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23 janvier 2006

Élections 2006

La montée des droites au Canada.

 

Par Pierre Beaudet
Alternatives
. Canada, vendredi le 13 janvier 2006.

Le Canada pourrait prochainement élire un gouvernement conservateur et ainsi rejoindre les Etats-Unis, l’Allemagne, le Japon, l’Australie et d’autres pays qui ont voté à droite dans la période récente. S’agit-il d’une « tendance lourde » qui touche la planète (à part l’Amérique du Sud) ou plutôt d’un simple « retour du balancier » puisque les citoyens sont souvent attachés au concept d’alternance ?

Dans plusieurs pays, des analystes constatent ce qu’ils appellent souvent le « désenchantement » des citoyens. On note le cynisme, le désabusement, voire le désintérêt d’une couche croissante de la population à l’endroit des gouvernements en place. Jusqu’à un certain point, les partis centristes et social-démocrates sont davantage affectés. En Allemagne par exemple, une grande partie des électeurs a délaissé le SPD (social-démocratie), surtout après que celui-ci ait entrepris de mettre en place des politiques néolibérales comme la réduction des avantages sociaux et les coupures dans le secteur public, soit à peu près le contraire de ce pourquoi il avait élu en 2004. Au bout de la ligne, la droite allemande a gagné « par défaut » parce que les électeurs de gauche se sont émiettés entre trois partis, sans qu’aucun de ces partis n’ait un véritable air d’aller. En Australie, les citoyens ont constaté que la social-démocratie (le parti travailliste) n’avait plus grand-chose à proposer pour défendre les intérêts populaires et beaucoup se sont abstenus de voter. Le phénomène se vit un peu partout et d’une certaine manière, cette situation risque de perdurer jusqu’à temps que la gauche réussisse à redéfinir un projet qui enthousiasme les couches populaires et moyennes qui votent pour elle traditionnellement.

La bataille des « valeurs »

À un autre niveau, il ne faut pas sous-estimer la capacité de la droite dans la bataille des idées. Plusieurs transformations durant les dernières années (sécularisation partielle des institutions, accès à l’égalité pour les femmes, droits des minorités sexuelles, etc.) ne passent pas « bien » dans les régions, les petites villes et même les grandes villes où prolifèrent de « nouvelles« pratiques culturelles ou spirituelles généralement conservatrices. Face à un monde inquiétant, la droite républicaine aux États-Unis a réussi à mobiliser des couches moyennes et populaires qui se tournent vers des traditions qui jouent sur les thèmes de « Dieu, famille, patrie ». Souvent prises en étau par les impacts du néolibéralisme (précarisation, exclusion, chômage), des citoyens et des citoyennes préfèrent se retourner contre les gais, les féministes, les autochtones, les syndicalistes qui semblent être contre ces valeurs dites traditionnelles.

L’arrogance des « gagnants »

Les droites ont également l’appui de ce qu’on pourrait appeler le phénomène de la « république des satisfaits » et qui inclut une partie (minoritaire) des couches moyennes qui ont gagné avec le néolibéralisme. Celles-ci voient le secteur public et la protection des démunis comme une sorte de pratique passéiste qui ne cadre pas avec le temps (celui de la Californie en l’occurrence). Elles se reconnaissent tout à fait dans le « modèle américain » qui est celui de l’individualisme à tous crins et de la loi du plus fort. Pour cette population, l’ennemi n’est pas tellement Karl Marx ou le socialisme, mais l’État-providence mis en place après 1945. Au lieu de faire des compromis avec les couches populaires, il faut les mettre au pas.

