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18 février 2015

Vue du pont entre l’Eurasie et l’Otanistan

par Pepe Escobar *

 

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Vue d’Asie, la crise interminable et épouvantable en Europe semble être à des années lumière. Ainsi, sur le chemin du retour de l’Ancien Empire du Milieu en Égypte, me dirigeant vers l’ensemble des pays européens otanisés, ravagés par l’austérité et les contradictions, j’ai décidé de m’arrêter à mi-chemin, pour un moment de réflexion.

Je n’avais rien d’autre au programme que de tracer un lien entre l’avenir (le siècle eurasiatique) et le passé (le rêve d’une Union européenne en pleine décrépitude) dans la demeure favorite de Dieu, la ville de toutes les villes, Constantinople, la Nouvelle Rome. Je n’étais qu’un pèlerin errant en Eurasie, absorbé par les flots provenant des Balkans et de l’ancienne et glorieuse Thrace ; envoûté par les eaux qui s’écoulent de la mer Noire à la mer de Marmara le long du Bosphore ; fasciné par la périphérie chaotique et grouillante, où coexistent tours scintillantes et huttes misérables.

Un matin plongé entre le mythe et la réalité, dans le silence assourdissant d’un sommeil profond vieux de plusieurs siècles. Istanbul devrait se lire comme un parchemin, dénué de tout artifice méthodologique et d’ornements stylistiques. Jean Cocteau a écrit que Constantinople était une ville née dans la pourpre, une ville de sang, de couchers de soleil et d’incendies. Casanova a écrit que Constantin est arrivé par la mer et que, séduit par la vue de Byzance, il aurait aussitôt proclamé : « Ici sera le siège de l’empire du monde ». Avec apparat, il a ainsi quitté pour de bon Rome, siège de l’ancien empire.

Que d’eau a coulé sous ce pont

Sous la direction du Parti pour la justice et le développement (AKP), la Turquie est occupée à se positionner à la croisée des chemins, indispensable entre l’Est et l’Ouest. En ma qualité de pèlerin, je ne dois pas perdre de vue que lorsque la Belle Époque était à son apogée, les Allemands et les Russes prévoyaient de construire une voie ferrée de Berlin à Moscou, qui devait se prolonger jusqu’à la côte du Pacifique en Sibérie et à Pékin. Voilà maintenant que Pékin s’apprête à concrétiser ce rêve, dans le cadre de son vaste projet de nouvelle route de la soie prévoyant la mise en service d’un Transsibérien à grande vitesse, parallèlement au déploiement d’un autre TGV fonçant à travers l’Asie centrale, avec Istanbul comme plaque tournante.

Quand j’ai fini par franchir le pont au-dessus du Bosphore, j’avais déjà croisé bon nombre de kémalistes en crise et peut-être même quelques djihadistes camouflés. Pendant plus de six siècles, l’Empire ottoman a cristallisé l’unité de la oumma sunnite de la Méditerranée et du Moyen-Orient face à l’empire chiite perse. Il a métabolisé la tradition institutionnelle héritée des Byzantins et a maintenu un équilibre entre la foi et l’ethnicité, en se servant des institutions de la communauté – le millet – et en respectant les prérogatives de ses sujets non musulmans – les dhimmi.

La fragmentation de cet empire plurinational et multiculturel a mené à la modernisation et à la laïcisation, qui ont fatalement engendré une réaction fondamentaliste, qui est à la base de l’instabilité et de la violence irréversibles qui caractérisent aujourd’hui l’ensemble de la région. C’est ce que le Pentagone appelle, avec une pincée de vœux pieux, l’arc d’instabilité.

Absolument tout, du drame palestinien à l’Irak, des ploutocrates wahhabites du golfe Persique au faux califat de l’EIIS/EIIS/Da’ech, tout a surgi des décombres de la Première Guerre mondiale, de l’obsession des puissances occidentales à exterminer coûte que coûte la forme de gouvernance impériale supranationale qui caractérisait l’Empire ottoman. Cet arc d’instabilité, c’est l’Occident qui l’a créé il y a plus d’un siècle.

