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20 mars 2013

Le Pape François et une église des pauvres

 

Passées les premières heures de l’impact de l’élection du cardinal Bergoglio de Buenos Aires, des premières émotions devant un pape sud-américain à l’expression aimable et cordiale, la vie présente nous invite à réfléchir.

Le pape François, nouvellement élu, affirme vouloir une "église pour les pauvres." C’est la première indication sur le genre d’église catholique romaine qu’il aimerait diriger. Les propos du pape François ont été interprétés comme signifiant une église plus humble. Le souverain pontife, âgé de 76 ans, a également expliqué pourquoi il a choisi le nom François. Il a raconté que quand on sentait qu’il était proche d’être élu pape, lors du conclave mercredi, son ami et Cardinal Claudio Hummes du Brésil, lui a soufflé de ne pas oublier les pauvres. Le nouveau pape affirme que ces propos lui ont fait penser à Saint-François d’Assise, le légendaire champion des pauvres et un symbole de paix et d’austérité.

Michael Lowy, sociologue et bon connaisseur de l’Amérique latine, analyse les relations du pape François à la théologie de la libération. « La position de Jorge Mario Bergoglio est celle, traditionnelle, de l’Eglise : les pauvres sont considérés comme un objet d’attention, de compassion et de charité. La conception catholique traditionnelle du pauvre se traduit en actes de charité, par l’assistance sociale et par des aides diverses aux plus démunis. Cela peut aller jusqu’à une critique des conditions économiques qui sont responsables de la pauvreté. On retrouve de telles critiques chez Jean Paul II et aussi chez le cardinal Bergoglio.

« Pour la théologie de la libération, les pauvres doivent être les sujets de leur propre libération, les acteurs de leur propre histoire. La différence est évidente avec la conception traditionnelle de l’Eglise. Pour la théologie de la libération, il s’agit de participer, à travers les communautés de base et à travers des pastorales populaires (pastorale de la terre CPT, pastorale ouvrière...) aux luttes et à l’auto-organisation des pauvres (ouvriers, chômeurs, paysans sans terre, indigènes...) pour leur libération. L’émancipation des pauvres implique un changement radical de société. La théologie de la libération implique donc aussi la dénonciation des violations des droits de l’homme et des dictatures militaires, pouvant aller jusqu’au soutien et à l’aide à ceux qui les combattent, comme cela a été notamment le cas en Amérique latine au cours des années 1970 et 1980 » [1].

François Houtart, intellectuel militant, prêtre, professeur émérite de l’Université catholique de Louvain-La-Neuve (Belgique), a créé à Louvain la Neuve le Centre tricontinental CETRI, qui alimente la réflexion des chercheurs ; il a participé à la création du Forum social mondial, il a animé le Forum des Alternatives, il a multiplié conférences et voyages d’études, il fut l’un des inspirateurs du Concile Vatican II, et auteur de nouveaux ouvrages.

J’ai interviewé Francois Houtart, qui m’a dit : « Je suis d’accord avec Michael Lowy. J’ai connu personnellement le pape actuel, parce que quand il était directeur du séminaire, il m’a invité à donner une conférence. Il est vrai que son attitude pendant la période militaire en Argentine, a été ambiguë. Je pense que c’était à cause de sa conception du rôle de l’Eglise, exigeant une neutralité politique. Il y a eu un problème déjà quand il a été nommé Archevêque de Buenos Aires. Dans cette fonction, il a été très apprécié, car étant très simple, avec une attitude pastorale et des positions sociales fortes. Il est plutôt conservateur. Parmi les cardinaux conservateurs (tous), il a été sûrement le meilleur choix ».

Alain Lipietz, candidat présidentiel du Parti Vert, explique sur son blog : « Je rassemble mes souvenirs de l’Église latino-américaine, que j’ai pas mal fréquentée dans ma vie de militant et de chercheur, avant comme après la chute des dictatures (dans les années 80). La théologie de la libération est née dans la foulée du concile de Vatican II et sur le terreau d’une vive agitation sociale, qu’allaient écraser les dictatures d’Amérique Latine. Le clergé progressiste deviendra alors la « couverture » de la résistance. L’ordre des jésuites, sous l’impulsion de son supérieur général Pedro Arrupe, s’était considérablement rapproché de cette théologie. Elle ne se caractérise pas seulement par « l’option préférentielle pour les pauvres » adoptée par la Conférence des Évêques d’Amérique Latine, mais par un rôle messianique accordé à l’émancipation des pauvres. Leur libération tendrait, selon cette théologie, à jouer un rôle équivalent à la souffrance et à la résurrection du Christ. Les adversaires de cette théologie l’accusait d’ « horizontalisme » en ce qu’elle substituait, au traditionnel schéma vertical (vallée de larmes sur la terre, paradis au ciel, rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu), une espérance de « salut sur la terre », faisant tendanciellement d’une Église adepte de cette théologie un parti politique révolutionnaire.

