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19 février 2020

« Le silence c’est la santé » : comment le totalitarisme survient

par Uki Goñi

 

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Original : « Silence Is Health » : How Totalitarianism Arrives

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Ricardo Walter Darré
« Blut und Boden »
Goslar, 27 nov 1938.

Les suprémacistes blancs scandant « Sang et Terre » alors qu’ils marchaient dans les rues de Charlottesville, en Virginie, l’année dernière, ignoraient probablement que le principal idéologue nazi qui avait utilisé le slogan original de « Blut und Boden » pour promouvoir la création d’une race de maîtres allemands n’était pas lui-même un natif allemand. Richard Walther Darré, qui a proclamé l’existence d’un lien mystique entre la patrie allemande et les Allemands « racialement purs », est en fait né « Ricardo » de l’autre côté de l’Atlantique, dans la prospère capitale de l’Argentine, Buenos Aires.

Envoyé par sa famille d’immigrants allemands au Heimat être scolarisé à l’âge de neuf ans, Darré se spécialisa plus tard dans l’agriculture, choix logique pour quelqu’un d’origine argentine à une époque où le succulent bœuf et l’abondant blé de la pampa argentine faisaient la renommée du pays comme « grenier du monde ». Pendant un certain temps, dans les années 1920, il a envisagé de retourner à Buenos Aires pour poursuivre une carrière dans l’agriculture, mais ce fut avant que ses écrits n’attirent l’attention du naissant parti nazi d’Adolf Hitler. Son livre de 1930, « Une nouvelle noblesse du sang et du sol », dans lequel il propose d’appliquer des méthodes d’élevage sélectif pour la procréation d’humains aryens parfaits, éblouit le Führer.

Dès 1932, Darré a aidé le chef SS Heinrich Himmler à mettre en place le bureau de la Race et de la réinstallation afin de sauvegarder la « pureté raciale » des officiers SS. Le travail de Darré a également inspiré le programme nazi Lebensborn (Source de vie) qui récompensait les « femmes et filles célibataires de bon sang » qui avaient des enfants avec des officiers SS racialement purs. Hitler a été tellement impressionné par le mouvement «  Blut und Boden  » - Sang et sol - qu’en 1933 il a nommé Darré ministre allemand de l’Agriculture. Darré a occupé ce poste jusqu’en 1942, lorsque son dossier SS suggère qu’il a sans doute développé des problèmes de santé mentale. (Darré a été reconnu coupable lors du procès de Nuremberg pour avoir exproprié et réduit au servage des centaines de milliers d’agriculteurs polonais et juifs et a purgé une peine de prison ; il est décédé d’un cancer en 1953.)

Bien qu’il s’identifie comme allemand, Darré semble avoir conservé un faible pour le pays de sa naissance. Selon les récits restants, il a autorisé l’importation du bœuf de la pampa pour l’équipe argentine aux Jeux olympiques de Berlin de 1936 et a même rencontré des athlètes argentins. « Il était le seul qui parlait bien espagnol », m’a confié son frère de quatre-vingt-neuf ans, Alan Darré, en 1997, alors que je faisais des recherches sur l’évasion de criminels nazis en Argentine pour mon livre The Real Odessa . Le fait que les théories raciales tordues du mouvement Blood and Soil de Darré résonnent encore dans l’esprit des Etasuniens d’extrême droit quelque quatre-vingt-dix an après avoir inspiré Hitler, est un rappel inquiétant de la vulnérabilité des sociétés face au ver du cerveau raciste et totalitaire.

Pour moi, ce n’est pas une simple observation académique. Bien que je sois né aux États-Unis, où mon père a été affecté à l’ambassade d’Argentine, cela ne fait pas de moi un citoyen étasunien, car le quatorzième amendement exclut les enfants de diplomates étrangers. Pourtant, j’ai grandi comme si j’en étais un, prêtant allégeance chaque matin au drapeau dans la cour de l’Annonciation School sur Massachusetts Avenue. Plus tard, en tant que jeune adulte en Argentine, j’ai travaillé pour un journal de langue anglaise à Buenos Aires et j’ai rendu compte des crimes de la sanglante dictature militaire qui a gouverné l’Argentine entre 1976 et 1983. En tant que journaliste, j’ai été témoin de l’érosion puis de l’effondrement total des normes démocratiques et comment une autocratie impitoyable peut mobiliser les craintes et les ressentiments populaires pour écraser ses opposants.

