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11 décembre 2011

Vers la désoccidentalisation

par Walter D. Mignolo *

 

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Vers le milieu de la première décennie du XXIe siècle eut lieu une vague d’enthousiasme pour le virage à gauche des gouvernements d’Amérique Latine. L’élection d’Evo Morales en Bolivie m’a permis de demander s’il s’agissait d’un tournant à gauche ou d’un tournant dé colonial. Il y avait beaucoup d’indices, vers 2006, qu’il en serait ainsi.

Le discours inaugural de Rafael Correa sous sa première présidence équatorienne, la célébration en territoire indigène de sa deuxième présidence, avec la présence d’Evo Morales et de Rigoberta Menchú, les modifications des constitutions de la Bolivie et de l’Équateur, tout prédisait le commencement d’un fort tournant dé-colonial.

Au début de la deuxième décennie du XXIe siècle les choses ont changé, non seulement en Amérique Latine, mais dans le (des)ordre mondial. Nous sommes témoins aujourd’hui dans la région d’un tournant vers la désoccidentalisation. La désoccidentalisation est une orientation politique plus que géographique. Le discours promouvant la désoccidentalisation politico-économique a débuté en Asie de l’Est. Aujourd’hui ses traces se trouvent au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique Latine et aux Caraïbes.

Voyons un peu. La politique extérieure de Barack Obama fut, depuis le début, celle de la ré- occidentaliser le monde et de retrouver le prestige perdu pendant la présidence trouble Bush-Cheney. Dans ce processus, le discours récent de la secrétaire de l’État, Hilary Clinton, à Honolulu, déclarant que le XXIe siècle sera « le siècle des États-Unis au Pacifique » et l’article sur le même sujet publié dans Foreign Policy (« America’s Pacific Century » novembre 2011) marquent une deuxième étape dans ces efforts de ré-occidentalisation. La région du Pacifique asiatique fait face à des défis qui, selon Clinton, requièrent le leadership des États-Unis pour garantir la liberté de navigation dans la mer du sud de la Chine, pour contrecarrer les provocations de la Corée du Nord et pour assurer et promouvoir le développement économique équilibré.

Il n’est pas nécessaire d’être un expert en politique internationale pour comprendre le message derrière les mots, ni pour nous rendre compte de qu’il est déjà trop tard pour atteindre ces requêtes. Depuis 1990, pour beaucoup d’acteurs de l’Asie de l’Est, il est clair que le virage vers l’hémisphère oriental est irréversible. Ils lui ont aussi donné un nom : désoccidentalisation. Kishore Mahbubani, doyen de l’École de Politiques Publiques Lee Kwan Yew, argue depuis les années 90 que dans le présent et à l’avenir, existent et existeront trois centres de pouvoir : les États-Unis, l’Union Européenne et l’est asiatique. Par cela, il affirme que l’est asiatique ne sera pas une succursale ni de l’Union Européenne, ni des Etats-Unis. La désoccidentalisation signifie penser et faire les choses pour son propre compte, sans plus suivre les instructions de l’Occident. Si la Chine avait suivi les instructions du FMI ou de la Banque mondiale, elle ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui.

C’est le chemin sur lequel s’est déjà embarquée l’Amérique Latine et que confirme la réunion récente de la Celac au Venezuela. Ce chemin a été marqué et dessiné pendant la deuxième partie de la présidence de Lula da Silva. A aucun moment Lula n’a mis en cause le capitalisme comme orientation économique. Le Brésil a aussi grandi économiquement et cela a contribué à faire baisser les niveaux de pauvreté. Comme en Chine, la situation interne n’est pas idéale, mais dans la situation internationale, le virage la désoccidentalisation est évident. Un exemple : quand Lula et le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, se sont unis pour appuyer l’iranien Mahmud Ahmadinejad face aux embargos de l’Occident, Hilary Clinton a reproché à Lula de marcher en dehors de la ligne. Lula a répondu qu’il n’avait pas d’ordres à recevoir.

Lors de la réunion récente de la Celac il y a eu un consensus pour avancer dans l’union de l’Amérique Latine et des Caraïbes pour faire face et prévenir que la crise financière de l’Union Européenne et des Etats-Unis s’étende. Le capitalisme n’est pas mis en cause, mais il ne se confie plus ni dans l’Europe ni dans l’Amérique du Nord [Canada-US]. Le premier discours a été prononcé par Dilma Rousseff. La désoccidentalisation avec le Brésil à sa tête continue sa marche. Dans ce contexte, il est possible de deviner que le projet du gouvernement bolivien pour construire une route qui le connecte avec le Brésil fait partie du leadership brésilien vers la désoccidentalisation et l’aspect inévitable de suivre ce chemin. J’estime que c’est le tournant de Correa, à en juger par les conflits avec les communautés indigènes de l’Équateur. Correa ne se prête pas non plus aux politiques des États-Unis, mais il a déjà abandonné les possibilités de projets décolonisateurs étatiques évoqués initialement. La Colombie et le Chili sont alliés de la ré-occidentalisation. Ce n’a pas été un hasard qu’ Obama, lors de sa visite en Amérique Latine il y a un an, se soit rendu dans ces deux pays, après être allé au Brésil. Mais ne nous trompons pas : la visite au Brésil fit, comme ses visites en Chine, partie des relations diplomatiques avec un concurrent. Les visites au Chili et en Colombie furent des visites diplomatiques à deux alliés.

A ce carrefour, la décolonisation est une troisième trajectoire, coexistant avec la ré-occidentalisation et la désoccidentalisation, mais ce n’est pas une trajectoire étatique. Le désoccidentalisation est le prochain pas sur l’ échiquier de l’ordre global économico-étatique. L’échec du Consensus de Washington et de la doctrine néolibérale ont donné lieu à un phénomène imparable, la désoccidentalisation (les élections récentes au Maroc et en Égypte sont un exemple), qui n’était pas dans les schémas limités de la pensée occidentale ni de droite, ni de gauche.

* Walter D. Mignolo, Directeur du Centre d’Études Globales et d’Études littéraires de l’Université de Duke (EU), chercheur de l’Université Andine Simón Bolívar (l’Équateur).

Página12. Buenos Aires, le 6 décembre 2011.

Traduit de l’espagnol pour El Correo par  : Estelle et Carlos Debiasi

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El Correo. Paris le 12 décembre 2011.

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