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22 janvier 2014

Les argentins créateurs de « Solitudes »
Juan Gelman

par Juan Gelman *

 

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Solitudes

La capacité argentine à créer des solitudes a toujours attiré mon attention. des solitudes monumentales, comme quand il a été interdit au péronisme de participer à diverses élections présidentielles. Ou des solitudes individuelles. Aujourd’hui c’est le tour de Horacio Verbitsky [1] parce qu’il insiste vraiment sur les côtés obscurs du pape Francisco alors que le monde entier, à commencer par Madame la Présidente, le blanchit de tout. Comme notre Prix Nobel de la Paix [2], qui substitue à ce qu’il savait, des absolutions qui sentent la rigor mortis [3] de l’éthique, de quelque couleur qu’elle soit. José Luis Mangieri [4] avait raison : l’Argentine est un pays d’anthropophages. Qui se mangent eux-mêmes.

J’ai connu le nouveau Pape quand il était évêque, dans des circonstances où j’avais recours à tous les moyens possibles pour savoir ce qu’était devenu(e) ma petite fille ou mon petit garçon, né(e) en captivité. On était dans les années 90. J’avais su que j’avais une fille ou un fils de mon fils par le Père Fiorello Cavalli, un jésuite en charge du Cône Sud de l’Amérique Latine au Secrétariat d’Etat du Vatican. Le Père Cavalli s’est véritablement intéressé au problème et demandait à tous les évêques argentins qui venaient à Rome s’ils savaient quelque chose à ce sujet. Personne ne savait rien.

Avec ce précédent, j’ai accepté la proposition de ma chère et excellente avocate pénale Alicia Oliveira, très amie de Bergoglio, comme elle l’a souligné il y a peu, d’avoir un entretien avec lui pour lui exposer la situation et l’intéresser à la recherche de données qui pourraient m’amener à retrouver ma petite fille ou mon petit fils. Il nous reçut à la Cathédrale très cordialement mais, en résumé, sa réponse fut qu’il ne pouvait rien faire. Je rapporte ce fait parce que c’est la vérité. Le déjà archevêque Bergoglio a déclaré à la Justice que j’étais venu le voir pour qu’il m’aide à retrouver la fille ou le fils de mon fils, mon unique descendant. Au cours de cette audience judiciaire il signala aussi qu’il avait fait des démarches dans ce but et qu’il m’avait informé qu’il n’avait obtenu aucun résultat. Je dois dire tout d’abord : pas que je sache, et ensuite : ce n’est pas certain. Je ne suis jamais revenu voir l’archevêque Bergoglio et en aucune manière je n’ai su quoi que ce soit de ses supposées démarches ni de leur absence de succès.

Je ne raconte pas cet épisode pour son importance, mais parce que ce qu’a dit en 2005 notre Prix Nobel de la Paix est certain. A l’époque, il parla de l’ambigüité de Bergoglio et pria le Saint Esprit pour qu’il ne soit pas élu par ce collège des cardinaux. Bon. Le temps passe avec son balai de l’oubli et certains s’y agrippent. Il n’est pas difficile d’effacer les souvenirs que les circonstances rendent pénibles.

Juan Gelman pour Página 12

Página 12. Buenos Aires, 25 mars 2013.

Traduit de l’Espagnol pour El Correo par : Paul Rouet

* Juan Gelman 1930-2014, poète et écrivain argentin désédé au Mexique. Homme engagé avec son temps.

El Correo. Paris, le 22 janvier 2014.

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Notes

[1NdT : Horacio Verbitsky, né en 1942, journaliste et écrivain argentin, spécialiste des questions ecclésiastiques, a écrit un livre : « Le silence : de Paul VI à Bergoglio », les relations secrètes de l’Eglise avec la ESMA (Ecole Mécanique de l’Armée), qui a servi de centre clandestin de détention et de torture sous la dictature.

[2NdT : Adolfo Perez Esquivel, né en 1931, dernier Prix Nobel de la Paix argentin (1982)

[3NdT : Rigor mortis, du latin, peut se traduire en français par « rigidité cadavérique »

[4NdT : Roger Luis Mangieri (1924-2008), poète et éditeur argentin. Appartint au parti communiste argentin dont il fut exclu en 1959 avec de nombreux autres intellectuels.

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