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14 février 2015

La guerre contre le Paraguay, aujourd’hui

par José Pablo Feinmann *

 

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1861-1865 : Guerre de Sécession. Le nord, partisan de l’industrialisme, de Lincoln bat le sud cotonnier de Jefferson Davis.

Le sud (grand fournisseur de coton et de tabac pour l’Angleterre, d’où il importait jusqu’à la vaisselle des grandes familles) est détruit. L’Angleterre perd un de ses fournisseurs privilégiés. Il manque surtout du coton. Les anglais regardent la carte du monde et se demandent : où est-ce qu’il y a du coton ?

Réponse : Au Paraguay, pays essentiellement étatique et protectionniste. Sarmiento le surnomme « la Chine de l’Amérique ». L’Angleterre prépare avec le Brésil et l’Argentine le Traité de la Triple Alliance. L’Argentine fait la guerre au Paraguay, non pas comme le dit notre histoire libérale oligarchique (c’est-à-dire, parce que Solano López attaqua deux péniches), mais parce que le sud perdit la guerre, l’Angleterre se retrouva sans coton et eut besoin de l’importe de façon urgente d’ailleurs. A ce moment, le coton valait pour l’Angleterre ce que vaut aujourd’hui le pétrole pour les États-Unis. Les deux péniches que le Paraguay lui a fait couler sont le Pearl Harbor de Mitre, ses Tours Jumelles. Le grand prétexte pour entrer en guerre qu’il estimait indispensable.

Il est, en outre, nécessaire de présenter cette situation car personne ne le fait. La fin de la Guerre de Sécession étatsunienne détermine -par le biais de la défaite catastrophique du Sud- l’entreprise de la Guerre contre le Paraguay. Le Brésil, allié naturel de l’Angleterre, accepte avec enthousiasme. Mitre, ennemi féroce de López et des chefs militaires de l’intérieur méditerranéen, doit également intervenir. L’Uruguay s’y joint.

Pourquoi l’Angleterre a-t-elle impérativement besoin de coton ? Voyons : Combien vaut un ouvrier ? Quel doit être son salaire ? Réponse que donne Marx dans Le Capital : le salaire d’un ouvrier c’est l’équivalent de la valeur nécessaire pour le maintenir en vie et apte au travail. Principales dépenses de l’ouvrier : nourriture et vêtements. Comment baisser les salaires et augmenter les bénéfices ? En réduisant les coûts des matières premières. Pour les vêtements, le coton est essentiel. Cela permettra de maintenir les salaires et, à la fois, augmenter le taux de bénéfice.

Ergo  ! Si le Sud est mort, apporter le coton du Paraguay. S’il ne veut pas nous le livrer : lui faire la guerre. N’est-il pas curieux et notable que la Guerre de Sécession se termine en 1865 et que cette même année commence celle du Paraguay ? Non, cela est absolument cohérent. Nous l’avons déjà vu. Mais l’Angleterre, bien qu’elle finance la guerre et aide avec des armements, ne peut pas intervenir directement. Par conséquent, la Guerre a été faite par ses alliés latino-américains : Buenos Aires, le Brésil, et l’Uruguay. Pour Mitre, cette guerre implique, en plus, l’autre, celle qui commença après la bataille de Pavón, celle qu’il a nommé « guerre de police », l’extermination d’un tas de gauchos, qui respectaient et soutenaient le Paraguay de López, qu’ils ne voyaient pas comme un « pays étranger ». Pour les gauchos de Varela, les paraguayens étaient plus fraternels que l’élite de Buenos Aires.

Ce qui est fondamental dans tout cela : la trahison du fédéralisme mésopotamien de Urquiza au fédéralisme méditerranéen de Varela. Et le projet de développement autonome sous contrôle de l’État protectionniste paraguayen.

La situation argentine est très originale. Si Urquiza se mettait du côté des fédéraux (qui, historiquement, étaient ses amis), si Urquiza voyait en Mitre un autre Rosas, s’il conservait son ambition et voulait de nouveau prendre la tête de la Confédération Argentine, désormais avec le soutien de Solano López et de tous les fédéralistes, s’il marchait de nouveau sur Buenos Aires, beaucoup de choses auraient changées. Il y a là un événement fascinant : le rôle de la partie (l’individu Urquiza) dans la totalité (l’Histoire). Et si Urquiza ne se laissait pas acheter ?

