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17 novembre 2013

L’HISTOIRE DU CURÉ INTÉGRISTE QUI A FONDÉ « LA CIUDAD CATOLICA » ET LE GROUPEMENT « SAINT PIE X » EN ARGENTINE

Le soldat du Christ, Georges Grasset

par Julián Maradeo

 

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Georges Grasset [Jorge, en Argentine] a été l’un des idéologues les plus efficients de la droite catholique pendant un demi-siècle et l’artisan de ces groupes qui, cette semaine, ont fait irruption dans la Cathédrale de Buenos Aires pour interrompre la commémoration [commune entre catholiques et juifs] du grand pogrom nazi.

L’attaque dans la Cathédrale Métropolitaine de Buenos Aires alors qu’on y commémorait la Nuit de Cristal aurait pu passer pour la réaction furieuse d’un groupe d’ultra-catholiques. Mais l’apparition postérieure du supérieur général régional de la « Fraternité Sacerdotale Saint Pie X », Christian Bouchacourt, a mis les choses à leur place. Bouchacourt organise assidûment au siège de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X dans la ville de La Reja, en Argentine, des rencontres auxquelles participent des intégristes nostalgiques, comme l’ex-sous-secrétaire de Culte de Carlos Menem, Luis Roldán.

Entre les années 60 et 70, effectivement, plusieurs d’eux se sont regroupés autour d’un prêtre français, qui se distinguait par son verbe et capacité d’endoctrinement : George Grasset.

Septembre 1968

Bien que le régime de Juan Carlos Onganía fut sur le point de tomber, l’un de ses piliers dialectiques demeurait latent : le communautarisme. Témoin, la ville de Pergamino en Argentine, où le maire Alberto de Nápoli a essayé d’installer ce que Roberto Gorostiaga avait annoncé depuis le Ministère de Promotion et d’Assistance de la Communauté. A cette fin, et pour célébrer la première année de la création du Conseil de la Promotion de la Communauté, est arrivé le père Grasset, du diocèse du Parana, pour donner, à la bibliothèque municipale Menéndez, une conférence sur le thème « Pré-concilaires et post-concilaires ; sont-ce par hasard des soucoupes volantes non identifiées ? ».

Chauve, de complexion très pâle, aux gestes précis, Grasset savait ce dont il parlait et comment il devait le faire. Plusieurs jours après qu’on ait eu connaissance du document de la réunion de la Conférence épiscopale Latino-américaine, à Medellín en Colombie, le prêtre français, selon le quotidien local La Opinion, a assuré : « La dialectique marxiste cherche à confronter les jeunes à leurs parents, les femmes et les hommes, les bleus et les rouges, les péronistes et les antipéronistes ».

Les précédents

Grasset était arrivé en Argentine au début des années 60 et faisait partie de la congrégation des Coopérateurs Paroissiaux du Christ Roi (CPCR). Et en parallèle, il appartenait à l’organisation française dirigée par Jean Ousset, la Cité Catholique. L’historienne Elena Scirica raconte que « Grasset est arrivé aux CPCR vers la fin des années 40 après avoir rejoint (sur la recommandation d’Ousset) un groupe suivant des Exercices Ignatiens, qui ont eu un effet de conversion et même l’ont mené à prendre les ordres ».

Dèsle début, Grasset s’est distingué par son caractère itinérant, puisqu’il voyageait sans cesse en région, promouvant les retraites spirituelles.

Le curé José Marie Fernández Cueto, aussi membre des CPCR, était entre 1953 et 1955 au Séminaire Mayor de Madrid avec Grasset, à propos de qui il a rappelé qu’ « il apportait déjà un bagage important de connaissances philosophiques et une charge non moins importante de culture traditionnelle, grâce à son appartenance à la Cité Catholique. Comme prêtre, il s’est distingué parmi nous par son zèle dans la recherche d’hommes de valeur, qui pouvaient suivre les Exercices. Ce fut lui qui a lancé en Espagne les incursions apostoliques dans les paroisses principalement rurales. A cette époque, il a eu des contacts avec des haut gradés militaires de l’OAS (Organisation de l’Armée Secrète), avec certains desquels il dirigeait les Exercices spirituels ».

Dirigée par le général Raoul Salan, l’OAS a reçu un coup mortel quand, en 1962, ont été signés les accords d’Evian, ce qui a donné le coup d’envoi de l’indépendance de l’Algérie. Là, Grasset s’était illustré comme aumônier de l’armée française. Ousset et Jean Masson avaient créé avant la guerre, le Centre d’Études Critiques qui, dès 1949 sera la Cité Catholique, dont le nom provient d’une lettre de Saint-Pie X.

En Algérie, en cherchant à maintenir leur domination, les français ont développé la guerre d’action psychologique [« Théorie des hiérarchies parallèles ». El Correo], dont la torture fut l’instrument emblématique. Ce n’est pas par hasard que celui qui l’a explicité avec une grande précision fut l’aumônier de la 10ème Division de Parachutistes, Louis Delarue, qui réduisait tout à l’idée qu’il fallait choisir entre deux maux :

« Faire souffrir d’une manière passagère un bandit qui est capturé, en brisant son obstination criminelle au moyen d’un interrogatoire obstiné, fatigant, et de l’autre côté, laisser massacrer des innocents, en sachant que par les révélations de ce criminel, on pouvait anéantir toute la bande, il s’agit précisément de choisir sans hésitations le mal mineur : un interrogatoire sans sadisme mais efficace ».

