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		<title>Carmen Castillo et la militance : &#171; Comment se mettre en mouvement, &#234;tre actif, acteur ? &#187;</title>
		<link>https://www.elcorreo.eu.org/Carmen-Castillo-Comment-se-mettre-en-mouvement-etre-actif-acteur</link>
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		<dc:date>2015-09-23T15:34:11Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Carmen Castillo </dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;[(Carmen Castillo est n&#233;e au Chili. Elle travailla avec Salvador Allende et, au lendemain du coup d'&#201;tat men&#233; par le g&#233;n&#233;ral Pinochet, entra dans la r&#233;sistance clandestine aux c&#244;t&#233;s de son compagnon Miguel Enriquez. Arr&#234;t&#233;e puis expuls&#233;e de son pays natal (une mobilisation internationale permit de la sauver), elle raconta cette histoire tragique dans deux ouvrages puis dans le film &#171; Calle Sante Fe &#187;, sorti en 2007. Comment transmettre la m&#233;moire des vaincus sans l'&#233;touffer de nostalgie ou (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.elcorreo.eu.org/Reflexions" rel="directory"&gt;R&#233;flexions et travaux&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;texteencadre-spip spip&#034;&gt;&lt;strong&gt;&lt;div class='spip_document_9022 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_right spip_document_right spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;17&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.elcorreo.eu.org/local/cache-vignettes/L400xH377/carmen-castillo-3fe8c-296cb.jpg?1711182379' width='400' height='377' alt='' /&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Carmen Castillo
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Carmen Castillo&lt;/strong&gt; est n&#233;e au Chili. Elle travailla avec Salvador Allende et, au lendemain du coup d'&#201;tat men&#233; par le g&#233;n&#233;ral Pinochet, entra dans la r&#233;sistance clandestine aux c&#244;t&#233;s de son compagnon &lt;a href=&#034;http://fr.wikipedia.org/wiki/Miguel_Enriquez&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Miguel Enriquez&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. Arr&#234;t&#233;e puis expuls&#233;e de son pays natal (une mobilisation internationale permit de la sauver), elle raconta cette histoire tragique dans deux ouvrages puis dans le film &#171; &lt;i&gt;Calle Sante Fe&lt;/i&gt; &#187;, sorti en 2007. Comment transmettre la m&#233;moire des vaincus sans l'&#233;touffer de nostalgie ou d'amertume ? Comment demeurer fid&#232;le, aujourd'hui, aux id&#233;aux de ceux &#8212; amis, proches et camarades &#8212; qui ne sont plus de ce monde qu'ils voulurent tant changer ? Comment esp&#233;rer lorsque l'on sait que plus rien, comme d'aucuns purent jadis le croire, n'est trac&#233; d'avance ? Ces questions hantent la r&#233;alisatrice. Son prochain film, &#171; &lt;a href=&#034;https://www.facebook.com/onestvivants&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;On est vivants&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; &#187;, sortira en salles le 29 avril 2015 : prenant appui sur la pens&#233;e du philosophe Daniel Bensa&#239;d, Castillo donne &#224; voir, entre deux continents, les combats quotidiens de tous ces anonymes qui s'&#233;chinent, dans l'angle mort des grands m&#233;dias, &#224; faire de la lutte une &#171; passion joyeuse &#187;. Malgr&#233; tout.