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3 janvier 2016

« La fin d’année n’existe pas »
José Pablo Feinmann

par José Pablo Feinmann *

 

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Il n’y a pas de temporalité objective. Basés sur certaines régularités de la nature (marées, stations, astres), au cours des siècles ont été dessinés les dénommés calendriers. Qui sont la tentative de transférer les régularités de la nature à l’histoire des sujets humains. Peut-être est-il rassurant de penser que tout a un ordre dans un monde qui n’en présente aucun. Si on a perdu le sens de l’histoire, au moins nous reste t-il le sens du calendrier. Nous fêtons la fin de l’année, nous portons un toast, nous nous soûlons, nous mangeons excessivement et le jour suivant nous nous levons avec un mal de tête terrible, ce qu’on appelle la gueule de bois, et qui est un malaise généralisé dus aux excès du jour précédent. Pourquoi arrive t-il quelque chose de si peu rassurant, de si désagréable ? Ne fut ce pas l’année passée que nous avons commis ces excès ? Pourquoi en souffrons-nous maintenant si un an s’est écoulé entre le toast pétillant et démesuré, les vœux de bonheur « pour l’année qui commence », les verres levés, le cochon de lait avec 35 degrés [Eté austral en Argentine] et autres exubérances et ces affreux vomissements du 1er janvier, de cette « nouvelle année » qui devrait être très loin puisque elle est déjà passée, celle qui fut avec toute sa charge de malheurs, d’amertumes, de frustrations, d’amours ratés, de divorces, de bébés souhaités parce qu’ils « rendront notre union plus solide » et il en ressort qu’ils pleurent toute la nuit, ils pissent, ont fait « popo », vomissent sur leur bavoir, commettent ardemment une « diarrhée estivale », ou se chopent une toux intolérable (pour nous) et le médecin nous dit « quand l’accès arrive » faites qu’ils lèvent les petit bras et tout ira mieux, et nous, qui obéissons aux médecins, comme le disciple de la spiritualité idiote à ses gourous, parce que, finalement, on pratique la spiritualité idiote de transformer les médecins en ses gourous tyranniques, on dit, appelons le bébé, « allez, mon amour, lève tes petits bras et arrête de tousser, arrête de tousser, petit namour, mon amour, arrête de tousser que mamounette et papounet s’inquiètent, ils s’angoissent, et alors tu ne remplirais pas, disons, la principale tache pour laquelle tu es venu dans ce monde, faire que le couple maman et papa se cristallise, se consolide, se renforce, tout pour t’élever dans un climat d’amour conjugal fort et sain, chose qui ne sera pas possible si tu continues à nous coller la panique dans l’âme avec tes toux de tuberculeux à l’agonie, de Chopin irréversible, de Marguerite Gautier pâle, souffrante, émouvante et pute, donc, mon BB, mon chéri : arrête de tousser, merde ! Remercie-nous de t’avoir amené à ce monde malgré nos doutes, parce que, mon fils, maman et papa pensent, et penser c’est savoir se situer dans le monde dans lequel on vit, parce que maman et papa ont étudié beaucoup et bien, et quand nous disons bien, nous disons que nous n’avons pas choisi la psychologie, la littérature ou la philosophie, mais par la discipline du XXIe siècle, mon fils, siècle qui sera Merkel ou ne sera pas, qui sera Macri ou ne sera pas, qui sera Trump ou ne sera pas ; mamán et papa ont étudié la Gestion d’Entreprises, mon amour, ils ont étudié la rationalisation du travail au niveau opérationnel (qui, en vulgate popu, signifie : dégager n’importe qui et cela à chaque fois que l’envie nous prend, que les coûts ne font pas le bilan, qu’il faut les réduire, et comme tout le monde sait, cela signifie jeter à la rue un ou cinquante prolos, une manière sans appel de réduire des coûts, la meilleure, pour l’instant : viendra l’invasion de robots et nous produirons sans ouvriers, va te faire voir Marx !) Maman et papa ont étudié la théorie de la bureaucratie, la théorie des relations humaines : du leadership, de la communication et de la dynamique de groupe, la théorie des décisions : de l’intégration des objectifs organisationnels et individuels, en essayant toujours de favoriser l’organisation avant les individus, maintenant, par exemple, maman et moi nous sommes une organisation, l’organisation qui t’a amenée au monde, et toi tu es l’individu, l’individu qui nous gâche la vie, au lieu de renforcer notre couple, raison pour laquelle nous soupçonnons que nous t’avons amené au monde un peu inutilement (nous voudrions dire `comme un pet` mais nous croyons que `inutilement` sonne plus fin), mais, pourquoi te disions-nous que nous sommes intelligents, que nous étudions et tout cela ?, parce que, mon cher fils, nous avons bien pensé avant de t’amener au monde, et nous nous sommes demandé : cela vaudra-t-il la peine d’apporter un fils à ce monde ? cela vaudra-t-il la peine d’apporter un autre être qui se pose des questions sans réponse, qui sait si Dieu lui donnera de l’importance même s’il a prié et s’il tendra à peine une oreille (en supposant qu’il ait des oreilles) pour écouter ses suppliques, que jamais il comprendra ce qu’a fait le petit caillou, le petit caillou qui a éclaté et, que de cette explosion, est sortie l’impeccabilité mathématique de l’Univers qui s’est dilatée, par-dessus le marché, sans cesse : jusqu’où ? Qu’un jour il saura tragiquement que, de même qu’il est né, il mourra, la Mort n’est pas un spectacle, un peu laid et triste qui arrive aux autres mais qu’il lui arrivera, et non tout d’un coup, paf : un glouglou et adieu ! non, rien de cela, mais d’abord il tombera malade et après il souffrira et souffriront tous ceux qui l’aiment ou feignent de l’aimer, et les médecins lui mentiront, et les amis aussi à travers l’idiote consolation et surtout pour aller mieux eux mêmes, si je te console c’est parce que je suis en vie, et je ne vais pas mourir parce que je ne fume pas comme tu fumais toi irresponsable, bien que, d’autre part : ne sera-t-il pas injuste, de le priver de ces spectacles merveilleux, imposants, rythmiques de la nature ? : les cataractes majestueuses, le crépuscule cramoisi, les orchidées, les aubes à côté de la mer, le tsunami, les crocodiles, les serpents, les tarentules, les moustiques, les araignées-loups, les requins, les cantharides, les termites, les frelons asiatiques, les fourmi Paraponera, les punaises, les sangsues japonaises, les mille-pattes gigantesques ou l’araignée-banane ? et aussi, et peut-être spécialement : ne serait t-il pas injuste de le priver des exploits du génie humain, de toute la grandeur que l’homme, le sujet historique, a fait tout le long des siècles, les pyramides, la philosophie hellénique, la jurisprudence romaine, la foi du Moyen âge, la musique de Mozart, les adages de ses derniers concerts pour piano, surtout le 23 et le 21, la neuvième symphonie de Beethoven, les tableaux de Turner, la lumière magique de Johannes Vermeer, le tableau mystique et énigmatique de La jeune fille à la perle (1665)] devenue film avec les rondeurs (plus Rubens que Vermeer) de Scarlett Johansson, les mouvements du pinceau de Velázquez, Les Menines et l’analyse de Foucault, la Sonate Si mineur de Liszt, la Ballade Nº 1 de Chopin, les deux concerts pour piano de Brahms, sa première symphonie, toute la musique de Gershwin, de Gary Cooper dans Le train sifflera trois fois, Richard Widmark dans Les Forbans de la nuit [Night and the City (1950), les yeux de Jennifer Connelly, Connelly et Ben Kingley dans Maison de sable et de brume (House of Sand and Fog), les documentaires de Leni Riefensthal, ces défilés si ordonnés, si impératifs des armées nationales socialistes, la rationalité implacable d’Auschwitz, ces bombes monumentales de Hiroshima et Nagasaki, la torture comme travail du renseignement en Algérie, en Argentine et en Irak, la majesté des Tours Jumelles en tombant, les décapitations des fondamentalistes de l’islam, du petit enfant syrien mort dans au bord de la mer où jouent les petits enfants d’Occident, les élections de la démocratie, de la joie de perdre l’une d’elles par trois points, les dandinements heureux, joyeux, insouciants de MauMac [Mauricio « Hamelín » Macri] sur le balcon de la Casa Rosada, la possibilité proche de Donald Trump comme président des États-Unis à la tête des républicains, le coup d’Etat imminent au Venezuela, les décrets de MauMac, etc. ?, nous pensons tout cela, BB bien aimé, et avec beaucoup de courage nous avons décidé de t’amener au monde, alors arrête la diarrhée estivale ou nous te mettons dans un internat, et nous te laissons tomber et nous nous consacrons à notre travail : Apprendre aux entrepreneurs comment gagner plus d’argent en baissant les coûts, c’est-à-dire : en mettant des salariés à la rue ».