« Il faut souligner que cette critique ne venait pas seulement de la droite, mais également d’autres tendances de gauche de l’Église sud-américaine, plus proches de la tradition française de l’Action Catholique Ouvrière et des prêtres ouvriers. Comme me l’expliquait le curé d’un bidonville de Santiago du Chili, sous la dictature : il valait mieux pour l’Église (selon lui) se concentrer sur son métier, le spirituel, et aiguiller ses ouailles vers les partis politiques de gauche (typiquement le Parti Communiste) pour s’occuper du temporel. A l’inverse, les Communautés chrétiennes de base, formes pastorales inspirées par la théologie de la libération qui fleurissaient un peu partout en Amérique Latine (et que j’ai rencontrées surtout au Brésil), se comportaient comme de véritables cellules politico-religieuses.

« Alors que j’assistais, sous la dictature de Pinochet, à un banquet pour le 80e anniversaire du cardinal-archevêque de Santiago, véritable meeting de la résistance chilienne, j’ai fait la connaissance d’un dirigeant du MAPU (parti de la gauche chrétienne « laïque » - c’est à dire pas « théologie de la libération »). Il m’a raconté comment toute l’Église chilienne (qui avait pourtant beaucoup œuvré à la chute d’Allende) avait été sommée par le pape Paul VI d’entrer en résistance. Il avait convoqué tous les évêques à Rome, après le coup d’État de Pinochet de septembre 73. « L’Histoire nous jugera, leur a-t-il dit, comme elle a jugé Pie XII pour sa bénédiction aux avions de Mussolini qui partaient bombarder l’Éthiopie et pour son silence sur le nazisme : sur notre attitude envers la dictature. Donc : vous rentrez soutenir la résistance ». Pourquoi n’y eut-il pas de message équivalent pour l’Argentine ? Parce qu’en 76 Paul VI était trop vieux ? Mystère » [2].

Le père Bergoglio et la dictature militaire

En Argentine, le rôle et l’attitude de l’Eglise Catholique pendant la « sale guerre » (1976-1983, 30 000 disparus, 1,5 million d’exilés) restent un sujet controversé.

Bien que les soupçons de collaboration de Bergoglio avec la dictature semblent se dissiper, l’élection de l’Argentin fait ressurgir la controverse sur l’attitude de l’Eglise durant les années de plomb ; Horacio Verbitsky, auteur de l’ouvrage « Double jeu, l’Argentine catholique et militaire », est un de ses principaux accusateurs.

Le militant argentin des Droits de l’Homme et prix Nobel de la paix 1980 Adolfo Perez Esquivel a nié sur les ondes de la BBC [3] que le cardinal Jorge Bergoglio ait eu des liens avec la dictature militaire. « On met en cause Jorge Bergoglio parce qu’on dit qu’il n’a pas fait le nécessaire pour sortir deux prêtres de prison, à l’époque où il était le supérieur de la congrégation des jésuites. Mais je sais personnellement que de nombreux évêques ont demandé à la junte militaire la libération de prisonniers et de prêtres et qu’elle ne leur a pas été accordée. (…) Il y a eu des évêques complices de la dictature, mais pas Bergoglio. » [Ceci est-il un argument qui justifie l’inaction ?]

En revanche, Estella de Carlotto, présidente des Grands-Mères de la place de Mai, l’organisme qui a permis à plus de 150 enfants volés par les militaires de retrouver leur véritable identité, a durement critiqué l’attitude et la personnalité du nouveau pape. « Bergoglio représente cette frange de l’Église qui a assombri l’histoire de notre pays », affirme-t-elle, ajoutant que « les membres de la hiérarchie catholique ont participé aux violations de droits de l’Homme, ou du moins en ont été complices en occultant directement ou indirectement la vérité. (…) Bergoglio ne s’est jamais rapproché de nous pour nous offrir son aide » [4].

