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2 mars 2014

La tactique du harcèlement contre l’Argentine continue.

Non, l’Argentine ne pleure pas pour vous, M. Roger Cohen du New York Times.

par Mempo Giardinelli *

 

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

Dans le New York Times de jeudi (27 février), un article d’opinion intitulé «  Cry for Me, Argentina  » [Pleure pour moi, Argentina] et signée par Roger Cohen [Journaliste anglo-us], que La Nacion [1] a présenté comme « un journaliste chevronné » met en avant, une fois de plus, le vieux mythe de la riche et prospère Argentine d’autrefois, en contraste avec un présent supposé abominable.

Ce que le pays vit aujourd’hui rend incontournable de réfuter les concepts de M. Cohen, qui soutient les mêmes choses qu’on retrouve dans de nombreux articles de Mario Vargas Llosa et autres chroniqueurs de renom de El País, The Washington Post, O Globo et d’autres médias. Et de cela se font l’écho les correspondants sans gêne des journaux de Buenos Aires, qui les reprennent et les mettent en valeur à leur Une et sur leur portail et les célèbrent comme des victoires partielles contre le kirchnerisme.

Pour éclairer des collègues comme M. Cohen, il faut d’abord souligner que le fait que l’Argentine « était un pays plus prospère que la Suède et France il ya un siècle » est un mensonge. En tout cas, nous étions un pays périphérique, tout près d’être une colonie, avec de nombreuses ressources naturelles, mais structurellement très arriéré et gouverné par des dirigeants fonctionnant en prébende, racistes, corrompus et serviles.

Bien sûr, il est compréhensible que le péronisme déplait tant à Mr Cohen, mais ce qui importe ici et maintenant, n’est pas de discuter du péronisme avec lui, sinon de signaler son incapacité à se débarrasser des préjugés qui l’amènent à confondre la réalité complexe d’une nation il ya 100 ans qui non seulement n’était pas mieux que maintenant, mais qui était infiniment pire, car elle était beaucoup plus injuste, avec des comportements primitifs et soumis à une aristocratie aveugle et mesquine, et à la cupidité venant de l’extérieur, réveillée par l’éloge de sa richesse .

Pas la peine de répondre à leurs clichés sur les statistiques, le taux de change et la participation dans les marchés financiers, qui semblent empruntés à des articles que signent ici des économistes au passé trouble. Mais il convient de préciser que, en Argentine nous n’avons aucune « obsession » pour ce qu’il appelle avec mépris la « petite guerre perdue » des Malouines, et en revanche, nous avons la mémoire d’une violation historique, ainsi qu’une immense douleur pour la stupidité criminelle meurtrière d’un gouvernement militaire que le pays de M. Cohen a protégé et aidé de manière immorale.

En effet, à cet égard, une bonne chose serait d’exhorter M. Cohen à se prononcer au sujet de la moralité politique des grandes guerres victorieuses de son pays auxquelles a participé son pays durant au moins 150 dernières années, c’est-à-dire toutes les guerres du monde et au cours desquelles plusieurs millions d’êtres humains sont morts.

Nous devons également signaler que l’Argentine n’a jamais été plus prospère que la Suède, la France, l’Autriche, le Japon et d’autres pays pris en exemple, parce que depuis l’indépendance [du Royaumme d’Espagne], cela fut un pays harcelé et pillé, avec d’énormes masses d’analphabètes, débordé par l’exploitation humaine, sans lois sociales et sans logements, ni santé publique ni écoles suffisantes, et en plus dirigé par des politiciens frauduleux qui ne savaient que prospérer sur la sueur des créoles et des immigrants.

Il est vrai que « nous avions les terres les plus fertiles au monde dans la pampa », mais la concentration entre les mains de quelques familles et l’absence de taxes foncières sur les terres improductives faisaient de cette richesse un mirage pour des millions de citoyens qui n’avaient pas la les moindres droits.

Donc, que cela plaise ou pas à M. Cohen, ce « colonel du nom de Juan Domingo Peron et son épouse Eva » furent ceux qui ont commencé à changer les choses. Avec des stratégies populistes et démagogiques, si vous voulez, et avec exaltations et un désordre général qui aurait mieux valu éviter. Mais ils ont ouvert la possibilité d’une vie décente à ceux qui jusque-là n’avaient subi que l’humiliation.