Les migrations françaises

Quand Grasset est arrivé au pays au début des années 60 , cela a coïncidé avec la deuxième migration française. Les deux ont été militaires. La première est officielle, à la fin des années 50, quand on a installé une mission permanente au siège de l’État-Major et, en même temps, ont été introduits dans la formation militaire les textes des théoriciens de la guerre contre-révolutionnaire – comme Roger Trinquier, notamment – dont plusieurs faisaient partie de la Cité Catholique.

En 1963, tandis qu’ avançait la « dépéronisation » de l’Armée, la deuxième vague est arrivée. À cette occasion, sous la coordination du cardinal Antonio Caggiano et de Grasset, ont débarqué à Mision Tacaaglé, dans la province Formosa au nord de l’Argentine, douze familles de militaires français qui étaient intervenus dans la guerre d’Algérie. Le gouvernement provincial de Formosa a participé à la migration selon l’accord que les présidents Charles de Gaulle et Arturo Frondizi avaient passé.

« Tous étaient des militaires français de haut rang que De Gaulle avait condamné par contumace pour rébellion. Des fugitifs circulant par différents pays d’Europe. Un gendre du général Paul Gardy, dernier chef de l’OAS, a pris connaissance de ces réunions que faisait Formosa en terre française [1] et a inscrit douze militaires comme agriculteurs, avec des noms fictifs, et ainsi ils sont partis et se sont installés en Argentine », décrit l’historien, Julio Ortiz, auteur de l’enquête « Des ‘pieds-noirs’ en Formosa ».

Cité Catholique

Le 19 mai 1959 la Cité Catholique (CC) est fondée en Argentine. En agissant depuis l’extérieur mais à travers des contacts qu’il avait déjà en Argentine, le père Grasset a joué un rôle direct. Auparavant, en 1954, Monseigneur Antonio Caggiano avait initié l’implantation des CPCR dans son diocèse, la ville de Rosario. « De là, Grasset a été le factotum de la création de la Cité Catholique en Argentine, qui est née comme une entité indépendante de la maison mère française », soutient Mario Ranalletti.

Le noyau initial fut composé par les avocats Cosme Beccar Varela et Pedro Vaca, Juan Carlos Goyeneche, le condamné à mort après la deuxième Guerre mondiale Robert Pincemin, le colonel Juan Francisco Guevara et l’ingénieur Gorostiaga, le premier directeur de la revue Verbo, à travers laquelle ils dénonçaient « l’infiltration marxiste ».

Dans la revue le Verbo, la CC a exposé clairement ses objectifs : « Que nous ayons ‘nos hommes’ partout, dans toutes les couches sociales, dans toutes les positions qui permettent de connaître les ressorts du mécanisme de l’État ». Ainsi, chaque cellule devait être formée par près de huit personnes sélectionnées à partir de relations amicales préalables. Le projet communautariste de la société qu’ils poursuivaient s’appuyait sur la création d’institutions intermédiaires. La finalité : constituer une nation corporatiste.

La Cité Catholique a connu son apogée éphémère pendant la première année du régime du général Onganía, quand Gorostiaga est resté à la tête de la Sepac ; le général Francisco Imaz a pris le gouvernement de la province du Buenos Aires et l’avocat Carlos Caballero, celui de la province de Cordoba. Les militaires ont été les principales cibles de Grasset, même avant de s’installer dans le pays. En 1959, il a publié, dans le Verbo, « Lettre d’un prêtre à un militaire » dans laquelle il égrenait précisément le qui et le comment. Il n’y a qu’à « former les têtes et les cœurs des officiers et des sous officiers (...). Tâche ingrate, tâche quotidienne, tâche constante. Il faut commencer par une chose après l’autre. Des cours, des conversations privées, des retraites, etc. (...). Il faut choisir les meilleurs, qui pourront en encadrer d’autres et rappelez que les galons de la hiérarchie doivent être accordés aux meilleurs, aux plus ardents. Ainsi sera encadrée la troupe avec un réseau d’hommes élus et elle répondra en tout ».

Les retraites spirituelles, auxquelles participaient les hauts dignitaires des Forces armées, explique Ranalletti, furent « une préparation pour un combat à mort contre le démon et ses manifestations ». Elles consistaient en des retraites de cinq jours, avec une routine de messes, de prières, de pénitences, de confessions, de réflexions et de conférences sur des sujets religieux.

Le rôle des prêtres dans les Forces armées avait déjà été renforcé, en 1957, à partir de l’organisation d’un vicariat militaire, ce qui a couru pour le compte du même Antonio Caggiano.