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.versobooks.com/blogs/1927-we-are-alive-a-film-about-the-thought-activism-and-legacy-of-daniel-bensaid&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Lire en anglais&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelle a &#233;t&#233; l'impulsion de d&#233;part de ce nouveau film ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis toujours, la question de l'engagement politique m'habite. J'ai touch&#233; le myst&#232;re des vies engag&#233;es des ann&#233;es 1960 et 70, avec &lt;a href=&#034;http://danielbensaid.org/Rue-Santa-Fe-forces-de-vie&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Rue Santa Fe&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, et j'ai approch&#233; cette question : la r&#233;sistance en valait-elle la peine ? Oui... C'est &#233;vident. C'est ma g&#233;n&#233;ration. Notre jeunesse &#233;tait convaincue que la R&#233;volution allait advenir &#224; l'&#233;chelle de nos vies. L'engagement politique &#233;tait clair, trac&#233;, vivant. Il &#233;tait du c&#244;t&#233; de la vie et, pour cette g&#233;n&#233;ration, partout dans le monde, il portait ce d&#233;sir de libert&#233;, de justice et d'autonomie. Mais apr&#232;s ? Apr&#232;s l'effondrement de notre religion de l'Histoire, de nos certitudes ; apr&#232;s, comme a dit Daniel [Bensa&#239;d], il n'y avait plus d'avenir radieux ; alors quoi ? Nous allions faire comme tout le monde ? Se plier, renoncer, rentrer dans les rangs ? Croire au lib&#233;ralisme triomphant et aux mirages de la globalisation heureuse ? Ces interrogations se sont cristallis&#233;, pour moi, &#224; la mort de Daniel, en 2010. Nous lui avons rendu hommage, un grand hommage, &#224; la Mutualit&#233;. J'y &#233;tais, j'&#233;tais tr&#232;s inhib&#233;e, j'ai parl&#233; au nom de l'Am&#233;rique Latine &#8211; Daniel s'&#233;tait beaucoup engag&#233; pour elle, au sein d'une section de la quatri&#232;me Internationale (il a longtemps &#233;t&#233; en Argentine, au Br&#233;sil, au Chili). La perte de son amiti&#233; me rendait plus lourde. Mais ce poids &#233;tait l'oppos&#233; d'un fardeau, c'&#233;tait un message compos&#233; de ses actes, de ses blessures, de son rire. Depuis les ann&#233;es 1990, Daniel &#233;tait devenu, pour beaucoup d'entre nous, une vigie. Lorsqu'il est mort, j'ai vu na&#238;tre une n&#233;cessit&#233;, un d&#233;sir, je voulais aller chercher, savoir sur quelle base, sur quelle pens&#233;e nous pouvions rassembler, commencer &#224; r&#233;fl&#233;chir. Comment &#234;tre en mouvement, &#234;tre actif, acteur ? Daniel avait beaucoup &#233;crit l&#224;-dessus. Plusieurs fois, il m'avait secou&#233;e lorsque je tombais dans de grands moments de m&#233;lancolie. Il &#233;tait dr&#244;le. Discret et plein d'humour. Il avait une mani&#232;re de te glisser trois mots pour te remettre la t&#234;te d'aplomb.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous l'avez connu, la premi&#232;re fois, comme militant ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui. Il &#233;tait &#224; la &lt;a href=&#034;http://fr.wikipedia.org/wiki/Ligue_communiste_r%C3%A9volutionnaire&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;LCR&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; et s'impliquait en faveur de la r&#233;sistance chilienne et contre la dictature de &lt;a href=&#034;http://fr.wikipedia.org/wiki/Augusto_Pinochet&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Pinochet&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. Je l'ai rencontr&#233; dans ce cadre. Il a &#233;t&#233; l'une des personnes qui m'a accueillie. Il fallait que je quitte et tue le culte de la mort et la nostalgie, que j'accepte que j'&#233;tais une femme bless&#233;e mais aussi, sinon surtout, une militante. La douleur de la d&#233;faite, la mort de &lt;a href=&#034;http://fr.wikipedia.org/wiki/Miguel_Enriquez&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Miguel&lt;/strong&gt; [Enriquez]&lt;/a&gt; et de mes amis, tout &#231;a n'a pas entam&#233; en moi l'id&#233;e que nous pouvions continuer de nous battre, et vaincre la dictature. Nos discussions &#233;taient toujours tr&#232;s sinc&#232;res. Hors des dogmes militants, irr&#233;v&#233;rencieuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous aviez beaucoup de divergences ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'&#233;poque, sur la question de la poursuite lutte arm&#233;e. Il &#233;tait contre mais il savait que, l&#224;-bas, en Am&#233;rique latine, se jouait la vie des militants, la vie et la mort. Il parlait sans la moindre arrogance. Il posait des questions, il alertait. Son engagement &#233;tait plus charnel en Argentine, avec le &lt;a href=&#034;http://en.wikipedia.org/wiki/Workers%27_Revolutionary_Party_(Argentina)&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;PRT&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; (le &lt;a href=&#034;http://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_de_la_gauche_r%C3%A9volutionnaire_%28Chili%29&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;MIR&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, lui, ne faisait pas partie de la quatri&#232;me Internationale). On s'engage &#8211; comme l'ont dit, plus clairement que personne, les zapatistes &#8211; pour vivre, quand bien m&#234;me on manie des armes ou on fonde une arm&#233;e. Il faut vivre pour lutter. Daniel avait d&#233;j&#224; compris &#231;a, &#224; l'&#233;poque. Au moment o&#249; il apprend qu'il a le sida, sans arr&#234;ter de militer, il va se mettre &#224; &#233;crire de plus en plus. Des livres fondamentaux ! Je pense &#224; &#171; &lt;i&gt;Une lente impatience&lt;/i&gt; &#187;, &#224; son &#171; &lt;i&gt;Walter Benjamin&lt;/i&gt; &#187;, au &#171; &lt;i&gt;Pari m&#233;lancolique&lt;/i&gt; &#187;... &#199;a m'a toujours fait songer &#224; &lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/Victor_Serge&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Victor Serge&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;, lorsqu'il prend la d&#233;cision, &#224; l'h&#244;pital, en survivant &#224; une occlusion intestinale, d'&#233;crire, &#233;crire, en toutes circonstances... Je n'ai jamais parl&#233; de &#231;a avec Daniel, mais peut-&#234;tre que lui aussi &#224; redoubl&#233; d'effort pour l'&#233;criture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ce qui doit vous toucher chez lui, &#233;galement, c'est son attachement &#224; la litt&#233;rature et &#224; la po&#233;sie ; il n'est pas seulement un intellectuel scientifique, acad&#233;mique.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui ! Daniel est un litt&#233;raire. Il est nourri de &#231;a. Cette n&#233;cessit&#233; de faire appel &#224; tout, y compris aux &#233;motions, pour d&#233;crypter le monde (il a parl&#233; des vertus de l'indignation longtemps avant St&#233;phane Hessel). Et puis il &#233;tait un formateur, un professeur, un passeur &#8211; Olivier Besancenot le dit bien. Il transmettait. Avec toujours &#224; l'esprit cette id&#233;e qu'il fallait transmettre pour aller de l'avant tout en agissant sur le pr&#233;sent. Il faisait appel &#224; la m&#233;moire des vaincus pour constituer des sujets actifs et r&#233;volutionnaires, mais sans se dire que le pass&#233; &#233;tait mieux : il doit y avoir une ouverture, une br&#232;che. La conviction qu'on peut, que c'est possible, et que &#231;a sera autre chose. Notre vision de l'Histoire est finie, c'est un fait &#8211; il n'emp&#234;che que, etc. C'est &#231;a, la force de Daniel et de ceux qui raisonnent ainsi - je pense par exemple &#224; Michael L&#246;wy. D'o&#249; l'id&#233;e, en lan&#231;ant ce projet de film, d'aller voir concr&#232;tement ce qui se passe aujourd'hui, dans les luttes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il n'a jamais &#233;t&#233; question de faire un documentaire biographique, donc ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non, je n'ai pas voulu retracer sa vie. Impossible. Ce n'est pas un film sur lui, mais un film qui part de notre amiti&#233;, de sa