M. Cohen écrit : « Il y avait tellement de choses à piller, si riche en céréales et bétail, que des institutions fortes et des lois -sans parler d’un système fiscal qui fonctionne- semblaient une perte de temps. » Bien sûr qu’il ne se demande pas qui étaient les pillards, les propriétaires de céréales et du bétail ou ceux qui pendant des décennies ont empêché « un système fiscal ». La réponse, si vous la demandez, c’est facile : ils étaient et restent plus ou moins les mêmes qu’il y a 100 ans ou 30 ans, les mêmes que maintenant, si nous avons un système fiscal, ils font de l’évasion à tout va.

Je ne suis pas là pour défendre le péronisme, mais M. Cohen devrait savoir que pour une neutralité, que ni son pays ni l’Europe blanche ne lui pardonnèrent jamais, le mythe d’un Peron nazi-fasciste avec une épouse pute et ambitieuse a été inventé, et donc a brouillé toute possibilité de compréhension et d’analyse. Seulement en ignorant cela , on peux écrire que les Argentins aiment cette « étrange mélange de nationalisme, romantisme, fascisme, socialisme, passé, futur, militarisme, érotisme, fantaisie, pleurnicher, irresponsabilité et répression. »

L’article de M. Cohen montre juste que vous ne savez rien de ce pays. Clichés purs, expressions toutes faites et les mêmes vieux slogans, de certaines droites latinoaméricaines.

Enfin, écrire que « le Brésil est en train d’être l’Argentine, l’Argentine est en train de devenir le Venezuela et le Venezuela le Zimbabwe », comme M. Cohen le fait , est un commentaire raciste, discriminatoire et offensant pour la nation africaine, le Brésil et nous, mais surtout c’est une affirmation erronée et non innocente. Peut-être que l’ALCA lui fait mal, encore, ou qu’il ne supporte pas l’Unasur ou la CELAC, mais un bon journaliste professionnel ne doit pas oublier que toutes les peuples en développement ont de graves conflits et les processus nationaux sont uniques et non-transférables.

Il est vrai que, aujourd’hui, nous avons de l’inflation et nous n’avons pas de politiques anti- corruption. Et aussi que les classes moyennes sont énervés et que restent encore au moins trois millions de personnes marginalisées [Sur 41,09 millions d’hab. (2012) Banque Mondiale]. Mais au moins, les nôtres sortent dans les rues et protestent, et ils ont des écoles et des hôpitaux gratuits dans de nombreux cas insatisfaisants, mais ils ne souffrent comme les 40 millions de pauvres dans le pays de M. Cohen [États-Unis d’Amérique] , qui ne peuvent se rendre dans des hôpitaux publics gratuits, car en fait, ils n’existent pas.

J’ai quelques divergences avec le gouvernement actuel, mais c’est le gouvernement qu’a choisi le peuple argentin et le jour où il se retirera, ce sera seulement parce qu’un autre parti a remporté des élections libres. Pendant ce temps, des gens qui comme M. Cohen opinent sur le l’Argentine en étant aussi présomptueux et ignorants s’avèrent pathétiques. Autant que ceux qui ici, en Argentine, célèbrent son pathétisme.

Giardinelli Mempo * pour Página 12.

Página 12. Buenos Aires, le 2 Mars 2014.

* Mempo Giardinelli est un écrivain et journaliste. Il est l’auteur de romans, de nouvelles et d’essais, et un collaborateur régulier de journaux et de magazines en Argentine et d’autres pays. Son travail a été traduit en vingt langues.

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo. Paris, le 2 Mars 2014.

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Notes

[1« Note très dure sur l’Argentine et le péronisme dans The New York Times  » en esp et dans le journal La Nacion de l’oligarchie argentine et de la classe moyenne qui a des aspirations... mais qui ne sera jamais acceptée par la haute société. Parce qu’elle n’ en a pas les codes génétiques, ni de sang, ni de la terre. Parce que la terre ne s’achète pas, on en hérite. C’est ce qui explique le rejet de classe qui a été fait à Evita et celui fait aux « K » en ce moment. NDEC

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