Une question lancinante, qui m’est apparue pour la première fois alors que j’étais un journaliste de vingt-trois ans au Buenos Aires Herald, est revenue me hanter ces derniers temps. Que se passerait-il si les États-Unis d’Amérique, le pays où je suis né, et où j’ai passé mon enfance, revit le type de vortex totalitaire dont j’étais témoin en Argentine à l’époque ? Et si les éléments les plus régressifs de la société prenaient le dessus ? Mèneraient-ils également à une guerre contre une démocratie pluraliste abhorrée ? La réaction violente des États-Unis aujourd’hui contre les immigrants et les réfugiés, contre l’avortement légal, voire l’égalité du mariage, ravive des souvenirs inconfortables du déclin de la démocratie qui a précédé la descente aux enfers de l’Argentine via la répression et le meurtre de masse.

Par la suite, dans mon travail d’écrivain, je me suis concentré sur la façon dont des centaines de nazis et leurs collaborateurs se sont enfuis en Argentine. Cela m’a rendu douloureusement conscient de la façon dont leur présence au cours des trente années entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et le Coup d’État de 1976 avait anesthésié le sens moral de ce qui était alors une nation riche et bien éduquée, avec des conséquences désastreuses pour son peuple. La cohabitation forcée des Argentins avec les fugitifs nazis a abouti, je crois, à une normalisation des crimes que les émigrés allemands avaient commis. « Ils sont venus dans notre pays pour demander pardon », a déclaré à la presse le cardinal argentin Antonio Caggiano lorsque des agents israéliens ont capturé l’archi-criminel nazi Adolf Eichmann et l’ont exfiltré d’Argentine en 1960 pour être jugé à Jérusalem. « Notre obligation en tant que chrétiens est de lui pardonner ce qu’il a fait ».

Une quinzaine d’années plus tard, l’Argentine a commencé sa propre descente vers un totalitarisme à part entière, et ses militaires se sont lancés dans un programme de massacres qui différait en échelle, mais pas en substance, de celui des nazis : on estime à 30 000 le nombre de personnes « disparues » par la dictature. Les mêmes politiciens et les chefs religieux qui avaient fermé les yeux sur la présence de criminels nazis en Argentine, ont de nouveau détourné le regard alors que des généraux imprégnés de sang se sont agenouillés pour recevoir leurs bénédictions dans la cathédrale de Buenos Aires. Une grande partie de ma vie d’adulte a été hantée par la nécessité de répondre à la question de savoir comment cela a t il pu se produire en Argentine. Et comment cela pourrait arriver ailleurs.

Grâce aux deux séjours de mon père à Washington, j’ai passé neuf de mes quatorze premières années aux États-Unis. Mes souvenirs sont des cartes postales étasuniennes des années 50 et 60. Un ancien pilote de la Seconde Guerre mondiale vivait dans notre ruelle. J’étais un garçon de patrouille au lycée et gagnais de l’argent de poche en livrant des journaux, en les jetant de mon vélo sur les pelouses des voisins, tout comme les paperboys que vous voyez dans les films de l’époque. Il aurait été difficile de trouver quelqu’un avec une plus grande confiance que mon jeune moi dans le système de valeurs US, y compris l’inutile trait étasunien d’une certaine naïveté à l’égard du monde au-delà des États-Unis.

Mon premier soupçon qu’une réalité différente existait, est survenu à l’âge de quatorze ans, lorsque j’ai atterri au St. Conleth’s College, à Dublin, lorsque mon père a été transféré à la mission diplomatique argentine en Irlande. Comme l’Argentine, l’Irlande a été neutre pendant la Seconde Guerre mondiale et a ensuite fourni refuge à un petit contingent de nazis et de collaborateurs. Parmi eux, mon professeur de français, Louis Feutren, qui a fui une peine de prison en France pour avoir servi comme SS-Oberscharführer pendant la guerre.

