#224; terre, avec leurs &#233;p&#233;es et leur dr&#244;le de parler, les Arawaks s'empress&#232;rent de les accueillir en leur offrant eau, nourriture et pr&#233;sents. Colomb &#233;crit plus tard dans son journal de bord : &#171; Ils [ . . . ] nous ont apport&#233; des perroquets, des pelotes de coton, des lances et bien d'autres choses qu'ils &#233;changeaient contre des perles de verre et des grelots. Ils &#233;changeaient volontiers tout ce qu'ils poss&#233;daient. [ . . . ] Ils &#233;taient bien charpent&#233;s, le corps solide et les traits agr&#233;ables. [ . . . ] Ils ne portent pas d'armes et ne semblent pas les conna&#238;tre car, comme je leur montrai une &#233;p&#233;e, ils la saisirent en toute innocence par la lame et se coup&#232;rent. Ils ne connaissent pas l'acier. Leurs lances sont en bambou. [ . . . ] Ils feraient d'excellents domestiques. [ . . . ] Avec seulement cinquante hommes, nous pourrions les soumettre tous et leur faire faire tout ce que nous voulons. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces Arawaks des &#238;les de l'archipel des Bahamas ressemblaient fort aux indig&#232;nes du continent dont les observateurs europ&#233;ens ne cesseront de souligner le remarquable sens de l'hospitalit&#233; et du partage, valeurs peu &#224; l'honneur, en revanche, dans l'Europe de la Renaissance, alors domin&#233;e par la religion des papes, le gouvernement des rois et la soif de richesses. Caract&#232;res propres &#224; la civilisation occidentale comme &#224; son premier &#233;missaire dans les Am&#233;riques : Christophe Colomb. Colomb lui-m&#234;me n'&#233;crit-il pas : &#171; Aussit&#244;t arriv&#233; aux Indes, sur la premi&#232;re &#238;le que je rencontrai, je me saisis par la force de quelques indig&#232;nes afin qu'ils me renseignent et me donnent des pr&#233;cisions sur tout ce qu'on pouvait trouver aux alentours &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'information qui int&#233;resse Colomb au premier chef se r&#233;sume &#224; la question suivante : o&#249; est l'or ? Il avait en effet persuad&#233; le roi et la reine d'Espagne de financer une exp&#233;dition vers les terres situ&#233;es de l'autre c&#244;t&#233; de l'Atlantique et les richesses qu'il comptait y trouver &#8212; c'est-&#224;-dire l'or et les &#233;pices des Indes et de l'Asie. Comme tout individu cultiv&#233; de ce temps, Colomb sait que la Terre est ronde et qu'il est possible de naviguer vers l'ouest pour rejoindre l'Extr&#234;me-Orient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Espagne venait &#224; peine d'achever l'unification de son territoire et de rejoindre le groupe des &#201;tats-nations modernes que formaient la France, l'Angleterre et le Portugal. La population espagnole, constitu&#233;e en grande partie de paysans pauvres, travaillait &#224; cette &#233;poque pour une noblesse qui ne repr&#233;sentait que 2 % de l'ensemble mais poss&#233;dait 95 % des terres. Vou&#233;e &#224; l'&#201;glise catholique, l'Espagne avait expuls&#233; Juifs et Maures de son territoire et, comme les autres &#201;tats du monde moderne, elle convoitait l'or, ce m&#233;tal en passe de devenir le nouvel &#233;talon de la richesse, plus d&#233;sirable encore que la terre elle-m&#234;me puisqu'il permettait de tout acheter. On pensait en trouver &#224; coup s&#251;r en Asie, ainsi que des &#233;pices et de la soie, puisque Marco Polo et d'autres en avaient rapport&#233; de leurs exp&#233;ditions lointaines quelques si&#232;cles plus t&#244;t. Mais les Turcs ayant conquis Constantinople et la M&#233;diterran&#233;e orientale et impos&#233;, en cons&#233;quence, leur contr&#244;le sur les itin&#233;raires terrestres menant &#224; l'Asie, il devenait n&#233;cessaire d'ouvrir une voie maritime. Les marins portugais avaient choisi d'entreprendre le contournement de l'Afrique par le sud quand l'Espagne d&#233;cida de parier sur la longue travers&#233;e d'un oc&#233;an inconnu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En retour de l'or et des &#233;pices qu'il ram&#232;nerait, les monarques espagnols