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22 août 2017

Entretien avec Magdalena Cajías de la Vega

« Le concept même d’éducation a à voir avec la culture »

 

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Magdalena Cajías de la Vega, ex-Ministre d’Éducation et de la culture du gouvernement bolivien pendant la période 2007-2008 était en juin dernier à Cordoba (argentine). Sa visite répondait à une invitation du ministère de l’Éducation de Cordoba et au secrétariat de l’Éducation de la ville de Rio Cuarto [province de Cordoba en Argentine] afin de partager les expériences portant sur les processus de transformation éducative en Bolivie. Voici ses échanges avec Agora.

La première chose qui vient est de se demander : comment confluent -dans le cas de la Bolivie au sein d’un Ministère- l’Éducation et la Culture ?

Eh bien, il est important de remarquer à ce sujet qu’aujourd’hui les deux sont divisés, il y a un ministère d’Éducation et un ministère des Cultures - de plus des cultures - . Mais, sans aucun doute, les deux aspects sont extrêmement liés. Au-delà de ce que physiquement ou institutionnellement ce sont actuellement deux ministères, je crois avec une certitude absolue qu’il faut une interrelation parce que le concept même d’éducation est lié à la culture. Si on entend l’éducation seulement comme un processus d’enseignement –l’apprentissage de matières ou l’étude de disciplines déterminées, ils n’ont pas beaucoup à voir ensemble. Mais si on comprend que les processus d’enseignement-d’apprentissage impliquent la construction de valeurs, de mentalités, les changements de comportements sociaux et même la vie politique, l’éducation et la culture sont deux pieds d’un même processus.

Comment avez-vous intégré la pluriculturalité dans le système éducatif de la Bolivie ?

Ce sont des choses qui viennent en réponse à la réalité. Les concepts ne sont pas inventés, ce n’est pars que l’on les apporte de l’extérieur et que l’on veuille les cataloguer dans une réalité. Dans le cas du plurinational -le multinational plutôt- c’était le produit de la reconnaissance de la réalité, du fait de nous regarder nous mêmes comme une nation unique, mais aussi comme une diversité de nations. C’est un processus d’autoconscience de développement de l’appartenance, de la capacité à reconnaître quel type de société nous sommes. Il était absurde qu’un pays où nous avons 36 peuples originaires ne soit pas reconnu comme tel par l’État. Ce qui s’est passé, ce fut qu’à travers un processus dans lequel les peuples originaires ont pris le pouvoir et ont mis un indigène à la tête de l’État comme président -le premier président indigène- il était presque naturel qu’on reconnaisse être un pays plurinational. Ceci est arrivé jusqu’au système éducatif, qui lui aussi doit être capable d‘intégrer dans ses processus les changements philosophiques, politiques et idéologiques qui se réalisent à un niveau national.

Comment peut-on penser la diversité sans tomber dans l’inégalité ?

La révolution que la Bolivie vit n’est pas seulement une révolution pour la nécessité de la reconnaissance de l’égalité en toutes les racines ethnicos-culturelles que nous avons, mais aussi -sans doute peut-être moins explicitement- pour reconnaître l’inégalité sociale. En Bolivie l’inégalité sociale, la lutte de classes dans des termes marxistes, a été de manière permanente traversée par le problème ethnico-culturel. Qui sont-ceux qui ont travaillé dans les mines comme prolétaires ? Qui sont-ceux qui ont travaillé dans les champs ? Qui sont-ceux qui ont eu les postes les plus bas dans l’ensemble de l’administration publique ? Qui sont-ce qui n’ont pas eu accès à l’éducation ? Fondamentalement les peuples autochtones. Par conséquent, l’inégalité sociale est liée à la discrimination de type ethnico-culturel. Il n’y a aucune contradiction.

Mais, est-ce que l’inégalité est un prix qu’il faut payer pour la diversité ?

Je ne crois pas. Dans nos pays latinoaméricains les peuples originaires n’ont été pas seulement discriminés ethnique et culturellement mais aussi socialement. Si nous voyons la réalité des Mapuches, des Mayas, des Aztèques, [Guaranis] et tout autres peuples originaires importants dans des pays où ils ont un poids démographique, mais aussi dans ceux où ils sont des minorités, ils ont souffert de la discrimination sociale. Par conséquent, la revendication de leurs droits ethnico-culturels est en même temps une revendication de ses droits socio-économiques dans une situation d’égalité. Maintenant, si nous nous référons au fait que le respect pour la diversité va générer une plus grande inégalité au sein des mêmes peuples, je crois que non, parce qu’on ne dit « le respect des Aymaras », ou « le respect prioritaire ou hégémonique des Quechuas » mais des peuples originaires qui, comme eux mêmes le signalent, ne luttent pas pour leurs droits « contre » l’autre mais en faveur d’eux mêmes.

Quelle est votre vision d’Internet en tant qu’outil éducatif ?