Feutren a semé la terreur dans le cœur de ses élèves, nous lançant des cahiers et jurant en français à travers le mégot d’une gauloise défiant en permanence la gravité sur le bord de sa lèvre inférieure saillante. Au lieu d’entendre des histoires d’exploits de guerre contre les nazis du pilote étasunien à travers la ruelle, j’étais maintenant instruit en français par un ancien officier SS. C’est ce que je suis venu à interpréter rétroactivement comme ma première leçon de normalisation.

Cette normalisation des nuances totalitaires s’est accélérée après le retour de ma famille en Argentine à l’âge de dix-neuf ans. Pour mieux me familiariser avec Buenos Aires, je faisais de longues promenades dans la capitale.

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« El Silencio es salud »
Buenos Aires,1974

Un jour, en 1974, je me suis retrouvé figé dans mes pas sur la large Avenue 9 de Julio qui divise Buenos Aires en deux. Au milieu de cette avenue s’élève un grand obélisque blanc qui est le monument le plus visible de la ville, et à cette époque un panneau d’affichage rotatif avait été suspendu autour de lui. L’écran tournait était inscrit dessus en grosses lettres bleues sur fond blanc uni le slogan « El Silencio es salud » [Le silence c’est la santé].

A chaque tour, le panneau d’affichage éduquait les Argentins à la censure totale et la suppression de la liberté d’expression que la dictature allait bientôt imposer. Le message sur le panneau d’affichage a été conçu par Oscar Ivanissevich, le réactionnaire ministre de l’éducation de l’Argentine, pour mettre en garde les automobilistes contre une utilisation excessive du klaxon. Son autre mission était une « purge idéologique » des universités argentines, qui étaient devenues un foyer d’activisme étudiant. Lors d’un précédent mandat ministériel en 1949, Ivanissevich avait mené une campagne amère contre la tendance « morbide… perverse… impie » de l’art abstrait, rappelant l’invasion nazie contre l’art « dégénéré ». Pendant cette période, sa sœur et son neveu ont tous deux été impliqués dans le trafic de nazis en Argentine.

Le panneau d’affichage orwellien d’Ivanissevich a fait son apparition au moment où la violence de droite a éclaté lors de la montée du coup d’État militaire. Cette même année, 1974, Ivanissevich avait nommé comme recteur de l’Université de Buenos Aires un admirateur bien connu de Hitler, Alberto Ottalagano, qui a intitulé sa dernière autobiographie « I’m a Fascist, So What ? » [Je suis un fasciste, et alors ?] Son travail consistait à se débarrasser des jeunes manifestants de gauche qui se sont rassemblés devant l’hôtel Sheraton pour exiger qu’il soit transformé en hôpital pour enfants, et il s’est montré très empressé face à la tâche de les persécuter et de les expulser. Être distingué par lui était plus qu’une simple question de discipline académique ; une quinzaine de ces étudiants ont été assassinés par des escadrons de la mort de droite alors que Ottalagano était recteur.

En tant que partiellement étranger dans mon propre pays, j’ai remarqué ce que ceux qui avaient déjà été normalisés ne pouvaient faire : car c’était une population habituée à l’intolérance et à la violence. Deux ans plus tard, le slogan d’Ivanissevich fait une réapparition macabre. Dans le sous-sol du camp d’extermination de la dictature basé à l’Ecole de Mécanique de l’Armada (ESMA), où quelque 5 000 personnes ont été exterminées, des officiers ont accroché deux banderoles le long du couloir qui donnait sur les cellules de torture. Sur l’une il y avait « Avenida de la felicidad  »,[porque « acá todos cantan » - [« Avenue du bonheur », parce que ici « tout le monde ‘chante’ » sous la torture bien entendu], et sur l’autre « Silencio es salud » [le Silence est la santé].