Cette alternative n’existait pas. La modernité argentine ne pouvait se réaliser qu’avec le soutien britannique. Ce fut, ainsi, une modernité néocoloniale. L’Angleterre n’aurait jamais négocié avec Urquiza et Varela et López. L’élite de Buenos Aires lui réussissait mieux. C’étaient des messieurs avec des manières bourgeoises. Ils étaient éduqués, non pas des barbares. Même Urquiza a dû trouver trop grande la tâche de négocier avec l’Angleterre le développement néocolonial du pays. Il a préféré rentrer à la maison et laisser la grande tâche à Buenos Aires. Ce n’était pas Rosas. Qui a maintenu le pays hors de l’invasion « civilisatrice » pendant vingt-deux ans, bien que sans savoir comment le moderniser par ses propres moyens. Celui qui le fit fut Solano López, au Paraguay, avec un protectionnisme et une intervention étatique. Mitre a vu juste quand il a dit à ses soldats qu’entre leurs baïonnettes ils tenaient le libre-échange. Ainsi, la Guerre du Paraguay fut la guerre entre le libre-échange (que nous appellerions aujourd’hui économie de marché) de Buenos Aires et le protectionnisme (que nous appellerions aujourd’hui interventionnisme d’État) du Paraguay. Le libre-échange de Buenos Aires ruinait les provinces méditerranéennes, enrichissait le littoral mésopotamien (bien que partenaire subalterne) que gérait Urquiza et, requérait d’annihiler le Paraguay de López, non seulement pour le coton britannique, mais aussi pour l’exemple mal-aimé de son protectionnisme étatique.

Le Paraguay en est ressorti ravagé, comme le Sud. Mais Mitre n’est pas Lincoln. Alberdi écrit :

« La révolution dans l’Amérique du Nord a eu un triomphe de civilisation et de progrès ; A la Plata, de féodalisme et de retrait. Lincoln est mort pour la liberté des noirs en Amérique : Mitre expose aujourd’hui sa vie pour l’esclavage des noirs, comme allié du Brésil. Lincoln était l’instrument providentiel de la république ; Mitre l’est de la monarchie esclavagiste du Brésil (…) Mitre est le Jefferson Davis de la Plata, sans le courage et la franchise de l’ex-président du Sud » (Posthumes V, Chap. XXXVI).

Toute l’Amérique Latine (tous les pays qui ont opté et s’acharnent toujours à opter pour un régime économique protectionniste, avec de l’interventionnisme étatique de marché et une démocratie politique) ressemble aujourd’hui à la situation du Paraguay au 19ème siècle. Comme en Argentine, et dans toute l’Amérique latine, le Sud triompha et pas Lincoln, triomphèrent, disons, les élites centrales alliées à l’empire et livrées à l’économie libérale de la monoculture exportatrice et, par conséquent, anti-étatique. Ce sont elles, donc, aujourd’hui dans l’opposition, celles qui doivent renier ces états nationaux interventionnistes et d’esprit distributif. L’Occident capitaliste (sous l’hégémonie des États-Unis) doit réinstaurer le néolibéralisme de marché (ce qui, pour Mitre, était le libre-échange) pour mener à bien ses formidables affaires dans les années 90 sous les régulations des dix points de John Williamson, l’inspirateur, le théoricien du Consensus de Washington. Avec d’autres têtes, avec d’autres méthodes, avec d’autres morts, avec une presse qui n’existait pas encore (Mitre fondera La Nacion en 1870, année durant laquelle il triomphait dans la Guerre contre le Paraguay) et aujourd’hui c’est le bélier le plus pointu avec lequel il attaque la stabilité des gouvernements protectionnistes, la Guerre contre le Paraguay (qui est une guerre de l’Occident capitaliste contre la protection de la liberté, de l’économie et de l’État des pays sud-américains) continue de se dévoiler à nos yeux.

José Pablo Feinmann pour Página 12

Página 12. Buenos Aires, 8 février 2015.

* José Pablo Feinmann philosophe argentin, professeur, écrivain, essayiste, scénariste et auteur-animateur d’émissions culturelles sur la philosophie.

Traduit de l’Espagnol pour El Correo par : Thomas Daburon

El Correo. Paris, 14 février 2015.

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