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24 juin 2015

La partition du « Syrak »

par Pepe Escobar *

 

A moins de deux semaines de l’éventuelle signature d’un accord sur le nucléaire entre l’Iran et les P5+1, la stratégie de la danse au bord de l’abîme dans le désert aux miroirs qu’est devenu le Moyen-Orient atteint son paroxysme. La manipulation règne. Et rien n’est ce qu’il semble être.

Bien sûr, dans l’accord sur le nucléaire avec l’Iran, beaucoup de choses ont à voir avec le pipelinistan. L’Iran, en supposant que les sanctions soient supprimées rapidement, sera enfin en mesure de vendre du gaz naturel à l’Union européenne – théoriquement en compétition avec Gazprom ; mais cela va prendre beaucoup de temps avant que l’infrastructure iranienne (en décomposition) soit remise en état.

Ensuite, il y a l’avenir de l’important projet de gazoduc Iran-Irak-Syrie, 10 milliards de dollars – rival d’un projet qatari. Il est facile d’identifier ceux qui ne veulent pas d’un Irak stable susceptible d’installer des canalisations de gaz à travers son territoire. Le Qatar se vante d’avoir plus de gaz (livrable) – et une meilleure infrastructure – que l’Iran. La faisabilité d’un gazoduc partant du Qatar et passant par l’Arabie saoudite, la Jordanie et le Liban [ou par la turquie, Ndt] a déjà été étudiée. Si Téhéran veut des résultats rapides, il ferait une meilleure affaire en exportant son gaz vers l’UE directement par la Turquie plutôt qu’à travers l’Irak et la Syrie.

Quant à l’hégémonie, les choses étaient tellement plus faciles en 2003, après le Shock and Awe [choc et effroi]. Ensuite, Washington possédait le monde ; il n’avait qu’à marcher droit devant et prendre (et détruire) ce qu’il voulait. C’était une suprématie dans tous les domaines. Ça n’aura duré qu’une fraction (historique) de seconde.

Maintenant, l’administration-ne faisons pas de conneries-Obama, comme elle se qualifie elle-même, peut à peine être décrite comme un miroir brisé dans un désert de miroirs.

Donc allons labourer le désert de Syrak

Les responsables de l’Otan à Bruxelles semblent croire que le Pentagone a entraîné les sunnites dans la province d’Anbar à l’utilisation d’armes lourdes pour éliminer l’ancien gouvernement du Premier ministre al-Maliki à Bagdad – ce qui a causé des problèmes à Washington. Mais le fait est que l’entraînement a facilité la fusion de ces sunnites avec ISIS/ISIL/Daesh.

Le Pentagone – ou l’Otan, d’ailleurs – pourrait facilement briser le faux califat. Mais ils ne le veulent pas ; c’est beaucoup mieux de laisser le chaos se développer, la tactique parfaite du diviser pour régner qui convient aux suspects habituels. La Syrie est en ruines. L’Irak est en ruines. Les convois de ISIS/ISIL/Daesh franchissent la frontière de l’Otan entre la Turquie et la Syrie, sous la protection des forces aériennes turques ; par conséquent, l’Otan – et la CIA – soutiennent de facto le faux califat. L’Égypte est en faillite. L’Iran est presque brisé. Les suspects habituels ne se sont jamais aussi bien portés.

Passons maintenant à une excellente source des services secrets saoudiens pour compliquer encore l’imbroglio. Selon cette source, Palmyre a été donnée à ISIS/ISIL/Daesh en Syrie, exactement comme les villes importantes de la province d’Anbar en Irak : « Daesh n’est plus un secret et les États-Unis ont autant d’intérêt pour lui que pour l’[ancien] Axe du Mal. »

Le fait que ISIS/ISIL/Daesh, après chaque victoire sur le terrain, intègre rapidement dans ses forces des quantités d’armement américain très sophistiqué, qui nécessite des mois d’entrainement pour le maîtriser, indique certainement que les brutes du califat ont reçu un entraînement sérieux de la part de formateurs occidentaux.

En même temps, la source saoudienne entretient le fantasme d’un califat à deux têtes ; l’un en Syrie directement lié au gouvernement d’Assad à Damas – ce qui est absurde –, tandis que le califat en Irak combat l’Iran.

Le président des États-Unis, Barack Obama, pendant ce temps, procrastine ; il a dit que ISIS/ISIL/Daesh peut être vaincu, mais au bout de trois ans. Une fois de plus, pourquoi ne pas laisser le chaos se répandre ?