Pour comprendre les totalitaires potentiels, il faut comprendre leur vision d’eux-mêmes en tant que victimes. Et dans un sens, ils sont victimes - de leur peur délirante des autres, les nébuleux, des autres menaçants qui hantent leur imagination fébrile. C’est quelque chose que j’ai vu répéter dans les nombreuses interviews que j’ai menées avec les auteurs de la dictature argentine et les nazis vieillissants qui avaient été introduits clandestinement sur les côtes argentines trois décennies plus tôt. (Mes entretiens avec ces derniers sont archivés au US Holocaust Memorial Museum de Washington, DC). Leurs craintes étaient, dans les deux cas, irrationnelles étant donné la domination irréfutable des militaires en Argentine et des nazis en Allemagne, mais cela ne comptait pas pour mes interviewés.

Parce que ma méthode était de leur accorder le respect et la patience auxquels ils se sentaient en droit (bien que ce soit difficile à faire pour moi), ils semblaient parfois brièvement se rendre compte qu’ils étaient devenus des hôtes volontaires de délires violents. Le leur faire admettre , pleinement et consciemment, cela était une autre affaire. La chimère d’un ennemi puissamment malin, responsable de tous leurs maux perçus, rendait les réalités complexes et ambiguës compréhensibles en les réduisant à des simplicités manichéennes. Ces gens étaient totalitaires non seulement parce qu’ils croyaient au pouvoir absolu, mais aussi parce que leurs schémas de pensée binaires n’admettaient que des explications totales.

Les militaires argentins et un grand nombre de civils aux vues similaires étaient particulièrement sensibles aux craintes d’une menace vaguement définie mais existentielle. La culture de la jeunesse des années 60, la révolution sexuelle, les protestations étudiantes des années 70 ont effrayés leurs cœurs. Le fait qu’une jeune génération remette en question leurs croyances religieuses bien ancrées, remette en question leurs mœurs sexuelles hypocrites et propose des solutions politiques alternatives semblait un blasphème. L’armée a décidé de renverser violemment ces tendances et de protéger l’Argentine de la marée montante de la modernité. Pour ce faire, ils ont conçu un plan d’anéantissement systématique qui visait particulièrement les jeunes Argentins. Ce n’était pas seulement une lutte idéologique, mais une guerre générationnelle : environ 83% des quelque 30 000 victimes de la dictature avaient moins de trente-cinq ans. (Un nombre disproportionné était également juif.)

Les dirigeants de la dictature, nés dans les années 1920, avaient commencé leur carrière militaire pendant la Seconde Guerre mondiale dans un pays qui était extérieurement neutre mais secrètement en sympathie avec Hitler. Pour les esprits déformés de ces ultra-nationalistes, Hitler préparait la voie à un « Nouvel Ordre Chrétien », dont l’Argentine ferait partie glorieusement. « L’hitlérisme est, paradoxalement, la porte du christianisme », a proclamé le prêtre antisémite Julio Meinvielle, qui a exercé une forte influence sur l’armée, dans son livre de 1940, Hacía el cristianismo (Vers le christianisme). Une fois qu’Hitler aurait vaincu le communisme et le capitalisme, considérés comme des incarnations également perverses du matérialisme impie, l’Église pouvait intervenir et présider un monde purifié. « C’est précisément le grand service que l’Axe rend inconsciemment et involontairement à l’Église », a conclu Meinvielle.

La symbiose entre l’Église et l’armée est devenue si forte en Argentine qu’en 1944, la Vierge Marie a été élevée au rang de général. Des cérémonies militaires célébrant sa promotion ont eu lieu dans des églises de toute l’Argentine. Même en 1950, les officiers militaires se sont efforcés de décorer une statue de la Vierge plus grande que nature à l’extérieur de la cathédrale de Buenos Aires avec une ceinture de général. Baptisés dans de telles eaux, les généraux qui, dans les années 1970, continueraient à diriger la dictature prétendaient craindre avant tout, le fait que l’Argentine tombe dans le communisme. « En réponse à la corruption, au chaos, à l’indiscipline morale et au danger réel de désintégration nationale dans lequel notre pays s’est trouvé, les Forces armées ont pris le pouvoir politique il y a six mois pour rétablir l’ordre renversé », annonce une propagande télévisée pour la junte, plus tard projetée sur l’image d’une carte de l’Argentine en train de s’effondrer.