En somme, la fin d’année n’existe pas. C’est une convention. Pas tout à fait « nouvelle année, nouvelle vie ». Vous croyez sérieusement que vous allez avoir une nouvelle vie parce que 2016 est arrivée et la droite s’est emparée de la planète, et rien lui ne résiste, qu’ils ne craignent rien sauf les fondamentalistes, parce qu’ils sont si semblables que les deux se font peur, parce que l’unique chose qui différencie un soldat d’infanterie navale entraîné et suréquipé pour tuer, d’un terroriste de l’islam, c’est que l’un tue et prétend s’affranchir, l’autre non, cela ne lui importe pas, là-haut l’attendent Allah et les vierges qu’il a comme destinées. Enfin, désolé pour ces lignes, peut-être pas très optimistes, mais de toutes façons : La Nouvelle Année Heureuse Pour Tous. (Oh, pardon : pour tous ? Rien ne peut être heureux pour tous. Si c’est heureux pour quelques-uns, cela ne l’est pas pour tous les autres qui osent encore habiter e cette planète ; ces obstinés, peut-être des sujets humains héroïques. Portons leur un toast . Et rappelons-nous la phrase de l’énorme et célèbre Walter Benjamin : « C’est seulement à cause de ceux qui sont sans espoir que l’espoir nous est donné. »).

Página 12. Buenos Aires, le 3 janvier 2015.

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la diaspora latinoamercaine par : Estelle et Carlos Debiasi.

* José Pablo Feinmann philosophe argentin, professeur, écrivain, essayiste, scénariste et auteur-animateur d’émissions culturelles sur la philosophie.

El Correo de la diaspora latinoamericaine. Paris, le 3 janvier 2015.

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