Les processus d’enseignement, d’apprentissage impliquent la construction de valeurs, de mentalités, de changements de comportements sociaux, et même, la vie politique. Dans tout processus de réponse aux demandes, qui pendant longtemps n’ont pas été satisfaites à cause du désintérêt des gouvernements, il faut avoir des priorités. Dans toute l’Amérique Latine, les TIC’s comme outil sont utilisées pour l’éducation, et le processus d’appropriation de ces nouvelles technologies me semble très important de la part de la société. Mais en Bolivie, je crois qu’il y a d’autres priorités -ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas important-. Les peuples originaires ont quelque chose de très important dans leur culture : la transmission orale des savoirs, des connaissances, etc. Alors si nous mettons en balance l’introduction des TIC’s ou des politiques fortes pour relancer l’oral et sa transmission vers l’écrit, je crois que je travaillerais prioritairement sur l’oralité et sa reconnaissance comme forme de transmission de connaissances. Je ne suis en rien dans une attitude de négation des nouvelles technologies pour l’éducation, mais au delà, il faut les travailler avec beaucoup de soin parce que les contenus sont parfois « en boîte » face au manque de possibilités économiques pour générer des connaissances propres, s’en servant comme de nouvelles formes de colonisation culturelle.

Pluriculturalidad, multiculturalité ou transculturalidad ?

Je ne sais pas si cela vaut la peine d’entrer dans les conceptualisations. Ce qui existe dans notre société, c’est la rencontre, l’accumulation préalable d’un développement historique des peuples, l’auto reconnaissance de leur rôle absolument central dans la construction de notre société. Cela, pour moi, signifie l’interculturalité, mais aussi l’intraculturalité, qui se comprend comme la recherche interne de ce qui est propre depuis une perspective d’identité positive et fière de l’être. Par conséquent la transculturalité, ou d’autres concepts qui sont travaillés depuis les sciences sociales, dans ce qui est personnel ne me semblent pas aussi importants pour la compréhension de ce qui se passe en Bolivie, qui est beaucoup plus simple : c’est tout simplement que la force de la présence réelle des peuples originaires maintenant est reconnue par l’État et se manifeste dans la reconnaissance de notre pays comme un pays plurinational où chaque nation a les mêmes droits par rapport à l’autre.

Quels changements pouvons-nous remarquer en Bolivie en matière d’éducation et de culture ?

L’élaboration d’un avant-projet de loi sur la transformation éducative qui a quatre piliers totalement nouveaux et l’un moins, qui ont été repensés de manière différente par rapport aux années 80 : la décolonisation - qui mène à un très vaste débat sur comment et dans quel sens nous parlons de décolonisation à travers de l’éducation, l’intra et l’interculturalité, l’éducation communautaire et l’éducation productive, les concepts qui ont été recueillis dans la nouvelle Constitution Politique de l’État Plurinational de la Bolivie comme piliers essentiels de la transformation curriculaire. La transformation curriculaire se rapporte non seulement à des textes curriculaires mais aussi à des méthodologies. C’est ce qui est entrain d’être fait. Maintenant, quand nous parlons d’interculturalité et d’intraculturalité, on comprend - et dans plusieurs passages de la loi et de la Constitution cela est aussi explicitement cité, le plurilinguisme, qui est un autre des piliers complexes et difficiles à gérer dans la pratique, mais pas impossible. Nous avons un pourcentage élevé d’indigènes en Bolivie dont les langues sont totalement en vivantes, mais qui dans de nombreux cas ne sont pas écrites. Il y a seulement 11 alphabets régularisés, sur 36 peuples.

Une réflexion : le rôle des médias dans les processus d’éducation et de pluralité culturelle.

Très négligent. Les médias en Bolivie, qui ont vécu un processus intéressant dans les années 70 et 80, sont entrés dans la logique de la privatisation et de la défense des différents groupes de pouvoir et de leurs intérêts. Mais, il existe sans aucun doute, une très longue tradition de radios comme les radios minières, celles du secteur paysan indigène, qui ont été des médias alternatifs de grande importance pour la culture orale. La radio, qui en Bolivie est encore très écoutée, a joué un rôle très important dans les processus de lutte politique et sociale. Aujourd’hui, le Nouvel État Plurinational a conscience que les nouveaux médias jouent un rôle très important, non pas dans la propagande, mais dans l’éducation justement, pour générer des processus de prise de conscience de la nouvelle réalité bolivienne et pour consolider le processus. Alors, quand on parle d’éducation, les médias jouent un rôle très important, surtout si on comprend que l’éducation n’est pas seulement un problème de la salle de classe, d’école, primaire et secondaire.

Yeny Ortega Benavides* journaliste de El Agora

Posibles. Argentine, décembre 2010

*Yeny Ortega Benavides est colombienne. Diplomée en Communication et Journaliste. Docteur en Communication. Facebook

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diaspora par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo de la Diaspora. Paris, le 22 août 2017

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