Telle était la paranoïa au sujet d’une prise de contrôle dans le style cubain, de sorte qu’une large partie de la société argentine a reçu chaleureusement l’intervention des militaires. En réalité, ils étaient aussi délirants dans leurs peurs que les guérilleros de gauche l’étaient dans leurs ambitions. De leur côté, les têtes des jeunes rebelles flamboyaient d’idées « l’imagination au pouvoir » empruntées aux manifestations étudiantes de Paris de mai 1968. Leur menace pour la stabilité de l’État ne dépassait pas quelques exploits qui faisaient la une des journaux - l’enlèvement d’hommes d’affaires étrangers ou la fusillade en voiture d’officiers militaires. Leur insurrection n’a jamais constitué une menace sérieuse pour les gouvernements démocratiques de Juan Perón, décédé au pouvoir en 1974, et de sa veuve Isabel Martínez, qui a succédé à son mari à la présidence.

Avec l’opportunité offerte par le mouvement de la guérilla, l’armée est intervenue, en destituant l’inefficace Martínez et en se proclamant sauveur de la nation. Les forces de sécurité étaient ravies d’être libérées des contraintes de la légalité. Le Congrès étant fermé et la presse muselée, elles ont rapidement organisé des escadrons de la mort, responsables devant personne. La vue des berlines Ford Falcon banalisées mais typiquement vertes conduites à une vitesse vertigineuse dans les rues de Buenos Aires avec des mitrailleuses pointant de leurs fenêtres était d’abord terrifiante. Comme beaucoup d’autres choses après le coup d’État, leur vision est rapidement devenue si courante qu’elle s’est évanouie.

C’est au cours de ces années en Argentine que j’ai appris à quelle vitesse le vernis de la légalité peut être détaché d’une société. En 1977, un an après la dictature, j’ai rejoint le Buenos Aires Herald , un petit journal de langue anglaise qui était le seul média d’information à rendre compte des crimes du régime. « J’ai eu le privilège de prendre la parole pendant que tous les autres gardaient le silence », explique le rédacteur en chef du Herald, Robert Cox, un Britannique qui vit maintenant à Charleston, en Caroline du Sud. Ce n’était pas du au fait qu’il était britannique ou que son journal avait une diffusion limitée qui permettait à Cox d’imprimer ce que les autres journaux ne voulaient pas. C’était simplement qu’il ne pouvait se résoudre à garder le silence sur le carnage dont il était témoin. Contrairement à tant d’Argentins, il n’avait pas été désensibilisé en grandissant parmi les fugitifs nazis ; au lieu de cela, il avait été élevé en temps de guerre à Londres parmi les décombres de bâtiments détruits par les bombes et les fusées V1 et V2 d’Hitler.

Mais il y avait un prix à payer pour le privilège dont parle Cox. De retour à la maison après mon tout premier jour de travail, j’ai vu trois policiers en civil - sans équivoque malgré leurs cheveux mi-longs, leurs vestes en cuir et leur pantalon patte d’eph- quitter mon immeuble avec une sacoche en cuir à partir de laquelle une bobine de bande d’enregistrement était visible. La police secrète avait mis mon téléphone sur écoute, me chuchota le régisseur de l’immeuble. Une Ford Falcon vert était garée en face de mon domicile.

L’information discrète du concierge de mon immeuble était inhabituelle ; il était beaucoup plus courant que les gens s’en prennent à leurs voisins, ce qui était bien sûr encouragé par les militaires. En décembre 1979, Cox a été contraint à l’exil, ainsi que sa femme argentine et leurs cinq enfants nés en Argentine, après avoir reçu des menaces qui révélaient une connaissance détaillée des routines quotidiennes de sa famille. À ce jour, la famille Cox reste convaincue que c’est une connaissance proche qui a fourni les informations à la dictature. La transformation des amis en informateurs est une caractéristique déterminante des régimes totalitaires.