pens&#233;e, de tous ces affects dont je parlais. Et cette question : qu'est-ce qui se passe aujourd'hui ? Et de quelle fa&#231;on Daniel peut-il m'aider &#224; comprendre ? Je ne voulais pas aller dans les endroits &#224; la mode, je cherchais des territoires de lutte apr&#232;s 1990, mais d&#233;j&#224; dans l'endurance du temps : lutter et cr&#233;er, les deux en m&#234;me temps. Je lis en ce moment le livre de Kristin Ross, &#171; L'imaginaire de la Commune &#187; : ce n'est pas un &#233;ni&#232;me r&#233;cit de la Commune ; elle interroge la persistance de son imaginaire, l'&#233;nergie militante qui subsiste, ici et l&#224;, &#224; &lt;i&gt;Occupy Wall Street&lt;/i&gt; ou aupr&#232;s des &lt;i&gt;Indignados&lt;/i&gt;, par exemple. C'est un peu ma d&#233;marche, &#233;galement. J'ai aussit&#244;t &#233;cart&#233; les &#171; experts &#187; : je tenais &#224; aller voir les anonymes. Daniel m'a appris &#8211; il le dit bien mieux que moi &#8211; que la grandeur de la politique est dans ces anonymes en lutte. Je voulais rester fid&#232;le &#224; &#231;a. Ces gens sont d'abord dans l'action. Ils fabriquent une pens&#233;e, m&#234;me si elle n'est pas encore rassembl&#233;e, pas encore pr&#234;te &#224; &#234;tre analys&#233;e. Je voulais leur donner corps, beaut&#233;. Que ces personnes, qui sont si belles, soient lumineuses &#8211; car c'est &#231;a, l'engagement ! C'est mieux que de rester devant une t&#233;l&#233;vision, dans la drogue ou le nihilisme. On vit mieux, tout simplement. C'est plus dense et, m&#234;me... amusant ! Pour ma g&#233;n&#233;ration, militer signifiait sacrifier beaucoup de choses, ne pas sortir du tout-collectif. Un r&#233;volutionnaire, ce devrait &#234;tre le rire, l'amour, la danse, les enfants, le &#171; normal &#187;, mais l'id&#233;ologie, si on la suivait de trop pr&#232;s, impliquait le sacrifice de tout &#231;a. Aujourd'hui, cette coupure n'a plus de sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;C'est ce que Bensa&#239;d &#233;voquait quand il &#233;crivait que militer est &#171; le contraire d'une passion triste &#187;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Compl&#232;tement. Il suffit de le faire pour toucher &#231;a, le sentir. On passe de l'impuissance et la soumission &#224; l'action et la cr&#233;ation de quelque chose. Le probl&#232;me, c'est que tout est fait, aujourd'hui, par les espaces m&#233;diatiques et la consommation, pour qu'il n'y ait pas de liens, pas de rencontres, pas d'affect, pas de pens&#233;e. Tous ceux qui se trouvent li&#233;s &#224; une action collective ressentent une sorte de joyeuse m&#233;lancolie. Je l'ai constat&#233; souvent : il est rare que la joie de la victoire soit durable, le chemin restant &#224; parcourir est toujours long, l'amertume peut survenir. Mais sur ce chemin, ceux que nous rencontrons, ceux qui sont engag&#233;s avec nous pour un temps ou pour tr&#232;s longtemps, ceux avec qui nous vivons des exp&#233;riences lumineuses, c'est ceux-l&#224; qui font de l'engagement une passion joyeuse. Je voulais donner la parole aux anonymes en lutte et aller &#224; la rencontre de personnes. Pas des mouvements, des abstractions. Mais des sujets qui, en m&#234;me temps, font partie d'un collectif : les sans-terre au Br&#233;sil, la r&#233;sistance indienne, le DAL en France, les syndicats ouvriers... J'avais pens&#233; un temps au Chili, mais il n'y avait pas de mouvements de longue dur&#233;e. Et puis il ne fallait pas faire un catalogue des luttes... Il a fallu op&#233;rer des choix. J'aurais bien aim&#233; suivre certaines exp&#233;riences en Espagne, aussi. Ou en Gr&#232;ce. Mais un film, c'est de l'argent, et celui-l&#224; a &#233;t&#233; fait avec peu de financements et beaucoup d'&#233;nergie militante. Je remercie chaque jour les techniciens, les collectifs, les vid&#233;astes et cin&#233;astes