Gagner le centre tout en confortant l’extrême-doite

En 2004, le Parti conservateur au Canada avait perdu les élections parce qu’il ne semblait pas assez modéré. Aujourd’hui, Stephen Harper a appris de ses alliés. Le Premier Ministre australien John Howard lui a suggéré de forcer son aile ultra-droite à garder un profil bas, de façon à capter le « centre ». Dans le Parti conservateur comme dans le Parti républicain aux Etats-Unis, il y a beaucoup de leaders comme Stockwell Day (porte-parole conservateur sur la politique étrangère) qui pensent que le monde a été créé en sept jours et que l’« Occident chrétien » doit en finir avec le « royaume du mal islamo-communiste ». Mais la tendance récente est de tenir ces « intégristes » un peu à l’écart, tout en leur promettant que, une fois le pouvoir acquis, des transformations de longue durée seront entreprises par des gouvernements conservateurs pour vraiment changer la politique, pas seulement la gérer. En nommant de nouveaux juges ultra-conservateurs à la cour suprême des Etats-Unis, Bush donne une garantie à son aile droite qu’il entreprend une refondation du système américain.

Le « grand » projet

En général lorsqu’ils parviennent au pouvoir, les gouvernements conservateurs accélèrent les réformes néolibérales et le démantèlement de l’État-providence amorcés par les partis de centre et de gauche. Ils sont plus consistants, plus cohérents, plus vigoureux, et ils ne sont pas gênés d’affronter. Cette évolution est encore plus évidente en matière de politique internationale. Pour la droite, il n’y a ni tergiversation ni hésitation, il faut s’aligner sur la politique états-unienne, aussi bien au Moyen-Orient qu’ailleurs dans le monde. On n’a plus à avoir « honte » de se manifester avec Washington et Tel-Aviv contre les droits des Palestiniens, pour de nouvelles aventures militaires contre l’Iran et la Syrie et ailleurs dans le monde, pour la confrontation avec Hugo Chavez et les autres gouvernements sud-américains qui tentent de reconquérir leur souveraineté nationale. C’est un projet assez vaste qui découle de la vision du monde élaborée par Samuel Huntingdon et les chantres du néoconservatisme. Les Etats-Unis et ceux qui acceptent de se subordonner font refaire le monde et créer le « siècle américain » duquel seront exclus les peuples et les États qui refuseront cette domination. Quant à l’architecture juridique et politique du monde actuellement (le système de l’ONU), c’est un héritage dont il faut se débarrasser pour que les Etats-Unis et leurs alliés puissent « discipliner », « civiliser » le monde.

Des confrontations à venir

Le lendemain de la veille et lorsque les citoyens se rendent compte de ce qui leur tombe sur la tête, c’est la colère, le sentiment « qu’on n’a pas voté pour cela ». En Australie depuis un an, des millions de personnes sont sorties dans la rue et s’il y avait des élections demain, la droite pourrait perdre le pouvoir. Mais elle se dit qu’elle doit continuellement déstabiliser le camp adverse et défaire les grandes alliances sur lesquelles était construit le grand consensus kénésien post-1945. L’autre tactique des partis conservateurs est d’aggraver les fractures qui existent entre les couches populaires relativement plus confortables (syndiquées généralement) et les plus démunis. Pour les premiers, on les menace de détruire leurs avantages s’ils osent trop résister. Pour les deuxièmes, on fait porter le blâme aux premiers.

Un nouvel échiquier politique

Dans plusieurs pays, le centre de gravité politique s’est déplacé et continue de se déplacer vers la droite. Les partis de centre et de gauche sont souvent devant une longue « traversée du désert ». Certains proposent un recentrage à droite justement (le « néo-travailliste » Tony Blair). D’autres veulent réanimer la social-démocratie du côté des mouvements sociaux, de l’écologie, de l’altermondialisme. Il y a beaucoup de tâtonnements, de bifurcations, ce qui donne l’impression de confusion. Mais avant de célébrer trop vite, la droite doit se rappeler un certain nombre de faits. Elle reste globalement minoritaire sinon très minoritaire. Elle est confrontée par de vastes mobilisations sociales qui dépassent de loin les territoires acquis par la gauche traditionnelle (on l’a vu avec le mouvement contre la guerre). Elle a peu à proposer devant les grands défis du siècle à commencer par le défi environnemental. Malgré la promotion des valeurs traditionnelles, la droite a peu à offrir aux jeunes. Elle ne réussit pas à convaincre beaucoup de monde que les problèmes mondiaux sont surtout causés par Bien Laden. Ce n’est donc pas la « fin de l’histoire » comme l’avait prédit il y a quelques années un politicologue conservateur américain.

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