Une autre source saoudienne est positivement découragée : « Les États-Unis ne permettront pas un changement de régime » en Syrie. Cet agent voit le rôle du Conseil de coopération du Golfe (CCG) comme tentant de « sauver la Syrie », et il accuse la CIA d’« interférer avec son transfert d’armes à l’Armée syrienne libre (ASL) ». A la fin, les pétromonarchies du CCG « ont ré-acheminé leurs livraisons d’armes pour contourner les obstacles de la CIA ». Donc maintenant tous les islamistes fanatiques du genre Jabhat al-Nusra sont dûment armés.

La Maison des Saoud reste obsédée par la chute d’Assad (et sa « relégation dans une enclave sous partition »). Cela serait un coup fatal pour le Hezbollah, en plus de la partition de l’Irak, « brisant le rêve de Téhéran de rétablir l’Empire perse qu’Obama est si obsédé à aider. »

Les Saoudiens semblent donc croire à la fable voulant que les sunnites dans la province d’Anbar aient réalisé que ISIS/ISIL/Daesh est un mandataire – nourri simultanément par l’Occident et par l’Iran – pour « alimenter les conflits sectaires et accélérer l’appel à la partition ». En fait, la Maison des Saoud ne veut pas de partition du Syrak. Elle veut deux régimes fantoches et contrôler le tout. Pour employer un euphémisme, Riyad est assez déçu par la lenteur de Washington, qui est sa marque de fabrique.

Le chaos est notre voie

Quelle que soit la propagande, la reconfiguration post-Sykes-Picot du Moyen-Orient se poursuit sans relâche.

Jabhat al-Nusra et Ahrar al-Sham – encore une autre organisation de djihadistes frénétiques – continuent à être totalement armés par la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar. Ceci est directement lié au proverbial rôle actif du chef de la nouvelle Maison des Saoud, le roi Salman. Donc Assad à Damas se bat contre un mouvement qui le prend en tenaille : ISIL/ISIL/Daesh à l’est, qui contrôle au moins la moitié du pays (OK, la plus grande partie est du désert), et Jabhat al-Nusra, qui contrôle une « coalition de djihadistes volontaires » au nord et dans le centre. Comme pour toutes ces armes fournies par le Pentagone aux rebelles modérés tellement encensés, ils ont fini par être absorbés par al-Nusra.

Nous savons que lors d’une rencontre de la coalition des volontés [antidjihadistes, NdT] le 2 juin à Paris, co-parrainée par les États-Unis et la France pour discuter de ISIS/ISIL/Daesh, une discussion secrète à huis-clos avait lieu avec les pétromonarchies du Golfe pour examiner à quoi pourrait ressembler un accord avec la Syrie.

La Russie a donc été très active sur ce front, spécialement avec l’Arabie saoudite et le Qatar, essayant de les amener à forcer leurs organisations terroristes à la table des négociations.

Le problème est que le Conseil de coopération du Golfe ne veut rien sinon Assad en exil – en Russie ou en Iran. Et Washington, de manière prévisible, n’aimerait rien de mieux qu’un coup d’État ; un petit changement de régime perpétré par des officiers alaouites familiers de la machinerie de l’État syrien.

Rien de tout cela ne semble faisable à distance, puisque l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie ont tous des projets totalement différents et sont obnubilés par le fait de s’assurer que leurs rebelles – depuis les djihadistes inconditionnels jusqu’aux faux modérés – seront les prochains à accéder au pouvoir, sans contestation.

Cela nous ramène au possible accord Iran/P5+1 sur le nucléaire du 30 juin prochain. La Syrie est un élément clé dans les négociations tenues derrière les portes closes. Mais s’agissant de l’Empire du Chaos – sans oublier les pétromonarchies du Golfe – la situation actuelle, changeante et extrêmement embrouillée, est ce qui peut arriver de mieux : Syrak totalement affaibli, la guerre sur deux fronts, l’Iran sur la défensive, et le faux califat qui établit de fait la partition sur le terrain.

Pepe Escobar pour Russia Today

Russia Today, Le 19 juin 2015.

Traduit de l’anglais pour le Saker Fr. par : Diane, relu par Hervé

* Pepe Escobar est un journaliste brésilien de l’Asia Times et d’Al-Jazeera. Pepe Escobar est aussi l’auteur de : « Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War » (Nimble Books, 2007) ; « Red Zone Blues : a snapshot of Baghdad during the surge » ; « Obama does Globalistan  » (Nimble Books, 2009), Empire of Chaos (Nimble Books, 2014)

El Correo. Paris, le 24 juin 2015.

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