Si vous voulez savoir ce qui soutient la violence totalitaire dans une société, la psychologie est probablement plus utile que l’analyse politique. Parmi l’élite, le soutien à la dictature a été enthousiaste. « C’était considéré comme une sorte de faux pas social de parler de ‘desaparecidos’ ou de ce qui se passait », explique Raymond McKay, collègue journaliste au Buenos Aires Herald, et dans « Messenger on a White Horse », un documentaire de 2017 sur le journal. « C’était considéré comme de mauvais goût parce que les gens ne voulaient pas savoir »

Ceux qui ont vécu toute leur vie dans des démocraties qui fonctionnent peuvent avoir du mal à comprendre avec quelle facilité les esprits peuvent être conquis par le côté obscur totalitaire. Nous supposons qu’un tel passage nécessiterait une persuasion lente et laborieuse. Ce n’est pas le cas. La transition du jour à la nuit est incroyablement rapide. Malgré ce que beaucoup supposent, la coexistence civilisée dans une culture de tolérance n’est pas toujours la norme, ni même universellement souhaitée. La démocratie est une situation durement gagnée et facilement annulée, dont beaucoup aspirent secrètement à être libérés.

De peur qu’il n’y ait le moindre doute sur son intention, la dictature s’intitulait « Processus de réorganisation nationale ». Des livres ont été brûlés. Les intellectuels se sont exilés. Comme les inquisiteurs médiévaux, la dictature s’est proclamée - dans des discours enflammés que j’entends en écho dans les discours conspirateurs des populistes et nationalistes étasuniens aujourd’hui – pour mener une guerre pour sauver la « civilisation occidentale et chrétienne » de l’oubli. Une telle guerre, par définition, comprenait l’anéantissement physique des esprits infectés, même s’ils n’avaient commis aucun crime.

Une autre caractéristique horrible du totalitarisme est la façon dont il s’attaque aux éléments les plus faibles de la société, les immigrants et les enfants. Le programme Lebensborn , inspiré de Darré, a saisi des enfants d’apparence aryenne des territoires occupés par les nazis, les séparant de leurs parents et les élevant comme de « purs » Allemands dans les maisons de Lebensborn. Dans les années 1970 en Argentine, l’armée a conçu un programme similaire. Il y avait un grand nombre de femmes enceintes parmi les milliers de jeunes captifs dans les camps d’extermination de la dictature. Les tuer tout en portant leurs bébés était un crime que même les militaires argentins ne pouvaient se résoudre à commettre. Au lieu de cela, ils ont gardé les femmes en vie en tant qu’incubateurs humains, les tuant après avoir accouché et remettant leurs bébés à des couples militaires craignant Dieu pour les élever comme les leurs. Une société qui sépare les enfants de leurs parents, quelle qu’en soit la raison, est une société qui est déjà sur la voie du totalitarisme.

Cette pratique odieuse a inspiré en partie le livre de Margaret Atwood de 1985, The Handmaid’s Tale . « Les généraux argentins ont jeté des gens hors des avions », a déclaré Atwood dans une interview accordée au Los Angeles Times l’année dernière. « Mais s’il s’agissait d’une femme enceinte, ils attendraient qu’elle ait le bébé, puis ils l’ont donné à quelqu’un dans leur système de commandement. Et puis ils jetaient la femme depuis un avion. »

Ce fut la vengeance ultime des hommes âgés peureux face à une jeune génération rebelle. Non seulement ils effaceraient leur ennemi , mais les enfants de cet ennemi seraient élevés pour devenir des citoyens modèles obéissant à l’autorité contre lesquels leurs parents biologiques s’étaient rebellés. On estime que quelque cinq cents bébés ont été enlevés à leurs mères assassinées de cette façon, mais jusqu’à présent, seuls 128 ont été trouvés et identifiés par des tests ADN. Tous n’ont pas accepté la réunification avec leurs familles biologiques.