immerg&#233;s dans l'action quotidienne. Sans eux, pas de film. Pas celui-l&#224;, en tout cas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il y a un vrai souci esth&#233;tique dans votre film, aussi bien dans les cadrages que la photographie. On a parfois tendance &#224; croire qu'un film militant doit &#234;tre brut, presque moche, pour &#234;tre convaincant... (rires) Comment abordez-vous la question de la forme ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est essentiel. Un film c'est toujours une forme. Quand je parlais d'approcher la beaut&#233; de l'engagement politique, c'est aussi &#231;a. M&#234;me si nous avons eu peu de temps, la travail sur l'image &#233;tait primordial. &#199;a ne pouvait pas &#234;tre moche, non ! Il y a d&#233;j&#224; de la violence, des morts, m&#234;me... Il fallait que l'image soit la plus belle possible &#8211; dans les conditions d'un documentaire (Ned Burgess, mon directeur photo depuis 2002, &#233;tait au rendez vous avec son talent et sa gentillesse). Il y a beaucoup de paroles, tout au long du film. Les textes de Daniel, lus, qui forment une sorte de fil rouge et se m&#234;lent &#224; mon r&#233;cit, j'avais besoin de beaux plan larges pour pouvoir les entendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Combien de temps vous a-t-il fallu, du coup, pour r&#233;aliser ce film ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre le d&#233;sir, l'&#233;criture, la recherche de financement, le tournage, peu de jours de tournage mais &#233;parpill&#233;s dans le temps, des mois de montage, et puis aujourd'hui o&#249; on pr&#233;pare la sortie, cinq ans !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous avez donc entrepris ce voyage avec les &#233;crits de Bensa&#239;d. Comment avez-vous choisi les points de destination ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le monde est vaste et je voulais de l'ampleur. En Am&#233;rique Latine, j'avais d&#233;j&#224; rencontr&#233; le sous-commandant Marcos au Mexique, mais j'avais envie de partager les exp&#233;riences des sans-terre au Br&#233;sil, ce mouvement qui existe depuis trente ans et qui a permis &#224; tant de paysans de survivre. En Bolivie, l'&#233;lection d'Evo Morales, apr&#232;s des luttes souvent violentes, permettait de montrer un combat victorieux. En France, l'opini&#226;tret&#233; des &#171; sans &#187; &#224; ne pas accepter les injustices et la cr&#233;ativit&#233; des militants pour dresser la dignit&#233; face au m&#233;pris et la mis&#232;re m'avaient d&#233;j&#224; emmener &#224; les rencontrer d&#232;s 1996.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais vous n'&#233;tiez jamais all&#233;e au Br&#233;sil auparavant, ce qui peut para&#238;tre &#233;tonnant...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Br&#233;sil a &#233;t&#233; un pays tr&#232;s important pour Daniel. Il s'y est rendu plusieurs fois et a particip&#233; &#224; la construction du Parti des Travailleurs. C'est en suivant sa trace que j'ai rencontr&#233; les Mouvements des sans-terre. C'&#233;tait tangible. Il s'agit d'une force politique tr&#232;s organis&#233;e ; ils tiennent &#224; leur autonomie tout en dialoguant avec le P.T. Ils incarnent les exp&#233;riences d'autogestion, de contr&#244;le populaire et de d&#233;mocratie participative. Avec leurs &#233;coles itin&#233;rantes, des instituteurs qui se d&#233;placent sur les terres occup&#233;es, ils ont r&#233;ussi &#224; former deux g&#233;n&#233;rations de jeunes qui r&#233;sistent avec succ&#232;s aux sortil&#232;ges de la servitude volontaire. La perspective, ils l'appellent &#171; &#233;cosocialisme &#187; &#8211; un mot nouveau, mais dont le sens r&#233;sonne de mani&#232;re urgente aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;En Bolivie, vous avez voulu filmer une victoire ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est advenu en Bolivie en 2005 est une v&#233;ritable r&#233;volution. Je voulais une victoire et celle-l&#224; &#233;tait inesp&#233;r&#233;e. Nous avons &#233;cart&#233; le pouvoir politique et sa figure embl&#233;matique, Evo Morales, pour aller chercher &#224; Cochabamba les protagonistes (pour la plupart indiens illettr&#233;s) de la Guerre de l'eau, victorieuse en l'an 2000 contre un gouvernement ultra-lib&#233;ral et une multinationale fran&#231;aise. J'ai rencontr&#233; Oscar Olivera, un des fondateurs de la Coordinadora, cette organisation qui regroupe tout un peuple livrant bataille et qui transmet sa mani&#232;re de faire aux autres guerres, celles de la coca et du gaz. Oscar continue d'agir au sein des mouvements sociaux : il refuse toute implication gouvernementale. D&#232;s que je l'ai vu, Oscar m'a sembl&#233; familier. Pour moi, il y a une communaut&#233; des personnes en lutte. Elles se ressemblent, elles sont d'une &#233;gale beaut&#233;. Comme les femmes de La Busserine, dans les Quartiers nord de Marseille !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ce sont les r&#233;voltes des banlieues de 2005 qui vous ont amen&#233;e dans les Quartiers nord de Marseille. Pourtant, il n'y a pas eu d'&#233;meutes l&#224;-bas.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Justement, elles avaient eu lieu avant. Ces r&#233;voltes incomprises sont des bapt&#234;mes politiques. Le chiffon rouge des kalachnikov et de la drogue, que les m&#233;dias et les politiques affichent en g&#233;n&#233;ral, ne laisse rien voir de la r&#233;alit&#233; de ces lieux. J'ai rencontr&#233; Fadela par les r&#233;seaux militants et, aupr&#232;s d'elle, il y avait Fatima et Karima. Leur collectif agit dans les quartiers pour arr&#234;ter le cycle de la violence des jeunes tout en d&#233;non&#231;ant la violence faite aux jeunes. Ils agissent dans des organismes d'aide sociale ou d'&#233;ducation tout en d&#233;veloppant une pens&#233;e politique sans concession qui leur permet de proposer des alternatives. Ces femmes sont pour moi les v&#233;ritables h&#233;ro&#239;nes de notre temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous donnez &#224; entendre le DAL, une association qui a r&#233;ussi &#224; rendre l&#233;gitime les r&#233;quisitions de logements priv&#233;s vides, mais aussi une figure parfois n&#233;glig&#233;e, voire d&#233;cri&#233;e, de nos jours, au sein du mouvement social : les syndicats. Pourquoi ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lutte syndicale me semble, justement, essentielle. Elle peut &#234;tre porteuse de valeurs qu'on a eu tendance &#224; oublier : la solidarit&#233;, le partage... Elle rappelle, comme le dit Daniel, que la lutte des classes existe et qu'elle brise la fausse unit&#233; des races, des nations, des religions, car de l'autre c&#244;t&#233;, il y a toujours un autre soi-m&#234;me. Ce sont vraiment des paroles que nous avons besoin d'entendre en ce moment. C'est en visionnant, sur Internet, l'assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale de fin de la gr&#232;ve des retraites, &#224; la raffinerie Total de Donges, que j'ai d&#233;couvert Christophe. Il disait, &#233;mu aux larmes, une phrase presque identique &#224; celles que Daniel avait &#233;crites : &#171; Il y a des d&#233;faites qui ont le go&#251;t de victoires &#187;. J'ai &#233;t&#233; boulevers&#233;e qu'un leader syndical manifeste une telle &#233;motion et qu'il trouve en m&#234;me temps les mots d'une pens&#233;e politique si fondamentale. J'ai pens&#233; qu'en finissant le film avec lui, on pourrait sortir du d&#233;couragement et des d&#233;faites et avancer malgr&#233; tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous avez d&#233;j&#224; r&#233;alis&#233; un film sur Victor Serge. Vous sentez-vous