Une fois installé dans le pays Grasset, vivait six mois en Argentine et six mois en Europe. Il était sous l’autorité d’Adolfo Servando Tortolo, l’un des principaux représentants de l’intégrisme local et de l’archevêque de Parana, dont le Séminaire, à partir de 1969, est devenu, selon Horacio Verbitsky « un bastion traditionaliste » contre le Mouvement de Prêtres du Tiers Monde. Là, a atterri l’ex-leader de Tacuara [2] devenu prêtre, Alberto Ezcurra Uriburu.

Tortolo a remplacé en deux occasions Caggiano. La première, quand il a été nommé en 1973, président de la Conférence épiscopale Argentine ; la deuxième, quand il est devenu en 1975 Vicaire général militaire.

Vers le milieu des années 60, tandis que la congrégation Coopérateurs Paroissiaux s’est rapprochée des postulats du Concile du Vatican II, le prêtre français a sollicité sa sortie de la congrégation : « Il a vécu de nombreuses années hors de notre congrégation, pour pouvoir aider spirituellement et doctrinalement, avec une plus grande liberté, les militaires en Argentine », a dit Fernández Cueto. La période « hors congrégation » de Grasset aurait duré 25 ans, jusqu’à 1990.

Les textes

Verbo, de plus en plus présent dans les Forces armées, a opéré une transposition en Argentine des textes que le « Verbe », la revue de la Cité Catholique, a publiés sur la guerre d’Algérie. Le politologue franco argentin Gabriel Périès [3] souligne que cela est survenu à travers des changements à peine formels, comme celui des noms des lieux et des aspects de l’idiosyncrasie de chaque pays. Par exemple, pendant l’ « Operativo Independencia » à Tucumán sont parus « Morale, Droit et guerre révolutionnaire » et « Réponse à un officier argentin. Civilisation ou subversion : Ce qui est en jeu ». Les textes sont des répliques de ceux publiés par Verbe en janvier 1959 comme « Morale, droit et guerre révolutionnaire » et « Civilisation ou révolution ». Tandis qu’en Argentine, la signature était El Centurion, en France c’était Cornelius.

L’empreinte de Verbo et le militantisme et le prêche de Grasset ont récemment été palpables quand on a réussi à lever le voile sur la participation ecclésiastique jusque dans les salles de torture et les centres clandestins de détention. Bernardino Montejano n’a pas de doutes que « Grasset fût excellent comme prêtre et l’était, aussi, quand il dirigeait les retraites spirituelles et dans sa doctrine politique ; mais il a commis des erreurs dans ses interventions ».

Pour le président de l’Institut de Filosofia Pratica (Infip), le prêtre français s’est trompé, par exemple, en participant tant au soulèvement de la caserne de la ville de Azul contre Alejandro Lanusse, en 1971, qu’à celui du colonel Mohamed Alí Seineldín à la fin du gouvernement de Raúl Alfonsín. Ce dernier a été confirmé par l’ex-colonel, Aldo Rico, devenu homme politique.

Fruit de ses voyages continuels, Grasset a trouvé quelques toits où s’abriter. Dans l’un d’eux -Tucumán 1561 –est domicilié, le médecin Ignacio Garda Ortiz, ex-directeur de Verbo, et aussi la Fundacion Civilidad . Garda Ortiz a l’habitude de participer à des rencontres sur le développement local lors de journées organisées par la Société Rurale et Coninagro. (Confederation agraire) [Deux organisations représentant les grands propriétaires terrains et l’oligarchie foncière conservatrice].

Le 19 septembre 1997, Grasset a rejoint le diocèse de Mercedes-Luján, dont l’évêque était Emilio Ogñenovich, un ex-vicaire général de la ville de Bahia Blanca [lieu où se trouve la plus grande base navale argentine], connu pour ses positions contre le divorce.

En 2012, les différents problèmes de santé de Grasset, principalement cardiaques auxquels se sont ajoutés des problèmes de hanche, l’ont laissé fragile. Pendant huit mois il est resté, à Parana, aux soins des Servantes de la Providence Divine de Don Uva. Il est décédé le 2 octobre 2012. Dans la plus grande discrétion, il a été enseveli dans le cimetière du Séminaire Archidiocésain de cette ville. Sa nécrologie dans le journal conservateur La Nation a été rédigée par l’ex-tacuara et ex-membre du Bataillon 601 : « Son camarade et ami, Freddy Zarattini, dit adieu comme à l’accoutumé par une accolade vers le haut et une marche comme prière au soldat du Christ et au gardien de la foi ».

Julián Maradeo pour Página 12

Página 12 . Buenos Aires, le 17 novembre 2013.

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo. Paris, le 17 novembre 2013.

Notes

[1NDT Nicole Gardy, fille du général Paul Gardy, également condamnée par contumace, s’enfuit avec toute la famille Gardy en Argentine en 1963, et se marie avec Michel Bésineau ; l’Argentine leur offre alors des terres à Misión Tacaaglé, dans la région de Formosa, près du Paraguay

[2Le Mouvement Nationaliste Tacuara a été une organisation politique d’argentine d’extrême-droite, qui a agi entre 1955 et 1965. El Correo

[3Lire de Gabriel Périès : « Théorie des hiérarchies parallèles ». Les origines de l’Etat terroriste et de la disparition forcée dans l’Argentine dictatoriale. El Correo

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