Pour de nombreux Argentins, l’armée ne représentait donc pas une soumission à une règle arbitraire, mais une libération des frustrations, de la complexité et des compromis d’un gouvernement représentatif. Une grande partie de la société a rejoint avec joie la main tendue de la certitude totalitaire. La vie fut soudain simplifiée par la conformité à un pouvoir unique et incontesté. Pour ceux qui chérissent la démocratie, il est nécessaire de comprendre la joie secrète avec laquelle beaucoup ont salué son décès. Une solution rapide à l’insurrection semblait infiniment préférable à une enquête pénible, à des arrestations au coup par coup et à des procès légaux au cas par cas. Fouettée par la peur irrationnelle d’une prise de contrôle communiste, cette impatience l’emporta. Et une fois que l’Argentine a accepté la nécessité d’une solution unique et absolue, le massacre pouvait commencer.

Le fait que les guérilleros n’aient occupé aucun territoire pendant une période de temps appréciable est un fait allègrement ignoré. L’illusion l’emportait sur la réalité. Le héros révolutionnaire le plus célèbre d’Argentine, Ernesto « Che » Guevara, qui avait combattu aux côtés de Fidel Castro dans la véritable révolution cubaine, avait rencontré une mort ignominieuse dans les jungles de la Bolivie voisine des années plus tôt sans déclencher aucune insurrection. Mais cela n’a pas dissipé la crainte accablante qu’une bande de révolutionnaires armés puisse d’une manière ou d’une autre, miraculeusement, marcher sur Buenos Aires et transformer l’Argentine en un deuxième Cuba. La « conspiration » des généraux argentins est bien illustrée par un rapport de l’ambassade des Etats-Unis à Buenos Aires, basé sur des conversations avec les militaires concernant le départ forcé de Cox en 1979 [1] :

Antisémites vicieux, ces individus sont convaincus que Cox est dans l’esprit, et peut-être en fait, juif. (Il ne l’est pas.) De nombreuses menaces récentes contre Cox comportaient des éléments antisémites manifestes ou implicites. Pour eux, Cox est un symbole du libéralisme. Pour ces hommes, le libéralisme est le servant du communisme et le protecteur du terrorisme. La défense énergique par Cox des Droits de l’homme l’a condamné à leurs yeux d’être un libéral.

Comme les diplomates étasuniens l’ont bien compris, la véritable guerre des militaires n’était pas contre la chimère d’une menace communiste, mais contre le libéralisme. C’était une haine empoisonnée semblable à celle importée par les nazis qui avaient trouvé refuge en Argentine. Quand j’ai commencé à faire des recherches sur l’évasion nazie en Argentine, je cherchais des moyens par lesquels leur présence aurait pu directement inspirer les crimes de la dictature. Il s’est avéré que je n’ai trouvé aucun point de contact physique et aucune preuve de liens directs : aucun officier SS vieillissant n’a torturé de jeunes prisonniers dans les cachots argentins dans les années 1970. Chaque pays produit son propre type de totalitaires meurtriers.

Ce que j’ai découvert, cependant, c’est que la présence des nazis en Argentine a normalisé leur idéologie, et a affaibli les défenses démocratiques de la société contre les idées totalitaires qu’ils représentaient. Voir les drapeaux nazis défiler dans les rues de Charlottesville l’année dernière, les revoir à Washington DC cette année, me fait réaliser à quel point les Etats-Unis d’Amérique d’aujourd’hui sont différentes du pays où je suis né et où j’ai grandi. Cela me fait réaliser à quel point une telle normalisation est déjà avancée aux États-Unis.

Uki Goñi* pour The New York Revirw of Books

The New York Review of Books. Buenos Aires, le 20 août 2018.

* Uki Goñi est un journaliste, chercheur et auteur argentin basé à Buenos Aires. Ses reportages sont parus dans The Guardian, The New York Times et Time Magasin. Il est l’auteur de « La Authentique Odessa : le trafic de nazis vers l’Argentine de Perón » (2002). (Août 2018) Suivez Uki Goñi sur Twitter : @ukigoni.

Traduction de l’Inglés pour El Correo de la Diáspora de : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo de la Diáspora. Paris, le 19 février 2020

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