proche, personnellement, du courant trotskyste ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne m'y inscris pas enti&#232;rement. Je le suis, disons, par formation. On pourrait en d&#233;battre longtemps &#8211; je peux me montrer parfois tr&#232;s en col&#232;re contre certaines organisations trotskystes, notamment latino-am&#233;ricaines. Ce qui est capital, &#224; mes yeux, chez Serge, Daniel, le MIR et les complices que j'ai eus dans ma vie, c'est que le communisme, l'utopie communiste, est magnifique et qu'il fallait tout entreprendre pour abattre le communisme stalinien. Le prix que l'on a pay&#233; &#224; cause du stalinisme et des partis communistes du monde entier est &#233;norme. C'est tr&#232;s grave. Il faut sauver le mot &#171; communisme &#187;. C'est le commun, c'est le partage. Il a &#233;t&#233; pollu&#233;, contamin&#233;, t&#226;ch&#233; de sang et d'autoritarisme. J'aime beaucoup cette notion de communisme libertaire, dont parle tr&#232;s bien Michael L&#246;wy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Rassembler les marxistes et les anarchistes ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui. On ne peut pas &#233;luder la question de l'organisation, des liens, des structures. Je ne crois pas au spontan&#233;isme &#8211; cette forme d'anarchisme n'est pas ma tradition. Le mouvement des sans-terre, parmi tous ceux que j'ai pu rencontrer, est celui dont je me sens aujourd'hui le plus proche. Il y a l&#224; une intelligence politique extraordinaire. Il a trente ans de vie. L'accent est mis sur l'&#233;ducation, la formation, l'esprit de libert&#233;, la r&#233;sistance, l'insoumission. Tout faire pour se sortir du sortil&#232;ge de la servitude volontaire. Il faut une organisation, m&#234;me si je ne sais pas quelle forme elle doit avoir. Les zapatistes, aussi, &#339;uvrent dans ce sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais contrairement &#224; ce qu'on pourrait peut-&#234;tre croire lorsque l'on nous lira, votre film n'est pas celui d'un parti, d'une chapelle politique.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En rien ! Ce n'est pas un film sur le NPA, m&#234;me si Daniel en &#233;tait l'intellectuel. C'est tout, j'esp&#232;re, sauf un tract. Il est politique, certainement ; mais puisqu'il y a un r&#233;cit personnel, une dramaturgie fictionnelle, ce n'est qu'un film, pas un acte militant. C'est un film qui pose des questions. Je ne donne pas de r&#233;ponses : les gens d&#233;battent ensuite, apr&#232;s l'avoir vu. C'est un film vaste, en plein milieu de mes deux terres &#8211; l'Am&#233;rique latine et la France. C'est la premi&#232;re fois que je tourne en France, cela a beaucoup chang&#233; ma mani&#232;re d'&#234;tre fran&#231;aise. Je souhaitais qu'il soit vaste, ces exp&#233;riences existent partout, j'en ai trouv&#233;es certaines ici et d'autres en Am&#233;rique Latine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Qu'aimeriez-vous que le spectateur ait en t&#234;te, en sortant de la salle ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'il ait de l'&#233;nergie. Que le film ouvre un coin de la t&#234;te pour accueillir des id&#233;es et des actions. Qu'il puisse, ne serait-ce qu'un peu, en ces temps atroces, nous sortir de l'impuissance. Qu'il soit una canci&#243;n, un chant des possibles. Et je serais contente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Entretien in&#233;dit de Carmen Castillo pour le site de Ballast&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.revue-ballast.fr/carmen-castillo-je-voulais-donner-la-parole-aux-anonymes-en-lutte/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt;Ballast&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. Paris, le 27 f&#233;vrier 2015&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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