L’Eglise en faveur de la dignité et des droits de la personne humaine

Ordonné prêtre en 1969, nommé évêque auxiliaire de Buenos Aires en 1992 par Jean-Paul II, puis archevêque en 1998, créé cardinal en 2001, Jorge Mario Bergoglio s’est donc fait connaître pour son combat contre la pauvreté. Issu d’une famille modeste (son père est employé ferroviaire et sa mère se consacre à ses enfants), le nouvel évêque refuse la luxueuse résidence de l’archevêché pour prendre un petit appartement près de la cathédrale. Il refuse également la voiture avec chauffeur et préfère prendre le bus pour se déplacer dans la ville. Lorsqu’un de ses prêtres, dans les bidonvilles – où il a multiplié leur présence par deux – est menacé par les trafiquants, il va dormir chez lui. En 2009, il déclare que la lutte contre la pauvreté est un combat pour les droits de l’homme.

Le nouveau pape a l’image d’un homme proche des pauvres et tiers-mondiste.

Comme réseau international catholique d’organisations, le BICE, comme le Forum mondial de théologie et libération, fait sien l’engagement historique de l’Eglise en faveur de la dignité et des droits de la personne humaine.

Dans ce cadre, le BICE constitue un lieu de rencontres et de dialogue entre les différents acteurs sociaux qui veillent au bien-être et au respect des droits des enfants et des adolescents.

A l’occasion du séminaire régional BICE sur «  L’éducation intégrale des enfants et des adolescents en situation de grande vulnérabilité  », tenu en octobre 2012 à Buenos Aires, le cardinal Bergoglio nous écrivait : « Il est crucial de poursuivre la réflexion conjointe entre pays frères pour la défense et la protection d’une vie digne en faveur de nos enfants et de nos jeunes, particulièrement de ceux en situation de grande vulnérabilité. Comme Eglise, nous avons le devoir d’être unis et présents en suscitant cet espace de dialogue et de réflexion. »

« A partir de cet esprit de proximité avec les plus vulnérables et de l’engagement évangélique du pape François, nous réaffirmons notre mission au sein de l’Eglise peuple de Dieu » a déclaré Alessandra Aula [5].

Mouvements sociaux et la Théologie de la Libération

En relation avec l’action du vaste mouvement social dont elle est issue, la Théologie de la Libération fut confrontée à une réalité massive et brutale en Amérique Latine : la pauvreté. Ainsi, la Théologie de la Libération prit comme point de départ les opprimés. Selon les théologiens de la libération, un Dieu d’amour ne peut pas coexister avec l’injustice, l’exploitation et la guerre. Donc, m’explique le prêtre belge François Houtart, « il s’agit d’une théologie qui ne se demande pas si Dieu existe, mais où il se trouve. C’est la réalité des luttes sociales et l’engagement des chrétiens, en faveur de la justice, qui forment la base de l’élaboration de la pensée et du discours ».

Aujourd’hui, les conceptions dans le Cône Sud ont évolué. « La théologie de la libération est considérée comme trop radicale par un certain nombre de membres de l’Eglise latinoaméricaine. Mais elle a par ailleurs élargi son champ d’application à d’autres questions : les femmes, le mouvement indigène, l’écologie…  » En tissant des liens avec l’altermondialisme et l’esprit de Porto Alegre.

Le sociologue et prêtre catholique François Houtart est un des penseurs de la théologie de libération : « Avant le Concile Vatican II, il y eut une tentative de rénovation interne du catholicisme, à travers l’influence très spécifique de l’action catholique et plus particulièrement de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC). Plusieurs prêtres qui avaient connu la JOC en Europe, la créèrent dans presque tous les pays d’Amérique latine et des Caraïbes. Il y eut, par exemple, un congrès de la JOC d’Amérique Centrale et des Caraïbes à La Havane en 1953. Ces noyaux furent à l’origine de beaucoup d’autres rénovations, dans le champ de la pensée et de l’action sociale, dans la liturgie et dans la pastorale en général. Dans beaucoup de pays, le travail de la JOC fut accompagné d’une action au sein du milieu étudiant, avec la Jeunesse universitaire catholique (JUC).