promirent &#224; Colomb 10 % des profits, le titre de gouverneur g&#233;n&#233;ral des &#238;les et terres fermes &#224; d&#233;couvrir, et celui, glorieux &#8212; cr&#233;&#233; pour l'occasion &#8212; d'amiral de la mer Oc&#233;ane. D'abord clerc chez un n&#233;gociant g&#233;nois et tisserand &#224; ses heures (son p&#232;re &#233;tait un tisserand renomm&#233;), Christophe Colomb passait d&#233;sormais pour un marin exp&#233;riment&#233;. L'exp&#233;dition se composait de trois voiliers dont le plus grand, la Santa Maria, avait pr&#232;s de trente m&#232;tres de long et un &#233;quipage de trente-neuf hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, s'imaginant le monde plus petit qu'il ne l'est r&#233;ellement, Colomb n'aurait jamais atteint l'Asie, qui se situait &#224; des milliers de kilom&#232;tres de la position indiqu&#233;e par ses calculs. S'il n'avait &#233;t&#233; particuli&#232;rement chanceux, il aurait err&#233; &#224; travers les immensit&#233;s maritimes. Pourtant, &#224; peu pr&#232;s au quart de la distance r&#233;elle, entre l'Europe et l'Asie, il rencontra une terre inconnue, non r&#233;pertori&#233;e : les Am&#233;riques. Cela se passait au d&#233;but du mois d'octobre 1492, trente-trois jours apr&#232;s que l'exp&#233;dition eut quin&#233; les &#238;les Canaries, au large de la c&#244;te africaine. D&#233;j&#224;, on avait pu voir flotter des branches et des morceaux de bois &#224; la surface de l'oc&#233;an et voler des groupes d'oiseaux : signes annonciateurs d'une terre proche. Enfin, le 12 octobre, un marin nomm&#233; Rodrigo, ayant vu la lumi&#232;re de l'aube se refl&#233;ter sur du sable blanc, signala la terre. Il s'agissait d'une &#238;le de l'archipel des Bahamas, dans la mer des Cara&#239;bes. Le premier homme qui apercevrait une terre &#233;tait suppos&#233; recevoir une rente perp&#233;tuelle de 10 000 marav&#233;dis. Rodrigo ne re&#231;ut jamais cet argent. Christophe Colomb pr&#233;tendit qu'il avait lui-m&#234;me aper&#231;u une lumi&#232;re la veille et empocha la r&#233;compense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, &#224; l'approche du rivage, les Europ&#233;ens furent-ils rejoints par les Indiens arawaks venus les accueillir &#224; la nage. Ces Arawaks vivaient dans des communaut&#233;s villageoises et pratiquaient un mode de culture assez raffin&#233; du ma&#239;s, de l'igname et du manioc. Ils savaient filer et tisser mais ne connaissaient pas le cheval et n'utilisaient pas d'animaux pour le labour. Bien qu'ignorant l'acier, ils portaient n&#233;anmoins de petits bijoux en or aux oreilles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce d&#233;tail allait avoir d'&#233;normes cons&#233;quences : Colomb retint quelques Arawaks &#224; bord de son navire et insista pour qu'ils le conduisent jusqu'&#224; la source de cet or. Il navigua alors jusqu'&#224; l'actuelle Cuba, puis jusqu'&#224; Hispaniola (Ha&#239;ti et R&#233;publique dominicaine). L&#224;, des traces d'or au fond des rivi&#232;res et un masque en or pr&#233;sent&#233; &#224; Christophe Colomb par un chef local inspir&#232;rent de folles visions aux Europ&#233;ens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les premi&#232;res violences&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Hispaniola, l'&#233;pave de la Santa Maria, &#233;chou&#233;e, fournit &#224; Colomb de quoi &#233;difier un fortin qui sera la toute premi&#232;re base militaire europ&#233;enne de l'h&#233;misph&#232;re occidental. Il le baptisa La Navidad (Nativit&#233;) et y laissa trente-neuf membres de l'exp&#233;dition avec pour mission de d&#233;couvrir et d'entreposer l'or. Il fit de nouveaux prisonniers indig&#232;nes qu'il embarqua &#224; bord des deux navires restants. &#192; un certain point de l'&#238;le, Christophe Colomb s'en prit &#224; des Indiens qui refusaient de lui procurer autant d'arcs et de fl&#232;ches que son &#233;quipage et lui-m&#234;me en souhaitaient. Au cours du combat, deux Indiens re&#231;urent des coups d'&#233;p&#233;e et en moururent. La Nina et la Pinta reprirent ensuite la mer &#224; destination des A&#231;ores et de l'Espagne. Lorsque le climat se fit plus rigoureux, les Indiens captifs d&#233;c&#233;d&#232;rent les uns apr&#232;s les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rapport que Christophe Colomb fit &#224; la cour de Madrid est parfaitement extravagant. Il pr&#233;tendait avoir atteint l'Asie (en fait, Cuba) et une autre &#238;le au large des c&#244;tes chinoises (Hispaniola). Ses descriptions sont un m&#233;lange de faits et de fiction : &#171; Hispaniola est un pur miracle. Montagnes et collines, plaines et p&#226;turages y sont aussi magnifiques que fertiles. [ . . . ] Les havres sont incroyablement s&#251;rs et il existe de nombreuses rivi&#232;res, dont la plupart rec&#232;lent de l'or. [ . . . ] On y trouve aussi moult &#233;pices et d'impressionnants filons d'or et de divers m&#233;taux. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'apr&#232;s Colomb, les Indiens &#233;taient &#171; si na&#239;fs et si peu attach&#233;s &#224; leurs biens que quiconque ne l'a pas vu de ses yeux ne peut le croire. Lorsque vous leur demandez quelque chose qu'ils poss&#232;dent, ils ne disent jamais non. Bien au contraire, ils se proposent de le partager avec tout le monde &#187;. Pour finir, il r&#233;clamait une aide accrue de leurs Majest&#233;s, en retour de quoi il leur rapporterait de son prochain voyage &#171; autant d'or qu'ils en auront besoin [ . . . ] et autant d'esclaves qu'ils en exigeront &#187;. Puis, dans un &#233;lan de ferveur religieuse, il poursuivait : &#171; C'est ainsi que le Dieu &#233;ternel, notre Seigneur, apporte la r&#233;ussite &#224; ceux qui suivent Sa voie malgr&#233; les obstacles apparents. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la foi du rapport exalt&#233; et des promesses abusives de Christophe Colomb, la seconde exp&#233;dition r&#233;unissait dix-sept b&#226;timents et plus de douze cents hommes. L'objectif en &#233;tait parfaitement clair : ramener des esclaves et de l'or. Les Espagnols all&#232;rent d'&#238;le en &#238;le dans la mer des Cara&#239;bes pour y capturer des Indiens. Leurs v&#233;ritables intentions devenant rapidement &#233;videntes, ils trouvaient de plus en plus de villages d&#233;sert&#233;s par leurs habitants. &#192; Ha&#239;ti, les marins laiss&#233;s &#224; Fort Navidad avaient &#233;t&#233; tu&#233;s par les Indiens apr&#232;s qu'ils eurent sillonn&#233; l'&#238;le par petits groupes &#224; la recherche de l'or et dans l'intention d'enlever femmes et enfants dont ils faisaient leurs esclaves &#8211; pour le travail comme pour satisfaire leurs app&#233;tits sexuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Colomb envoya exp&#233;dition sur exp&#233;dition &#224; l'int&#233;rieur de l'&#238;le. Ce n'&#233;tait d&#233;cid&#233;ment pas le paradis de l'or mais il fallait absolument exp&#233;dier en Espagne une cargaison d'un quelconque int&#233;r&#234;t. En 1495, les Espagnols organis&#232;rent une grande chasse &#224; l'esclave et rassembl&#232;rent mille cinq cents Arawaks &#8212; hommes, femmes et enfants &#8212; qu'ils parqu&#232;rent dans des enclos sous la surveillance d'hommes et de chiens. Les Europ&#233;ens s&#233;lectionn&#232;rent les cinq cents meilleurs &#171; sp&#233;cimens &#187;, qu'ils embarqu&#232;rent sur leurs navires. Deux cents d'entre eux moururent durant la travers&#233;e. Les survivants furent, d&#232;s leur arriv&#233;e en Espagne, mis en vente comme esclaves par l'archidiacre du voisinage qui remarqua que, bien qu'ils fussent &#171; aussi nus qu'au jour de leur naissance &#187;, ils n'en semblaient &#171; pas plus embarrass&#233;s que des b&#234;tes &#187;. Colomb, pour sa part, souhaitait exp&#233;dier, &#171; au nom de la Sainte Trinit&#233;, autant d'esclaves qu'il [pourrait] s'en vendre &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais trop d'esclaves mouraient en captivit&#233;. Aussi Colomb, d&#233;sesp&#233;rant de pouvoir reverser des dividendes aux promoteurs de l'exp&#233;dition, se sentait-il tenu d'honorer sa promesse de remplir d'or les cales de ses