Le néo-ottomanisme en plein essor

Je n’ai pas traversé en Asie cette fois-ci. C’est plutôt l’Asie qui est venue à moi sur la rive européenne, où j’ai rencontré mon ami Can Emritan, qui vit du côté asiatique, à Eminönü. Il est devenu mon Virgile, en m’amenant dans une gargote centenaire savourer le meilleur poisson de la mer Noire en ville, puis à Karakoy Gulluoglu goûter au meilleur baklava ; en me montrant la meilleure vue d’Istanbul côté européen et des passages qui rappellent Paris ; en m’entraînant au Grand Hôtel de Londres, que les Turcs appellent Buyuk Londra, et qui a logé le correspondant Ernest Hemingway, qui couvrait la guerre gréco-turque en 1922 ; et en me faisant découvrir un véritable joyau, une église arménienne fastueuse camouflée dans un marché de poisson.

Nous avons évoqué les ombres des Russes blancs du début des années 1920 et nous avons reconstitué le parcours de Gurdjieff, ce mystique ésotérique extraordinaire, proche de la fraternité derviche des Naqshbandi à Boukhara. Nous n’avons pas vu de derviches tourneurs en revanche. En 1924, Kemal Atatürk les a frappés de plein fouet avec ses réformes laïques et ils n’ont survécu que dans le « Musée des derviches tourneurs  », un sort digne d’un poème ottoman classique.
Naturellement, notre grande conversation devait porter sur le président Erdogan, qu’Emritan appelle le Sultan du Kitsch [1]. Les connotations islamo-traditionnelles ou islamo-ottomanes qui fusent de toutes parts sont empreintes de nostalgie pour l’âge d’or impérial. Le parti AKP orchestre tout cela comme un immense spéculateur immobilier. Après tout, l’expansion de l’urbanisation comme en Chine, mais à la turque, c’est en définitive l’urbanisation des classes moyennes inférieures en provenance d’Anatolie, qui forment la base politique de l’Islam conservateur.

Erdogan, un critique féroce de l’islamophobie maintenant rampante en Occident, a mis le monde en garde contre un choc des civilisations après l’attentat contre Charlie Hebdo à Paris. Son point de vue se défend, car cette notion a déjà été évoquée par Samuel Huntington, un ancien membre du Conseil national de sécurité des États-Unis ethnocentriste, xénophobe et raciste, puis mise à contribution à maintes reprises depuis le 11 septembre 2001. En cas de doute, jetons le blâme sur l’Islam.

Mon pèlerinage a débuté à Sainte-Sophie avant le lever du soleil, pour se terminer à la place Taksim, aujourd’hui devenue un carré de ciment peu amène, apte à décourager toute volonté d’un autre Occupy Istanbul. En 1934, Kemal Atatürk voulait transformer Sainte-Sophie en musée à la gloire des traditions byzantines et ottomanes. Sainte-Sophie va redevenir une mosquée aussitôt que la restauration du monastère du Stoudion, qui a été une mosquée de 1453 à 1920, sera terminée.

Ce pourrait être une autre manifestation de la vague néo-islamiste, ou encore un exemple flagrant de ce que Zygmunt Bauman a appelé la religionisation des politiques, où les politiques laïques sont refaçonnées par la certitude religieuse.

Quoi qu’il en soit, le Sultan devrait s’imposer et obtenir ce qu’il veut. Il a déjà chamboulé l’OTAN en repoussant une alliance créée pour combattre l’URSS, puis maintenant la Russie, lorsqu’il a conclu un accord avec Moscou en vue de la construction du gazoduc Turk Stream [2]. Voilà maintenant que la Sberbank [Banque Russe dans laquelle l’État est majoritaire] est disposée à financer le projet, ainsi que la construction d’un troisième aéroport à Istanbul et d’une centrale nucléaire à Akkuyu.

Le gazoduc Turk Stream démontre clairement que la Turquie est en voie de devenir la croisée des chemins, indispensable entre l’Eurasie et l’Otanistan, mais à ses propres conditions. La ville de toutes les villes est ainsi en excellente position pour demeurer rien d’autre que le joyau de la couronne néo-ottomane.

Pepe Escobar pour Sputnik

Traduit de l’anglais pour Le Saker fr par : par Daniel relu par jj

Original  : Crossing the Bridge From Eurasia to NATOstan

Sputnik, 28-01-2015

* Pepe Escobar est un journaliste brésilien de l’Asia Times et d’Al-Jazeera. Pepe Escobar est aussi l’auteur de : « Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War » (Nimble Books, 2007) ; « Red Zone Blues : a snapshot of Baghdad during the surge » ; « Obama does Globalistan  » (Nimble Books, 2009), Empire of Chaos (Nimble Books, 2014)

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