« (…) Entre les années 1958 et 1962, la Fédération internationale des instituts de recherche socioreligieuse réalisa une grande enquête sur la situation du catholicisme dans le contexte démographique, social et culturel de l’Amérique latine. Celle-ci fut publiée en 43 volumes. J’eus le privilège de coordonner personnellement ce travail. Il fut prêt exactement au moment où Jean XXIII annonça le Concile Vatican II. Dom Helder Camara, qui était alors vice-président du CELAM, conjointement avec Mgr Larrain, évêque chilien, demanda de faire un résumé de cette étude pour le distribuer dans plusieurs langues à tous les évêques, lors de l’ouverture du Concile Vatican II. L’idée était de faire connaître la problématique du catholicisme latino-américain à l’épiscopat mondial » [6].

Un Concile Vatican III ? Cela pourrait aider…

Un Concile Vatican III à concilier avec les prêtres expulsés injustement comme les ex-prêtres salésiens Alejandro Cussianovich (Pérou) et Gerardo Lutte (Belgique-Italie).

Cussianovich Alejandro, enseignant à l’Université Nationale Supérieure de San Marcos (Masters « Politiques sociales et promotion de l’enfance » et « Psychologie éducative »), accompagnateur pédagogique du Mouvement des enfants et adolescents travailleurs organisés du Pérou (MNNATSOP et MANTHOC) et collaborateur de l’IFEJANT (Institut de formation pour éducateurs des écoles de NATs). MANTHOC (Movimiento de Adolescentes y de Niños Trabajadores, Hijos de Obreros Cristianos), fondé à Lima en 1976 par quelques adolescents provenant tous du mouvement catholique international JOC (Juventud Obrera Cristiana) et le prêtre salésien Alejandro Cussianovich, est un programme affilié au MIDADEN (Movimiento Internacional de Apostolado de Niños). L’objectif des fondateurs était de promouvoir la représentation des enfants par eux-mêmes comme acteurs sociaux et la défense de leurs droits, ainsi que de doter les jeunes travailleurs d’une tribune pour la lutte en faveur de l’amélioration des conditions de leur emploi [7].

Professeur émérite de psychologie de l’adolescence à l’université La Sapienza à Rome, Gérard Lutte a été animateur à La Magliana, quartier populaire de Rome ; il se consacre depuis trente ans à l’étude théorique et empirique de l’adolescence tout en étant engagé dans un travail pratique avec les jeunes les plus marginalisés d’un bidonville et d’un quartier populaire. Il collabore également avec des mouvements de jeunesse comme la Jeunesse Ouvrière Chrétienne Internationale et des communautés de jeunes marginalisés.

Aujourd’hui, à 80 ans, il réside à Guatemala et vit au quotidien l’aventure du Mouvement des jeunes de la rue (Movimiento de Jóvenes de la Calle), Mojoca dont il est l’initiateur. Il est engagé dans un travail social et culturel avec des jeunes de la rue au Guatemala. Mojoca l’association qu’il a mise en place là-bas, a pour but d’aider les filles et les garçons qui veulent quitter la rue sans passer par une institution. Ce mouvement propose des activités de formation dans la rue, les prisons, et dans la maison de l’amitié où les jeunes peuvent profiter de cours d’éducation, d’alphabétisation, de post-alphabétisation, de l’école primaire et de cours de formation professionnelle, ainsi que de l’alimentation et des soins de santé physique et mentale [8].

Conclusions

Le président du Parlement européen, Martin Schulz, a souhaité au nouveau pape « courage et force ». « Un nouvel élan est nécessaire pour faire revivre les valeurs fondamentales qui sont à la base du christianisme comme la solidarité, la paix entre les nations et les peuples, la tolérance et le soutien aux plus faibles et aux plus pauvres », a-t-il affirmé.

La priorité aux pauvres qui semble avoir marqué le parcours du nouveau pape soulève une espérance chez de nombreux catholiques et au-delà.

Cristiano Morsolin pour Alai-Amlatina

Alai-Amlatina. Equateur, le 20 mars 2013

- Cristiano Morsolin est actuellement opérateur de réseaux internationaux pour les droits de l’homme. Il a été éducateur de rue à Palermo (Italie) dans les années 90, coordinateur des programmes sociaux de coopération internationale à Quito (Equateur), Lima (Pérou), Rio de Janeiro (Brésil) pendant la dernière décennie. Auteur d’articles sur les droits de l’homme et les mouvements sociaux en Amérique Latine.

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