navires. Dans la province ha&#239;tienne de Cicao, o&#249; lui et ses hommes pensaient trouver de l'or en abondance, ils oblig&#232;rent tous les individus de quatorze ans et plus &#224; collecter chaque trimestre une quantit&#233; d&#233;termin&#233;e d'or. Les Indiens qui remplissaient ce contrat recevaient un jeton de cuivre qu'ils devaient suspendre &#224; leur cou. Tout Indien surpris sans ce talisman avait les mains tranch&#233;es et &#233;tait saign&#233; &#224; blanc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La t&#226;che qui leur &#233;tait assign&#233;e &#233;tant impossible, tout l'or des environs se r&#233;sumant &#224; quelques paillettes dans le lit des ruisseaux, ils s'enfuyaient r&#233;guli&#232;rement. Les Espagnols lan&#231;aient alors les chiens &#224; leurs trousses et les ex&#233;cutaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Arawaks tent&#232;rent bien de r&#233;unir une arm&#233;e pour r&#233;sister mais ils avaient en face d'eux des Espagnols &#224; cheval et en armure, arm&#233;s de fusils et d'&#233;p&#233;es. Lorsque les Europ&#233;ens faisaient des prisonniers, ils les pendaient ou les envoyaient au b&#251;cher imm&#233;diatement. Les suicides au poison de manioc se multipli&#232;rent au sein de la communaut&#233; arawak. On assassinait les enfants pour les soustraire aux Espagnols. Dans de telles conditions, deux ann&#233;es suffirent pour que meurtres, mutilations fatales et suicides r&#233;duisissent de moiti&#233; la population indienne (environ deux cent cinquante mille personnes) d'Ha&#239;ti. Lorsqu'il devint &#233;vident que l'&#238;le ne recelait pas d'or, les Indiens furent mis en esclavage sur de gigantesques propri&#233;t&#233;s, plus connues par la suite sous le nom de encomiendas. Exploit&#233;s &#224; l'extr&#234;me, ils y mouraient par milliers. En 1515, il ne restait plus que quinze mille Indiens, et cinq cents seulement en 1550. Un rapport dat&#233; de 1650 affirme que tous les Arawaks et leurs descendants ont disparu &#224; Ha&#239;ti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La source principale &#8212; et, sur bien des points, unique &#8212; de renseignements sur ce qu'il se passait dans les &#238;les apr&#232;s l'arriv&#233;e de Christophe Colomb est le t&#233;moignage de Bartolom&#233; de Las Casas qui, jeune pr&#234;tre, participa &#224; la conqu&#234;te de Cuba. Il poss&#233;da lui-m&#234;me quelque temps une plantation sur laquelle il faisait travailler des esclaves indiens, mais il l'abandonna par la suite pour se faire l'un des plus ardents critiques de la cruaut&#233; espagnole. Las Casas, qui avait retranscrit le journal de Colomb, commen&#231;a vers l'&#226;ge de cinquante ans une monumentale Histoire g&#233;n&#233;rale des Indes, dans laquelle il d&#233;crit les Indiens. Particuli&#232;rement agiles, dit-il, ils pouvaient &#233;galement nager &#8212; les femmes en particulier &#8212; sur de longues distances. S'ils n'&#233;taient pas exactement pacifiques &#8212; les tribus se combattaient, en effet, de temps en temps &#8212; les pertes humaines restaient peu importantes. En outre, ils ne se battaient que pour des motifs personnels et non sur ordre de leurs chefs ou de leurs rois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mani&#232;re dont les femmes indiennes &#233;taient trait&#233;es ne pouvait que surprendre les Espagnols. Las Casas rend ainsi compte des rapports entre les sexes : &#171; Les lois du mariage sont inexistantes : les hommes aussi bien que les femmes choisissent et quittent librement leurs compagnons ou compagnes sans ranc&#339;ur, sans jalousie et sans col&#232;re. Ils se reproduisent en abondance. Les femmes enceintes travaillent jusqu'&#224; la derni&#232;re minute et mettent leurs enfants au monde presque sans douleurs. D&#232;s le lendemain, elles se baignent dans la rivi&#232;re et en ressortent aussi propres et bien portantes qu'avant l'accouchement. Si elles se lassent de leurs compagnons, elles provoquent elles-m&#234;mes un avortement &#224; l'aide d'herbes aux propri&#233;t&#233;s abortives et dissimulent les parties honteuses de leur anatomie sous des feuilles ou des v&#234;tements de coton. N&#233;anmoins, dans l'ensemble, les Indiens et les Indiennes r&#233;agissent aussi peu &#224; la nudit&#233; des corps que nous r&#233;agissons &#224; la vue des mains ou du visage d'un homme. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toujours selon Las Casas, les Indiens n'avaient pas de religion, ou du moins pas de temples.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils vivaient dans &#171; de grands b&#226;timents communs de forme conique, pouvant abriter quelque six cents personnes &#224; la fois [ . . . ] faits de bois fort solide et couverts d'un toit de palmes. [ . . . ] Ils appr&#233;cient les plumes color&#233;es des oiseaux, les perles taill&#233;es dans les ar&#234;tes de poissons et les pierres vertes et blanches dont ils ornent leurs oreilles et leurs l&#232;vres. En revanche, ils n'accordent aucune valeur particuli&#232;re &#224; l'or ou &#224; toute autre chose pr&#233;cieuse. Ils ignorent tout des pratiques commerciales et ne vendent ni n'ach&#232;tent rien. Ils comptent exclusivement sur leur environnement naturel pour subvenir &#224; leurs besoins ; ils sont extr&#234;mement g&#233;n&#233;reux concernant ce qu'ils poss&#232;dent et, par l&#224; m&#234;me, convoitent les biens d'autrui en attendant de lui le m&#234;me degr&#233; de lib&#233;ralit&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le second volume de son Histoire g&#233;n&#233;rale des Indes, Las Casas (il avait d'abord propos&#233; de remplacer les Indiens par des esclaves noirs, consid&#233;rant qu'ils &#233;taient plus r&#233;sistants et qu'ils survivraient plus facilement, mais revint plus tard sur ce jugement en observant les effets d&#233;sastreux de l'esclavage sur les Noirs) t&#233;moigne du traitement inflig&#233; aux Indiens par les Espagnols. Ce r&#233;cit est unique et m&#233;rite qu'on le cite longuement : &#171; D'innombrables t&#233;moignages [ .. . ] prouvent le temp&#233;rament pacifique et doux des indig&#232;nes. [ &#8230; ] Pourtant, notre activit&#233; n'a consist&#233; qu'&#224; les exasp&#233;rer, les piller, les tuer, les mutiler et les d&#233;truire. Peu surprenant, d&#232;s lors, qu'ils essaient de tuer l'un des n&#244;tres de temps &#224; autre. [ . . . ] L'amiral [Colomb], il est vrai, &#233;tait &#224; ce sujet aussi aveugle que ses successeurs et si anxieux de satisfaire le roi qu'il commit des crimes irr&#233;parables contre les Indiens. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Las Casas nous raconte encore comment les Espagnols &#171; devenaient chaque jour plus vaniteux &#187; et, apr&#232;s quelque temps, refusaient m&#234;me de marcher sur la moindre distance. Lorsqu'ils &#171; &#233;taient press&#233;s, ils se d&#233;pla&#231;aient &#224; dos d'Indien &#187; ou bien ils se faisaient transporter dans des hamacs par des Indiens qui devaient courir en se relayant. &#171; Dans ce cas, ils se faisaient aussi accompagner d'Indiens portant de grandes feuilles de palmier pour les prot&#233;ger du soleil et pour les &#233;venter. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ma&#238;trise totale engendrant la plus totale cruaut&#233;, les Espagnols &#171; ne se g&#234;naient pas pour passer des dizaines ou des vingtaines d'Indiens par le fil de l'&#233;p&#233;e ou pour tester le tranchant de leurs lames sur eux. &#187; Las Casas raconte aussi comment &#171; deux de ces soi-disant chr&#233;tiens, ayant rencontr&#233; deux jeunes Indiens avec des perroquets, s'empar&#232;rent des perroquets et par pur caprice d&#233;capit&#232;rent les deux gar&#231;ons &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les tentatives de r&#233;action de la part des Indiens &#233;chou&#232;rent toutes. Enfin, continue Las Casas, &#171; ils suaient sang et eau dans les mines ou autres travaux forc&#233;s, dans un silence d&#233;sesp&#233;r&#233;, n'ayant nulle &#226;me au monde vers qui se tourner pour obtenir de l'aide &#187;. Il d&#233;crit &#233;galement ce travail dans les mines : &#171; Les montagnes sont fouill&#233;es, de la base au sommet et du sommet &#224; la base, un millier de fois. Ils piochent, cassent les rochers, d&#233;placent les pierres et transportent les gravats sur leur dos pour les laver dans les rivi&#232;res. Ceux qui lavent l'or demeurent dans l'eau en permanence et leur dos perp&#233;tuellement courb&#233; ach&#232;ve de les briser. En outre, lorsque l'eau envahit les galeries, la t&#226;che la plus harassante de toutes consiste &#224; &#233;coper et &#224; la rejeter &#224; l'ext&#233;rieur &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s six ou huit mois de travail dans les mines (laps de temps requis pour que chaque &#233;quipe puisse extraire suffisamment d'or pour le faire fondre), un tiers des hommes &#233;taient morts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant que les hommes &#233;taient envoy&#233;s au loin dans les mines, les femmes restaient &#224; travailler le sol, confront&#233;es &#224; l'&#233;pouvantable t&#226;che de piocher la terre pour pr&#233;parer de nouveaux terrains destin&#233;s &#224; la culture du manioc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les maris et les femmes ne se retrouvaient que tous les huit ou dix mois et &#233;taient alors si harass&#233;s et d&#233;prim&#233;s [ &#8230; ] qu'ils cess&#232;rent de procr&#233;er. Quant aux nouveaux-n&#233;s, ils mouraient tr&#232;s rapidement car leurs m&#232;res, affam&#233;es et accabl&#233;es de travail, n'avaient plus de lait pour les nourrir. C'est ainsi que lorsque j'&#233;tais &#224; Cuba sept mille enfants moururent en trois mois seulement. Certaines m&#232;res, au d&#233;sespoir, noyaient m&#234;me leurs b&#233;b&#233;s. [ &#8230; ] En bref, les maris mouraient dans les mines, les femmes mouraient au travail et les enfants mouraient faute de lait maternel. [ &#8230; ] Rapidement, cette terre qui avait &#233;t&#233; si belle, si prometteuse et si fertile [ . . . ] se trouva d&#233;peupl&#233;e. [ &#8230; ] J'ai vu de mes yeux tous ces actes si contraires &#224; la nature humaine et j'en tremble au moment que j'&#233;cris. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Las Casas nous dit encore qu'&#224; son arriv&#233;e &#224; Hispaniola, en 1508, &#171; soixante mille personnes habitaient cette &#238;le, Indiens compris. Trois millions d'individus ont donc &#233;t&#233; victimes de la guerre, de l'esclavage et du travail dans les mines, entre 1494 et 1508. Qui, parmi les g&#233;n&#233;rations futures, pourra croire pareille chose ? Moi-m&#234;me, qui &#233;cris ceci en en ayant &#233;t&#233; le t&#233;moin oculaire, j'en suis presque incapable &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi qu'a commenc&#233;, il y a cinq cents ans, l'histoire de l'invasion europ&#233;enne des territoires indiens aux Am&#233;riques. Au commencement, donc, &#233;taient la conqu&#234;te, l'esclavage et la mort, selon Las Casas &#8212; et cela m&#234;me si certaines donn&#233;es sont un peu exag&#233;r&#233;es : y avait-il effectivement trois millions d'Indiens, comme il le pr&#233;tend, ou moins d'un million, selon certains historiens, ou huit millions, selon certains autres ? Pourtant, &#224; en croire les manuels d'histoire fournis aux &#233;l&#232;ves am&#233;ricains, tout commence par une &#233;pop&#233;e h&#233;ro&#239;que &#8212; nulle mention des bains de sang &#8212; et nous c&#233;l&#233;brons aujourd'hui encore le &lt;i&gt;Columbus Day&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Howard Zinn&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Extrait tir&#233; de l'excellent livre d'Howard Zinn, &#171; Une histoire populaire des &#201;tats-Unis de 1492 &#224; nos jours &#187; .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://partage-le.com/2015/10/christophe-colomb-les-indiens-et-le-progres-de-lhumanite-howard-zinn/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Partage-le&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, le 8 octobre 2015&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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